‹ Arsène Darmesteter: Reliques scientifiques recueillies par son frèreChapitre 25 sur 41 · II. — Le démonstratif ILLE · texte numérisé non relu

II. — Le démonstratif ILLE

1® Le démonstratif ille^ devenu en roman pronom personnel de la troisième personne, affecte en ancien espagnol et en ancien portugais les formes suivantes * :

> Avec ridée de génitif de possession , essentielle à Tadjeclif cuius^ pouvait facilement se confondre l'idée d'attribution, propre au datif. Voilà pourquoi eut disparut ici devant euius. Dans les autres langues romanes, inversement, la disparition de euius adjectif ayant entraîné celle du génitif ci/tW, le datif cui cumula, pour la même raison, avec Ea fonction propre de datif, celle de génitif.

* Voir Diez, Oramm,^ il, p. 82 et 85 de Tédilion française ; cf. Morel-Fatio, dans Romania^ IV, p. 33. '

ILLS BT QUI EN ROMAN 111

FORMBS ACCENTUéBS. FORMES ATONES.

Sujet, csp. elU elle, pg. eîi ele elle —

Rég. îndir. — — 6sp. li^ pg. Mi.

Rég. dir. esp. elle {ellC\ ; pg. elle ele [eli) csp. et pg. lo.

Point de régimo indirect accentué ; nous expliquerons plus loin le régime indirect atone.

La vieille langue a confondu les formes du nominatif êlU eli avec celles de Taccusatif elle, ele qui sont devenues d*un emploi habituel aussi bien comme sujet que comme régime accentué. Aussi s'emploientelles précédées des prépositions à, de, por, etc., avec la valeur du régime indirect * .

Donc à Torigine accord entre la déclinaison de ilie et celle de qui.

2^ Dans le reste du domaine roman, les faits sont autres, mais concor« dent là aussi avec ceux que présente qui.

Et d*abord à Taccusatif.

I^a forme accentuée de iUum est inconnue au français. En français, alors que Taccusatif pluriel illos est représenté par els, eux, Taccusatif singulier *el j est remplacé par le datif lui : Que lui a grant forment ocist. Léger, 12. — Quiluiparlat, Alexis, 16. S'il veiî que Jo lui serve, id., 99 e. — Il a els et il lui baisié et acolé, Thomas le Martjr, V. 5095, etc.

L'italien a à peine connu eîlo = illum accentué*, et lui aussi le remplace par lui rccentué : io guardo lui, ed egli guarda me. Mais il possède lo, et archaïque eh [dsiiis gU'elo, etc ) = illum atone.

Le provençal présente des formes plus embrouillées par suite d*une série d'actions et de réactions analogiques. On trouve à l'accusatif elh, mais aussi lui (ainsi dans Boèce, 139 : Molt fort hlasmava Boecis sas amigs qui lui laudaven), à côté de la forme atone lo (Molt lo laudaven e amie e parent, ibid., v. 142). Ce lui est la forme primitive combattue par la forme elh qui du nominatif a passé aux autres cas. C'est ainsi que le nominatif singulier ieu du pronom de la première personne s'est parfois employé comme régime prépositionnel, et qu'inversement au pluriel la forme du régime elhs a passé au sujet et a pris place à côté de Hh, de illi.

Ainsi, sauf dans la péninsule ibérique, le roman ne possédait pas de »7to tonique, ou, s'il l'a possédé, a tendu à le sacrifier au datif lui, et à le laisser perdre.

I L'usage moderne, en portugais, a gardé elle et en espagnol, a réduit elle à e/«, él. Les formes atones de l'esp. H, lo se sont affaiblies en le le, et celles du portugais M», îo en Ihe^ o.

I Voir quelques exemples dans Blanc, Voe» l>ant, s. t.

Venons au datif. Il est établi aujourd'hui que le litin vulgaire possédait (sauf dans la péninsule ibérique) un régime indirect i/Itii^ ; Tétymologie en a été vainement cherchée jusqu'ici. Toutes les hypothèses qui tendent à le rattacher phonétiquement à un tjpe antérieur illi-huic, illum-hic^ illuic^ illunc, illuc^ illius, ont échoué. M. Tobîer en a fait justice, et après lui M. Thomas qui, cependant, non satisfait de Texplicalion de M. Tobler, fait une dernière tentative, et va encore demander à la phonétique une étjmologie nouvelle, fort ingénieuse, mais tout aussi insoutenable que les précédentes-. Toutei ces tentatives échouant, seule reste debout l'explication de M. Tobler. Pour le moment, contentons-nous de reconnaître l'identité de formes et d'établir la similitude de illui cui.

Pour le nominatif, il est également acquis que le latin vulgaire a dit partout, dans le territoire roman, iUi et non ille '. Or, l'étjmologie de cet il/i a, elle aussi, résisté à toute explication tirée de la phonétique. On a voulu y voir une combinaison de ille hic, l'archaïque illic des poètes comiquQS*, l'adverbe illic^ etc., hypothèses invraisemblables i^u'emportent les objections dirigées contre illi-hicic, ilhim-hic^ etc.

Récemment, il est vrai, dans une étude sur la phonétique syntactique en français, étude curieuse, riche en vues neuves et originales, et qui

> Voir, e tre autres, les inscriptions de Muralori 20SS, 6, Mommscn, I. R. N. 3196. Lui est très fréquent dans les formules mérovingiennes.

* Romania, XII, p. 332-333. — Il y voit une combinaison d'un datif archaïque illo avec le datif ei du pronom is. Francisque Meunier avait démontré que les pronoms latins a génitif en -ius ont tiré ce génitif d'une contraction d'un génit-f archaïque régulier en -i avec le génitif -im du même pronom is. C'est cette combinaison que M. Thomas veut retrouver au datif; ainsi eui vient de cm ■\- «»', haie de Koi -jei + c.

L^étymologie pèche par un point, mais ce point est capital. Illo -\- ei a bien existé, a bien donné un datif latin qui a passé au roman, mais ce datif est le classique illi : illi est précisément à illo -\- ci ce que illiui est à illi -\- ius. Quant à cui et At/rc, le groupe ui représente tout autre chose que la combinaison o -\- ei^ o ■\- t, ai ; c*est l't final qui seul représente cette combinaison (comme il le fait dans illi) ; Vu appartient au radical. Les génitifs archaïques cui -{- ff^^, f^^i + i^^* aboutissent a cutus^ hutus comme le génitif r7/» -f i^'f aboutit à dltus. Les datifs archaïques cuo + ^*f huo -f- ^i (+ c) aboutissent a r»oei moi c»i, huoe\[é] huo\[^)^ ^**K^]t comme le datif archaïque illo + fi aboutit à f7/oei, lï^oi, ilii.

Ainsi tombe l'étymologie de M. Thomas. Nous verrons plus loin que fausse pour le masculin, elle devient juste pour le féminin qui est illa + ei,

* Le vieux français a il, l'espagnol et le portugais ont eu eHi ; l'italien a dit e!li avant de dire 0^/» qui en est un doublet syntactique. Voir la note 2, page 173. Le provençal seul semble avoir hésité ; il a les deux formes, elh qui indique illi et el qui indique ille. Son article masculin au nominatif est lo (et non comme en vieux français li = f7/0i ce qui indique soit ille, soit ilhim. Ces hésitations viendraient-elles d'une action analogique incomplète exercée par çui ? ou serait-ce que les diverses formes des cas obliques auraient réagi les unes sur les autres ? Au féminin, elha vient évidemment du masculin elh ; l'oblique leis s'emploie également comme sujet, etc. Cf. ce que nous venons de dire sur Paccusatif illum,

* Nous-môme nous avions admis cette dernière étymologie.

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