‹ Arsène Darmesteter: Reliques scientifiques recueillies par son frèreChapitre 26 sur 41 · ILLE ET QUI EN ROMAN · texte numérisé non relu

ILLE ET QUI EN ROMAN

ouvro à la linguîstiquo romane des voies nouvellea, mais, nouj ea avons bien peur, aussi périlleuses qu'attrayantes, M. F. Neumann a proposé du français il une explication qu'il demande aux combinaisons syntactiques où se serait trouvé engagé le latin ille '. Mais cette hypotlié:se ne peut tenir. Pour no pas interrompre le cours de notre démonstration nous en rejetons en note la discussion *, retenant ici la conclu-

^ Voir la Zeitschrift f, roman» Philol.^ 1884, p. 243 et suiv. et spécialcmeut p. 266 262.

* IIU^ d'après M. Neumann, était suivi dans la phrase tantôt d^un mot commençant par une consonne (admettons par exemple ille tenit), tantôt d*un mot commençant par une voyello (par exemple ille habet). Le gallo-roman tlletenit devait devenir le français eltient ; le gallo-roman illô hahet devait donner successivement ïlUahet^ elliahet, elljat^ d*où par réaction de / mouillée sur 1>, le retour (nullement démontré, disons-le en passant] do Ve initial à i ; cf. ciliutn celjo cil (rapprochement sans valeur] ; le mouillcmenl disparaissant, on a il a. Ce développement phonétique suppose que ille ej est accentué, car il u^y a pas réaction du j/od final sur la voyelle précédente quand elle est atone. M. Neumauu explique de la même façon Ics faits anulogues que présentent le provençal, Tilalien, etc.

Assurément M. Neumann a raison de voir dans ille un pronom accentué ; car les pronoms personnels sujets ne connaissent tons à l'origine qu^une forme, la forme accentuée, alors que les mdmes pronoms régimes sont tantôt toniques, tantôt atones. Ce li'tti qu'à partir du xii* siècle que ces pronoms sujets ont pu devenir atones. Et c'est môme ce qui explique que nos vos^ sujets d'ahord toniques, devenus atones à l'époque où d fermé aboutissait, tonique à eu, atone à ou, sont devenus now vous et non ne us veus.

D'un autre côté, j'accordcrdis volontiers à M. Neumann que l't du nominatif pluriel il soit dû à Taclion régressive de Vi final atone suivi d'une voyelle dans illi : illl haheat^ ellihabent^ elljabent, el atiut, H ont, il ont, Mais qu'il y ait eu un ille [habet] et qu'il ait suivi la même marche, c est ce que je ne saurais admettre. Sans parler des objections de détail que je viens d'indiquer entre parenthèses, je lui ferai la suivante qui me parait fondamentale.

Comme les faits français sont ici connexes avec ceux que préscnleut les autres langues romanes, en particulier l'italien, M. Neumann s'appuie sur uuc remarquable étude de M. Grœber qui, dans sa Zeitschrift (11. 594-600), montre que les diverses formes de l'ariicle et du pronom italien de la 3* personne sont dues à l'actiou diiférente qu'exerce le Sun initial du mot suivant, selon que c'est une voyelle ou une consonne. M. Grœber a parfaitement bien démontré que le pluriel sujet egli vient d'un illi tlli suivi d'une voyelle et que Vi final, mis en hiatus, s'est consonniûé et a agi sur les II qui précèdent. Mais egli n'est que la forme que prend devant une voyelle le prcnom elli suivi d'une consonne. C'est cet elli = ilLi qui est le primitif.

Or, pareils faits se produisent au singulier. Le nominatif singulier egli est bien elli modifié par un hiatus suivant ; mais c'est 0//1, usité très longtemps devant des consonnes, qui est la forme primitive et ou'il faut expliquer. M. Grœber y voit un afTaiblissement do ilU elle^ et il compare ce changement à celui que présente la deuxième personne du singulier de l'impératif de credo : credf =: cred» : explication donnée en passant et à laquelle M. Grœber lui-même, j'en suis convaincu, n'attache pas grande valeur; car cet afTaiblidscmeut de crede en credi est un fait d'analogie de la conjugai- EOQ italienne, où l'i caractérise absolument la seconde personne du singulier [cf. le Bubjonclif dicas = dica dichi].

Or, cette forme primitive elli ^ i7/{, M. Neumann, avec sa théorie d'un hiatus

Eynlactique, nVn peut rendre compie, puisque cette théorie n'explique que le mouille-

ment de 1'/, et par re mouillement en français, croit rendre compte de cet i de il, qui

répond, en apparence irrégulièrement, à un i^ bref, un é fermé latin.

Nous voilà donc ramenés à un singulier illi elli qui, comme le pluriel illi elUi devient

nà ÉTUDES FRANÇAISES

sion, à savoir que le latin vulgaire a eu un nominatif i/K, et que l'étymologie phonétique de cet ilU a été vainement cherchée jusqu'ici. Cet illi, irréductible à tout autre type antérieur, rapprochons-le encore de qui] puis reprenons les faits dans leur ensemble.

Ainsi, en Italie, en Gaule, en Espagne, le relatif a un nominatif gu», et ilîe s'y présente sous la forme illi. Dans l'espagnol et le portugais, quand qui disparait pour faire place à quien quem, illi disparait pour faire place à elle el.

En Espagne, le datif cui est inconnu, et de même le datif hd. Au contraire, usité en Italie et en Gaule, il a pour corrélatif dans les mêmes pays le datif illui lui.

L'accusatif quem est usité, accentué et atone, en Espagne ; illum y est usité, accentué et atone. Que7n n'est employé que comme atone dans les autres régions ; illum n'y a guère été et n'est plus connu que comme atone. Enfin quem, dans l'emploi emphatique, est remplacé dans ces régions par le datif cui ; illum accentué y est remplacé également dès l'origine par le datif lui, ou disparait graduellement devant lui.

La concordance des faits est absolue : l'une des deux séries a agi sur l'autre ; laquelle ? ^t^/ est latin, illi ne Test pas; cui est latin, illui ne l'est pas. Il faut donc conclure que c'est qui qui a transformé, par voie d'analogie, son corrélatif t7/&. Comment? Evidemment par l'action naturelle du terme exprimant la question sur le terme de la réponse. Du même coup sont résolues les étymologies des nominatif et datif illi illui et est confirmée et généralisée l'hypothèse de M. Tobler.

Cette refonte analogique de ille sous l'action de qui trouve encore un appui dans d'autres considérations secondaires et entraine à son tour de nouvelles conséquences.

1^ Pourquoi le datif atone illi s'est -il maintenu intact dans tout le domaine roman, ibérique comme le reste : français et provençal Zi, italien ^W, espagnol et portugais U (le), Ihi (Iheyi Parce que cui éisÀt acôentué et ne pouvait agir que sur un illi tonique.

2® Pourquoi le féminin singulier illa a-t-il suivi son développement naturel dans les diverses langues romanes ? Parce que qui avait perdu en latin vulgaire sa flexion de féminin ; que, d'un autre côté, les interrogations par qui et cui impliquent ordinairement, puisqu'elles sont indéterminées, une idée indéterminée de sexe, et par suite, grammatica-

60U8 une influence sjnlacliquo ici egli^ là ilh il. Mais d'où vient ce singulier illi elli 9 Evidemment du latin populaire iili = ille modifié par qui»

Il 7 aurait encore des objections secondaires à faire valoir contre la théorie générale de M. Neumann, qui n'est juste que dans certaines limites, mais il est inutile de nous y arrêter, devant cette difficulté capitale, qui nous parait insurmontable.

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