‹ Arsène Darmesteter: Reliques scientifiques recueillies par son frèreChapitre 29 sur 41 · partie du petit domaine qu'il explore, il l'indique avec soin · texte numérisé non relu

partie du petit domaine qu'il explore, il l'indique avec soin

Le recueil de mots a été fait avec la môme exactitude. Quand on songe que M. de Chambure a trouvé plus de six mille mots, morvandeaux par la forme, par la signification ou par l'un et l'autre, on ne peut assez s'étonner des richesses lexicologiques que recèle encore la langue de nos campagnes. On ne peut pas reprocher à M. de Chambure d'avoir grossi inutilement son livre, en donnant accueil à des vocables étrangers, à des intrus qui n'ont aucun droit à l'hospitalité qu'il leur ofire. Nous avons largement feuilleté le Glossaire^ et presque tous les mots que nous avons examinés nous ont paru dignes d'intérêt, à un titre ou à un autre. Quand on songe à la difficulté que présente le choix dans un travail de ce genre, on ne peut que féliciter M. de Chambure de la difficulté si bien vaincue.

Les mots ne sont pas seulement 1)ien recueillis ; ils sont expliqués avec précision et netteté. La signification en e.-t déterminée par des exemples bien choisis. Enfin, l'auteur qui a une abondante lecture, qui a pris soin surtout de lire les textes de l'ancienne langue, écrits ou transcrits dans les dialectes de l'est, accompagne souvent les mots qu'il donne d'exemples intéressants, qui montrent la permanence de l'ancien usage jusque dans le patois * et qui, parfois même, trouvent leur explication et leur commentaire dans l'usage actuel. Tel passage des auteurs, incompris jusqu'ici, se trouve tout à coup élucidé par le rapprochement d'une forme patoise. En voici deux exemples frappants. P. 533, l'auteur donne le mot naiger^ boucher hermétiquement, fermer en bourrant, en calfeutrant ; et il cite ensuite ce passage de Joinville jusqu'alors mal expliqué : « Mist l'on touz nos chevaus ens que nous devions mener outre mer ; et puis reclost l'on la porte et l'emboucha l'on bien, aussi comme l'on naye un tonnel. » Et l'interprétation de ce passage s'étend naturellement à d'autres passages de nos anciens textes

* Quelquefois l'auleiir commet des contre-sens, comme dans ce passage où hitu^ altération euphémislique de Dieu^ est rapproché de la forme morvandelle hieu = hleii : Porleeuer bieu, Por la char bieu (Renarl, 10243, 18178). On en pourrait citer plus d'un du môme genre.

qui présentaient des difficultés analogues*. — P. 628, Fauteur explique, à Taide du dialectal paironner (manier à pleine main, à pleine patte) ^ un passage de M™^ de Se vigne que Littré lui-même renonce à expliquer.

Ce ne sont pas seulement des textes que M. de Chambure élucide. Les matériaux dont la recherche étymologique dispose avec ce glossaire sont innombrables. Et, plus d'une fois, il arrive à Fauteur de donner Tétymologie exacte de mots fort usités sur lesquels s*était exercée vainement la perspicacité des Diez, des Littré, des Scheler. M. de Chambure en signale déjà lui-même quelques uns dans son Introduction, p. XII et suivantes. En voici d'autres : blessi, pâlir, devenir blême, est rapproché du berrichon blesser^ blettir, et du français blesser qui, à Torigine, a souvent le sens de amollir, affaiblir, meurtrir, rendre blet, en un mot. ce Que veut dire la Chanson do Roland, ajoute M. de Chambure, dans ce vers : « La gent de France s'est bleciee et blesmie », si ce n*est que les Français étaient affaiblis ou meurtris, et au ûg. pâlis? » Et M. de Chambure conclut que Tétymologie bleizza^ tache bleue par meurtrissure, en ancien haut allemand, explique à la fois les deux verbes blesser et blettir. L'auteur a mis le doigt sur la vraie étyraologie de blesser. Au xi® siècle, blecier ne signifie que rendre blet en frappant ; c'est le sens auquel Raschi, dans ses glosses talmudiques, l'emploie à trois reprises : blecier des olives^ les amollir en les battant. Ce n'est que graduellement que blesser a pris la place de navrer^ à mesure que celuici sortait de l'usage. — Bordon (bourdon) est rattaché fort ingénieusement à borde^ bourde^ feu de joie allumé au crépuscule, le bourdon commençant à voler et à bourdonner au crépuscule du soir. — Calibeurdaine^ grosse bourde, est rapproché du champenois calember daine ^ du genevois calembour daine, et décomposé en cali et bourde, étymologie déjà proposée ailleurs par nous *. De même galibeurdas est ramené à une particule péjorative gai et beurdas ou boiirdas. — A l'article mourillon^ M. de Chambure met hors de doute l'étymologie de morailler, saisir le museau d'un cheval avec des tenailles, et par suite de moraine^ pince, tenailles. Et il rattache du même coup, mais moins évidemment, au même radical mour, museau, les dérivés morve, morgue, morne (tête), morne (montagne en forme de tête, aux Antilles) : motir serait une autre forme de mous{eii\x) ou mus(esLVi) = morsum. — Grain, pluie subite, se trouve détaché do grain (granum), quand on signale les synonymes gruau, guerot, garaud, garaude, et le verbe gueriner. Ne serait-ce pas un dérivé du germanique, ail. ge-regnet^ angl. rainf — Luron, d'origine jusqu'ici inconnue, est expliqué par le morvandeau

* Cf. G. Paris, dans la Romania, 1879, p. 631.

* [Traité de la formation des mots composés dans la langue française, p. 114 ; Paris, Vicwcg, 1874.]

luj^on^ leuron, ïureau^ bélier, et au fig. luron, godelureau, dérivé d'un

mot (germanique) dont la trace est conservée par le Poljptique d'Irmi-

non : îear^ learis [héWer). De là le comi^osé godelureau. — Patois est

rattaché à patte, patauger, patouiller, et la longue suite d'expressions

analogues que Fauteur trouve dans les dialectes des régions avoisi-

nantes met cette étymologie hors de doute. L'idée de parler patois est

identique à celle de bredouiller^ et toutes deux sont ramenées à celle

de barboter, patauger.

Ces quelques exemples suffisent à montrer les richesses accumulées dans le Glossaire, Ajoutons seulement que, si les discussions étymologiques auxquelles se livre Fauteur ne sont pas toujours aussi décisives et aussi convaincantes que celles que nous venons d'indiquer, si même souvent l'ignorance des lois de la phonétique enlève toute base solide à bien des rapprochements, si, en un mot, il arrive à la discussion de se perdre dans le vague des à peu près et des probabilités, du moins l'auteur a le mérite de réunir et de grouper commodément une masse considérable de matériaux que les spécialistes mettront à profit.

En somme, le livre de M. de Chambure, par la richesse des mots recueillis, par la précision avec laquelle ils ont été choisis et définis, par Tabondance des exemples empruntés aux écrivains des divers temps, par le nombre des rapprochements faits entre les mots du patois morvandeau et ceux des autres patois, mérite les éloges de la critique. Il a bien sa partie faible, mais Tauteur le reconnaît avec tant de bonne grâce et avec une modestie si simple que les juges les plus sévères devraient se trouver désarmés. Et, malgré cette partie faible, nous n'hésitons pas à reconnaître que le Glossaire du Morvan est de beaucoup l'œuvre la plus considérable qui ait paru chez nous sur le lexique des patois de langue d'oil.

[Retue critique, 1880, n« 31.)

Du dialecte blaisois et de sa conformité avec Tancienné langue et l'ancienne prononciation française, thèse prdsenldc à la Faculté des lettres de Paris, par F. Talbert, professeur de rhétorique au Prytanée militaire de La Flèche. Paris, Thorlu, 1874. Un vol. in-8<>, xv-338 p. — Prix : 7 fr. 50.

Le titre qui précède annonce une étude sur le dialecte de Blois et des rapprochements entre ce dialecte et la vieille langue française. On s'attend donc à trouver d'un côté une description exacte et méthodique de la phonétique, de la grammaire et de la syntaxe de ce patois, de l'autre une étude comparative établissant rigoureusement en quels points il a conservé des traces de Tancien français, en quels points il a innové. Mais, en ouvrant le livre, on est quelque peu déçu. L'ouvrage de M. Talbert ne contient qu'un essai de description plus ou moins précis du patois ou, comme dit de préférence l'auteur, du dialecte blaisois, accompagné, quand Toccasion s'en présente, de digressions étendues sur la vieille langue, depuis la fin du moyen âge jusqu'au xviii° siècle. Ce n'est pas une étude méthodique sur un point spécial et nettement déterminé de la philologie française ; c'est un ensemble d'observations rentrant dans un cadre plus ou moins large. Il ne serait pas juste de demander à l'auteur plus qu'il n'a voulu nous offrir. Voyons comment, le plan do son livre ainsi compris, il l'a exécuté.

On n'a qu'à jeter un coup d'œil au hasard sur l'ouvrage de M. Talbert pour se convaincre que l'auteur n'est nullement au courant des questions de la philologie française. Il ne connaît ni les méthodes ni les travaux de Diez et de son école. Il paraît ignorer l'ouvrage de M. Gaston Paris sur Vaccent latin, qui est ïahc dans la science de la philologie française. La seule autorité à laquelle il se réfère volontiers est Burguy, dont il fait son guide habituel, et c'est là un guide peu sûr, comme on sait. Bien que l'ouvrage paraisse fait, à en juger par la

table des matières, sur un plan correct (I Voyelles ; II Diphtongues ; III Triphfongues ; IV Consonnes ; V Article, substantif et verhe ; VI Textes blaisois) Tordre suivi dans le détail n'est rien moins que scientifique. D'abord, on chercherait vainement, soit une carte, soit une description géographique du dialecte dont Fauteur entreprend Tétude. Les quelques mots qu'il dit dans Y Avant-propos ne sont pas suffisants. En dehors de Blois, quels sont les environs qu'a exploités M. Talbert et jusqu'où s'étendent-ils? Si nous entrons dans l'examen du livre, nous voyons dans la cinquième partie, une section (p. 243-259) consacrée aux substantifs qui ne diffèrent du français que par la prononciation^ autrement dit, qui sont soumis à des lois de phonétique spéciale. L'auteur n'a pas vu que cette question devait rentrer dans l'étude de la prononciation des voyelles et des consonnes. M. Talbert n'a qu'une vague idée du rôle de l'accent latin en roman, et il ignore Thistoire du vieux français et des lois de sa formation. Dès les premières lignes, constatant ce fait que le dialecte blaisois allonge Va long français et tend à en faire un o (sable = sâbé), il cite à l'appui de cette prononciation nasale (sic) les formes de l'anglo-normand aun^ le changement de al en au^ faits d'ordre entièrement différent ; il en rapproche d'autres formes blaisoises telles que papa^ maman où c'est Va atone initial qui devient o bref on long. Comme exemple du changement de a en 0, il cite (p. 11) alnwia, bremer qui contiennent un e féminin, à côté de chercutier, catherre qui renferment un é ouvert, a E sonne é » dans dehors^ fainéant, lézard^ lécher, jeter, etc. » (p. 18). Ici sont rapprochées des formes dissemblables: Yi de diors , féegniant est dû à un adoucissement de l'hiatus ; celui de lizard, licher^jiter, à l'action de la gutturale avoisinante. Dans les exemples de changement de t en e ou é, ou ai ou ei (c'est tout un pour l'auteur), on trouve pêle-mêle réunis des mots ayant un i atone, ou un i en position, ou un i devant une consonne palatale (p. 24). M. Talbert affirme que les rimes Olhon, semun de la Chronique des ducs de Normandie (v. 18144-45) sonnaient oun, et il tranche la question de Vo en vieux français d'après les assertions de Burguy, sans se douter de la complexité des problèmes que soulève l'étude de cette voyelle. 11 démontre que l'w s'est jadis prononcé eu, « Telle a été, en effet, non pas la seule prononciation de la » voyelle, mais une des plus communément employées depuis l'origine » de la langue (!) » (p. 49). Il fonde cette étonnante affirmation d'un côté sur des exemples établissant la prononciation eu pour des mots qui depuis ont eu un u, mais qui se prononçaient d'abord eu et plus anciennement eii, ce qui ne prouve rien ; de l'autre sur le témoignage de Palsgrave qui note eu notre «, ce qui n'est pas plus étrange que la notation allemande du même son par ue (ueber). Pour prouver que de tout temps ai en vieux français sonnait i, noté par é ou par ei (p. 62),

Du dialecte blaisois et de sa conformité avec l'ancienne langue et Tancienne prononciation française, tbcsc prdsentc'o à la Faculté des lettres de Paris, par F. Talbert, professeur de rhétorique au Prjtanéc militaire de La Flèche. Paris, Thoriu, 1874. Un vol. in-8<>, xv-388 p. — Prix : 7 fr. 50.

Le titre qui précède annonce une étude sur le dialecte de Blois et des rapprochements entre ce dialecte et la vieille langue française. On s'attend donc à trouver d'un côté une description exacte et méthodique do la phonétique, de la grammaire et de la sjntaxe de ce patois, de l'autre une étude comparative établissant rigoureusement en quels points il a conservé des traces de l'ancien français, en quels points il a innové. Mais, en ouvrant le livre, on est quelque peu déçu. L'ouvrage de M. Talbert ne contient qu'un essai de description plus ou moins précis du patois ou, comme dit de préférence l'auteur, du dialecte blaisois, accompagné, quand l'occasion s'en présente, de digressions étendues sur la vieille langue, depuis la fin du moyen âge jusqu'au xviii° siècle. Ce n'est pas une étude méthodique sur un point spécial et nettement déterminé de la philologie française ; c*est un ensemble d'observations rentrant dans un cadre plus ou moins large. Il ne serait pas juste de demander à l'auteur plus qu'il n'a voulu nous offrir. Voyons comment, le plan de son livre ainsi compris, il l'a exécuté.

On n'a qu'à jeter un coup d'œil au hasard sur l'ouvrage de M. Talbert pour se convaincre que l'auteur n'est nullement au courant des questions de la philologie française. Il ne connaît ni les méthodes ni les travaux de Diez et de son école. Il paraît ignorer l'ouvrage de M. Gaston Paris sur Vaccent latin, qui est Vahc dans la science de la philologie française. La seule autorité à laquelle il se réfère volontiers est Burguy, dont il fait son guide habituel, et c'est là un guide peu sûr, comme on sait. Bien que l'ouvrage paraisse fait, à en juger par la

table des matières, sur un plan correct (I Voyelles ; II Diphtongues ; III Triphiongues ; IV Consonnes ; V Article, substantif et verbe ; VI Textes blaisois) Tordre suivi dans le détail n'est rien moins que scientifique. D'abord, on chercherait vainement, soit une carte, soit une description géographique du dialecte dont Fauteur entreprend l'étude. Les quelques mots qu'il dit dans V Avant-propos ne sont pas suffisants. En dehors de Blois, quels sont les environs qu'a exploités M. Talbert et jusqu'où s'étendent-ils? Si nous entrons dans l'examen du livre, nous voyons dans la cinquième partie, une section (p. 243-259) consacrée aux substantifs gui ne différent du français que par la prononciation^ autrement dit, qui sont soumis à des lois do phonétique spéciale. L'auteur n'a pas vu que cette question devait rentrer dans l'étude de la prononciation des voyelles et des consonnes. M. Talbert n'a qu'une vague idée du rôle de l'accent latin en roman, et il ignore l'histoire du vieux français et des lois de sa formation. Dès les premières lignes, constatant ce fait que le dialecte blaisois allonge Va long français et tend à en faire un [sable := sâbe), il cite à l'appui de cette prononciation nasale (sic) les formes de l'anglo-normand aun, le changement de al en au^ faits d'ordre entièrement différent ; il en rapproche d'autres formes blaisoises telles que papa, maman où c'est l'a atone initial qui devient bref on long. Comme exemple du changement de a en e, il cite (p. 11) almena, bremer qui contiennent un e féminin, à côté de chercutier, catherre qui renferment un é ouvert. « E sonne é Tf> dans dehors, fainéant^ lézard, lèclier, jeter, etc. » (p. 18). Ici sont rapprochées des formes dissemblables: ïi de diors,féegniant est dû à un adoucissement de l'hiatus ; celui de lizard, licher,jiter, à l'action de la gutturale avoisinante. Dans les exemples de changement de i en e ou é, ou ai ou ei (c'est tout un pour l'auteur), on trouve pêle-mêle réunis des mots ayant un i atone, ou un i en position, ou un i devant une consonne palatale (p. 24). M. Talbert affirme que les rimes Oihon, semun de la Chronique des ducs de Normandie (v. 18144-45) sonnaient oun, et il tranche la question de Vo en vieux français d'après les assertions de Burguy, sans se douter de la complexité des problèmes que soulève l'étude de cette voyelle. 11 démontre que Vu s'est jadis prononcé eu. « Telle a été, en effet, non pas la seule prononciation de la » voyelle, mais une des plus communément employées depuis l'origine » de la langue (!) » (p. 49). Il fonde cette étonnante affirmation d'un côté sur des exemples établissant la prononciation eu pour des mots qui depuis ont eu un u, mais qui se prononçaient d'abord eu et plus anciennement eil, ce qui ne prouve rien ; de l'autre sur le témoignage de Palsgrave qui note eu notre u, ce qui n'est pas plus étrange que la notation allemande du même son par tie [ueber) . Pour prouver que de tout temps ai en vieux français sonnait é, noté par é ou par ei (p. 62j,

Du dialecte blaisois et de sa conformité avec l'ancienne langue et l'ancienne prononciation française, ibcsc prcseDtdc à la Facullé des lettres de Paris, par F. Talbert, professeur de rhétorique au Prytanée militaire do La Flèche. Paris, Thoriu, 1874. Un vol. in-8®. xv-338 p. — Prix : 7 fr. 50.

Le titre qui précède annonce une étude sur le dialecte de Blois et des rapprochements entre ce dialecte et la vieille langue française. On s'attend donc à trouver d'un côté une description exacte et méthodique de la phonétique, de la grammaire et de la sjntaxe de ce patois, de l'autre une étude comparative établissant rigoureusement en quels points il a conservé des traces de l'ancien français, en quels points il a innové. Mais, en ouvrant le livre, on est quelque peu déçu. L'ouvrage de M. Talbert ne contient qu'un essai de description plus ou moins précis du patois ou, comme dit de préférence l'auteur, du dialecte blaisois, accompagné, quand l'occasion s'en présente, de digressions étendues sur la vieille langue, depuis la fin du moyen âge jusqu'au xviii° siècle. Ce n'est pas une étude méthodique sur un point spécial et nettement déterminé de la philologie française ; c'est un ensemble d'observations rentrant dans un cadre plus ou moins large. Il ne serait pas juste de demander à l'auteur plus qu'il n'a voulu nous offrir. Voyons comment, le plan do son livre ainsi compris, il l'a exécuté.

On n'a qu'à jeter un coup d'œil au hasard sur l'ouvrage de M. Talbert pour se convaincre que l'auteur n'est nullement au courant des questions de la philologie française. Il ne connait ni les méthodes ni les travaux de Diez et de son école. Il paraît ignorer l'ouvrage de M. Gaston Paris sur V accent latin ^ qui est Valc dans la science de la philologie française. La seule autorité à laquelle il se réfère volontiers est Burguy, dont il fait son guide habituel, et c'est là un guide peu sûr, comme on sait. Bien que l'ouvrage paraisse fait, à en juger par la

table des matières, sur un plan correct (I Voyelles ; II Diphlongms ; III Triphiongues ; IV Consonnes ; V Article, substantif et verbe ; VI Textes blaisois) l'ordre suivi dans le détail n'est rien moins que scientifique. D'abord, on chercherait vainement, soit une carte, soit uno description géographique du dialecte dont l'auteur entreprend l'étude. Les quelques mots qu'il dit dans V Avant-propos ne sont pas suffisants. En dehors de Blois, quels sont les environs qu'a exploités M. Talbert et jusqu'où s'étendent-ils? Si nous entrons dans l'examen du livre, nous voyons dans la cinquième partie, une section (p. 243-259) consacrée aux substantifs qui ne diffèrent du français que par la prononciation^ autrement dit, qui sont soumis à des lois do phonétique spéciale. L'auteur n'a pas vu que cette question devait rentrer dans l'étude de la prononciation des voyelles et des consonnes. M. Talbert n'a qu'une vague idée du rôle de l'accent latin en roman, et il ignore l'histoire du vieux français et des lois de sa formation. Dès les premières lignes, constatant ce fait que le dialecte blaisois allonge l'a long français et tend à en faire un [sable = sâbe), il cite à l'appui de cette prononciation nasale (sic) les formes de l'anglo-normand aun, le changement de al en au^ faits d'ordre entièrement difiérent ; il en rapproche d'autres formes blaisoises telles que papa, maman où c'est Va atone initial qui devient bref om long. Comme exemple du changement de a en e, il cite (p. II) almena, bremer qui contiennent un e féminin, à côté do chercutier, catherre qui renferment un è ouvert. « ^ sonne é » dans dehors, fainéant^ lézard, lécher, jeter, etc. » (p. 18). Ici sont rapprochées des formes dissemblables: Vi de diors,féegniant est dû à un adoucissement do l'hiatus ; celui de lizard, licher,jiter, à l'action de la gutturale avoisinante. Dans les exemples de changement de i en e ou è, ou ai ou ei (c'est tout un pour l'auteur), on trouve péle-môle réunis des mots ayant un » atone, ou un i en position, ou un i devant uno consonne palatale (p. 24). M. Talbert affirme que les rimes Olhon, semun de la Chronique des ducs de Normandie (v. 18144-45) sonnaient oun, et il tranche la question de Vo en vieux français d'après les assertions de Burguy, sans se douter de la complexité des problèmes que soulève l'étude de cette voyelle. 11 démontre que l'w s'est jadis prononcé eu, « Telle a été, en effet, non pas la seule prononciation de la » voyelle, mais une des plus communément employées depuis l'origine » de la langue (!) » (p. 49). Il fonde cette étonnante affirmation d'un côté sur des exemples établissant la prononciation eu pour des mots qui depuis ont eu un u, mais qui se prononçaient d'abord eu et plus anciennement eil, ce qui ne prouve rien ; de l'autre sur le témoignage de Palsgrave qui note eu notre Uy ce qui n'est pas plus étrange que la notation allemande du môme son par ue (ueber). Pour prouver que de tout temps ai en vieux français sonnait é, noté par é ou par ei (p. 62) i

il cite les imparfaits normands en eit, comme si Timparfait français avait toujours été en ait, les participes bourguignons en eit (de atus) et des formes en e réduites de ai qu'il accentue à son gré en é ; parmi ces formes en e qu'il donne comme issues de ai, on trouve des mots tels quêter (aujourd'hui ^jair deparem), qui n*a jamais été en vieux français que J3^r et ne doit son orthographe par ai qu'à une erreur des lettrés de la Renaissance. Entre autres exemples de Tafifaiblissement de ai en a (p. 70), il cite des mots comme vrâment, pâment, ce qui est exact, ou comme agiù, af/ttser, claron, cJiar (carnem), quej*aimas8e (affaiblissement de quefaimaissey dit M. Talbert, p. 246); il ne remarque pas que dans ces derniers mots Ya est étymologique. Il partage l'opinion des grammairiens qui voient des diphtongues dans des sons simples tels que ou, au, eu (p. 157) ; aussi écrit-il que « la diphtongue % ou sonne o dans un certain nombre de mots : tourment, poumon^ » nourrir, etc., prononcez torment, etc. » Il fait dater la diphtongue iau des origines de la langue et comme preuve à Tappui, il cite des vers d'Ëust. Deschamps, d'Adam de la Halle, c'est-à-dire des textes de la fin du xiii® siècle ou du xiv®. Ayant remarqué que le normand a une affection spéciale pour Ye et le bourguignon pour Ya, et admettant la théorie surannée qui voit dans le français un mélange de deux dialectes, il reconnaît du normand dans le vieux français amere, avère [amara, avara), sercheni {circant) et du bourguignon dans parcevoir^ varrai, damier, larme, gendarnu! Combattant Chevallet, Ampère, etc. qui voient dans /aî/raw soit îiaherem, soit haluero, il penche à faire venir ce temps de hàbere haheam (p. 294), ne se doutant pas que depuis longtemps Tétymologie hahere haheham est hors de conteste. On peut prolonger sans fin cette énumération de rapprochements inexacts, d'erreurs de faits, d'assertions téméraires. Presqu'à chaque page on se heurte à des fautes de ce genre, et il n'est pas besoin d'un bien long examen pour se convaincre, comme nous le disions au commencement, que M. Talbert est étranger aux questions de la philologie française.

Cependant cet ouvrage est-il sans valeur? Loin delà. La description du dialecte blaisois laisse plus qu'à désirer ; on n'en trouve pas moins des formes curieuses, dignes d'être notées; les textes blaisois cités à la fin de l'ouvrage, quoique peu nombreux, sont intéressants. Les affirmations de M. Talbert sur le vieux français sont plus que téméraires ; mais ses observations sur la langue du xvi^ et du xvii« siècle sont en partie neuves. C'est surtout dans ces observations que consiste l'intérêt de son livre, dans les témoignages qu'il cite des grammairiens et des littérateurs, dans l'étude intelligente qu'il fait des rimes des poètes. 11 y a là bien des faits curieux qu'il réunit, qui ne sont pas tous nouveaux comme il se l'imagine, mais qui le sont du moins pour le grand

public. Je signalerai spécialement le chapitre consacré à l'histoire de la diphtongue oi, et dans lequel il montre bien, contre M. Quicherat, que le son oua de cette diphtongue a été précédé d*un son oué [et même ouè) lequel à son tour dérive de oe. Là encore, sans parler d'erreurs de détail et de sa facilité à se contenter de certains arguments bons en soi, mais insuffisamment développés, Tauteur n*a pas vu que oe dérive d'un éi (prononcez comme dans le grec iioi), qui provient lui-même d'un ei antérieur, commun à toute la langue d'oil et issu le plus souvent d'un i ou d'un I latin. Au xii« siècle, la Picardie change cet eienoi; la Bourgogne l'imite ; TIle-de-France aussi, mais partiellement ; la Normandie refuse de suivre dans cette voie les provinces de TEst et garde son ei. Je signalerai encore le chapitre consacré à l'histoire de la finale er dans les verbes. Là encore M. Talbert a raison contre l'auteur du Traité de versification française. Je noterai aussi les observations sur la prononciation des nasales au xvi^' siècle, sur la distinction du passé défini et du passé indéfini au xvii^ siècle. Ces diverses observations^ d'autres encore que je ne puis signaler ici, prouvent un esprit judicieux et perspicace. Elles forment, malgré les nombreuses erreurs qui les déparent et qui sont dues à l'ignorance de la vieille langue, la partie solide du livre de M. Talbert. Ceux qui s'intéressent à l'histoire du français tireront profit des renseignements utiles qu'il y a réunis.

L'ouvrage de M. Talbert nous montre une tendance nouvelle qui porte les esprits curieux vers l'étude scientifique de notre langue. C'est ce qui a été compris en Sorbonne, et on ne peut qu'approuver la Faculté des Lettres d'avoir donné ses encouragements à de pareilles tentatives en recevant comme thèse de doctorat un travail sur un patois. Si Ton ne peut aborder sans études préliminaires, longues et difficiles en somme, des travaux sur le vieux français ou même sur les patois, il reste toujoi^rs un champ ouvert aux recherches des hommes studieux. L'étude do la langue du xvi** et du xvii» siècle demande moins de connaissances spéciales ; il suffit de lire avec attention les ouvrages du temps : grammaires, observations littéraires, etc. En recueillant et coordonnant avec soin et critique les documents de ce genre qui abondent du reste, on peut apporter beaucoup de faits nouveaux à l'histoire de notre langue. Si l'ouvrage de M. Talbert était le signal de recherches de ce genre, nous ne pourrions que nous en féliciter.

[Revue criiiçuè, 1875, n» 1]

T. rr. 47

il cite les imparfaits normands en eii, comme si Timparfait français avait toujours été en ait^ les participes bourguignons en eit (de atus) et dos formes en e réduites de ai qu*il accentue à son gré en é ; parmi ces formes en e qu'il donne comme issues de ai, on trouve des mots tels quêter (aujourd'hui pair deparem)^ qui n'a jamais été en vieux français que J3^r et ne doit son orthographe par ai qu'à une erreur des lettrés de la Renaissance. Entre autres exemples de l'afifaiblissement de ai en a (p. 70), il cite des mots comme vrâment, pâment, ce qui est exact, ou comme affii, a{/iiser, claron, cJiar (carnem), que j* aimasse (affaiblissement de quejaimaisse, dit M. Talbert, p. 246); il ne remarque pas que dans ces derniers mots Ya est étymologique. Il partage l'opinion des grammairiens qui voient des diphtongues dans des sons simples tels que ou, au, eu (p. 157] ; aussi écrit-il que « la diphtongue % oti sonne o dans un certain nombre de mots : tourment, poumon^ » nourrir, etc., prononcez forment, etc. » Il fait dater la diphtongue tau des origines de la langue et comme preuve à l'appui, il cite des vers d'Eust. Deschamps, d'Adam de la Halle, c'est-à-dire des textes de la fin du xiii® siècle ou du xiv®. Ayant remarqué que le normand a une affection spéciale pour 1'^ et le bourguignon pour Va, et admettant la théorie surannée qui voit dans le français un mélange de deux dialectes, il reconnaît du normand dans le vieux français amere, avère [amara, avard), serchent (circant) et du bourguignon dans parcevoir^ varrai, damier, lanne, gendarme! Combattant Chevallet, Ampère, etc. qui voient dans /awraw soit haherem, soit haluero, il penche à faire venir ce temps de habere habeam (p. 294), ne se doutant pas que depuis longtemps Tétymologie habere habebam est hors de conteste. On peut prolonger sans fin cette énumération de rapprochements inexacts, d'erreurs de faits, d'assertions téméraires. Presqu'à chaque page on se heurte à des fautes de ce genre, et il n'est pas besoin d'un bien long examen pour se convaincre, comme nous le disions au commencement, que M. Talbert est étranger aux questions de la philologie française.

Cependant cet ouvrage est-il sans valeur? Loin delà. La description du dialecte blaisois laisse plus qu'à désirer ; on n'en trouve pas moins des formes curieuses, dignes d'être notées ; les textes blaisois cités à la fin de l'ouvrage, quoique peu nombreux, sont intéressants. Les affirmations de M. Talbert sur le vieux français sont plus que téméraires ; mais ses observations sur la langue du xvi^ et du xvii'' siècle sont en partie neuves. C'est surtout dans ces observations que consiste l'intérêt de son livre, dans les témoignages qu'il cite des grammairiens et des littérateurs, dans l'étude intelligente qu'il fait des rimes des poètes. Il y a là bien des faits curieux qu'il réunit, qui ne sont pas tous nouveaux comme il se l'imagine, mais qui le sont du moins pour le grand

public. Je signalerai spécialement le chapitre consacré à l'histoire de la diphtongue oi^ et dans lequel il montre bien, contre M. Quicherat, que le son otia de cette diphtongue a été précédé d'un son oué (et môme ouè) lequel à son tour dérive de o$. Là encore, sans parler d'erreurs de détail et de sa facilité à se contenter de certains arguments bons en soi, mais insuffisamment développés, Fauteur n*a pas vu que oe dérive d'un oi (prononcez comme dans le grec iwt), qui provient lui-même d'un ei antérieur, commun à toute la langue d'oil et issu le plus souvent d'un i ou d'un Hatin. Au xii® siècle, la Picardie change cet eienoi; la Bourgogne l'imite ; l'Ile- de-France aussi, mais partiellement ; la Normandie refuse de suivre dans cette voie les provinces de TEst et garde son ei. Je signalerai encore le chapitre consacré à l'histoire de la finale

er dans les verbes. Là encore M. Talbert a raison contre l'auteur du

Traité de versification française. Je noterai aussi les observations sur la prononciation des nasales au xvi° siècle, sur la distinction du passé défini et du passé indéfini au xvii^ siècle. Ces diverses observations^ d'autres encore que je ne puis signaler ici, prouvent un esprit judicieux et perspicace. Elles forment, malgré les nombreuses erreurs qui les déparent et qui sont dues à l'ignorance de la vieille langue, la partie solide du livre de M. Talbert. Ceux qui s'intéressent à l'histoire du français tireront profit des renseignements utiles qu'il y a réunis.

L'ouvrage de M. Talbert nous montre une tendance nouvelle qui porte les esprits curieux vers l'étude scientifique de notre langue. C'est ce qui a été compris en Sorbonne, et on ne peut qu'approuver la Faculté des Lettres d'avoir donné ses encouragements à de pareilles tentatives en recevant comme thèse de doctorat un travail sur un patois. Si l'on ne peut aborder sans études préliminaires, longues et difficiles en somme, des travaux sur le vieux français ou même sur les patois, il reste toujours un champ ouvert aux recherches des hommes studieux. L'étude do la langue du xvi** et du xvii« siècle demande moins do connaissances spéciales ; il suffit de lire avec attention les ouvrages du temps : grammaires, observations littéraires, etc. En recueillant et coordonnant avec soin et critique les documents de ce genre qui abondent du reste, on peut apporter beaucoup de faits nouveaux à l'histoire de notre langue. Si Touvrage de M. Talbert était le signal de recherches de ce genre, nous ne pourrions que nous en féliciter.

[Revut eritiçuéf 1875, n» 1)

T. rr. n

Du dialecte blaisois et de sa conformité avec l'ancienne langue et l'ancienne prononciation française, ibcsc prdsentcc à la Faculté des lettres de Paris, par F. Talbert, professeur de rhétorique au Prjtanéc militaire de La Flèche. Paris, Thoriu, 1874. Un vol. in-8®. xv-388 p. — Prix : 7 fr. 50.

Le titre qui précède annonco une étude sur le dialecte de Blois et des rapprochements entre ce dialecte et la vieille langue française. On s'attend donc à trouver d'un côté une description exacte et méthodique de la phonétique, de la grammaire ot de la sjntaxe de ce patois, de Tautre une étude comparative établissant rigoureusement en quels points il a conservé des traces de Tancien français, en quels points il a innové. Mais, en ouvrant le livre, on est quelque peu déçu. L'ouvrage de M. Talbert ne contient qu'un essai de description plus ou moins précis du patois ou, comme dit de préférence l'auteur, du dialecte blaisois, accompagné, quand l'occasion s'en présente, de digressions étendues sur la vieille langue, depuis la fin du moyen âge jusqu'au xviii° siècle. Ce n'est pas une étude méthodique sur un point spécial et nettement déterminé de la philologie française ; c'est un ensemble d'observations rentrant dans un cadre plus ou moins large. Il no serait pas juste de demander à l'auteur plus qu'il n'a voulu nous offrir. Voyons comment, le plan de son livre ainsi compris, il l'a exécuté.

On n'a qu'à jeter un coup d'œil au hasard sur l'ouvrage de M, Talbert pour se convaincre que l'auteur n'est nullement au courant des questions de la philologie française. Il ne connaît ni les méthodes ni les travaux de Diez et de son école. Il parait ignorer l'ouvrage de M. Gaston Paris sur Vaccent laiin^ qui est Yalc dans la science de la philologie française. La seule autorité à laquelle il se réfère volontiers est Burguy, dont il fait son guide habituel, et c'est là un guide peu sûr, comme on sait. Bien que l'ouvrage paraisse fait, à en juger par la

table des matières, sur un plan correct (I Voyelles ; II Diphtongues ; III Triphiongues ; IV Consonnes ; V Article, substantif et verbe ; VI Textes blaisois) Tordre suivi dans le détail n'est rien moins que scientifique. D'abord, on chercherait vainement, soit une carte, soit une description géographique du dialecte dont l'auteur entreprend Tétude. Les quelques mots qu'il dit dans Y Avant-propos ne sont pas suffisants. En dehors de Blois, quels sont les environs qu'a exploités M. Talbert et jusqu'où s'étendent-ils? Si nous entrons dans l'examen du livre, nous voyons dans la cinquième partie, une section (p. 243-259) consacrée aux substantifs qui ne diffèrent du français que iiar la prononciation^ autrement dit, qui sont soumis à des lois de phonétique spéciale. L'auteur n'a pas vu que cette question devait rentrer dans l'étude de la prononciation des voyelles et des consonnes. M. Talbert n'a qu'une vague idée du rôle de l'accent latin en roman, et il ignore l'histoire du vieux français et des lois de sa formation. Dès les premières lignes, constatant ce fait que le dialecte blaisois allonge Va long français et tend à en faire un (? [sable z=, sâbe), il cite à l'appui de cette prononciation nasale (sic) les formes de l'anglo-normand aun^ le changement de al en au, faits d'ordre entièrement différent ; il en rapproche d'autres formes blaisoises telles que papa, maman où c'est Va atone initial qui devient o bref on long. Comme exemple du changement de a en e, il cite (p. 11) almena, bremer qui contiennent un e féminin, à côté de cJiercutier, catherre qui renferment un é ouvert. « E sonne é » dans dehors, fainéant j lézard, lécher, jeter, etc. » (p. 18). Ici sont rapprochées des formes dissemblables: Vi de diors,féegniant est dû à un adoucissement do l'hiatus ; celui de lizard, licher , jiter , à l'action de la gutturale avoisinante. Dans les exemples de changement de % en e ou é, ou ai ou ei (c'est tout un pour l'auteur), on trouve pôle-môle réunis des mots ayant un i atone, ou un i en position, ou un i devant une consonne palatale (p. 24). M. Talbert affirme que les rimes Olhon, semun de la Chronique des ducs de Normandie (v. 18144-45) sonnaient oun, et il tranche la question de Vo en vieux français d'après les assertions de Burguy, sans se douter de la complexité des problèmes que soulève l'étude de cette voyelle. 11 démontre que Vu s'est jadis prononcé eu, c( Telle a été, en effet, non pas la seule prononciation de la » voyelle, mais une des plus communément employées depuis l'origine » de la langue (!) » (p. 49). Il fonde cette étonnante affirmation d'un côté sur des exemples établissant la prononciation eu pour des mots qui depuis ont eu un u, mais qui se prononçaient d'abord eu et plus anciennement eil, ce qui ne prouve rien ; de l'autre sur le témoignage de Palsgrave qui note eu notre u, ce qui n'est pas plus étrange que la notation allemande du môme son par tie [ueber]. Pour prouver que de tout temps ai en vieux français sonnait é, noté par é ou par ei (p. 62),

il cite les imparfaits normands en eit^ comme si Timparfait français avait toujours été en ait^ les participes bourguignons en eit (de attis) et des formes en e réduites de ai qu'il accentue à son gré en é ; parmi ces formes en e qu'il donne comme issues de ai, on trouve des mots tels quêter (aujourd'hui pair deparem), qui n'a jamais été en vieux français que jt7^r et ne doit son orthographe par ai qu'à une erreur des lettrés de la Renaissance. Entre autres exemples de l'afifaiblissement de ai en a (p. 70), il cite des mots comme vrâment, pâment, ce qui est exact, ou comme affu, agitser, claron, char (carnem), qmf aimasse (affaiblissement de quefaimaisse, dit M. Talbert, p. 246); il ne remarque pas que dans ces derniers mots 1'^ est étymologique. Il partage l'opinion des grammairiens qui voient des diphtongues dans des sons simples tels que ou, au, eu (p. 157] ; aussi écrit-il que « la diphtongue 1» ou sonne o dans un certain nombre de mots : tourment, poumon^ » nourrir, etc., prononcez forment, etc. » Il fait dater la diphtongue tau des origines de la langue et comme preuve à Tappui, il cite des vers d'Eust. Deschamps, d'Adam de la Halle, c'est-à-dire des textes de la fin du xiii® siècle ou du xiv". Ayant remarqué que le normand a une affection spéciale pour Ye et le bourguignon pour Va, et admettant la théorie surannée qui voit dans le français un mélange de deux dialectes, il reconnaît du normand dans le vieux français amere, avère [amara, avara), serchent {clrcant) et du bourguignon dans parcevoir^ varrai, damier, larme, gendanne ! Combattant Chevallet, Ampère, etc. qui voient dans /aî/rais soit haberem, soit hahuero, il penche à faire venir ce temps de hahere habeam (p. 294), ne se doutant pas que depuis longtemps Tétymologie habere habebam est hors de conteste. On peut prolonger sans fin cette énumération de rapprochements inexacts, d'erreurs de faits, d'assertions téméraires. Presqu'à chaque page on se heurte à des fautes de ce genre, et il n'est pas besoin d'un bien long examen pour se convaincre, comme nous le disions au commencement, que M. Talbert est étranger aux questions de la philologie française.

Cependant cet ouvrage est-il sans valeur? Loin delà. La description du dialecte blaisois laisse plus qu'à désirer ; on n'en trouve pas moins des formes curieuses, dignes d'être notées ; les textes blaisois cités à la fin de l'ouvrage, quoique peu nombreux, sont intéressants. Les affirmations de M. Talbert sur le vieux français sont plus que téméraires ; mais ses observations sur la langue du xvi« et du xvii'' siècle sont en partie neuves. C'est surtout dans ces observations que consiste l'intérêt de son livre, dans les témoignages qu'il cite des grammairiens et des littérateurs, dans l'étude intelligente qu'il fait des rimes des poètes. Il y a là bien des faits curieux qu'il réunit, qui ne sont pas tous nouveaux comme il se l'imagine, mais qui le sont du moins pour le grand

public. Je signalerai spécialement le chapitre consacré à Thistoire de la diphtongue oi, et dans lequel il montre bien, contre M. Quicherat, que le son oua de cette diphtongue a été précédé d'un son oué (et même otiè) lequel à son tour dérive de oe. Là encore, sans parler d'erreurs de détail et de sa facilité à se contenter de certains arguments bons en soi, mais insuffisamment développés, Tauteur n*a pas vu que oe dérive d'un éi (prononcez comme dans le grec iwt), qui provient lui-môme d'un ei antérieur, commun à toute la langue d'oil et issu le plus souvent d'un i ou d'un i latin. Au xii^ siècle, la Picardie change cet eienoi; la Bourgogne l'imite ; TIle-de-France aussi, mais partiellement ; la Normandie refuse de suivre dans cette voie les provinces de TEst et garde son ei. Je signalerai encore le chapitre consacré à l'histoire de la ûnale

er dans les verbes. Là encore M. Talbert a raison contre l'auteur du

Traité de versification française. Je noterai aussi les observations sur la prononciation des nasales au xvi^' siècle, sur la distinction du passé défini et du passé indéfini au xvii® siècle. Ces diverses observations, d'autres encore que je ne puis signaler ici, prouvent un esprit judicieux et perspicace. Elles forment, malgré les nombreuses erreurs qui les déparent et qui sont dues à l'ignorance de la vieille langue, la partie solide du livre de M. Talbert. Ceux qui s'intéressent à l'histoire du français tireront profit des renseignements utiles qu'il y a réunis.

L'ouvrage de M. Talbert nous montre une tendance nouvelle qui porte les esprits curieux vers l'étude scientifique de notre langue. C'est ce qui a été compris en Sorbonne, et on ne peut qu'approuver la Faculté des Lettres d'avoir donné ses encouragements à de pareilles tentatives en recevant comme thèse de doctorat un travail sur un patois. Si l'on ne peut aborder sans études préliminaires, longues et difficiles en somme, des travaux sur le vieux français ou même sur les patois, il reste toujours un champ ouvert aux recherches des hommes studieux. L'étude do la langue du xvr et du xvii» siècle demande moins do connaissances spéciales ; il suffit de lire avec attention les ouvrages du temps : grammaires, observations littéraires, etc. En recueillant et coordonnant avec soin et critique les documents de ce genre qui abondent du reste, on peut apporter beaucoup de faits nouveaux à l'histoire de notre langue. Si l'ouvrage de M. Talbert était le signal de recherches de ce genre, nous ne pourrions que nous en féliciter.

[^evue eriiiqué, 1875, n» 1)

T. rr. ^^

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