AU XVI» SIÈCLE
RÉPONSE A M. ÏALBERT
En re^jonse à un article de la Revue critique *, sur son étude du Dialecte blaisois, M. Talbert m'a fait Thonneur, dans une lettre d'une parfaite courtoisie, de reprendre la discussion : il Ta portée sur un point spécial, la prononciation de la voyelle u au xvi® siècle. J'avaii écrit les lignes suivantes : a M. Talbert démontre que Vu s'est jadis prononcé eu. Telle a été, en effet, dit-il, non pas la seule prononciation de la voyelle, mais une des plus communément employées depuis V origine de la langue. Il fonde cette étonnante affirmation d'un côté sur des exemples établiisant la prononciation eu pour des mots qui depuis ont eu un t/, mais qui se prononçaient d'abord eu et plus anciennement eu, ce qui ne prouve rien ; de l'autre sur le témoignage de Palsgrave qui note par eu notre u, ce qui n'est pas plus étrange que la notation allemande du même son ^diV ue [ueher), » L'auteur n'accepte pas ce jugement, et il s'efforce d'établir que u sonnait eu^ en s'autorisant à nouveau du témoignage de Palsgrave et en s'ap[)uyant sur les rimes de quelques poètes du xvi® et môme du xv« et du xiv® siècle.
J'ai lu avec soin la lettre de M. Talbert, et examiné attentivement ses preuves. Je ne me sens pas convaincu, et j'en reste à mon appré-
> Numéro du 16 janvier 1875 ; reproduit plus loin, article Da Dialecte hlaisoit et de sa conformité avec V ancienne langue et Vancienne prononciation française.
ciation première. Eu n'a certainement pas été la prononciation générale de la YOjelle u au xyi" siècle et dans la vieille langue depuis ses origines. Toutefois la question est complexe ; et pour la poser nettement, il faut établir diverses distinctions. La première est celle des dialectes. Quand on parle de la prononciation générale, il est bien entendu qu'il s'agit de celle du dialecte français de Tlle- de-France, de celui qui est devenu la langue de la cour, la langue commune. Or, au moyen âge, jusqu'au xiv® siècle, et de nos jours depuis le commencement du xvii», on peut affirmer que la prononciation de l't^ a été la nôtre. Pour le moyen âge, il n'y a qu'à passer en revue les nombreuses assonances en u des chansons de geste; elles sont toutes sans exception d'une pureté parfaite, Yu y repose sur un û du latin classique ou populaire et n'y assone qu'avec lui-même. Pour l'époque moderne, la question se complique, parce que les variations subies par des sons voisins de Vu en viennent troubler l'histoire. Posons d'abord les faits.
En thèse générale, dans le dialecte de l'Ile-de-France, c'est-à-dire dans la langue commune, ôQiû latins accentués, devenus 6 fermé dans le latin populaire, ont conservé cette prononciation jusqu'à l'époque, encore mal précisée, à laquelle cet à fermé s'est scindé en deux sons différents, ou et eu: latin nos, vieux français Jiôs, français moderne nous ; latin ïùpum, vieux français Zo, français moderne loup ; latin dolôrem^ vieux français ^Zor, français moderne douleur; latin juvemm, vieux français yon^,français moderne yeu;i0. L'd bref accentué est devenu successivement V4) (x« siècle), «ô (xi-xii«), œ (xii-xiii«), eu (xiv-xix*). Ainsi ô û en partie et ô régulièrement ont, par des chemins différents, abouti à eu et y sont restés, sauf dans deux ou trois mots tels que * môra, au xvi° siècle meure, de nos jours mûre ; fôrum, au xvi® siècle/^wr, de nos jours //^r. Eu a une tendance à s'affaiblir en u, sous l'action de consonnes voisines ; cette tendance, plus marquée au xvi» siècle, a laissé des traces dans la prononciation et l'orthographe du temps, où Ion trouve ye/na à côté àe jeune, hiirte à côté de heurte, et dans la prononciation actuelle, dans les mots cités plus haut mûre et fur.
Z7 long du latin classique ou populaire (c'est-à-dire ou) est devenu notre u actuel, qui dès les premiers temps de la langue s'est prononcé u [ii) et n'a pas changé jusqu'à nos jours. Il n'en faut excepter qu'un petit nombre de mots dont la prononciation, un moment, a hésité entre eueiu pour revenir à u. Nous allons les examiner tout à l'heure.
Enfin, la chute qui eut lieu, vers la fin du xi" siècle, des muettes médiales, donna naissance, dans les mots où la muette était suivie d'un û long accentué, à des dissyllabes qui furent d'abord eu, puis eu, puis généralement u ; tels sont maturum, medur, meiir, meur, mûr ; securiim, segur, seiir, seur^ sûr ; augurium, agurium, agur, aiir, eiir, eur, heur ; les participes en edut, eiit, eu,eu,u\ les parfaits indicatifs et impar- T. II. 40
faits subjonctifs en eiis, em^ us ; eilsse^ eussé^ussB ; les substantifs verbaux en edure^ eilre, eure^ ure.
Dans ces formes, eii, après avoir passé à un son eu qui se distinguait de Veu issu de ô, û, ô, est devenu dans la langue commune u, mais non sans subir des fluctuations diverses au xvi®, au xvii° et au xviu° siècle. On trouvera une histoire détaillée de ces hésitations entre eu et u dans l'étude de M. Talbert sur le dialecte blaisois ; j*y jenvoie le lecteur. 11 n*en est resté d'autres traces dans la langue usuelle que jeûner^ au lieu de funer^ et heur^ heureux^ au lieu de hur, hureicx. Toutefois, si la prononciation de cet ^ a été longtemps indécise, celle qui devait triompher dominait déjà au début du xvii<^ siècle et à la fin du XVI* siècle. C'est ce que nous allons établir.
Pour le premier quart du xvn* siècle, nous avons un document important de la prononciation commune dans le Grand dictionnaire des rimes françaises (Genève 1823) *. Nous allons passer en revue les indications qu'il donne sur la prononciation de Vu. Nous trouvons la prononciation actuelle pour les rimes en uc (page 10), ud (11), ude (35;, uchs, mche (56, 58), ule ("74) distinct de eule (87), ulky uple (77, 85) séparés de euhle^ euple (78, 85), ure (98), Upe, urpe (111), uque^ ulque, urque, usque (116, 117), uhre (114), ucre, ulcre (115), ustre (140), uce^ usse (27, 151), eusse (imparfait du subjonctif) (154). « Cette terminaison (en eusse) ^ fait observer l'auteur, ne se prononce point comme ayant la diphthongue ^ à la pénultième, mais comme si c'était un u simple, assavoir comme celle en usse, » Parmi les mots en urne (90), l'auteur cite rume^ que l'on écrit aussi reume^ dit-il, mais qui se prononce comme s'il n'y avait que l't^. Â propos des rimes en ure (pages 122 et 123) on lit la note suivante : « Il j a une terminaison ci-après en eure, qui se prononce entièrement comme celle-ci avec un u simple, hormis qu'elle a la penultiesme longue, que ceste-ci a brève, à la page 143, colonne 2. U se faut garder de les apparier car il y a mauvaise grâce de dire :
L'homme de sa nature ^ Est tout plein de souillure
La quantité de mots rend la chose facile en l'une et l'autre. » Plus loin (142-144), l'auteur donne en effet les rimes en eure, qu'il divise eu trois séries ; l'une comprend les substantifs féminins en eure = lat. atura ; sur cette terminaison, l'auteur dit qu'elle ce s'escrit improprement avec la diphthongue, veu qu'elle ne prend la prononciation que de Vu simple et se prononce comme si elle estoit escrite ure, puisqu'on le fait. Il est
^ Cet ouvrage est la seconde édition d'un Dictionnaire des Bimes françaises publié sans nom d^auteur à Genève (1596, in -8»), et attribué avec beaucoup de vraisemblance à La Noue, fils du célèbre Bras-de-fer.
ainsi aassi ici (c'est-à-oire, nous adoptons ici aussi Torthographe êure) en attendant qu'on se résolve à en user autrement. » L'auteur ajoute qu'on ne peut rimer cette terminaison avec celle en ure de la page 122, parce qu'elle a la pénultième longue, tandis que celle en ure Ta brève. Toutefois des mots en urre {conclurre et autres composés de -^lûdere et concurre) ayant Vu bref riment avec les mots en eure = atura. Une autre série comprend les mots en eure (ce sont nos mots actuels) qui ont Veu long. La troisième comprend les mots asseure^ meure (môra)^ meure (matura) et leurs composés qui ont une double prononciation, soit eu bref, soit u long, et qui peuvent rimer avec les mots en eure (prononcé ure) = aiura, mais qui riment difficilement avec les mots en ûre. Ici nous saisissons le passage de eu issu de eu à u, P. 165 nous trouvons les rimes ute auxquelles l'auteur adjoint (p. 181) le mot eheuie et ses composés, et le mot meute et ses composés (toutefois meute, es^ meute j etc. se prononcent également bien avec eu^ dit l'auteur), mais dont il sépare (p. 1^7) les mots en usie avec u long, où 8 ne se prononce pas [fleuste, iabusie et leurs composés, ajuste où 1*8 est muette ou sensible, ad libitum), P. 186-189, l'auteur donne les rimes en ue et eue, ff Ces deux terminaisons, dit-il, sont appariées pour ce qu'elles n'ont qu'une mesme prononciation, qui est la première en ue^ la diphthongue eu ne tenant rang en la seconde que d'un u simple. C'est pourquoj elles peuvent fort bien rimer ensemble. » De ces mots, il faut séparer ceux qui font entendre le son eu, tels que bîeiie^ queue. P. 334, les mots mur^ pur, dur, obsmr, futur, azur et sur (aigre) « ne se peuvent apparier à la terminaison en eur en aucune façon ». -Celle-ci comprend (337-340) les mots en eur = orem et de plus Jieur (augurium), meur (maturum), seur (securum), sur (super), ce qui ne contredit pas les renseignements de la page 122 sur ure, eure, P. 351-353, on indique les parfaits, première et deuxième personne du pluriel en usmes et eusmes, ustes et eustes, lesquels « n'ont qu'une prononciation, la dernière [terminaison] se prononçant comme si elle avait Vu simple à la pénultième ». P. 364, l'auteur distingue us reposant sur un latin ils(um), qui a Vu long, de t^ avec û bref, lequel vient généralement d'un antérieur eu. Nous passons sur les rimes en ucs (365), uses, uls (367), urs, euls (369), uss, eurs (379 ; meurs = maturos et seurs = securos peuvent rimer en eu et en u), uis (381), ustes (383), pour arriver aux rimes en eux [euse) et en ut, eut;u, eu (390, 396, 416, 451, 461). Il y a un eu bref (feus, jeus, etc., tupeus, tu meus, etc.) qui rime difâcilement avec eus long [her» beus et les mots en eus = osum, deux, ceux, etc.) et qui ne peut pas rimer avec eus prononcé us, par ex. dans les participes passés [sceus, receus, deus, levz, meus, etc. = sçus, etc.). Il j a un eut bref [pleut, au prés, indic, meut, etc.] qui rime difficilement avec eut long [deut de deult, dolet, veut de veult, volet) et ne rime pas avec eut prononcé ut
dans les parfaits {receut^ leut^peuf, etc.). Enfin, il y a des mots écrits en eu et qui doivent se prononcer en u, comme les participes beu, sceu^ deceu^ deu, eheu, leUy meu, conneu, peu, creu, seu, etc.
Il ressort de cette analyse sommaire que dès le commencement du XVII® siècle la prononciation générale de u et de eu était telle que nous la voyons aigourd'hui ; les seules différences indiquées sont des distinctions entre eu, u brefs et eu, u longs, distinctions aujourd'hui disparues, et la double prononciation des adjectifs meur, seur, de meute, esmeute, la prononciation de meur et de feur qui ne sont pas encore mûrej fur et celle de sur (super), prononcé seur.
Vers la fin du xvi® siècle, en 1583, Th. de Bèze, dans son opuscule de Frandcœ lÀnguae recta pronuntiatione, donne des renseignements abondants sur la valeur de Vu et de Veu dans la langue commune et dans les dialectes. La description de Vu (p. 18 *) prouve qu'il le prononçait comme nous. Quant à Veu, il résulte des pages qu'il consacre à cette voyelle (p. 51, 53)' : 1° Que eu est un son simple où l'on n'entend plus Ve ni Vu, son inconnu des Grecs et des Latins. 2° Que les Picards dans quelques-uns des mots en eu suppriment 1'^ ; disant par exemple diu, ju pour dieu, jeu, 3*> Que l'usage a prévalu chez ceux qui passent pour bien parler de réduire eu tu dans quelques noms et verbes comme seur (securus), 5^r/é, asseurer, asseurance, meur^ muretê, et qu'en général, les substantifs verbaux en eure, les participes passés en eu, les imparfaits du subjonctif en eusse ne doivent faire entendre qu'un u : lire, n, usse, 4® Qu'à Orléans et à Chartres, on prononce à tort eii en deux syllabes ^, et que les habitants de Chartres, de la Normandie et de la Gascogne prononcent en eu cette voyelle réduite à u dans la langue commune. 5^ Enfin que les poètes gascons usent de fausses rimes comme heur et dur, engraveure ei figure, heure et nature *.
On voit donc qu'en 1588 la prononciation qui triomphera plus tard tend déjà à dominer. Th. de Bèze prononçait Vu et Veu comme nous le faisons aujourd'hui. Il note des divergences pour certains mots et reconnaît implicitement qu'on prononçait meur et seur à côté de inûr et de sûr ; prononciation admise expressément par l'auteur du Dictionnaire des rimes.
1 Je cite d'après rexcellente réimpression que M. Â. Tobler a donnée de cet opuscule, Berlin et Paris, 1868.
s Dans son élude sur le dialecte blaisois, M. Talbert résume celte page, ce semble, d*après l'analyse donnée par M. Ch. Livetdaos son livre de la grammaire française au j,yi* siècle (p. 521). Celte analyse conlienl quelques ioexactiludes que je retrouve dans le résumé de M. Talbert. Aussi Je crois devoir la reprendre ici.
> Th. de Bèze blâme cette 6iâ>.v(;i; ; il ne pouvait y reconnaître un archaïsme, un reste de la prononciation du moyen ftge.
^ Nous croyons que les mots engraveure et figure sont cités a tort ; la prononciation géuérale étant engravure et figure, ils forment des rimes correctes.
Pour 1*1^ pur issu de Yu latin, Th. de Bèze n'indique aucune exception : l'auteur du Dictionnaire des rimes indique la prononciation seur pour sur, contredisant ici l'affîrmation de Bèze, qui admet un u simple dans la préposition sur {super) comme dans Tadjectif sûr (aigre). On voit par là que la prononciation de sur était douteuse ; d'ailleurs si l'on songe à l'étjmologîe super qui n'a pu donner régulièrement que sor, usuel en y. fr., d'où sour, seur^ on est porté à voir dans sur un affaiblissement normal d'une forme antérieure régulière seur^ issue du sar du moyen âge.
Jusqu'ici nous ne voyons que des mots en eu (remontant soit à ô, û, soit à ôf soit k a ou e +[.,.] -)- i^) qui hésitent entre eu et u. Des exemples authentiques de Taltération inverse de Vu qui devient eu, nous n*en avons pas rencontré encore. Toutefois il en existe, c'est ce que nous apprend le Dictionnaire des rimes françaises de Jean Lefèvre, dont Etienne Tabouret, seigneur des Accords, a donné une première édition incomplète en 1573 (Dijon, pet. in-8®) et une seconde édition bien préférable en 1588 (Paris). Pour le sujet qui nous concerne la seconde édition développe, sans la contredire, la première; c'est elle que nous examinons.
La valeur du témoignage de Jean Lefèvre ou de son éditeur Tabouret est en partie diminuée par le peu d'exactitude et de précision avec lequel sont classées les rimes. Toutefois, à l'interroger avec soin, on peut trouver des indications précieuses sur la prononciation qu'il reconnaît pour la lettre u. Nous allons passer en revue d'abord ses rimes masculines.
Fol. 10 h : rimes en urc^ uc, tous ces mots ont aujourd'hui encore Vu; 14 &, ud: « nœud, Bogud, crud, nud, pour le surplus tu le rimeras en u: Il ne fut recognu Parce qu'il estoit nud, i> L'auteur prononçait donc Bogud, crud, nud. Quant à nœud, il semble que ce mot ait affaibli Yeu en u et se soit prononcé nu ; toutefois comme ailleurs (fol. 210 b) nœud est donné aux rimes en eu, il faut admettre que l'auteur a fait précéder les rimes en ud du seul mot en eud qu'il connaissait pour n'avoir pas à faire une catégorie spéciale pour ce mot unique. On a d'autres exemples de cette disposition dans Lefèvre. Fol. 99 a, rimes en euf: ne contient que des mots en eu prononcés aigourd'hui encore eu, hormis tuf qui vient de tophus et a dû passer par teuf Fol. 166 a, ul : toutes les rimes données ont aujourd'hui encore u : ici même l'auteur distingue soigneusement ul de eut qu'il rattache à eil, euil. Fol. 209&-212 sont donnés les mots en u, dans l'ordre des terminaisons bu, eu, du, eu, ieu.fu, chu, gu, lu^ mu, nu, pu, ru, su, tu. Tous ces mots, hormis ceux de la série eu, ieu, ont aujourd'hui u et se prononçaient certainement en u : après la série eu ieu qui contient des mots prononcés aujourd'hui les uns eu, les autres u, l'auteur dit expressément que ces
dans les parfaits [receut^ leut^peuf, etc.). Enfin, il y a des mots écrits en eu et qui doivent se prononcer en u, comme les participes beu, sceu^ deeeu^ deu, ehm, leu^ meu^ conneu, peu, creu, seu, etc.
Il ressort de cette analyse sommaire que dès le commencement du xvii^ siècle la prononciation générale de u et de eu était telle que nous la voyons aigourd^hui ; les seules différences indiquées sont des distinctions entre eu, u brefs et eu, u longs, distinctions aujourd'hui disparues, et la double prononciation des adjectifs meur, seur, de meute, esmeute, la prononciation de meur et de feur qui ne sont pas encore mûre^ fur et celle de sur (super), prononcé seur.
Vers la fin du xvi" siècle, en 1583, Th. de Bèze, dans son opuscule de Frandcœ Linguas recta pronuntiatione, donne des renseignements abondants sur la valeur de Vu et de Veu dans la langue commune et dans les dialectes. La description de Vu (p. 18 *) prouve qu'il le prononçait comme nous. Quant à Veu, il résulte des pages qu'il consacre à cette voyelle (p. 51, 53)* : V* Que eu est un son simple où Ton n'entend plus Ve ni r{(, son inconnu des Grecs et des Latins. 2° Que les Picards dans quelques-uns des mots en eu suppriment Ve ; disant par exemple diu, /M pour dieu, jeu, 3*> Que l'usage a prévalu chez ceux qui passent pour bien parler de réduire eu à u dans quelques noms et verbes comme seur (securus), seurté, asseurer, asseurance, meur, mureté, et qu'en général, les substantifs verbaux en eure, les participes passés en eu, les imparfaits du subjonctif en eusse ne doivent faire entendre qu'un u : lire, n, usse. 49 Qu'à Orléans et à Chartres, on prononce à tort eii en deux syllabes ^, et que les habitants de Chartres, de la Normandie et de la Gascogne prononcent en eu cette voyelle réduite à u dans la langue commune. 5° Enfin que les poètes gascons usent de fausses rimes comme hsur et dur, engraveure et figure, heure et 'nature *.
On voit donc qu'en 1588 la prononciation qui triomphera plus tard tend déjà à dominer. Th. de Bèze prononçait Vu et Veu comme nous le faisons aiyourd'hui, U note des divergences pour certains mots et reconnaît implicitement qu'on prononçait meur et seur à côté de mûr et de sûr ; prononciation admise expressément par l'auteur du Dictionnaire des rimes.
1 Je cite d'après Texcellente réimpression que M. A. Tobler a donnée de cet opuscnle, Berlin et Paris, 1868.
* Dans son élude sur le dialecte blaisoîs, M. Talbert résume celle page, ce semble, d*après l'analyse donnée par M. Ch. Liveldans son livre de la grammaire française au XYi* tiède (p. 521). Celle analyse conlienl quelques iDexacliludes que je retrouve dans le résumé de M. Talbert. Aussi Je crois devoir la reprendre ici.
> Tb. de Bèze blâme cette 8ià).u(7i; ; il ne pouvait y reconnaître un archaïsme, un reste de la prononciation du moyen ftge.
^ Nous croyons que les mots engraveure et figure sont cités à tort ; la prononciation générale étant engravure et figure, ils forment des rimes correctes.
Pour Vu pur issu de Vu latin, Th. de Bèze n'indique aucune exception : Fauteur du Dictionnaire des rimes indique la prononciation seur pour 8ur^ contredisant ici Tafûrmation de Bèze, qui admet un u simple dans la préposition mr [super) comme dans Tadjectif sûr (aigre). On voit par là que la prononciation de sur était douteuse ; d'ailleurs si Ton songe à Tétymologie super qui n'a pu donner régulièreiuent que sor^ usuel en v. fr., d'où sour, seur^ on est porté à voir dans sur un affaiblissement normal d'une forme antérieure régulière seur^ issue du sor du moyen âge,
Jusqu*ici nous ne voyons que des mots en eu (remontant soit à ô, û, soit à ô, soit k a on e +[,.,] -^ u) qui hésitent entre eu et u. Des exemples authentiques de Taltération inverse de Vu qui devient eu, nous n'en avons pas rencontré encore. Toutefois il en existe, c'est ce que nous apprend le Dictionnaire des rimes françaises de Jean Lefèvre, dont Etienne Tabouret, seigneur des Accords, a donné une première édition incomplète en 1572 (Dijon, pet. in-8^) et une seconde édition bien préférable en 1588 (Paris). Pour le sujet qui nous concerne la seconde édition développe, sans la contredire, la première; c'est elle que nous examinons.
La valeur du témoignage de Jean Lefèvre ou de son éditeur Tabourot est en partie diminuée par le peu d'exactitude et de précision avec lequel sont classées les rimes. Toutefois, à l'interroger avec soin, on
peut trouver des indications précieuses sur la prononciation qu'il reconnaît pour la lettre u. Nous allons passer en revue d'abord ses rimes masculines.
Fol. 10 h : rimes en urc, uc^ tous ces mots ont aujourd'hui encore Vu ; 14 ^, «^ : c( nœud, Bogud, crud, nud, pour le surplus tu le rimeras en w : U ne fut recognu Parce qu'il estoit nud, » L'auteur prononçait donc Bogudy ctvd, nud. Quant à nœud, il semble que ce mot ait affaibli Veu en u et se soit prononcé nu ; toutefois comme ailleurs (fol. 210 h) nœud est donné aux rimes en eu, il faut admettre que l'auteur a fait précéder les rimes en ud du seul mot en eud qu'il connaissait pour n'avoir pas à faire une catégorie spéciale pour ce mot unique. On a d'autres exemples de cette disposition dans Lefèvre. Fol. 99 a, rimes en euf: ne contient que des mots en eu prononcés aigourd'hui encore eu, hormis tuf qui vient de tophus et a dû passer par teuf Fol. 166 a, ul : toutes les rimes données ont aujourd'hui encore u : ici même l'auteur distingue soigneusement ul de eul qu'il rattache à eil, euih Fol. 209^212 sont donnés les mots en u, dans l'ordre des terminaisons Jm, eu, du, eu, ieu.fu, chu, gu, lu, mu, nu, pu, ru, su, tu. Tous ces mots, hormis ceux de la série eu, ieu, ont aujourd'hui u et se prononçaient certainement en u : après la série eu ieu qui contient des mots prononcés aujourd'hui les uns eu, les autres u, l'auteur dit expressément que ces
mots en eu, « 8*ih sont bien choisis^ peuvent rimer avec u. Exemple : Encor l'argent m'estoit deu Du vin que j'avois vendu. Et si tu veux en escrivant deu, pour plus grand* grâce tu osteras e, et escriras simplement du ». Preuve évidente que les mots en eu venant de eii jouissaient du privilège de rimer avec eu et avec u et que u distinct de eu avait notre son actuel. La liste des mots en i^, eu, eus (fol. 176 h-Vl^ a) \
présente les mêmes caractères, d'un côté les mots en u, mis à part, de l'autre les mots en eu dont les uns ont gardé Veu, dont les autres sont devenus u. Ici seulement l'auteur s'est dispensé de dire que les mots en eu, s'ils sont bien choisvi, peuvent rimer en u. Fol. 207 b, on trouve la liste des parfaits indicatifs et imparfaits subjonctifs, 3<' personne en ut, ust, eut, eust, plus des substantifs en ut. Tous les mots cités font entendre aujourd'hui Yu à l'exception de peut = poiest qui paraît égaré ici dans cette liste. Seules des rimes en ur urt présentent quelque chose de spécial. Fol. 207 b, sous la rubrique urt, on trouve les trois mots hurt, furt, meurt. Cette liste de trois mots dont le premier se prononçait au XVI* siècle hurt ou lieurt, et le 3° meurt, n'aurait pas d'autorité, h\ pour la série des mots en ur donnés fol. 151 a [dur, futur, obscur, pur, mur, sur, azur) l'auteur ne disait explicitement qu'ils riment aussi en eur. Et en effet ces mots sauf azur sont reproduits dans la liste des mots en eur (fol. 146 et suiv.) : dur entre crevecœur et brocardeur (147 a, 2) et entre défendeur et grandeur (148 b, 2), mur à côté de rumeur (149 a, 2)ipur à côté de peur (id. ibid.), obscur à côté de ranqueur (id. ibid.), sur à côté de amuseur (149 b, 2) *, futur écTÏifuteur, entre froteur et gasteur [150 b, 1). On peut, semble-t-il, conclure de ces faits que Vu suivi d'un r pouvait se prononcer eur.
Nous arrivons aux rimes féminines. Aucune indication ne nous autorise à admettre une prononciation différente de la nôtre pour les rimes en urbe ube (22 a), uJce (26a), uffe (41 b], urge vgue (43 J), uge uche (44a), uscle (53 b], ule (59 a- J), urne (62a), ugyie (63 ft), urne (08 a), urpe upe (69ô), uJque (71 a), urque usque (llb), uqm (72a), ubre {12b), ucreul4;re{13a), upre (78a), ustre (80a), uUe (89a), uste (93a). Fol. 28a et b, sont données d'abord les rimes en eusse, toutes terminaisons d'imparfait du subjonctif, que suivent les rimes en uce, vsse, A la fin de la liste en eusse l'auteur écrit cette note : « Hime le surplus avec tisse et tu^ comme, Que pleust à Dieu que converti en pulce Sur vos tetins à l'aise je repeusse. Auquel il est loisible d'ester Ye de pevsse pour adoucir le son du vers. » Cette note prouve bien que le son de twe, usse était alors ce qu'il est maintenant. Fol. 32 b, à la rime en ude on trouve le mot Eude et toute une série de mots en ude correspondant pour la plu-
> N'oublions pas que le dictionnaire de Genève affirme la prononciation seur pour
part au latin udo. On peut croire que Tauteur prononçait Ude ; mais il est plus vraisemblable d'admettre que comme pour nœud il n*a pas voulu faire une liste spéciale pour ce mot unique. Fol. 53 a, 55 a, 59 a, la distinction formelle de euhlê et de uhïe ^, celle de etigle et de ttgle^ de euple et de npïê montrent que la prononciation de Vu était distincte de celle de Yeu. Fol. 68 b, on lit : « Eune, jeune (et dispos), jeusne desjune (lire : desjeune). — Rime avec tme retranchant Ve. — Une : aucune, brune, etc. » (suivent vingt mots en une correspondant au latin ûna). Là encore on voit d*un côté nettement tranchée la dififérence de prononciation de eu et de u, et de Tautre l'hésitation de la prononciation pour les mots jeune (juvenis) et jeûner. Fol. 84 &, 85 a, Fauteur donne les rimes en eme et en use : celles-ci sont suivies d*une note ainsi conçue : « Aucuns (mots en use) riment avec euse, mais advise bien au son de l'aureille, et en use rarement, car je trouve ceste rime dure. Estant vers son amoureuse^ Il lui joue d'une ruse. » Comme on le voit par l'exemple cité ces quelques mots en use qui peuvent rimer, mais difficilement, avec euse sont (Ja) ruse et (il) ruse, en vieux français reilse d'où plus tard reuse et finalement ruse. En condamnant cette prononciation reuse^ l'auteur établit en même temps la différence qui sépare le son euse du son use. Fol. 93 b, on lit : « Eutis, voyez utb : cheute, esmeute^ rescheute^ meute, fleutei», puis à utb est donnée une série de mots prononcés encore aujourd'hui en ute et Fauteur ajoute ensuite : « Voyez les mots terminez en eute. » Faut-il conclure de ces faits que ute sonnait eute ? Nullement, mais au contraire que les mots en euie pouvaient sonner ute : et en effet ckmte s'est réduit à chute ; recheute est un composé de chmte ; on trouve ailleurs mute et esmute à côté de meute et esmeute, et fleute a abouti à flûte. Fol. 95 a et 95 b, l'auteur donne deux listes, premièrement celle de eue, où au milieu d'une série de participes féminins en eile prononcés aujourd'hui ue, on trouve lieue, banlieue et qume ; ensuite celle de ue qui est formée de substantifs féminins en ue = latin ûva, ûta, de participes passés et d'adjectifs féminins en ue, et de quelques participes qui se trouvent dans la première liste avec l'orthographe en eiie : d*ailleurs tous ces mots se prononcent aigourd'hui et se prononçaient du temps de l'auteur en ue ; il n'y a d'exception que pour le seul mot bUik, dont la prononciation a hésité d'ailleurs entre bleue et blue '.
Il ne nous reste pour épuiser les rimes féminines en u de notre dic-
* « Afeuble (pour afuble)^ meuble^ immeuble — rime avec uble : affMty chasuble^ indiuoluble. > On voit ici neltement tranchée la différence de e« et de n ; pour affuble l'auteur indique une double prononciation affeuble et affuble,
* L'adjectif masculin bleiê est donné parmi les mots en eu, fol. 210 &, et non parmi les mots en ti. 11 y a contradiction et peut-dtre erreur de la part de Jean Lefôvre pour bleue.
tionnaire qu*à examiner les mots féminins en eur -^ e^ ur '\- e. Folio 78 0, on Ht: « beurre, Seurre (ville de Bourgog-no), feurro, leurre, susurre » ; folio 92 a ; heurte [à toute heurte)^ heurte (de heurter)^ meurte (arbre sacré à Vénus, pour myrthe). » Pour myrthe on sait par d*autres témoignages que la prononciation de ce mot hésitait entre mirte^ mûrie et meurte. — Pour susurre, Jean Lefèvre semble dire que pour ce mot d'origine savante il j a eu une prononciation steseurre. Folio 81 a-82&,onlit une série de cent quarante mots environ terminés en ure qui se prononcent tous aujourd'hui en ure. Cette liste est précédée de l'indication suivante: a Voyez ewrecy -dessus, parce qu'ils peuvent rimer ensemble » et en effet la colonne précédente contient des mots en eure. Mais parmi ces mots les uns ont gardé le son eu, les autres dans lesquels eu repose sur un rà == atura antérieur ont aujourd'hui le son u: et c'est ce que déclare l'auteur parla note suivante : Voyez ure cy après en son ordre. Elle ploroit de sa Uesseure * Qui n'estoit qu'une esgrati-gnure. Car mesmes on peut escrire blessure et ester 1'^ de devant u, »
On voit encore ici que Jean Lefèvre, fidèle à son habitude, sépare les mots écrits par u des mots écrits par eu et réunit dans une même série ceux des mots en eu qui se prononcent eu, et ceux qui se prononcent u, laissant au lecteur le soin de faire lui-même le départ.
Nous venons de passer en revue la liste complète des rimes en u eu du dictionnaire de Jean Lefèvre. Avons-nous constaté la moindre indication qui, je ne dis pas prouve, mais permette de supposer que eu et u se confondaient dans la prononciation générale? Nullement. De cet examen général il résulte que pour Jean Lefèvre sept mots en ur * et susurre se prononçaient également en u et en eu, vraisemblablement sous rinfluence de l'r voisine.
Résumons les renseignements que nous donnent les dictionnaires de rimes et le traité de Bèze : ils suffisent à nous édifier complètement sur la prononciation de Vu dans la seconde moitié du xvi° siècle. Eu issu de à, û, ô, reste eu, quoique dans quelques mots il tende à devenir ti : jeune (jûvenis), tuf, sur (super). Les Picards changent volontiers cet eu en u. Eu de eii, dans la bonne prononciation générale, est devenu u ; sauf dans quelques mots où il y a encore hésitation : seur, m£ur,.eic. ; toutefois les Normands, les habitants du centre, ceux du sud-ouest prononcent
> Le texle porte blessure, mais c'est une faute évidente, comme le prouve la seconde orthographe blessure que propose J. Lefèvre. D'ailleurs blesseure est cité parmi les rimes en eure et esgratignure parmi les rimes en ure,
* Remarquons que l^auteur du dictionnaire de Genève, qui suit de très près Jean Lefèvre pour le développer et le corriger, a évidemment en vue de combattre la prononciation eur de mur, dur, etc., quand à la fin de sa liste de rimes en ur, il croit devoir ajouter la note spéciale que nous avons relevée plus haut, à savoir que ces mots ne se peuvent en aucune façon apparier eux mots en eur.
m. U de û latin se prononce u comme dans la langue actuelle, comme dans la vieille langue, c*estr-à-dire que depuis les origines il est resté sans changement, sauf dans quelques mots où il est suivi d'un r, et où une prononciation populaire, ce semble, et non autorisée, fait entendre au xvi® siècle un eu.
Tels sont les faits que donne Tétude des documents contemporains. Y voit-on que la prononciation générale de Vu était eu, que l'on prononçait teu, verteu, ieue^ etc., pour iu, vertu, tue, etc. ?M. Talbert s'appuie, il est vrai, sur quelques rimes de poètes de l'époque. Or les faits que nous venons d'établir rendent compte des arguments qu'il veut faire servir à la démonstration de sa thèse. Il s'autorise également du témoignage de Palsgrave; mais Palsgrave, bien interrogé, dira tout le contraire de ce qu'il lui fait dire.
Palsgrave transcrit eu et w français par eu. M. Talbert en conclut qu'il y a là une grave présomption que ces deux sons se confondaient de son temps. Mais il n'est pas absolument exact de dire que ïeu et Vu français sont identifiés par Palsgrave. Le grammairien anglais note notre eu par eu, notre u par eu, et cette différence de notation a, je pense, sa raison d'être. Qu'on voie page 60, j'usques suffert, transcrits jeukes seufferty moXs possesseurs ivdJi^QVii possesseurs. Page 61, succès^ seurs est noté par seuhcesséurs , eureux (prononcez ureux) par euréux, etc. Cet accent sur Ve paraît mis ou omis dans quelques mots irrégulièrement, et ce sont vraisemblablement des fautes de l'édition originale. Il n'y a pas de doute que page 57 il ne faille lire vaynkéurs, vaynkeus = vainqueurs, vaincus. Mais laissons même de côté cette notation dont l'irrégularité peut prêter à discussion. Palsgrave est explicite. Il distingue formellement ^ de t^ : qu'on lise le passage suivant (pages 14 et 15) : <k Eu\n the frenche tong hath two diverse soundynges, for sometjme thej sounde hym like as we do in our tonge in thèse wordes : a dewe, a shrewe, afewe, » and sometyme like as we do in thèse wordes trewe, glew, rewe, a mewe. » Le premier son qui est le plus général est, dit Palsgrave, celui qui se trouve dans iréux, euréux^ lieu, Dieu ; c'est donc notre son eu. L'autre se fait entendre dans les participes deceu, receu, beu, deu, etc., dans les parfaits en eus, et dans quelques noms adjectifs tels que /owrcÂw, barbu, etc., dans lesquels Jean Le Maire omet Ve comme cela devrait se faire en réalité (of whiche adjectives Jehan Le Maire leaveth the e unwritten, like as they shulde in dede be written). Ici, on le voit, on a affaire à notre u. Et, en effet, page 8, quand Palsgrave explique la prononciation de Vu, il la compare à celle de l'anglais ew dans les mots : a rewe an herbe, a meive for a hauke, a clew of threde », précisément ceux qu'il cite pour noter le second son de eu, celui qui est aujourd'hui écrit u
Palsgrave distingue donc catégoriquement d'un côté eu qui est resté'
eu^ de Tautre eu (que Ton écrit aujourd'hui u) et u qui ont même prononciation. Il représente ces deux sortes de sons par un même équivalent ew, mais cet équivalent a une double valeur. Comme j^ignore quelle était au temps de Palsgrave la prononciation de dewe et celle de trewe, je ne puis dire jusqu'à quel point ces notations sont précises. Mais il n'en ressort pas moins que pour Palsgrave u n'est pas identique à eu.
Nous arrivons maintenant aux rimes citées par M. Talbert. La plupart des exemples sont empruntés au gascon Du Bartas et au provençal Lartigues ; je relève dans les exemples de Du Bartas des rimes telles que froideur dur^ heur dur^ murs rumeurs, murs mœurs, demeure emmeure, bossus paresseux, touffu feu, heure nourriture, etc., etc. ; dans Lartigues des rimes telles que feu battu, hideux descendus, prétendus deux, crasseux dessus. Muse famsuse, etc. Ces rimes, on en peut multiplier le nombre indéfiniment ; les poètes méridionaux en usent et abusent. Nous avons vu que Th. de Bèze signalait déjà ce fait comme propre à la Gascogne ; il appartient à tout le domaine de la langue d'oc. Les méridionaux, en effet, ne connaissent pas dans leur idiome le son eu^ Vô et Vu bref ayant donné chez eux 6 ou ou, et Yô bref ayant donné à, oue, ue, etc. U en résulte que quand les écrivains du midi se mirent à écrire ou à parler le français, ne pouvant prononcer ce son eu qui leur était éti-anger, ils l'assimilèrent au son qui en était le plus voisin, à Vu, ou par une de ces erreurs dont on voit journellement des exemples dans la bouche des personnes cherchant à parler une langue étrangère, identifièrent eu et u et donnèrent à tous deux soit le son t^, soit le son eu.
Toutefois la réduction de eu tu est le cas le plus ordinaire ; et ce n'est pas seulement chez les poètes qu'on la constate, mais chez les prosateurs : Montaigne écrit asture pour à cette heure, Monluc écrit uyie CuK d'honneur, c'est-à-dire une queue (Commentaires, t. II, p. 630, édition de Ruble). Il est inutile de multiplier ces exemples qui ne prouvent quelque chose que pour la prononciation du français dans la bouche des méridionaux ^ En dehors de Du Bartas et de Lartigues, M. Talbert cite encore des rimes de Ronsard: issu receu (p. 11), de Malherbe : ceux dèceux (ibid.). Il n'y a pas à mettre en doute que Ronsard prononçait comme nous issu et reçu ; et quant aux rimes de Malherbe, ce sont ces rimes normandes dont parle Th. de Bèze et que nous avons signalées plus haut Malherbe, d'après la prononciation de son pays, disait déceu et non déçu. Lorsque Rabelais fait rimer minute avec meute, c*est qu'il donne à meute la prononciation de mute que nous avons également reconnue plus haut. Quand Guillaume Crétin dans ses
^ a. B99%e eritifue, 1876, U, p. 342.
rimes équivoquées ot^t^osb plantureuse à plante heureuse, il n'y a rien d'invraisemblable à admettre qu'il ^Tononçaii plante hureuse. M. Talbert s'appuie encore sur des rimes de mots latins en us^ ur : Ennius rimant avec mieux dans Bonaventure des Périers. Je ne contesterai pas la prononciation Ennieus ; Ennius ^ un mot latin et non français ; or c'est la prononciation de Vu français qui seule est en discussion, et les exemples latins de Brantôme, Coquillart et Tabouret, que M. Talbert apporte, soit dans sa lettre, soit dans son Etude sur le dialecte blaisois^ ne prouvent rien pour la prononciation de la voyelle française.
Après avoir examiné les poètes du xvi° siècle, M. Talbert remonte au xv° pour établir que cette prononciation eu de u est un héritage d'une époque antérieure, et il interroge le Mystère du siège d'Orléans. Sur les vingt mille vers dont se compose cette composition indigeste, écrite et rimée avec une négligence qui lui enlève toute autorité, il trouve une vingtaine de strophes dans lesquelles eu rime avec u. Admettons la valeur de ces rimes. M. Talbert cite par exemple Dieu perdu ^ voullu Dieu^ tenu lieu, receu proveu, perdu lieu, esleu conclu, venue eue, lieue repeue, ou rien ne nous défend de lire Biu, liu, lieue^ prononciation dont on a d'autres exemples. Ailleurs irouvant la série venuZf nulsy menuz, retenuz, M. Talbert lit hardiment -veneuz, neuls, meneuz, reteneuz, en s' autorisant du vers suivant : Neulz ne vous oseroit contredire (139), mais là neulz est dissyllabe, se prononce ne-ulz et vient, non de nullus qui a donné nul, mais de ne ullus a pas même un d. Les rimes murs [muvos], heurs (heurts), seigneurs fureurs, seigneurs heurs sceurs (securos), voUurs, labeurs, diffamateurs, deceveurs, leurs (turcs), honneurs, n'ont rien que de régulier et prouvent seulement que la prononciation meur de mur, seur à côté de sûr, signalée plus haut, remonte au xv® siècle, ce qui n'est pas étonnant. Quant à Turcs, prononcé Teurs, on peut y voir la même influence de l'r. Il cite enfin plusieurs strophes où l'on voit demeure, heure, labeure, meure, rekeure, rïmer SiveQ cuiventure, conclure, créature, déconfiture, dure, laidure, mesure, parjure, procure, sépulture. Faut-il admettre une prononciation demure hure, etc. ? nous ne le pensons pas ; des rimes par à peu près ? c est vraisemblable; mais on peut croire à une prononciation adventeure, etc., car on a ici précisément cette terminaison ure où nous avons déjà signalé l'action troublante de Vr ^
> Dans le Dialecte hlaisois [p. 49), M. Talbert dit qu'aujourd'hui à Blois et aux environs u sonne « généralement > eu ; il cite des participes passés en u, et des substantifs en ur^ure, La prononciation des participes tels que vaincu = vainqueu peut être une extension analogique de la prononciation d^ beu =■ beû, etc. ; la diphthongue eu, dont Th. de Bèze constate en 1584 la prononciation eu dans TOrléanais, a aussi conservé jusqu'à nos jours cette prononciation. Quant aux substantifs en ur, ure où Vu repose sur un u latin, il faut voir dans la prononciation eur, eure qu'ils aJOTectent Tiniluence de l'r voi lu [nature uutture, morsure morseuic, piqûre piqueure).
Pour le xiv« siècle, M. Talbert cite un exemple d'Eustache Deschamps qui fait Timevfeu (focum) (écrit /w) avec/w =fuiL II en conclut qu'il faut lire et prononcer dans les deux mois feu ; conclusion bien hardie quand on songe que/w =/uU se prononçait/w dans la vieille langue et a gardé cette prononciation dans la langue moderne ; qu'au contraire, il n'est pas plus étrange q}ieficum ait en passant ^av/eu abouti dialectalement à/w qu'il ne Test de voir forum en passant par feur aboutir à/wr.
Enfin M. Talbert cite un dernier exemple pris au poème de Hugues Capet: « A Mons et à Mabeuge, à Vins et à Reus. » Il lit ce dernier mot Réeus. « Gomment », me demande-t-il, « comment rendez-vous compte de Réus qui, sauf erreur, vient de Rodium ? Il aurait dû, me semble- t-il, prendre la forme Ruiei non Rém *, conmie hui ou ui de hodie, e7iuide inodio^ pui de podium, muid de modium. , . Je crains bien (pourquoi ne pas le dire franchement ?) que pour rendre compte de Réus, aujourd'hui Rœulx (latin Rodium), vous ne soyez obligé d'avoir recours à une de ces formes ingénieusement hypothétiques dont l'école historique, sous une apparente rigueur, ofre à mon avis de si nombreux exemples ^ ». M. Talbert s'alarme à tort : ôdium, podium, hôdie, môdium ont donné ennm, pui, hui, mui, parce qu'ils ont Vo bref, mais Rodium pour donner Reux avait sans nul doute Vo long, comme vbtum qui a donné t^œu, ntdum qui a donné nœui et les mots en àrem qui ont donné eur. On comprend maintenant comment le Reus de Hugues Capet se prononçait bien Reus comme il est écrit, et comme il se prononce encore aujourd'hui, et non Réus ou Réeus par un dissyllabe dont la méthode « d'observation, de comparaison et d'induction » que revendique pour lui Tauteur, aurait peine à rendre compte ; qu'ainsi du xiv« siècle à nos jours la prononciation Reus a'a pas changé. Mais, dira M. Talbert, le vers d'Hugues Capet est faux? oui, comme bien d'autres du poème édité par M. de La Grange. Qui ne voit qu'il faut le corriger tout bonnement en : A Mons et à Mauleuge et à Vins et à Reusf
Il est temps de clore cette discussion. Je crois avoir réduit à leur exacte valeur les arguments dont M. Talbert se sert et auxquels il donne une portée qu'ils ne sauraient avoir. Le témoignage de Palsgrave montre qu'il distinguait u de eu; les rimes des poètes qui sont alléguées ne prouvent que leur prononciation dialectale; et il reste établi que dans la langue commune Vô ù et 1'^ ont abouti à un ^ qui sauf deux ou trois mots est resté ; C[ue û n^a pas subi de changement depuis les origines de la langue jusqu'à nos jours, sauf quelques mots
> Prononcez Béetis. Aujourd'hui BœuU prononcé Ecu,
> P. 16 et 33.
OÙ s*est fait sentir Faction d'un r voisin dans la prononciation populaire ; et que eu a abouti à u dans la langue après quelques incertitudes et quelques fluctuations dont nous avons conservé encore une ou deux traces.
Un dernier mot pour finir. Dans les pages précédentes je n'ai cherché qu'à établir ou qu'à discuter des faits qui combattent ou paraissent prouver la théorie do M. Talbert. Cette théorie elle-même, malgré les développements qu'il lui donne, il ne la formule point d'une façon assez précise pour qu'il ne me reste aucun doute sur le fond de sa pensée. Admet-il que depuis les origines Yu avait deux sons, eu et u, qui vécurent Tun à côté de l'autre presque jusque vers la fin du xvi® siècle, époque où u aurait supplanté eu? Ou croit-il qu'à un moment donné de l'histoire de la langue, le xiv® siècle peut-être, des sons d'origine diverse, venant ainsi de ïô, de Vu et do Vu latin, se seraient fondus en un son unique eu qui, à la fin du xvi^ siècle, aurait commencé à se scinder en eu et en u?
Je crois que M. Talbert est forcé d'admettre l'une ou l'autre de ces deux manières de voir. Or non seulement elles ne reposent sur aiicuno preuve sincère, mais en elles-mêmes elles sont insoutenables. A-t^on un seul exemple d'une langue qui aurait deux sons différents pour une même voyelle, et cela non pas dans quelques mots isolés à prononciation incertaine, mais dans tous les mots présentant cette voyelle? Ce serait un miracle, ou plutôt une monstruosité dans l'histoire du langage. Et pour prendre la seconde manière de voir, ne serait-il pas également merveilleux que quand deux sons difiîérents à et u seraient venus se fondre dans un son unique eu, celui-ci, se scindant à son tour en eu et en 2^, la répartition se fût faite si exactement que précisément Yeu serait revenu aux mots ayant Yd primitif et Yu aux mots ayant - Yu? Là encore on aurait un fait unique dans l'histoire des langues. Et c^est pourtant entre ces deux impossibilités que M. Talbert devra choisir s'il persiste à soutenir une théorie dont je pense avoir détruit les appuis même apparents.
[Rmania, 1876, tome Y, 394-404.)
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(tn-de, grosse ; hau-t intérêt, etc.) eit que dans les mots dont on foit sonner la consonne ûnale sans qu'il y ait liaison, par exemple dans sse, mer^ il y a en réalité deux syllabes et non une (p. 31). Bizarre théorie qui repose sur une fausse analyse des sons et l'ignorance de l'histoire de r^ féminin en vieux français.
La deuxième partie a pour objet Thistoire des lettres latines. C'est de beaucoup la plus importante, et elle embrasse plus do la moitié de Touvrage (p. 34-123). Elle commence par des considérations remarquables sur la formation populaire et la formation savante et sur les principes généraux des modifications euphoniques (permutation, assimilation, contraction, métathèse, élision, addition de lettres, etc.). La loi cPiquililre que l'auteur croit trouver entre l'action de la syllabe initiale où domine la consonne et la syllabe accentuée où domine la voyelle et à laquelle il attribue principalement la syncope des voyelles et des consonnes (p. 42), n'est pas aussi apparente qu'il le pense. 11 ne la fonde guère que sur Texemple de délié (delicatus) et comté (comitatus) (p. 51) : dans l'un, la chute de la consonne c aurait pour résultat le maintien de la voyelle atone î, et dans Tautre, la chute de la voyelle atone ï, celui de la consonne m. Or l'exemple de délié est faux, parce que la seule forme connue du vieux français est delgiè qui dérive régulièrement de delicatus par la chute de la protonique brève î * . Cette loi d'équilibre dont on ne saisit pas d'ailleurs nettement l'action et qui en outre serait en contradiction avec la loi do la chute de la protonique, ne nous parait pas fondée.
Quand M. Ayer arrive à l'étude des voyelles (p. 58), il reproduit fidèlement Diez : or l'on sait que la phonétique romane, et spécialement la phonétique française, créée par l'illustre auteur de la Orammaire comparée des langues romanes, est restée, même dans la troisième édition de ce livre classique, en arrière des découvertes nouvelles; d'ailleurs, depuis la publication de la troisième édition (18*70) la science a marché à grands pas; aussi la théorie des voyelles, malgré le soin qu'y a apporté l'auteur, est insuf&sante. Trop souvent M. Ayer, suivant en cela les errements du maître, fait une large part aux mots de formation savante ou aux mots populaires dont l'orthographe a été rajeunie, et qu'il cite comme des anomalies : par exemple il faut effacer (p. 62) cMr, aile (vieux français cler, éle], chandelle (v. fr. chandoile), pèse (v. îv,poise); (p. 63) lac, grave ; (p. 64) mode, école, rude, etc., etc. La façon dont sont cités les exemples où entre le groupe oi (ui), montre que Tâuteur n'est pas au courant de la question compliquée que soulève ce groupe. Le résumé que M. Ayer donne (p. 69) du traitement des voyelles accentuées est en partie inexact : ô par exemple ne se con-
1 Délié date du zv* siècle et semble dû à une confusion avec le participé deslié.
fond pas avec 6 quoique tous deux aboutissent généralement à eu. Pour les voyelles dites en position^ l'auteur ne paraît pas se douter de Faction de la quantité sur l'altération phonétique. Des faits d'ordre divers sont groupés confusément sans explication. Ainsi pour e en position latine ou romane, l'auteur dit qu'il se maintient, a Quelquefois cepen- » dant, ajoute-t-il (p. 66), il devient ie : nepiia, nièce; — ei ou oi : » 8ec[a]Ie, seigle; stella^ étoile; — et môme i on a : despedus, dépit; » lucerna, lucarne.» Quelle confiance dans la sûreté des lois phonétiques peuvent inspirer au lecteur ces prétendues exceptions dont il ne se rend pas compte ? En somme, l'auteur, avec tout son talent d'exposition, n'a pas su donner à cette théorie du vocalisme l'exactitude et la précision voulues.
La théorie des consonnes est plus approfondie, et Fauteur ajoute quelque peu à Diez. La modification la plus importante consiste à séparer les groupes de consonnes des consonnes simples, que Diez avait confondus. Cette division éclaire d'un jour nouveau les lois qui régissent la phonétique des consonnes; toutefois là encore l'auteur aurait pu aller plus loin qu'il n'a £ait, et au lieu de se contenter de constater les faits et de citer les exemples en détail, il aurait pu formuler des lois générales qui ressortaient elles-mêmes des exemples mieux groupés. Ainsi en considérant d'abord dans les consonnes simples toutes les consonnes initiales; puis toutes les médiales; puis toutes les finales; il serait arrivé à des formules plus nettes, plus propres à s'imprimer dans l'esprit du lecteur, et qui offraient en outre cet avantage de reparaître dans la théorie des groupes ^ Reconnaissons toutefois que si dans la théorie des groupes, M. Ayer n'a pas su arriver à des lois plus générales, et si souvent ses explications sont contestables^, cette partie offre l'avantage de réunir en quelques pages un ensemble d'exemples dont on peut tirer bon parti.
La troisième partie [les Lettres françaises) ne contient que quelques pages (123-136). C'est un court et très^ rapide exposé des principales règles établies par Diez dans sa Grammaire (1, 336-433 de la traduction française). Nous y trouvons quelques remarques nouvelles, entre autres cette observation très juste qu'il n'y a plus en français de diphthongues réelles et que dans ia de diaih par exemple Vi est consonne.
1 Voir plus loin, page 162.
* L^( de coude (cubitus) ne vieat pas du 9 (p. 116J ; c'est Vu de cubitus qui donne régulièrement ou. El donne eau et non a% (p. 112] ; dauphin vient de *dalphinus, aumône de *alimosina ; eau lui-même vient, non pas du changement de èl en al avec maintien d^un e étymologique non prononcé, mais du changement de èl en èal^ €àl^ eal, eau, avec e féminin jadis prononcé (cf. plus loin, p. 267). La théorie de la gutturale (p. 103 et suiv.) est en grande partie inexacte. Caisse (p. 120] est provençal ; capsa a donné en fr. ckâsse, etc., etc.
En somme ce petit livre a le grave inconvénient d*étre en retard sur les dernières découvertes. Il est par trop insuffisant; c'est dommage, car il est fait avec soin et travail ; et l'auteur j fait preuve d'un talent réel d*e3[ position, surtout dans les considérations générales, l.'^intérôt de ce livre, outre les vues d'ensemble, est de présenter réunis commodément pour le lecteur les traits les plus importants de la phonétique française qu'il faudrait aller chercher dans tout le premier volume de Diez. Signalons-j encore des rapprochements avec les dialectes de la Suisse romande qui ont leur prix.
Le jugement que nous venons de porter sur le livro de M. Âjer peut s'appliquer dans ses traits généraux, et sauf quelques restrictions, à celui de M. Scheler. Quoique supérieur en bien des points à la Fhonolofjfie, VForposi non plus ne satisfait pas les exigences d'une science devenue aujourd'hui sévère et rigoureuse. Et avec M. Scheler la critique a d'autant plus le droit de se plaindre que l'auteur porte un nom bien connu dans la philologie française. Noblesse oblige. L'auteur du Dictionnaire délymologie et de ces éditions de nos vieux textes si appréciées par le public compétent, se devait à lui-même de mettre son œuvre au courant des derniers travaux. Aux faits réunis par Diez, l'auteur se contente d'ajouter généralement le résultat de ses propres recherches consignées pour la plupart dans son Dictionnaire, Mais celles de MM. Pai-is, Meyer, Schuchardt, Mussafîa, Ascoli, etc., qui ont dans ces dernières années transformé la phonétique romane, quoi qu'il en dise dans sa préface, M. Scheler semble les avoir laissées de côté.
L'ouvrage de M. Scheler est plus développé que celui de M. Ayer. Tandis que celui-ci consacre une soixantaine de pages (assez compactes, il est vrai) à la théorie des sons latins (p. 56-123), M. Scheler étend son exposition sur plus de deux cent cinquante pages, et, malgré cela, il ne se permet aucune considération générale. A peine quelques lignes sur l'accent tonique, et il entre immédiatement en matière, commençant par exposer la chute des voyelles atones (p. 3 55) pour arriver PU traitement des toniques et des atones qui se maintiennent (75-141) et terminer par l'étude des consonnes gutturales (148), labiales (187), dentales (210). Cet ouvrage est donc une collection de faits et d'exemples groupés suivant certains principes que l'auteur expose d'un style parfois algébrique et avec la sévérité d'un formulaire de chimie. A cela je ne vois pas de mal et la science ne perd rien à être présentée dans son austère nudité.
Mais si M. Scheler, grâce à ce plan et à cette méthode, entre dans plus de détails que M. Ayer; s'il donne plus de développement aux questions, multiplie les exemples anciens et modernes, signale parfois
des difficultés spéciales, et essaie des solutions ; si en un mot il aspire à la rigueur et à la précision, il faut le reconnaître avec regret, il est loin d'arriver au but qu'il se propose. Un rapide aperçu du livre suffira pour s'en convaincre.
L'auteur étudie d'abord les atones finales, lesquelles tombent ou sont remplacées par un e muet quand la dernière atone est a ou quand cette atone est précédée de consonnances composées. « On trouve d'ailleurs, » ajoute M. Scheler, de nombreux vocables sous les deux formes avec j> ou sans e muet ; avarus -avare et «r^r *, casa -case et chez ; firmus » -ferme eiferni*\ rigidus -i'oide et roit; tormentum -iotirmoite et tour- » ment; granum -graine et grain; legumen -légume et léun* *. » Pourquoi rapprocher et donner comme des anomalies des formes qui doivent leur explication à des causes diverses? Avare ^ case , légume sont des mots savants ou étrangers; ferme^ roide sont ferm, roit refaits, comme d'autres adjectife, sur les féminins; lourmenie, graine sont iormefila, grana. — Dans les proparoxytons ^ M. Scheler montre comment la première atone tombe, et comment les deux consonnes tantôt restent avec un e muet final (ordinem, ordre) y tantôt se réduisent à une consonne avec un e muet (domina, dame]^ tantôt sont représentées par une consonne simple (nitidus, 7iet) (p. 6-8). Ces trois lois sont établies par des exemples abondants et en général exacts ; mais qu'est-ce qui détermine pour chacun de ces exemples l'application de l'une ou de Tautre de ces lois? Quelleest l'action delà voyelle finale? des groupes de consonnes? Sans doute la plus grande partie de ces explications doit être réservée pour la théorie des consonnes, mais pourquoi M. Scheler entreprend*il dès le début, dans le chapitre des atones, la théorie des groupes? Car il a cru utile d'étudier en détail les proparozytons et après avoir exposé les trois lois dont nous venons de parler, il prend un à un les divers suffixes ïcusy ïcem^, ïlis^ iilus, etc., et montre ce qu'ils ont donné dans la formation populaire et dans la formation savante. On ne peut qu'approuver ces développements qui, par le nombre considérable d'exemples mis sous les yeux du lecteur, font toucher du doigt la difi^érence radicale qui sépare les deux systèmes de formation de mots ; toutefois il suffit que Tauteur montre la chute des voyelles atones dans les mots vulgaires et l'oppose au maintien des mêmes voyelles dans les mots savants sans avoir besoin de s'occuper du sort des consonnes et d'empiéter, comme il le fait durant vingt-cinq ou trente pages, sur
>. L'auteur ajoute en note : ■ C est peut-être sous rinfluence de leur pluriel en a • que beaucoup de subslanlifs neutres ont revêtu le forme féminine. > Pourquoi peut-être f
* Citons en passant le singulier lapsus ou la singulière faute d'impression qui, dans la note 1 de la page 13, fait écrire ïcem dans perdicem, radXcem^ junîcem, comîeem»
PHONOLOaiE DE LA LANGUE FRANÇAISE 163
la théorie des consonnes. Mais ceci n*est qu'un défaut de composition.
Co qui est plus grave, ce sont les exemples mal choisis, mal groupés ou
mal expliqués, comme dans la page 33 où Tauteur étudie le groupe eus^
iu8 dans des mots dans lesquels « Télément e, i disparaît sans trace, si
» ce n*est qu'il sauvegarde au / ou au c qui précède leur carac-
» tère siMant qt^iïs avaient déjà en lalin (l) ». Et Tauteur, à Tappui
de cette règle, cite sans distinguer des mots savants et des mots
populaires, des mots où Yi agit sur la voyelle accentuée, et des mots
où il agit sur la consonne, etc. '.
La théorie des voyelles accentuées laisse aussi à désirer. Tout ce
qui concerne a =ié (p. 62 et 69''73) est inexact et confus. Sur les
rapports de ê et if, de ^ et u on ne trouve rien de satisfaisant. M. Sche-
ler n'a pas fait remarquer que le latin populaire avait ramené ^ et d à
è, d ouverts ; è et ï k é fermé ; ô et û k d fermé ; que les voyelles en
position devant deux consonnes ont conservé la valeur qu'elles avaient
en latin ; que par exemple séx, ïèx se prononçaient sèx^ Ux ; que vîrïdem
se prononçait vérede ou vér^de ; que de la sorte e et o devaient donner
et ont on effet donné, suivant leur nature, un è ou un é, un à oiinn é ;
que î en position n'a pu donner que é, tandis que i en position persistait,
etc.*. De là des assertions comme la suivante (p. 89) : « Devant les
» nasales complexes c est conservé et produit, avec Tm ou Vu qui suit,
» le son spécial qui caractérise notre prononciation de in : ce son s'or-
» thographie tantôt par m ou im comme dans cinq (quinque), prince
» (principem), simple (simplicem), qitint (quintus), Iy7ix v. fr. Uns (lynx),
» quinze (quindecim) ; tantôt, et c'est le cas surtout quand n est suivi
» d'une gutturale, par ein ou son équivalent ain : ainsi dans cingere^
» fingere^ pingere, tingere^ stringere, exstinguere^ fr. ceindre^ feindre^
» 'peindre^ teindre, estreindre, esteindre, o In est différent de ein ; Tun
s'est prononcé à Torigine i~n\ Tautre éyn' ; le premier vient de i long
en position [qtdnque^ qutnius, quindecim^ cf. quhius ; prmcipem àeprî-
mtiS'Caput ; simple et lynx sont à discuter) ; le second de ï hreî {cïngere^
ftngeie^ etc.). Mêmes explications à donner aux divers traitements de
ë^ è, î en position devant la gutturale ; ë^ c'est-à-dire è + la gutturale
> Abitème^ audace^ factice^ *omecide^ justice, sanguin , superbe sont de formation Bhn^ule ; postiche est italien ; aUr est *agûrium, agûirum, agwum (Q s ûi), agur, aûr ; cilj fils, lis ont 17 mouillé en vieux français: cih^ fiU, lilz ; joie est gdudia, jauia, joit\ etc., etc.
* Â cet égard les assonances et les rimes des vieux poètes français et le dictionnaire de rimes provençales de Hugues Faidit sont singulièrement instructifs. Ainsi on voit nettement distinguer les mots à è ouvert venant d'un ë bref latin en position des mots à ^ fermé venant d'un ê long ou d'un ï bref latin en position. Lettre de lïttera rimera avec mettre de mîttere, mais non avec prèstre de prëshyter ; regrette de *grëttarô Igrëtanl rimera ou assonera avec saéte de lagïtta ou avec le suffixe €tte {*èttus ou plus vraisemblablement (ttus), mais non avec teste de testa» Vérd {vïridem) ne rimera jamais avccf^e^ {perdit). Je ne puis ici qu^indiquer ces observations.
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■ i^ Vf/ >f ffor^*»« • tl, ^f%\,ni/uo\ H lés j/.fr.i;'a;s ocl eu r 7i ; litaliea a dit c.7» ft ffftl f\h t\,fh tttfli <|<fi fu*-*i un <Jo't>»ftt «yri'^riif'j^. Voir ia note 2, ^aire ITS. Le i,ihihu(,n\ n*n\ hiu,)„f HVf,tf t»/' )'/• ; il a I^* dfnx forme*, *M qui indique lï/i el e/ qui |fril'|M/t ////», ♦*./'<» •rh' I/' r/it«Mii,f, fiti norriinaiif #nl /r/ (e: non comme en TÎeox français // ////;, Mt <(fM ifi'li|iiM *<;it illf, noil Ulum, (>• h^<»ilaliont viendraient-elles d'un» hi hnu AMtW'^'r'fffM MfM/f/f|iM«fM htftv^tx frftf ^//i ^ OU >r;rait-re que les diverses formes «|^« inn uUviuhn nutHtt'Ut tfiH^\ If'ii iim** »ur U?» aiiirc-s ? Au féminin, elha vient ^ iiiMumuk du fiiNM/ (iliri #M ) I n)iUi\un Ifi» «Vmpioia également comme sujet, etc. Cf. fiM qiiM MMia vi*fifiiis dff i\Uu mir Tafi M»iilif f//»m.
4 \\mn fii^ifift Nffiia nvlnfiii Ndfida f^lU durnKtro ^Ijrmologie.
»' congtus, cointe ; vig(i)nti, vingti, vùigt, » Dansjt?o/;>/jr, seing,' coinie^ Vi représente le g latin qui a été ajouté à poing et à seing par des clerc? désireux de rappeler letymologie latine. Viginti a donné vi-inii^ vint, écrit postérieurement vingt, — P. 208. Dans le groupe mn « en espagnol n devient r ; » c'est 7i dans le groupe roman nin et non dans le groupe latin mn, — P. 211. « Le maintien du / ne caractérise pas » toujours un mot comme appartenant à la couche savante ; l'ancienne » langue offre un grand nombre de cas contraires à la règle de la » syncope (du t médial), ainsi : tnsifer, nature, quatorze^ citer, giiite » (quitte), noter, toute, béton, matière, poète. Parfois le / primitif est » redoublé : beta, lette ; bletum, blette ; carota, carotte, » M. Scheler paraît ici, comme aussi en d'autres passages de son livre, porté à croire que la formation savante ne date que de Tépoque moderne, tandis qu'elle remonte jusqu'à la Cantilène de sainte Eulalie [virginited). Dahs la lista citée, visiter^ nature, citer, noter, matière, poète sont dus aux clercs ; fonte est le latin populaire tutta ; il est douteux que béton vienne de bitiimen ; quatorze est quatvordecim où le / est maintenu par le V qui le suit ; la seule inspection des mots bette, blette, carotte (où le / a été redoublé par suite d'une confusion avec les suffixes ette, otte), montre qu'ils ne dérivent pas par voie populaire de bèta, blîta^ carota ; car sans parler du maintien du t, il faudrait boie, b\o\e, chîivoue, ou cheToue, Quitte seul présente des difficultés, et le passage de quietus à quitte, comparé à coi, reste obscur. — P. 213. a ordière d'où ornière » ; ornière vient de orne, en vieux français et encore dans les patois, ligne, sillon, do ordinem. — P. 217. « Le groupe st, devenant final, perd le / : » repastus, rôpfl5 ; conquis' tu 3, conquis', postea, ;?wis ; ostium, Awis ; » V. fr. tos pour tost [toi] ; os pour ost du latin hoslis, » Ces deux lignes rapprochent des exemples qui jurent entre eux. Conquis ne vient pas de conquistus (ou plus exactement con-quaësius qui a donné conquèst, conquèste) ; mais c'est, comme mis, une forme du participe passé refaite en vertu de l'analogie : puis et huis viennent de postea, ostium, par psk'a, osTcium, de sorte que le t est représenté dans ces deux mots par t. Os est un affaiblissement de oz, forme régulière pour osts ; tos (si cette forme est authentique) sera de môme tost plus Vs adverbiale, d'où tosts, toz, tos, — P. 231. L'auteur est trop porté à exagérer la durée de la prononciation de 1'^ devant une consonne, et il voit une anomalie dans l'accentuation du mot côte (coste), comparé à coteau (au lieu de coteau, de costeau) ; l'auteur ne voit pas que l'accent circonflexe en principe n'existe que sur les syllabes portant l'accent tonique ; cf. crête décrire ; dans le nôtre, o a l'accent tonique: dans notre {enfant), notre est enclitique. — Il est inutile de multiplier ces citations ; elles suffisent à montrer que l'ouvrage de M. Scheler est loin de répondre aux légitimes exigences de la science.
» qui, d'après Tidée générale, repose dans le radical du pronom per- » sonnel (M. Tobler désigne ici ilîui) ou démonstratif (il s'agit ici de » cestui, celtd^ etc.], sous la tendance naturelle à rendre évidente par s l'identité de la terminaison l'identité des fonctions sjntactiques du n terme de la question et du terme de la réponse. Seules, les langues » ont des pronoms de réponse en -ui qui ont ou qui ont eu l'interrogatif » cui. C'est ainsi encore que le sarde répond à quando par un mot de » sa création iando * . »
Nous nous proposons, dans ce petit travail, d'établir que l'explication de M. Tobler est la vraie et que c'est le pronom ille tout entier qui a subi Taction de son corrélatif qui, Â cet effet, nous essayons de déterminer quelle était en latin vulgaire la déclinaison du relatif qui et celle du personnel ou démonstratif ille et, par le simple rapprochement de ces deux déclinaisons, de rendre évidente l'action analogique exercée par la première sur la seconde.