PAR UN DISCIPLE FIER D'ÊTRE SON AMI
Voilà le nouveau plan que des exigences purement matérielles ont imposé à l'auteur.
Devant la difûculté matérielle, il n*est pas de critique qui tienne. On peut regretter que M. Godefroy ait été obligé de morceler son œuvre, mais on ne saurait lui en faire un reproche. Le public doit subir avec lui une nécessité à laquelle il n*a pas pu échapper.
Mais, en admettant que M. Godefroy ait dû ne livrer au public qu*un fragment de son dictionnaire, la solution qu'il a adoptée est-elle la plus satisfaisante? N*y en avait-il pas de meilleure à faire prévaloir? Une seule était admissible : il fallait donner le dictionnaire complet de la vieille langue jusqu'à une époque déterminée, soit la fin du xiii^ siècle, soit la fin du xvi«.
Dans un dictionnaire historique qui suit le développement de la langue depuis les origines, on est toujours libre de s'arrêter à une époque quelconque, sans courir le risque de manquer aux exigences de la méthode scientifique. S'arrêter au xiv* siècle ou au xvii^ est tout aussi rigoureux que s'arrêter au xix«. Dans ce dernier cas, l'auteur embrasse toutes les périodes de la langue jusqu'à la dernière, qu'il voit; dans les cas précédents, il se fait le contemporain des hommes du xiv^ ou du xvi» siècle et donne le tableau complet de la langue jusqu'à l'époque où il vit par la pensée. Dans tous les cas l'œuvre est complète et oifre un ensemble organique. M. Godefroy pouvait donc et devait donner le tableau complet de la vieille langue en s'arrêtant à l'un de ces deux termes.
Il y avait un grand avantage et un inconvénient plus grand encore à prendre pour limite le xiv* siècle. L'avantage était de présenter la langue française sous la forme la plus parfaite qu'elle ait connue dans son développement quinze fois séculaire, alors que son lexique est l'œuvre des forces naturelles du langage, que les mots ont encore leur pleine et entière acception primitive, que le vocabulaire n'est pas encore ou est à peine atteint par l'intrusion de mots de formation savante. Un pareil dictionnaire ofirait aux réflexions d'un écrivain ou d'un grammairien un des plus beaux domaines qu'ait jamais présentés une langue.
L'inconvénient, c'est que s'arrêter à la fin du xiii° siècle, c'était se condamner à être incomplet, un grand nombre de mots qui appartiennent sans conteste à la bonne langue du moyen âge, au fonds pri* mitif, ne paraissant pour la première fois que dans les écrivains du XIV* ou du XV® siècle. M. Godefroy, dans certains cas, est obligé de
et les explicellons, mais sans les exemples ; sorte de sommaire du Dictionnaire géhéral, plus commode à manier dans les lectures rapides, et plus abordable aux étudiants.
descendre jusqu*à la fin du xvi® siècle et même ju3qu*au milieu du xvii^ pour y retrouver lei derniers témoins d'usages anciens de la langue. En ne consultant que les textes du xii^ et du xiii*' siècles, il se privait volontairement d'une importante source d'informations et ne donnait qu*un lambeau de dictionnaire.
Ce qu'il y avait donc de mieux à faire, c'était de prendre pour limite la fin du XVI" siècle, de donner le tableau le plus complet de toute la langue passée jusqu'à l'aurore de la langue moderne, et de fondre dans une seule œuvre le dictionnaire que M. Godefroy publie en ce moment avec la partie historique du deuxième dictionnaire qu'il prépare. L'œuvre, ainsi comprise, perdait de son unité, mais gagnait en vérité et en profondeur. Elle présentait les aspects multiples que dix siècles de langue parlée, cinq siècles de langue littéraire avaient successivement donnés à notre idiome. Le dictionnaire de la langue savante pouvait être fondu dans les deux autres.
Au lieu de diviser son dictionnaire historique, comme il l'a fait, en trois fragments, M. Godefroy n'avait qu'ç le diviser en deux parties, donnant l'une tous les mots connus de la langue depuis les origines jus* qu'au xvi« siècle, l'autre tous les mots employés depuis la fin du xvi® siècle jusqu'à l'an de grâce 1881. Cette deuxième partie, toute morcelée qu'elle paraissait, se rattachait naturellement à la première. Pour suivre l'histoire d'un mot, on n'avait qu'à prendre les deux articles correspondants dans les deux parties. L'unité était bien rompue matériellement, mais non logiquement. Les deux parties non seulement se complétaient, mais se rejoignaient, formaient un tout organique. M. Godefroy qui, dans ses notes, avait classé ses exemples de siècle en siècle, dans l'ordre alphabétique, n'avait donc à donner, pour le moment, à l'impression que la première partie de chaque article, en arrêtant ses exemples au xvi® siècle. Son travail d'élimination recevait une simplification considérable, et en satisfaisant aux exigences de la méthode scientifique, il s'épargnait un vaste labeur de remaniement.
Au lieu de cela qu'a-t-il fait? Il s'est condamné à une étrange et minutieuse révision, dans laquelle il a éliminé, pour les reporter ailleurs, soit les mots, soit les acceptions de la vieille langue qui ont vécu jusqu'à ce jour, labeur efi*rayant dont l'unique résultat a été de désorganiser la teneur de tous les articles et d'en faire le plus souvent des fragments sans unité.
M. Godefroy, dans son avertissement, écrit les lignes suivantes î a Ce fragment, qui ne formera pas moins de dix volumes in-4<>, con* tient tous les mots de la langue du moyen âge que la langue moderne n'a pas gardés. Lorsque nous enregistrerons des mots conservés, ce ne sera que pour certaines significations disparues. Il suit de là qu'il ne
Voilà le nouveau plan que des exigences purement matérielles ont imposé à Fauteur.
Devant la difficulté matérielle, il n'est pas do critique qui tienne. On peut regretter que M. Godefroy ait été obligé de morceler son œuvre, mais on ne saurait lui en faire un reproche. Le public doit subir avec lui une nécessité à laquelle il n'a pas pu échapper.
Mais, en admettant que M. Godefroy ait dû ne livrer au public qu*un fragment de son dictionnaire, la solution qu*il a adoptée est-elle la plus satisfaisante? N'y en avait-il pas de meilleure à faire prévaloir? Une seule était admissible : il fallait donner le dictionnaire complet de la vieille langue jusqu'à une époque déterminée, soit la fin du xiii« siècle, soit la fin du xvi«.
Dans un dictionnaire historique qui suit le développement de la langue depuis les origines, on est toujours libro de s'arrêter à une époque quelconque, sans courir le risque de manquer aux exigences de la méthode scientifique. S'arrêter au xiv* siècle ou au xvii^ est tout aussi rigoureux que s'arrêter au xix«. Dans ce dernier cas, l'auteur embrasse toutes les périodes de la langue jusqu'à la dernière, qu'il voit; dans les cas précédents, il se fait le contemporain des hommes du xiv^ ou du xvi« siècle et donne le tableau complet de la laugue jusqu'à l'époque où il vit par la pensée. Dans tous les cas l'œuvre est complète et oifre un ensemble organique. M. Godefroy pouvait donc et devait donner le tableau complet de la vieille langue en s'arrêtant à l'un de ces deux termes.
Il y avait un grand avantage et un inconvénient plus grand encore à prendre pour limite le xiv* siècle. L'avantage était de présenter la langue française sous la forme la plus parfaite qu'elle ait connue dans son développement quinze fois séculaire, alors que son lexique est l'œuvre des forces naturelles du langage, que les mots ont encore leur pleine et entière acception primitive, que le vocabulaire n'est pas encore ou est à peine atteint par l'intrusion de mots de formation savante. Un pareil dictionnaire ofirait aux réflexions d'un écrivain ou d'un grammairien un des plus beaux domaines qu'ait jamais présentés une langue.
L'inconvénient, c'est que s'arrêter à la fin du xiii^ siècle, c'était se condamner à être incomplet, un grand nombre de mots qui appartiennent sans conteste à la bonne langue du moyen âge, au fonds pri* mitif, ne paraissant pour la première fois que dans les écrivains du XIV* ou du xv^ siècle. M. Godefroy, dans certains cas, est obligé de
et les ezplicelions, mais sans les exemples ; sorte de sommaire du Dictionnaire géhéral, plus commode à manier dans les lectures rapides, et plus abordable aux étudiants.
descendro jusqu'à la fin du xvi® siècle et même jusqu*au milieu du xyii<* pour y retrouver les derniers témoins d*usago3 anciens de la langue. En ne consultant que les textes du xii® et du xiii<> siècles, il se privait volontairement d*une importante source d'informations et ne donnait qu*un lambeau de dictionnaire.
Ce qu'il j avait donc de mieux à faire, c'était de prendre pour limite la fin du xYi" siècle, de donner le tableau le plus complet de toute la langue passée jusqu'à l'aurore de la langue moderne, et de fondre dans une seule œuvre le dictionnaire que M. Godofroy publie en ce moment avec la partie historique du deuxième dictionnaire qu*il prépare. L'œuvre, ainsi comprise, perdait de son unité, mais gagnait en vérité et en profondeur. Elle présentait les aspects multiples que dix siècles de langue parlée, cinq siècles de langue littéraire avaient successivement donnés à notre idiome. Le dictionnaire de la langue savante pouvait être fondu dans les deux autres.
Au lieu de diviser son dictionnaire historique, comme il Ta fait, en trois fragments, M. Godefroy n*avait qu'i? le diviser en deux parties, donnant l'une tous les mots connus de la langue depuis les origines jusqu'au XVI' siècle, l'autre tous les mots employés depuis la fin du xvi* siècle jusqu'à l'an de grâce 1881. Cette deuxième partie, toute morcelée qu'elle paraissait, se rattachait naturellement à la première. Pour suivre l'histoire d'un mot, on n'avait qu'à prendre les deux articles correspondants dans les deux parties. L'unité était bien rompue matériellement, mais non logiquement. Les deux parties non seulement se complétaient, mais se rejoignaient, formaient un tout organique. M. Godefroy qui, dans ses notes, avait classé ses exemples de siècle en siècle, dans l'ordre alphabétique, n'avait donc à donner, pour le moment, à l'impression que la première partie de chaque article, en arrêtant ses exemples au xvi« siècle. Son travail d'élimination recevait une simplification considérable, et en satisfaisant aux exigences de la méthode scientifique, il s'épargnait un vaste labeur de remaniement.
Au lieu de cela qu'a-t-il fait? Il s'est condamné à une étrange et minutieuse révision, dans laquelle il a éliminé, pour les reporter ailleurs, soit les mots, soit les acceptions de la vieille langue qui ont vécu jusqu'à ce jour, labeur effrayant dont l'unique résultat a été de désorganiser la teneur de tous les articles et d'en faire le plus souvent des fragments sans unité.
M. Godefroy, dans son avertissement, écrit les lignes suivantes : « Ce fragment, qui ne formera pas moins de dix volumes in-4», con* tient tous les mots de la langue du moyen âge que la langue moderne n'a pas gardés. Lorsque nous enregistrerons des mots conservés, ce ne sera que pour certaines significations disparues. Il suit de là qu'il ne
prières^ et une quantité d'autres ; devant les pronoms personnels (que Ton peut considérer comme des substantifs non déterminés) : en moi, en nous, en lui ; devant certains noms (singulier ou pluriel) précédés de tout autre déterminatif que le, les : en mon nom, en tout état, en quelque condUion que ce soit, en fouies choses ; devant les noms de pays (indéterminés) : en France, en Italie. (Devant les noms de ville la langue a remplacé en par à à partir du xvii® siècle *.)
Dans tous ces emplois, la langue continue la tradition du moyen ftge et du latin. Mais comme la plus grande partie présente en au figuré, ou que, au propre, suivie d'un nom concret de lieu, la préposition ne comporte pas de détermination, Tusage moderne s'est habitué à donner à en un sens général indéterminé et le plus souvent figuré. En revanche, dayis reçut toute la précision des sens que perdait en. La langue ne pouvait se résoudre à n'employer dans qu'avec l'article U ou les, exactement dans les cas où il représentait ou et es '. C'aurait été imposer à ses habitudes un formalisme et une rigueur inconnus do Fesprit populaire. Celui-ci, se laissant guider par de fines analogies d'idées, étendit l'emploi de dans à toutes les expressions où le substantif est déterminé : dans la maison, dans cet état, dans toute affaire, dans ces circonstances, etc. ^, et la nouvelle préposition, parmi les rapports qu'exprimait en, se réserva ceux qui comportent une détermination dans le régime.
Dans l'application de dans aux rapports de temps, la langue fit une distinction ingénieuse. Des deux sens qu'exprimait en (en huit jours : durant huit jours, ou aie bout de huit jours) *, elle réserva le premier à en, le second à dans : Dieu a créé le monde en six jours, et je viendrai PANS six jours (= au bout de six jours).
En résumé, le latin in, devenant le français en, a perdu dans le cours du temps nombre de ses significations. D'un côté, le sens de situation à l'extérieur disparait à la fin du moyen âge, et passe à sur ; de
1 Voir plus haut, p. 180.
* Devant un masculin singulier cooimençant par une consonne [dans le champ =s ou ehantp) ou devant un masculin ou féminin pluriel {dans les champs = es champs ; dans les âges =: es âges ; dans les choses = es choses ; dans les affaires = es affaires],
* Il suit de là que dans est souvent synonyme de fn, puisque dans certains cas on emploie indifTéremment en et dans. Il y a cependant une nuance : l'emploi de «i» a quelque chose d'archaïque, et celui de dans quelque chose de plus courant et de plus familier.
^ Voir plus haut, p. 180.
Tautre, la langue donne une partie des sens généraux de en aux nouyelles particules sorties de inlus : oiz^ efiz en, dedans, dans. Puis successivement, enz en succombe devant dedans préposition, ein devant dedans adverbe. Au xvi* siècle, ou et es, contractions de en h et de en les, disparaissent, et la préposition en, grièvement atteinte par cette disparition, voit s'enricbir de ses dépouilles non seulement la préposition à, mais encore un dérivé de enz, dans qui vivait jusqu'alors d*une vie obscure, relégué peut-être dans l'usage le plus vulgaire, et qui prend soudain un ricbe développement, puisque ndn seulement il restreint le domaine de en, mais encore celui de dedans réduit à la fonction de simple adverbe.
Si Ton compare cette histoire de in et inlus en français à Thistoire des mêmes prépositions dans les langues voisines, Titalien, le provençal, ou l'espagnol, on est frappé de la fixité relative qu'elle présente dans ces langues. Exemple curieux des vicissitudes que l'esprit mobile de notre race impose à des expressions qui, semble-t-il, devraient être immuables, puisqu'elles sont chargées de rendre des rapports nécessaires et durables.
Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IX^ au XV^' siècle, composé d*après lo dépouillement de tous les plus importants documents manuscrils ou imprimés qui se trouvent dans les grandes bibliothèques do la Franco et de TEuropo et dans les principales archives départementales, municipales, hospitalières ou privées; publié sous les auspices du Ministère de rinstruclion publique, par Frédéric Godkfroy. Paris, Vieweg, 1880 ; 8 fascicules parus grand in-4<* (lettre A entière et B-Besistré) ; pages iv-632.
Qui de cous n*a râvë un dictionnaire général de la langue française qui, suivant l'usage do la langue, depuis les origines jusqu'à nos jours, à travers toutes les variétcs dialectales, recueillerait non seulement tous les mots communs de la langue littéraire et parlée, mais encore les noms propres do personnes, les noms propres de lieux et leurs ethniques et tous les mots des patois actuels : bref, toutes les formes possibles sous lesquelles depuis huit ou dix siècles s*est manifestée l'activité de la langue ?
L*heuro n'est pas encore venue de composer un recueil de ce genre, qui dépasse les forces d*un homme. Mais si un pareil travail parait trop vaste, en laissant de côté les mots patois et les noms propres de personnes et de lieux, n'y aurait-il pas à faire un dictionnaire historique de la langue commune, embrassant tous les mots de la vieille langue et de la langue actuelle, dont il suivrait 1 histoire de siècle en siècle? travail plus considérable que le dictionnaire de Littré ou celui de Grimm, qui donnent seulement le développement historique de l'élément vivant, et non point de ce qui est sorti de l'usage dans la langue.
C'est ce dernier travail qu'avait jadis entrepris M. Godefroj. Il avait recueilli des matériaux pour une histoire générale de la langue commune et réuni des exemples de la langue écrite de tous les temps et
de tous les lieux, depuis les origines jusqu*à nos jours. Nous avons pu voir do près ce prodigieux amas de notes et d'exemples, classés par lettres dans plusieurs centaines de cartons. Mais, quand il s'agit de publier le fruit de tronto-cinq ans de recherches, M. Godefroy recula devant l'immensité du labeur matériel, ou plutôt il ne trouva pas d'éditeur qui voulût imprimer Tœuvre entière ; il fut ainsi contraint à morceler son travail et à n'en publier qu'une partie.
On dut donc diviser cette vaste unité; mais comment? M. Godefroy crut qu'il fallait courir au jilus pressé. Ce qui manque aux lecteurs de notre vieille littérature, c'est un dictionnaire qui les mette à même de comprendre sans peine les textei. L'auteur se résolut à extraire de son nianuscrit le dictionnaire de ce qui n'est plus compris de nos jours, c'est-à-dire de la partie morte de la langue.
De là deux dictionnaires : dictionnaire de ce qui est sorti de l'usage depuis la un du moyen âge et le xvi° siècle ; et dictionnaire de ce qui dans la vieille langue a survécu, est encore aujourd'hui en usage et constitue la langue moderne. Le premier dictionnaire contiendra tous les mots qui existaient dans la vieille langue jusqu'au xvi*' siècle, et qui sont morts maintenant, ou toutes les formes et acceptions, aujourd'hui disparues, de mots encore aujourd'hui en usage. — Le second contiendra tous les mots ou emplois de mots nés dès les premiers temps de la langue, ou que l'activité incessante du français a produits dans des temps plus récents, et qui sont encore usités de nos jours. Ce second dictionnaire rappellera celui de M. Littré avec cette différence que, tandis que, dans le dictionnaire de M. Littré, la langue moderne précède la langue ancienne, ici les articles commenceront par la partie historique et les exemples se suivront de siècle en siècle depuis le ix° jusqu'au xix". Il sera pour le français, au moins comme plan général, ce que le dictionnaire inachevé de Grimm est pour l'allemand.
A ces deux dictionnaires, M. Godefroy veut en ajouter un troisième : le dictionnaire de la langue savante qui s'est entée sur la langue commune. Cette langue, en bonne partie conventionnelle, individuelle et do fantaisie, ne pouvait être fondue dans un dictionnaire avec la langue commune sans en altérer le vrai caractère. Langue tout à part et artificielle, elle devait avoir son dictionnaire spécial.
Tels sont les trois dictionnaires que M. Godefroy a tirés de son vaste manuscrit. De ces trois dictionnaires, le premier s'imprime, et pour les deux autres, la préparation marche de front avec la publication du premier, de telle sorte que quand Timpression de ce dernier sera achevée^ les deux autres seront prêts à être imprimés*.
^ Ajoutons que M. Godefroy prépare en mdme temps un petit glossaire à Tusage des étudiants, qui contiendra tout la lexique de la vieille langue avec les définitions
Voilà le nouveau plan que des exigences purement matérielles ont imposé à l'auteur.
Devant la difficulté matérielle, il n*est pas de critique qui tienne. On peut regretter que M. Godefroy ait été obligé de morceler son œuvre, mais on ne saurait lui en faire un reproche. Le public doit subir avec lui une nécessité à laquelle il n*a pas pu échapper.
Mais, en admettant que M. Godefroj ait dû ne livrer au public qu'un fragment de son dictionnaire, la solution qu'il a adoptée est-elle la plus satisfaisante? N'y en avait-il pas de meilleure à faire prévaloir? Une seule était admissible : il fallait donner le dictionnaire complet de la vieille langue jusqu'à une époque déterminée, soit la on du xiii« siècle, soit la fin du xvi«.
Dans un dictionnaire historique qui suit le développement de la langue depuis les origines, on est toujours libre de s'arrêter à une époque quelconque, sans courir le risque de manquer aux exigences de la méthode scientifique. S*arréter au xiv* siècle ou au xvii^ est tout aussi rigoureux que s'arrêter au xix«. Dans ce dernier cas, l'auteur embrasse toutes les périodes de la langue jusqu'à la dernière, qu'il voit; dans les cas précédents, il se fait le contemporain des hommes du xiv° ou du xvi« siècle et donne le tableau complet de la langue jusqu'à l'époque où il vit par la pensée. Dans tous les cas l'œuvre est complète et offre un ensemble organique. M. Godefroj pouvait donc et devait donner le tableau complet de la vieille langue en s'arrêtant à l'un de ces deux termes.
Il j avait un grand avantage et un inconvénient plus grand encore à prendre pour limite le xiv" siècle. L'avantage était de présenter la langue française sous la forme la plus parfaite qu'elle ait connue dans son développement quinze fois séculaire, alors que son lexique est l'œuvre des forces naturelles du langage, que les mots ont encore leur pleine et entière acception primitive, que le vocabulaire n'est pas encore ou est à peine atteint par l'intrusion de mots de formation savante. Un pareil dictionnaire offrait aux réfiexions d'un écrivain ou d'un grammairien un des plus beaux domaines qu'ait jamais présentés une langue.
L'inconvénient, c'est que s'arrêter à la fin du xiii° siècle, c'était se condamner à être incomplet, un grand nombre de mots qui appartiennent sans conteste à la bonne langue du moyen âge, au fonds pri* mitif, ne paraissant pour la première fois que dans les écrivains du XIV* ou du Xv^ siècle. M. Godefroy, dans certains cas, est obligé de
et les explications, mais sans les exemples ; sorte de sommaire du Dictionnaire géhéral, plus commode à manier dans les lectures rapides, et plus abordable aux étudiants.
DICTIONNAIRE DE L'aNCIENNE LANGUE FRANÇAISE 191
descendre jusqu'à la fin du xvi® siècle et même jusqu'au milieu du xvii* pour y retrouver les derniers témoins d'usages anciens de la langue. En ne consultant que les textes du xii^ et du xiii« siècles, il se privait Yolontairement d*une importante source d'informations et ne donnait qu'un lambeau de dictionnaire.
Ce qu'il y avait donc de mieux à faire, c'était de prendre pour limite la fin du XVI* siècle, de donner le tableau le plus complet de toute la langue passée jusqu'à l'aurore de la langue moderne, et de fondre dans une seule oeuvre le dictionnaire que M. Godcfroy public en ce moment avec la partie historique du deuxième dictionnaire qu*il prépare. L'œuvre, ainsi comprise, perdait de son unité, mais gagnait en vérité et en profondeur. Elle présentait les aspects multiples que dix siècles de langue parlée, cinq siècles de langue littéraire avaient successivement donnés à notre idiome. Le dictionnaire de la langue savante pouvait être fondu dans les deux autres.
Au lieu de diviser son dictionnaire historique, comme il l'a fait, en trois fragments, M. Godefroy n'avait qu'i? le diviser en deux parties, donnant l'une tous les mots connus de la langue depuis les origines jusqu'au xvi« siècle, l'autre tous les mots employés depuis la fin du xvi' siècle jusqu'à Tan de grâce 1881. Cette deuxième partie, toute morcelée qu'elle paraissait, se rattachait naturellement à la première. Pour suivre l'histoire d'un mot, on n'avait qu'à prendre les deux articles correspondants dans les deux parties. L'unité était bien rompue matériellement, mais non logiquement. Les deux parties non seulement se complétaient, mais se rejoignaient, formaient un tout organique. M. Godefroy qui, dans ses notes, avait classé ses exemples de siècle en siècle, dans l'ordre alphabétique, n'avait donc à donner, pour le moment, à l'impression que la première partie de chaque article, en arrêtant ses exemples au xvi« siècle. Son travail d'élimination recevait une simplification considérable, et en satisfaisant aux exigences de la méthode scientifique, il s'épargnait un vaste labeur de remaniement.
Au lieu de cela qu'a-t-il fait ? Il s'est condamné à une étrange et minutieuse révision, dans laquelle il a éliminé, pour les reporter ailleurs, soit les mots, soit les acceptions de la vieille langue qui ont vécu jusqu'à ce jour, labeur eifrayant dont l'unique résultat a été de désorganiser la teneur de tous les articles et d'en faire le plus souvent des fragments sans unité.
M. Godefroy, dans son avertissement, écrit les lignes suivantes : « Ce fragment, qui ne formera pas moins de dix volumes in-4o, con* tient tous les mots do la langue du moyen âge que la langue moderne n'a pas gardés. Lorsque nous enregistrerons des mots conservés, ce ne sera que pour certaines significations disparues. Il suit de là qu'il ne
faut pas toigours s*attondro à trouver une classification satisfaisante du sens des mots que nous citons, puisque tel sens ancien peut dériver d'une signification encore aujourd'hui vivante que nous supprimons systématiquement, »
Ces lignes contiennent la critique la plus nette et la plus franche qu*on puisse faire de la méthode que Tautcur a employée. Du moins at-il la bonne grâce d'aller au devant des reproches et d'en atténuer ainsi la portée. Mais le mal n'en est pas moins réel. Il n'est guère de pages où le lecteur, curieux de suivre le développement et la succession d'un sens primitif dans la série de ses significations secondaires ou des mots dérivés qu'il produit, ne voie sa curiosité mise en défaut devant ces fragments épars et incohérents dos familles de mots qu*il examine. AveugUement, aveugleté^ aveitglir^ avenglisseinent^ toute la famille à* aveugle se déroule sous les yeux du lecteur; le chef de la famille, avevgU^ seul fait défaut, parce qu'il a eu le bonheur de vivre jusqu'à nos jours. Je ne cite qu'un exemple, j'en pourrais citer des centaines ; il suffit de feuilleter au hasard le dictionnaire. Du même coup, Tintérét si vif qu'ofire à la lecture un dictionnaire bien fait, où chaque article apporte au lecteur le déroulement systématique des diverses acceptions de mots, cet intérêt est brisé, détruit. On n'a plus devant soi que des fragments sans vie, disjecla membra.
Une fois résigné à ne donner que ce qui est mort, soit en fait de motJ, soit en fait d'acceptions, et à écarter do plus les mots disparus de la langue savante du xv^ et du xvi° siècle, comment l'auteur a-t-il fait le départ entre ce qu'il devait actuellement accueillir et ce qu'il devait réserver? Pour la langue populaire, il laisse de côté tous les mots encore vivants aujourd'hui ou toutes les acceptions encore vivantes aujourd'hui, qiietle que soit la forme^ T orthographe que ces mots aient eue dans la vieille langue. Aveugle s'étant maintenu, le dictionnaire ne donnera pas avule, ou aveule, qui sont les formes vraiment françaises du mot. Mais alors pourquoi donne-t-il achoison^ au lieu de le réserver pour occasion ? Pourquoi donner la plupart des sens à'acomplir encore vivants aujourd'hui? quelques-uns d'acoier? Pourquoi mettre acouller^ qui est une autre forme dH accoupler ? acuseor qui est la forme populaire d'accusateur? aâjacences encore existant au sens de terres adjacentes à? aie^ aiue et aidier^ conservés dans aide et aidier? aiguë et ses variantes, représentées par eau ? ajou qui s'est conservé dans la forme moderne (corrompue sous l'influence de y<???c), ajonc? alsiy au sens propre de aussi qui est la forme moderne ? aUrui^ autrui^ dans les premiers emplois cités? amee, c'est-à-dire aimée, au sens de bien aimée, amante? administrer au sens de gouverner? anti et antif^ rajeunis dans antique? aplique, aport, conservés dans le français moderne? Dans les mots conservés, il donne les acceptions vieillies.
DICTIONNAIRE DE l'ANCIENNE LANGUE FRANÇAISE 193
Pourquoi omettre alors balais au sens de verge ou de brin, et ne pas même indiquer la forme ancienne lalatn ? Comment ne trouve-t-on pas d'article bacheîer, mot dont le sens et la forme même sont différents en ancien et en nouveau français? etc. Le principe adopté par M. Godefroj présentait dans Tapplication trop do difficultés, soulevait trop de problèmes et de trop délicats pour que lauteur ne se heurtât pas fréquemment à des inconséquences et des contradictions. Quant aux mots de la vieille langue, disparus de la langue moderne, il en suit régulièrement riiistoire, quand il y a lieu, dans les patois modernes, histoire fort intéressante, et qui rehausse la valeur de tous ces articles. Il a donné là des développements qui n'auraient pu trouver place dans le deuxième dictionnaire, puisque celui-ci n'offrira aucune tête d'ar« ticles à laquelle on puisse les rattacher. Nouvelle inconséquence, heureuse, il est vrai. Grâce à elle, on assiste à Thistoire complète des mots de la vieille lanprue dont les derniers souvenirs vivent cà et là dans les patois. En revanche, on n'a que des fragments d'articles pour les mots qui ont eu un sort plus heureux dans la langue. Cette inégalité do traitement donne un caractère singulièrement mélangé à l'ensemble de l'œuvre.
Pour les mots savants, le départ offre les mêmes incertitudes. À quelle marque reconnaître que telle formation savante est trop artificielle et est d'un usage trop individuel pour être adoptée dans le dictionnaire ? Qui dira pourquoi tels mots sont accueillis et tels autres omis ? Pourquoi rejeter astrononiien^ usité dès le xii° siècle, alors qu'on accueille aceie (vinaigre), adenerer, adencraiion, adequery adepUon, affla-^ iion, aggere, adinveclion, agrere, agrarien^ amendacion^ amphibologien (Nie. Oresme), anaihematisacion^ etc.?
Dans tout cela, l'auteur a suivi plutôt son sentiment qu'une règle rigoureuse et précise. Il est vrai que dans les premières pages d'une œuvre de ce genre, les tâtonnements et les inconséquences sont inévitables, et que la règle se précise à mesure qu'on avance dans le travail. Mais pourquoi avoir voulu, comme à plaisir, aller au devant des inconséquences et chercher à augmenter les difficultés d'une tâche si hérissée, au lieu de suivre le plan qui avait d'abord été adopté et qui ensuite a été si étrangement désorganisé.
Lorsque nous faisions ces observations à M. Godefroj, il nous répondait qu'il fallait d'abord courir au plus pressé et donner la partie du dictionnaire qui pouvait être la plus utile aux étudiants, et qu'ensuite pour un dictionnaire complet de la vieille langue jusqu'au xvi« siècle, ce n'est pas dix volumes qu'il aurait fallu, mais bien vingt.
Ces raisons ne sont que spécieuses, car il est aussi utile et profitable de donner aux étudiants Tintelligence complète de la vieille langue en faisant passer sous leurs yeux toutes les significations que les mots ont T. II. 43
pu avoir au moyen &ge à la fols dans Tordre de leur développement naturel. Quant à retendue de Tœuvre, il est toujours possible de faire court en restant complet. Nous verrons plus loin Texcessive richesse de M. Godefroy en exemples, richesse qui devient parfois encombrante. Avec plus de discrétion et un choix plus réservé, M. Godefroy aurait pu sans grande difficulté faire tenir dans ses dix volumes la langue complète du moyen âge jusqu^à la fin du xvi^ siècle.
Pourquoi donc ne s*eit-il pas imposé cette discrétion et ce choix? Parce que M. Godefroy est avant tout un collectionneur. Il attache moins d'importance aux groupements des mots, aux classements des sens, qu*aux mots eux-mêmes. Il a regret à sacrifier des exemples qui sont autant de témoins réels et visibles des usages de la langue. Toutes les richesses qu'il a accumulées dans trente-cinq ans de recherches, il ne peut se résigner à les garder par devers lui, sans en faire profiter le lecteur. Il lui apporte sa récolte tout entière, et la mettant à sa disposition, lui dit: Voilà ce que j*ai trouvé, tirez-en maintenant le parti qu*il vous plaira.
Cette œuvre, telle que Tauteur nous Toffre, avec ses défauts qui sont de méthode et ses qualités, il est temps de l'apprécier. Nous avons à suivre les articles du dictionnaire, en examinant les diverses questions qui se rattachent à la nomenclature, aux définitions et classements de sens et aux exemples. Nous avons sous les yeux la lettre A tout, entière, avec le commencement de la lettre B ; par suite, nous avons, grâce aux nombreuses compoiitions de mots avec la préposition a, comme un abrégé et un sommaire du dictionnaire.
Ce qui frappe tout d'abord dans le dictionnaire, c'est la richesse de la nomenclature et l'étendue des dépouillements. Que de mots obscurs, ignoréi, qui viennent pour la première fois sous les yeux du lecteur solliciter son attention et éveiller son intérêt ! Ce sera là le vrai mérite do M. Godefroy, l'éminent service qu'il aura rendu à l'étude delà langue française. Ce serait faire une sorte d'injure à l'œuvre que d'es* sayer même de la comparer, quant à la richesse de la nomenclature, aux nombreux glossaires tentés, essayés jusque aujourd'hui, glossaires de Sainte-Palaye, de Roquefort, de Henschel, etc. Ceux-ci doivent rentrer dans l'ombre, effacés et absorbés par l'œuvre de M. Godefroy.
Le dépouillement s'étend sur une quantité prodigieuse de textes publiés ou manuscrits. Ce ne sont point seulement des textes courants, devenus classiques, mais des documents à peine signalés ou analysés, des archives locales que les historiens consultaient bien, mais que les lexicographes n'avaient pas songé à utiliser. Les archives du Nord, déjà dépouillées par La Fons-Mélicoq dans un glossaire inédit, apportent un contingent considérable de mots spéciaux, pour la plupart inconnus, et qui sont presque tous autant d'énigmes. La Suisse
DICTIONNAIRE DE l'ANCIENNE LAUîGÛE PïlANÇAlSE 195
romande nous fournit des formes du xiv^' siècle dont on ne soupçonnait pas Tancienneté. Les diverses provinces du centre, de Test, de Touest, nous livrent avec leurs archives nombre de mots et d*exempies locaux.
Cette richesse de la nomenclature fait revivre la vieille langue sous ses faces diverses, langue littéraire et langue technique, langue des écrivains, des jurisconsultes, des savants, des industriels, des artisans. Cette récolte forme un vrai trésor de la langue française.
Non point qu'il n'y ait des omissions. Dans une enquête aussi vaste que celle à laquelle s'est livré M. Godefroy, ce serait exiger au-delà des forces humaines que de demander des dénombrements parfaits. Quand on dépouille un texte, pour y chercher les mots commençant par une lettre déterminée, on a bien des chances de ne pas faire d'omission. Mais quand l'attention doit se reporter à la fois sur les vingt-quatre lettres de l'alphabet, il serait bien difficile qu'elle ne se lassât pas en quelques points, et que des mots intéressants ne lui échappassent. Nous en signalerons ici quelques uns : aasprir, ahander, ahece^ acdir^ acovetas^ afirer, afit, ageliner^ aiol (au sens donné dans le Roman de Rou^ éd. Andresen, v. 346), alevée (s. f. « plant nouveau »), amable [amablefé est présent), asorbir^ astronomien, avilonir, — abifer (au sens de 8*attaqiier fl), aforcer (au sens de faire violence à une femme, à une fille), s'aperce^ voir (au sens de prendre ou reprendre possession de soi-même, au propre et au figuré), alainz que (= le mieux que [possible]).
Ces omissions sont fort excusables dans un ouvrage, et un premier ouvrage de ce genre. De nouvelles lectures permettront à M. Godefroy de compléter son dictionnaire, et vraisemblablement le supplément qu'il prépare à mesure de l'impression sera assez riche en mots oubliés pour former un volume considérable Être complet est un idéal qu'il faut se résigner à ne pas atteindre. On peut dire dès à présent que tous ceux qui recueillent depuis un certain temps sur l'ancien français des notes lexicographiques trouveront encore largement à ajouter à l'inventaire de M. Godefroy, mais qu'il n'en est pas un qui ne trouve encore beaucoup plus à y recueillir pour la première fois.
Les mots une fois recueillis, il faut rédiger les articles. Ici com« mence un travail de critique singulièrement délicat. Et d*abord, parm^ ces mots, il en est qui n'ont d'autre autorité que des fautes de copistes, ou des erreurs d'éditeurs. Ces mots doivent être éliminés sans aucun égard. Les inscrire dans le dictionnaire comme articles avec exemples à l'appui, c'est leur donner une autorité à laquelle ils n'ont aucun droit*. Sur ce point, M. Godefroy n'a pas été assez sévère. Il a recueilli trop
* [A noire avis, le mieux serait d'enrc^^istrer tous ces mots à leur ordre alphabétique, en indiquant qu'ils sont fautifs et en renvoyant a l'article où ils figureront sous leur vraie forme. — Note de la Rédaction de la Bomania.]
196 ÉTUDES Î"RANÇAISES
facilement de ces mots qui n'ont jamais existé dans la langue : leçons erronées do manuscrits (M. Godefroy sait mieux que nous avec quelle inintelligence et quelle facilité d'erreur les scribes copiaient les manuscrits) ; fautes d'éditeurs que M. Godefroj accepte avec trop do confiance ; erreurs mômes de M, Godefroy, qui a parfois mal lu ses textes. Voici des exemples :
aaise, adj., « plusieurs de ces exemples pourraient s'écrire en deux mots : a aise » ; — tous les exemples cités.
aasaer^ « mot douteux, assiéger : « ont conseil pris à^aasaer a force Paris » (Benoît) » ; — mot barbare, vers faux, lire aseir,
ahapiister, « on pourrait lire ces deux mots : a baptisier ». — Assurément, il n'y a que cela à lire.
ablenie^ dans deux vers barbares et inintelligibles empruntés au BuîL du BiUioph, (II, 240) : Et aulre deux en dyapente Od simi (ornes e tomes ablente, — Le dernier vers est faux d'ailleurs (M. Godefroy les dit tirés du Livre as lais^ pour la Lumière as lais),
almirage. M. Godefroy propose la correction abunnage ; il faut abu-vrage (cf. l'art. Aboivrage) ; en tout cas la forme abnurage ne devait pas être admise.
achaiion ou machanion, dans un vers d'ailleurs faux ; l'un est aussi impossible que l'autre ; le texte où se trouve ce monstre existe dans de très nombreux manuscrits, qui auraient permis de corriger l'édition où il figure.
achreier. a mot douteux dont le sens semble être : donner, octroyer » . Exemple unique, un vers de Garnier de Pont-Sainte-Maxeuce, où ce mot achreier fait un vers faux ; lire tout bonnement achareier ou acharier.
acomble, adj. ; lire a comble.
aconquerenwiches, ex. unique ; lire sans doute soit aconqueremefiie, soit aconqueranches.
actaber, d'après actaberai (= achèverai) ; lire sans doute achaberai.
adchant (éclosion), forme barbare que suffit à faire exclure l'article au (au adchant) qui la précède dans l'exemple cité.
aerc, « s. m. ? : le fer tranchant li mist el cors Vaerc bote U cuir fors ' (Tristan I, 4013, Michel) » ; — lire acier.
agenoailleement, lire agenouilleement.
aguette, espèce d'oiseau ; lire agrelte ou aigrette.
ahucier, rassembler, entasser ; exemple à'Ogier, vers faux ; lire hucier ou huchier.
alafit, dogue, chien de chasse, lire aktn (espagnol alano) ; la forme alani n'est qu'une mauvaise orthographe récente^
amain, ady. ; lire a mai?i, locution adverbiale.
amissier^ leçon mauvaise du Eou de Wace, donnée seulement par le
texte sans autorité de Pluquet ; lire avec Andresen amaissier. amaty exemple unique : Adam en fut dolent et amat, vers faux ; lire mat, ancediSy « probablement ancêtre », exemple unique tiré du Rondsvals
de Bourdillon, texte de fantaisie sans valeur. anfaim^ affamé. Exemple unique de VYaopet. Lire sans doute en faim, apariiner^ÎQMiQ évidente i^onrapartenir, apenoir, expier : les deux exemples cités indiquent qu'on a là des
variantes dialectales pour espenoïr et espenir. arestevoiTy infinitif, qui n'a jamais existé, pour arester, tiré, à tort, du
parfait arestuit et du participe aresteu, etc., etc.
Nous aurons occasion d'en citer d'autres plus loin ; rappelons seulement encore ici l'adjectif bes, en repos, content ; il faut lires lies.
Les mots recueillis se présentent avec des variantes multiples et des différences orthographiques considérables. Quelle est la forme à adopter pour en faire la tête de l'article ? La solution la plus juste consiste à prendre la forme française du moyen ûge, et à la faire suivre de toutes les variétés dialectalei ou de toutes les formes diverses dues aux caprices des auteurs ou des copistes. C^est bien la solution adoptée en principe par M. Godefroy, qui rejette à leur ordre alphabétique toutes ces formes multiples, en renvoyant à la forme française pour le corps de l'article. Toutefois, ce principe n'est pas toujours appliqué avec sûreté et rigueur. D'un côté en effet, les diverses formes citées dans les exemples ne figurent pas toujours en tête de Tarticle ; elles ne sont pas toujours rappelées à leur ordre alphabétique avec renvoi à la forme qui constitue l'article ; enfin certaines formes renvoient quelquefois à des articles qui manquent. De l'autre, il y a hésitation dans le choix des formes qui doivent constituer les têtes d'articles. Après avoir adopté les formes en al comme formes de têtes d'articles [albe^ alçor^ aîtaigne, etc.), M. Godefroy reporte à bau les articles baîsent, baiiche et sa famille, baudequin, etc. Il admet tantôt le préfixe ad sous la forme simple et française a, tantôt sous la forme ac {accoier, etc.), ad[adjointare, adjoustances, etc.), af [affener^ offiJer^ etc ), al [aUuitier^ etc.). Les mots en o fermé sont tantôt cités avec l'o, tantôt avec You. Adoler est plus fréquent que adouler^ qui fait la tête de l'article ; adoUr même manque à son rang alphabétique. En revanche, l'adverbe de adouler est à Vo : adoîeement et non adoideement. On trouve à an des mots qui doivent figurer à en (ampas^ anfain, anservante, anuiani). Inversement on voit figurer comme têtes d'articles des formes secondaires : aengler pour aangler^ aressier pour arecier (cf. drecier)^ afaitiement ^omv afaitiee^ mentj afammer pour afemmer, afetardir pour afaitardir^ afichiemeni pour afichieement^ affisceler pour afficeler^ afroier pour afreier, agensir pour
agendr^ ageter pour agetier, aillevaîn pour aiUvin ou mieux al&vain. Il fallait choisir la forme principale du dialecte français, celle qu*indiquent les lois de la phonétique étymologique.
Il n'y a pas à ohjecter que plus d*une fois cette forme fait défaut, et que dans Tusage général du français au xii^ ou au xin* siècle, telle forme dérivée a pris la place de la forme primitive. Ainsi affubler à côté de affilier {adfibulare), qui est étymologique. Car. de vouloir dresser actuellement Tétat exact, précis et minutieusement détaillé de la langue du moyen âge est un pur rôve. Chaque jour, Tétude plus approfondie des textes vient modifier sur quelques points Tidée que nous nous faisons de la langue. Et plus les conquêtes de la science s'étendent sur ce domaine, plus Ion pénètre dans les détails, plus les points de vue particuliers changent. Aussi, dans cette incertitude où Ton est d'établir pour nombre de mots la forme ou l'orthographe dominante à telle époque dans chacun des divers dialectes, ce qu'il y a de plus simple et de plus méthodique, c'est d'admettre pour tête d'article la forme, réelle ou théorique^ du dialecte français du xii« siècle. Que M. Godefroy désormais suive rigoureusement cette méthode, les chances d*erreur seront moiins grandes que dans tout autre système, et les avantages seront nombreux, quand ce ne serait que de faciliter aux lecteurs les recherches dans le dictionnaire*.
11 s'agit maintenant de constituer les articles. Ici M. Godefroy n'est pas abiolument à l'abri de la critique. Il lui est arrivé assez souvent de séparer des articles qui ne devaient en faire qu'un, et de réunir des articles qui devaient être séparés . La règle à suivre ici encore consistait à interroger l'étymologie. Quand un même mot a pris, par suite des diverses lois phonétiques, des formes différentes, il fallait réunir ces formes divergentes sous le mémo chef ; les variétés dialectales n'ont aucun droit à être séparées de la forme considérée comme normale. Il n'y aurait d'exception à faire à cette règle qu'au cas, très rare en ancien français, où chacune des deux formes aurait reçu de l'usage un emploi spécial et bien déterminé. Tels, dans la langue moderne, chaire et chaise. Mais presque toujours, dans la vieille langue, chacune des formes divergentes a toutes les significations des autres ; il n'y a donc aucune raison pour en faire des articles difTérents. Au contraire, si deux mots différents par l'étymologie arrivent, par suite des lois de la phonétique, à se confondre dans un même mot, y eût-il même confusion de sens, un dictionnaire historique doit les diviser et les rendre chacun à sa famille.
' [Le conseil nous paraît difficile à suivre pour M. Godefroy, non qu'il ne soit excellent en lui-môme ; mais il suppose une connaissance exacte et complète de la phonétique étymologique des divers dialectes que bien peu de philologues possèdent aujourd'hui suffisamment. — Eéd.]
DICTIONNAIRE DE l' ANCIENNE LANGUE FRANÇAISE 199
M. Godefroy, à tort, a séparé aie et aine^ acueilUr et dkeuârê^ acon^ silure et aconaivir^ agire et agesir (cf. j}^ciire et plaisir^ fmre et taisir)^ ahtdsier et aguisier^ acreu (1. acreus) et acroica, accoter et acoier^ aardoir et aerdre, ajuirie et a/î/r«, l'adj. ô^r et laron, amesir et amaisir, anti et flfw/»/, l'interjection ^<7fl5 et le verbe agarer^ andief et andier, amil^ amin et awit, angroh et angros, àprismement et aproismemmty aïgier et or^afe^, etc., etc. Dans ces séries de mots, Tétymologie est la même et les variétés de forme n'ont qu'une valeur secondaire.
Mais en revanche il a eu tort de réunir {daim d!) aherse qui vient à*aerdre avec aherse de irpicem, aflamer (de flame = flamma) et aflam^ ter (de flambe = flammula) ; de rapprocher de (uïeser ( addesare , addensare) le picard adhequier qui reporte à un type latin en-care ; de rapprocher de arder le picard asir qui doit être d'origine germanique, de adevine subs. f. le wallon adevina^ qui doit être adevinaJ subs. m. (=ad'divinaîe). Dans admre, adiiit^ il faut distinguer docere et ducere. L'exemple de Vlnternelle consolation de adhérer est placé à tort au verbe aerdre. Agréer (un chemin) n'appartient pas au verbe agréer^ rendre agréable, mais à un autre agréer, qui est omis, composé de a et de gréer (disposer, arranger) et dont le substantif verbal est agroi ou agrai (aujourd'hui agrès)^ recueilli par le dictionnaire. Âreer renferme deux verbes, Tun composé de raiê^ l'autre du radical red qui se trouve dans conreder conreer convger^ et est d'origine Scandinave, etc., etc.
Allons plus loin dans notre examen. Après les têtes d'articles, on s'attendrait à trouver l'étymologie ; M. Godefroy la supprime systématiquement, sans doute parce qu'en bien des cas elle reste inconnue et impénétrable. M. Godefroy ne songe à donner au public savant que des éléments d'information ultérieure et n'a pas la prétention de faire œuvre de critique et de science personnelles. De là cette réserve et ces scrupules, réserve et scrupules que nous comprenons bien, non sans regretter toutefois que M. Godefroy ne se soit départi quelquefois de la règle de prudence qu'il g'est imposée. Dans bien des cas, l'étymologie était facile à reconnaître et à indiquer ; et cette étymologie aurait donné à la lecture des articles une clarté et un intérêt dont Tauteur se voit forcé de les priver. L'étymologie met sur la voie du sens primitif, et permet de classer les significations avec plus de sûreté et de précision . Si M. Godefroy s*était imposé cette tâche, non dans toute son étendue, mais dans les cas où elle est le plus facile, peut-être la composition de ses articles s'en serait-elle avantageusement ressentie *.
1 [Nous pensons que M. Godefroy, s'élant sarçement abstenu de s'aventurer sur le terrain si périlleux de rétjmolo^ie contestable, a fait œuvre conséquente en renonçant à toute étymologie. La limite entre ce qui est sûr et ce qui est douteux varie selon la science de chacun, et si une fois on abandonne le principe salutaire de l'abstention, on pe sait plus o() s^arrôter. — B^d,]
En effet, une des parties faibles du dictionnaire est la définition et le classement des sens. M. Godefroy ne s*est pas assez attaché à en serrer de près la signification et à en montrer la filiation et le développement. Je ne parle naturellement pas des articles systématiquement incomplets, qui ne présentent que les significations disparues aujourd'hui de l'usage, et dont les significations encore vivantes, qui permettent de les relier entre elles et d'en montrer les dépendances et les rapports, ont été volontairement supprimées. Mais je parle d'articles complets par eux-mêmes, de mots qui ont eu toute leur vie dans la vieille langue, ont vécu et sont morts avec elle, et qui, par suite, doivent présenter un système bien coordonné de significations. Eh bien! ces articles en général, qui sont nombreux dans le dictionnaire, sont peu satisfaisants. Les définitions sont trop lâches, les acceptions diverses mal reliées. Les sens ne se suivent pas dans leurs divisions et subdivisions, marquées par des numéros d'ordre qui indiquent les genres et les espèces. Ils viennent le plus souvent les uns au bout des autres sans qu'on voie nettement pourquoi ils occupent telle place plutôt que telle autre. En un mot la précision et la rigueur font défaut dans cette partie de la tâche de M. Godefroy, la plus ardue, il est vrai, et la plus délicate. Il aurait pu l'améliorer sensiblement s'il avait tenu plus do compte des recherches si fructueuses qui depuis quelques années ont été faites tant en France qu'en Allemagne sur ce domaine. Non seulement il n'y renvoie jamais ses lecteurs, ce qui lui aurait souvent permis d'être à la fois précis et bref; mais il paraît ne pas les connaître fort bien lui-même.
Il n'est guère do page qui, à ce point de vue, ne prête à la critique. Nous ne citerons que quelques exemples :
Amenée, « action d'asséner un coup avec violence ». Exemples : si grant amenée ; moult ruisle amenée. — On voit que l'idée de violence est uniquement contenue dans les épithètes qui accompagnent le nom.
Apertise, « franchise indiscrète : Pour la trop grande apertise et la légèreté, etc. [Livre du chevalier de La Tour). Trop grant apertise n'a mestier [id,, ibid.) ». — Ici encore le sens d'indiscrétion dans la franchise se trouve, non dans apertise, mais dans l'épithète trop grande. Le sens même de franchise donné à apertise est fort douteux.
Aventuré, a heureux : Fut ele bien aventurée (Wace) ». — Ici aussi l'idée de bonheur vient de l'adverbe bien, qui modifie aventurée.
Aposté, et abominable : Corrumput sunt e sunt fait aposté en félunie (Ps. de Cambridge, LU, i, Michel) ; latin abominabiles ». — Le latin abominabiîes traduit, non aposté, qui veut dire simplement placé, posé, mais aposté enfelunie, ce qui est tout autre chose.
Adeîier n'est pas amincir, mais rendre délié.
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Le sang qui s^afile [Roland, 1614) ou qui afile f J. Bodel, Saisfies, cxx) n*cst pas le sang qui coule, mais qui coule en filet. L'image a disparu dans riaterprétation de M. Godefroy. De même a/onder, verbe neutre, « être renversé, abattu : Si un liève, Fautre afonde (God. de Paris] o. La traduction dit moins que le mot à traduire.
Aouiller est expliqué a remplir un tonneau »; ajoutez : jusqu*à Toeil, la bonde.
Pour expliquer un sens, on multiplie les sjnonjmes qui l'interprètent ; aïuchier est expliqué par quatre mots qui se suivent à la file ; dans la même ligne amaisnier au figuré, par cinq ; alouer, dans un sens par quatre, dans un autre par cinq ; amonter^ dans un sens, par six ; amanevif par sept 1
Nous retrouverons ce manque de précision dans les classements do sens et les sous-définitions ; voyez, par exemple, les articles aaisier, aatir, acueilUr^ ademeltre, aJenter, adosser, adresser, afronter : comme on pourrait les simplifier et les rendre plus clairs avec une méihode plus rigoureuse et qui serrât de plus près la signification ! Tels, comme aciteil/ir et adresser, sont absolument inextricables. L'article adresser a neuf colonnes où se déroulent, à peu près au hasard, je ne sais combien de sens et de sous-seus spéciaux. Le début est encore assez satisfaisant : a remettre à droit, rendre droit, redresser, tenir droit, relever : adrecier les ruines, la sente del pont, les chevo.'s, etc. (pourquoi ces cinq expressions pour traduire adrecier? redresser Qi relever suffisaient). — Réfiéchi : se dresser, se redresser, se tenir droit, être redressé, se lever, s'élever, se soulever (suivent des exemples pour lesquels se redresser et se relever suffisaient). — Actif: mettre dans le droit chemin, la droite ligne. — Figuré : remettre dans le droit chemin, ramener à la raison, à Tordre. — Réfléchi : s'adresser, rentrer dans le bon chemin, réparer ses torts, faire l'éparation. — Actif: rendre droit, juste ; régler, former, instruire (tous ces sens pourraient être contenus dans une définition unique, tenir ou mettre en droit chemin). j> Jusqu'ici les sens, quoique un peu lâches, se suivaient assez bien ; voici où commence le chaos : a Avec un régime do chose, indiquer, enseigner [adrecier la voie) ; avec un régime de personne, instruire, donner des nouvelles à, diriger par des conseils [adrescier quelqu'un) ; dresser à [adrecier quelqu'un aux armes); avec un régime de choses, réparer, corriger, amender, faire droit à, rectifier, rétablir [adrecier un tort, etc.) ; arranger, ordonner [adrecier la bataille) ; exécuter, accomplir entièrement [cLdrecier des souhaits)» Avec un régime de personne, faire droit, réparation à quelqu'un, lui rendre justice : secourir, aider, pourvoir, munir, rendre service à ; préparer, former, lever ; reproduire exactement (dans une traduction) ; diriger, conduire, guider, et par extension
adrecier son chemin \ viser, atteindre, frapper; adrecier en mariage^ faire contracter mariage; s^ adrecier^ prendre le droit chemin, se diriger quelque part ; approcher, parvenir, arriver, marcher, s'arranger, en parlant de choses. Neutralement, adrecier^ se diriger à, être proche de, appartenir à, venir à bout de, réussir ; adrecier à, s'adresser à. » Telles sont les définitions des sous-sens dans Tordre du dictionnaire, et nous avons simplifié l'article en supprimant des significations secondaires peu importantes. Et ce n'est pas tout ; car après le verbe vient le particij'o avec ses significations multiples et aussi incohérentes que celles du verbe. Grâce à cette absence de méthode, les mômes sens se trouvent épars au commencement, au milieu et à la fin de Tarticle. Adrece^ mei en dreit sentier se trouve dans la colonne 1 ; Li Tyois s'adresciereni tont droit vers Nique se trouve à la colonne 7, et Sa doctrvie nous adre^ cet en la voie de pais ^ à la colonne 6. Et ces trois exemples qui offrent le même sens sont séparés par je ne sais combien de sens différents, sans aucun rapport avec eux.
Voyez encore adosser : « mettre à dos, renverser sur le dos, en général renverser, jeter par terre, faire tomber. — Poursuivre (lisez : presser quelqu'un par derrière). — Appuyer, garnir, tapisser. — Abandonner, quitter, jeter. — Adossé^ placé derrière le dos. — Protégé, mis à couvert par. » Quels rapports entre ces divers sens ? Ils se réduisent tous cependant à quelques sens simples : renverser sur le dos, d'où par extension abattre ; appuyer sur le dos, d'où appuyer ; tourner le dos, d'où abandonner, et, par extension, d'un côté, jeter derrière le dos ; de l'autre presser de près quelqu'un qui fuit, tourne le dos.
Il y a dans toute cette partie du dictionnaire un défaut de rigueur qui sera vivement senti par les lecteurs. Reconnaissons toutefois que pour nombre de significations de détail, les définitions sont données avec netteté et témoignent d'une connaissance réelle de la langue.
Nous arrivons maintenant aux exemples. Avec le matériel des mots, les exemples forment la partie la plus riche, la plus neuve du dictionnaire. On ne se lasse pas d'admirer la richesse de la lecture, l'abondance inouïe des citations. Pour tel mot rare où les plus habiles et les plus compétents auraient à peine fourni un ou deux exemples, M. Godefroy en apporte les mains pleines et les sème avec une véritable profusion. Les éloges que nous donnons plus haut à la nomenclature, nous n'avons qu'à les répéter textuellement pour les exemples. Ceux-ci, dans leur variété infinie, font passer sous nos yeux, sinon complète, du moins dans une grande partie de son étendue, l'immense littérature du moyen âge, publiée ou inédite. C'est là qu'on peut vraiment mesurer à quel labeur long et acharné l'auteur du dictionnaire a dû se livrer.
Cependant, puisque nous devons faire notre devoir de critique jusqu'au bout, il faut avouer que cette richesse devient quelquefoi3
encombrante. Nous avons déjà fait pressentir notre avis sur ce point dans les premières pages de cet article. Les exemples doivent servir à élucider ou à établir le sens d'un mot. Deux ou trois exemples bien nets pour un sens doivent évidemment suffire. M. Godefroy ne se contente pas de cela, et ne pouvant se résigner à faire un choix dans sa récolte, il la donne tout entière. Un ou deux spécimens suffiront. Soit abateis, c*estâ-dire ahattis, M. Godefroy définit : action d'abattre, de renverser, qu*il s*agisse do choses ou de personnes [définition qui, par parenthèse, n'est pas tout à fait juste, car abateis désigne aussi bien, dans la plu* part des exemples cités, la réunion d'un certain nombre de personnes, de choses abattues que l'action d abattre.) Après quoi il donne un exemple tiré de Garin h Loherain :
La veis3icz un grant abateis
De gens navres, de mors et do malmis.
suivi de deux ou trois variantes du même texte d'après des manuscrits de Paris et de Montpellier : La veissiez un fier abateis^ ou moult grant abateis j ou ./. abateis grant. Viennent ensuite des exemples presqu'identiques : La veissiez un abateis fier [Coronement Looys)^ La veissiez estor et fort abateis (Parise la Duchesse) et d'autres exemples d'AthiSf de FierabraSy de Farise, qui ne nous apprennent rien de nouveau. Est-ce tout? Nullement. Car voici venir les exemples en prose : abateys de Turcs (Continuation de G. de Tjr), abateis de tabernacles et de logeis (Bersuire), abattis d'hommes (Wavrin), abateis des loges (Froissart), ^raw/ abateis^ abatis (id,). Nous n'en avons pas encore fini. Voici maintenant le second sens de M. Godefroy : chose abattue, renversée, monceau de cadavres, pour lequel l'auteur donne trois exemples, sans parler d'un troisième sens (fort problématique) d'abateis^ taillis, bois fraîchement taillé, qui se trouve dans deux vers de Oarin et de La Mort de Oarin.
Arrement (atramentum) a trente-trois exemples au seul sens d'encre.
Franchement, n'y a t-il pas ici abus ? M. Godefroy aurait pu épargner une place qui eût été plus utilement employée. C'est qu'il ne peut se résigner à garder pour lui un seul des exemples qu'il a réunis ; ils l'ont intéressé, chacun d'eux a son prix à ses yeux, et il croit de son devoir d'en faire profiter le lecteur. Un peu de discernement était ici à recommander.
Ce n'est pas seulement l'abondance stérile des exemples qu'il faut blâmer. Souvent ils sont beaucoup trop longs et occupent inutilement de la place. Tels exemples qui pourraient se réduire à deux ou trois lignes s'étendent sur huit, dix, quinze, vingt et quelquefois trente lignes. Pour acttonnemmt^ action judiciaire, M. Godefroy a cet exemple: « Que les lettres d*actionnement en cas d'appel qui seront
présentées a mondit seigneur le chancelier ou a messieurs des requestes ordinaires de Thostel, touchant le fait de ladite vente et du trésor, et les dépendances qui toucheront le domaine dudit seigneur ou les finances extraordinaires ne soient passées ne scellées sinon que la clause qui 8*en8Ujt y soit au long déclarée. > Ne pourrait-on pas remplacer par quelques points de suspension toute cette longue incise depuis qui seront présentées, etc., }us([\i'si/inances extraordinaires, qui n^éclaire en aucune manière le sens propre à'actionnement?
Les exemples doivent être choisis avec scrupule, et se suivre dans Tordre des sens des mots. Au verbe aminer, lexemple qui donne le sens primitif {aminer un mur) vient le troisième, après deux autres vagues. — Baucent veut dire, à ce qu'il semble, cheval dont le pelage, de quelque couleur qu*il soit, est marqué détaches, sans doute de taches blanches. M. Goclefroj traduit vaguement cheval tacheté, pie. C'était le cas de renvoyer à une bonne dissertation de M. Bœhmer [Rom. Siudien, I. 260) que nous recommandons à M. Godefrov pour les autres noms do couleurs de chevaux. Il j trouverait dos exemples intéressants qu'il ne cite pas, comme celui d* Alexandre : Les costés a baucens et fauve le crépon. Parmi ceux qu'il cito, le premier à donner était celui d'Eliê de S. Oiles : La teste fut haucMnde et fuit îi quatre- piet, M. Godefroy le place après neuf exemples sans portée : destrier halcent et sor ; cheval halcent d'Espagne ; cheval hauzant gascon ; un (cheval) sor^ un noir et un baucent ; un noir palefroi baucent, etc. M. Godefroy, en général, n*a pas apporté plus de rigueur et de précision dans le classement des exemples que dans celui des sens.
De même pour les formes grammaticales. Ainsi dans les verbes, les exemples doivent être choisis pour faire paraître sous nos yeux les variétés de formes qui affectent les conjugaisons un peu difficiles. Prônez les verbes aidier, araisnier, aparler, et autres de ce genre : les exemples du premier sens, du sons propre, doivent déjà nous donner le tableau à peu près complot de la conjugaison, et Ton doit pouvoir suivre dans les citations la succession dos formes diverses qu'amènent les déplacements do l'accent. Cette règle non plus n'a pas été rigoureusement suivie par M. Godefroy, qui classe au hasard les exemples, sans se préoccuper assez des renseignements qu'ils peuvent apporter à riiistoiro de la langue *.
Cet oubli des questions grammaticales se montre encore d'autre manière. À l'article altain, M. Godefroy cito un exemple où altain est précédé d'une h manifestement aspirée [unofesfe hautainne), un autre
1 [A notre avis, les exemples du dictionnaire no doivent Ctrc choisis et donnés in tœtaiso qu*au point de vue du sens des mois. Les formes variées de la déclinaison el do la conjugaison peuvent être réunies en tête de Particle, avec simple renvoi aux Bourcei. Au fond, elles appartiennent à la grammaire. — Réd,]
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OÙ, même écrit sans h, il n'admet pas Télision [Karles les voit de sa saule autaù/né) y plusieurs enfin où altain admet Télision [Tresqu'en la mer cimquist la terre altaigncy Roland ^ 3, etc.). En outre, il cite deux fragments d'exemples, découpés de telle manière qu'il est impossible do savoir si derrière l'orthographo altain ^ il faut admettre une prononciation altain ou haltciin. L'un d'eux est frappant : une pierre autainne [Oaydon^ 1929) ; il semble qu'il faille lire hautaine ; point du tout : le vers complet est : Et puis porter sor um pierre autainne, — M. Godefroy, qui supprime alcun^ aucun^ donno alcumà, parce que cette forme a disparu ; mais il ne dit pas que àlcunui ne se présente jamais que comme complément indirect.
Après ces observations générales, nous avons à aborder quelques questions particulières, et d'abord le système graphique adopté dans la publication des exemples.
Nous ne pouvons aborder ici la discussion générale du meilleur système de reproduction à suivre dans l'impression des textes du moyen âge. C'est une question sur laquelle les sentiments peuvent varier ; il faut surtout remarquer que, suivant le but qu'on se propose, telle ou telle méthode est indiquée. Une édition diplomatique peut être bonne en certains cas ; l'emploi le plus abondant des signes diacritiques peut être utile dans certains autres. Nous n'avons ici à nous occuper que du cas spécial d'un dictionnaire. L'auteur d'un dictionnaire, prenant ses exemples dans des manuscrits et dans des éditions conçues d'après des systèmes différents, a le choix entre deux manières de faire : ou reproduire chaque passage tel qu'il le trouve dans sa source immédiate, ou adopter un système généi»al qu'il applique à tout. La première manière amènerait une insupportable bigarrure ; la seconde est plus raisonnable : c'est celle qu'a suivie M. Godefroy. Nous l'approuvons également d'avoir fait des signes diacritiques un emploi très restreint : ils peuvent être introduits avec une certaine sûreté dans un texte spécial dont l'éditeur a déterminé la date et la provenance ; ils ne pouvaient être appliqués à des citations qui vont du ix« siècle au xvi^. Le seul que l'auteur du dictionnaire ait admis (outre la distinction de u et v^ i et j) *, c'est l'accent aigu sur Ve final accentué ; cela peut en effet se soutenir, mais ce qui est fort peu logique, c'est de ne pas mettre l'accent sur ce mémo e final, quand il est suivi d's : toutes les raisons qui conseillent d'imprimer honté^ chanté^ dé, engagent également à imprimer bontés^ chantés^ dés. Nous pourrions faire plus de réserves sur l'emploi de l'apostrophe. La ponctuation était indispensable plus qu'ailleurs dans ces petits morceaux fragmentaires où le contexte général n'aide
1 [A notre avis, la disliuclion de ^ et p, ^ et ^, est aussi utile et en général aussi Etire que celles-<là. Sur d'autres points encore nous croyons que M. Q. aurait pu faire plus* — jB/</.]
pas l'intelligence'; celle de M. Godefroy est bien conçue, mais, dans l'exécution, laisse souvent à désirer.
Comment M. Godefroy a-t-il reproduit matériellement les textes qu'il cite? Généralement, semble-t-il, avec assez de soin. Il se rencontre cependant, dans la masse énorme de ses exemples, beaucoup d'inexactitudes, soit que M. Godefroy ait admis sans le corriger un texte manuscrit ou imprimé défectueux, soit qu'il se soit trompé dans la reproduction d'un texte exact. Quelques-unes des fautes que nous signalons doivent être aussi attribuées à l'imprimeur.
a : page 3, col. 2, n. 3 : a s« voix grande halte, lire grande halte. — a : page 6, col. 1, ligne 6 ; Nel dis pas . . . , lire di, — aaise : a cels qu'ils trouvent demandeirent Ou ert dans aies, s'ert en aiese\ lire il et aise\ cet exemple ne doit pas figurer a aaise. — aatie : premier exemple qu'il on tourné ; lire ont. — Ibid., avant-dernier exemple : en cet ost. ,. hardie^ lire celé. — ahondos : [règne) E riche e hele et delitable E plenteif e ahundos (Benoît). Pourquoi laUser bêle? — abonné : dernier exemple, ffes Hue Chapet endementres, Qui d'Orliens tent la ducheé^ Fist tant. . . qiiilfu, etc. (Guiart, Roy, lign.) Que veut dire ce Hesf il est sans doute pour Mes. — abosmer, page 29, fin de la colonne 2 : Comme ceus qui paour abo7ine (Guiart, Eoy, lign.), lire que ou cui. — abraser, 1, fin : de smaragde et sardoine ; sans doute et de sardoine. — abrivé, ex. de Brun de la Montagne, changer sir en sire. — achesmes, ex. de Le Maire de Belges, p. 48, col. 3, en haut, ^^5 peu heureux femmes, lire heureuses. — acop^ dernier mot de la col. 1, is, lire si. — adesirer : pourquoi laisser l'abréviation Gue, c'est-à-dire Guenes, au milieu du vers?
— adevaler : espaules qi point n'encraiçoient, lire encrucoient (variantes : encrucquoient, encruncoient). — adevinal: ex. de Cleomadès : car il n*est blans, etc., lire ert. Dans l'exemple de Froissart (Scbeler, I, 93), mettre des points après le second vers pour indiquer la suppression de deux vers. — r adirer : lire ert pour est dans l'exemple du Besant de Dieu.
— Un peu plus loin, au bas de la colonne, c^^avoye perdu et adirée, lire avoy. — Peut-on laisser les vers faux qui terminent les colonnes 1 et 2 de la page 107 (art. adomesgir et ado7tc) ? — adonner, ex. du Boman des Eles ; mettre deux points après regarde ^vers 2), et le reste jusqu'à povre entre guillemets, ou séparer ce n'adonne ; autrement cette longue citation est inintelligible. — adosser, 2® exemple en vers, vers 2 faux. — aente : eisi, lire et si. — Ibid., Or m'en merveille dont vos est pris Chismaus. . ,, lire merveil -^aeiitrer : Set el que l'ait? par foi, ele non ; lire el non. — aerdre : Ne voloit le ianz perde ; lire perdre. — ahucier, fausse leçon, vers faux ; lire hucier. — ainz, page 192, col. 2: Ne sa hunte ne quier^ ainz sa grant honur (Garnier de P.-Ste-Max.), vers faux, lire ainz voit. — aie, 2, premier exemple : tête, lire teU. — alongir : Bamedieus^ lire Damedieue. — amie : tolue, lire tolu. — aparer :
DICTIONNAIRE DE l'aNCIENNE LANGUE FRANÇAISE 207
fillette... Veult estre aujourd'hui mariée Et a ung masle appàree\ lire appariée. — aterminer, p. 474, col. 1, ligne 2: vers faux, lire cotne. aventurelle : le vers 2 de Texemple est inintelligible dans sa première partie. — belizor : bel aviet cops, lire avret. — etc. etc.
Ces fautes sont relevées au hasard dans le dictionnaire, plus particulièrement dans les premières feuilles ; elles sont un peu trop nombreuses. M. Godefroy fera bien de veiller avec soin à la correction des textes, et de les faire vérifier à plusieurs reprises; il serait tout à fait fâcheux que des fautes et des négligences de ce genre missent le lecteur en défiance, et enlevassent à ses citations l'autorité qu*elles méritent en général.
M. Godefroy cite volontiers ces exemples d'après les manuscrits, en indiquant les folios : cela est bien quand les ouvrages ne sont pas imprimés ; mais s'ils sont publiés, il vaut mieux faire les citations d'après les éditions en indiquant la page et les vers ; car ou permet au lec leur de vérifier l'exemple, d'étudier le contexte et de préciser ainsi la signification. M. Godefroy ne suit pas assez strictement cette règle. Ainsi il cite généralement le Roman de la Rose d'après les manuscrits de Paris et de Rome (manuscrits Corsini, du Vatican, etc.). Pourquoi ne pas citer simplement d'après Méon? A aaisier^ ex. de la Rose d'après le manuscrit Corsini, folio 18; lisez Méon, 2489-90 ; à acor-dance, ex. d'après le manuscrit Corsini et le manuscrit Vat. Ott. 1212 ; lisez Méon, 485-6. Dans certains cas, il est intéressant de rappeler les variantes, par exemple à aconsivreiLa nature Jiaconsurront, Rose, Vat. Ott. 1226; aconsuiront., ibid. Vat. Chr. 1522, 104 a ; aconsieura Vat. Chr. 1858, 138 b. Le lecteur serait pourtant aise de trouver un renvoi à Méon : Mais pour baiser ie, pourquoi ne pas citer tout bonnement les deux vers de Méon: Et lor donront si gr ans cokes De baiseries, d'acolees (11676-77)? et à quoi bon donner après la citation du manuscrit de la Bibliothèque nationale 1573, folio 92 a, qui porte beseries, les variantes De baiseries, d'acolees (Vat. Chr. 1522, folio 70 d], De bayseries {ibid. Corsini, 73 c), De baseries {ibid. Vat. Chr. 1858, 93 c) ? Un peu plus loin, il y a un article à part pour la variante besir : Ele ot la boche peti-teste Et por besir son ami preste, variante citée d'après le manuscrit de Lausanne. On serait bien aise de voir un renvoi au texte de Méon : Et por BAisiER son ami preste (vers 855), et de s'assurer que la leçon baisir ou besir n'est due qu'à une faute de copiste. Il est vrai qu'en ce cas particulier, M. Godefroy n'a pas même le droit de citer la vraie forme baisier ; car, de par le plan qu'il s'est imposé, baisier s'étant maintenu dans la langue moderne sous la forme baiser, n'a pas le droit de cité dans le présent dictionnaire. Bizarre conséquence de la méthode suivie, qui exclut la forme française, et consacre, par un article spécial, une faute de copiste.
Nous pourrions relever nombre de citations de ce genre : il n'est guère do page du dictionnaire qui ne nous offre un exemple. Nous nous bornerons à quelques faits. Ahé : être en aie de, désirer ardemment; exemple du Vi'ai anel, d'après Richelieu, 25566, folio 226, Terso ; pourquoi ne pas citer d'après le texte de Tobler, p. 15, v. 365- "7, que M. Godefroy a eu certainement sous les yeux? car, comme Tobler, il cite à Tappui de cette expression le même exemple de Jean de Condé (édition Scholer, II, 255, v. 59 ; il le cite inexactement d'ailleurs, et avec une faute de renvoi).
Aaisier : Qui me haisast Entre ses bras. et m'aaisast [De Jouglet,
Richelieu, 837, folio 116 ^). Il serait plus simple de lire, Montaiglon et Raynaud, Fabliaux, IV, p. 117, v. 174-175. — Ne se pooient aaisier Ne édacoler ne de baisier [Du vair palefroi, Richelieu, 837, folio 349 c). Citez également Méon, I, 171, et Montaiglon, I, 31.
Aempîir : Aemplissons la prophecie (Gerv., Best,, Brit. Mus. Add. 156Ô6, folio 87). Citez simplement d'après le texte publié par M. Paul Meyer, Romania, I, p. 428, v. 174.
Agaitier : pechié Qui me cuide avoir agueiié [La Houce partie, Richelieu, 837, 151 b). Voilà un texte qui a été publié plusieurs fois par Méon, par Raynouard, dans Legrand d'Aussy, par Bartsch, par Montaiglon ; il était bien facile de renvoyer à un^de ces éditions.
Ahochier : Mes son soupely ahocha A tin pel [Estula, Richelieu, 837, folio 228) ; mettez Barbazan, III ; Méon, III, 397 ; Montaiglon et Raynaud, IV, 91.
La page qui suit cet article est typique. J'y vois successivement l'article akoge avec des citations de trois manuscrits du Brut de Waco, sans aucun renvoi au texte de Le Roux de Lincy, II, p. 150, vers 2 ; l'article àhonir, avec un exemple du Court Mantel, d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale 1593, folio 114; renvoyer à Fr. Michel dans F. Wolf, Ueber die Lais, ou à Montaiglon et Raynaud, III, 13, V. 387, variante ; ahonlagier, avec trois citations de li Rose, d'après les manuscrits que nous avons vus plus haut, une citation du dit de Leesse, d'après Vat. Chr., 1519, 37 a : on pouvait renvoyer au texte publié par Keller, Romvart ; ahonter, avec des citations de la Rose, du Content dou monde, de Gace de la Bigne, de Charles d'Orléans, de Boherains, d'après les manuscrits, alors que tous ces textes sont publiés.
Je viens de citer le Romvart de Keller ; il est à remarquer que nombre de passages indiqués comme cités d'après les manuscrits du Vatican, font partie d'extraits publiés par Keller dans le Romvart, précisément d'après ces mêmes manuscrits. A Adevaler, je vois un exemple avec cette indication : Ane. poes. franc., Vat. Christ. 1490, f' 132 v® ; le passage est pris à Keller : qui reconnaîtrait derrière cette citation et cet extrait d'un manuscrit de Christine de Suède deux vers d'Adam
de la Halle, deux vers du Jeu de la Feuillée ? N'y a-t-il pas là de quoi dérouter le lecteur ? Pourquoi ne pas renvoyer tout bonnement au Romvart? Quelquefois M. Godefroy indique à la fois Tédition et les manuscrits. J'ai en ce moment le dictionnaire ouvert à la page 320, et je vois à l'art, aparenl adj . six exemples consécutifs tirés du Froissart de M. Luce : le 1°^ sans autre indication ; le 2° avec la note : manuscrit Amiens fol. 21 V® ; le 3« avec la note : manuscrit Rome ; le 4« avec la note : manuscrit Rome fol. 94 ; le 5° sans indication ; le 6' avec la note : manuscrit Amiens. A quoi servent ces additions ? A indiquer que M. Godefroy s'est donné la peine de vérifier ces leçons sur les manuscrits ? Pourquoi alors le folio n'est-il pas indiqué aux n°* 3 et 6, qui reportent à des manuscrits ? N'est-ce pas plutôt que M. Godefroy a pris ces indications dans le texte même de M. Luce ?
Je ne nie pas que dans quelques cas M. Godefroy n'ait dépouillé des manuscrits qui ont été publiés plus tard. Ses premières recherches remontent à 1845 ou 1850 ; et dans la rédaction définitive du dictionnaire, il a conservé pour les exemples tirés de ces manuscrits Tindication des sources telle qu'il l'avait donnée à lorigine ; cela est fort légitime. Mais dans d'autres cas comme dans certains des exemples cités plus haut, la publication des textes était antérieure à ses recherches, et dans d'autres certainement il n'a connu les manuscrits que par les éditions. 11 faut bien avouer qu'au fond de tout cela il y a un secret désir de paraître avoir consulté beaucoup plus de manuscrits qu'il n'en a été vu. Cependant M. Godefroy est assez riche de son propre fonds, et son dictionnaire met en circulation assez de documents inédits pour que le simple tableau et Toxposé exact de ses recherches personnelles dans les manuscrits lui fasse le plus grand honneur. Quand il cite d'après des textes imprimés, qu'il indique donc simplement l'édition, en donnant au lecteur les moyens de contrôler ses citations.
J'ai voulu quelquefois, dans ces derniers cas, vérifier les exemples, et j'ai trouvé les indications en défaut. Page 6, col. 1, sus la teste a tranchier, ex. de Cuvelier, Du GitescUn, 1, 211 ; sus a perdre le cors (id., ibid.) ; je n'ai pas trouvé les exemples aux pages indiquées ; aaisier, Perceval, manuscrit Mons, p. 132, Potvin. Je ne vois rien de pareil à la page 132 de l'étude de Potvin sur le manuscrit de Mons (bibliogr. de Chrestien de Troyes) ni de son édition du Perceval ; — adestrer [Dolopatos, 9534), renvoi inexact ; — aplaignier, Rose, Méon, 691, lire 6910 ; — adeltr, et ailleurs, renvois à Benoit, Chronique ; confusion constante quant à la tomaison ; — adevaler^ Percevais manuscrit Berne, 106 c (et de même en plusieurs endroits) ; indication insuffisante. Quel est le manuscrit indiqué, le manuscrit 113 ou le manuscrit 154? Tous les deux contiennent un Perceval.
Quand M. Godefroy cite des exemples en vers d'après les éditions, il renvoie généralement au premier vers de la citation. Aas, dans un exemple de Guillaume de Palerm^ est renvoyé au vers 5607 de l'édition de Michelant ; la citation a treize vers et le mot aas se trouve seulement au vers 7 de la citation, c'est-à-dire au vers 5612. Ainsi encore à adaiigier, le lecteur est renvoyé au vers 1419, lisez 1421, des Set dormana de Chardry (éd. Koch) ; afaiiement, « Wace, Brut, 2705, L. de Lincy », lire 2706 ; n Rou, 2919, Andresen », lire 2920 ; afaitié^ « Benoit, Ducs de Normandie^ II, 10843 » lire 10845 ; a/ï, « Mousket, chronique^ 30183, Reiff. », lire 30188 ; opam/, « Bolopatm^Vl^^ », lire 12674. Ce système, qui manque de rigueur, n'est pas sans présenter des inconvénients. Le renvoi doit indiquer soit les numéros du premier et du dernier vers cité, soit le numéro du vers contenant le mot pour lequel est cité l'exemple.
Une dernière observation sur ce point. Pour un certain nombre d'exemples, on voudrait une indication plus précise de l'époque à laquelle ils appartiennent. Il ne faut pas oublier que les exemples s'étendent sur une durée de six siècles^ et plus d'un texte, surtout des textes anonymes, sont assez peu connus pour que le lecteur ignore absolument à quelle époque les rapporter. De quelle époque est le Kalrnid, des herg. cité à alongir? le fragment du Cartulaire de la Frairie de la Halle des dras de Valenciennes cité à ajuchit? etc. Il y a là une lacune que je signale à l'attention de M. Godefroy.
Arrivé à la fin de ce compte-rendu, trop long pour le lecteur, trop court pour la matière (car bien des observations de détail ont dû être écartées), nous terminons en émettant le vœu que M. Godefroy poursuive courageusement son œuvre, en la perfectionnant, mais sans la ralentir. Il est de Tintérét de ces études qui nous sont si chères que le monument élevé par M. Godefroy à la langue nationale soit le plus tôt possible achevé. Le Didionnaire de V ancienne langue française paraît sous le patronage du ministère de l'instruction publique ; celui-ci tiendra à honneur de voir mener à bonne fin une œuvre aussi vaste et d'un intérêt aussi général.
[Romania, vol. X, 1881, 420-439.)
Dictionnaire historique de Tancien langage irançois ou gloi»* saire de la langue française, depuis son origine jusqu'au siècle dô Louis XlVf par Lacurne de Sainle-Palaye, publié par les soins de L. Favrb. Paris et Niort. Dix volumes in-4o, 1875-1882. - '
Malgré les vives critiques dont il la vit accueillir au début, M. L. Favre, sans se laisser déconcerter, a mené courageusement à bonne an sa hardie entreprise. Chaque année a vu régulièrement se succéder un ou deux volumes et sept années ont sufâ à achever Tœuvre. M. Favre a eu confiance dans le succès et il a eu raison.
Parmi les amateurs do Tancienne langue, il n*en est point un seul assurément qui se fasse illusion sur la valeur réelle de Toeuvre de Sainte- Palaye. Sainte-Palaye eût-il mis la dernière main au dictionnaire qu'il préparait pour l'impression, lui eût-il donné toute la perfection dont la science de son temps eût été capable, qu'il n'aurait fait qu'une œuvre très imparfaite, puisqu'il ne pouvait utiliser les textes manuscrits de l'ancienne langue et que les documents dont il disposait étaient d'une valeur en général fort médiocre. Tout lettré un peu au courant de notre vieille langue et de notre vieille littérature sait donc à quoi s'en tenir sur les imperfections notables de l'œuvre. Et cependant M. Favre a réussi dans son entreprise et l'édition, crojons-nous, n'est pas loin d'être épuisée.
D'où vient cette contradiction apparente? Elle s'explique bien sim« plement, par le besoin pressant qu*on a de documents lexicologiques : le dictionnaire de Godefroy, si légèrement composé et si imparfait qu'il soit, répond cependant à tant de besoins que son succès est partout assuré. Ce dictionnaire ne donne que ce qui est mort dans la langue et, par suite, est sans explication sur les origines des usages lexicologiques actuels. Le dictionnaire de Lacurne, lui, tout incomplet qu'il est, donne du moins des mots qui ont continué de vivre dans la langue moderne,
Quand M. Godefroy cite des exemples en vers d*après les éditions, il renvoie généralement au premier vers de la citation. Aas^ dans un exemple de Guillaume de Palerm, est renvoyé au vers 5607 de Tédition de Michelant ; la citation a treize vers et le mot aas se trouve seulement au vers 7 de la citation, c'est-à-dire au vers 5612. Ainsi encore à adaugier^ le lecteur est renvoyé au vers 1419, lisez 1421, des Set dormans de Chardry (éd. Koch) ; afaiiement, « Wace, Brut, 2705, L. de Lincy », lire 2706 ; n Rou, 2919, Andresen », lire 2920 ; afaiiié, « Benoît, Ducs de Normandie, II, 10843 » lire 10845 ; a//, « Mousket, chronique, 30183, Reiff. », lire 30188 ; aj^am/, « Dolopatos, 12&10 », lire 12674. Ce système, qui manque de rigueur, n*est pas sans présenter des inconvénients. Le renvoi doit indiquer soit les numéros du premier et du dernier vers cité, soit le numéro du vers contenant le mot pour lequel est cité Texemple.
Une dernière observation sur ce point. Pour un certain nombre d'exemples, on voudrait une indication plus précise de Tépoque à laquelle ils appartiennent. 11 ne faut pas oublier que les exemples s'étendent sur une durée de six siècles^ et plus d'un texte, surtout des textes anonymes, sont assez peu connus pour que le lecteur ignore absolument à quelle époque les rapporter. De quelle époque est le Kalmd. des berg. cité à alongir ? le fragment du Gartulaire de la Frairie de la Halle des dras de Valenciennes cité à ajuchit? etc. Il y a là une lacune que je signale à Tattention de M. Godefroy.
Arrivé à la fin de ce compte-rendu, trop long pour le lecteur, trop court pour la matière (car bien des observations de détail ont dû être écartées), nous terminons en émettant le vœu que M. Godefroy poursuive courageusement son œuvre, en la perfectionnant, mais sans la ralentir. 11 est de l'intérêt de ces études qui nous sont si chères que le monument élevé par M. Godefroy à la langue nationale soit le plus tôt possible achevé. Le Dictionnaire dé Vanciemie langue française paraît sous le patronage du ministère de Tinstruction publique ; celui-ci tiendra à honneur de voir mener à bonne fin une œuvre aussi vaste et d'un intérêt aussi général.
[Romania, vol. X, 1881, 420-439.)
Dictionnaire historique de Tancien langage irançois ou gloi»* saire de la langue française, depuis son origine jusqu^an siècle dô Louis XIV, par Lacurno de Sainle-Palaye, publié par les soins de L. Favre. Paris et Niort. Dix volumes in-4«, 1875-1882. - '
Malgré les vives critiques dont il la vit accueillir au début, M. L. Favre, sans se laisser déconcerter, a mené courageusement à bonne an sa hardie entreprise. Chaque année a vu régulièrement se succéder un ou deux volumes et sept années ont sufû à achever Toeuvre. M. Favre a eu conûance dans le succès et il a eu raison.
Parmi les amateurs do Tancienne langue, il n*en est point un seul assurément qui se fasse illusion sur la valeur réelle de Toeuvre de Sainte- Palaye. Sainte-Palaye eût-il mis la dernière main au dictionnaire qu'il préparait pour Timpression, lui eût-il donné toute la perfection dont la science de son temps eût été capable, quMl n'aurait fait qu'une œuvre très imparfaite, puisqu'il ne pouvait utiliser les textes manuscrits de l'ancienne langue et que les documents dont il disposait étaient d*une valeur en général fort médiocre. Tout lettré un peu au courant de notre vieille langue et de notre vieille littérature sait donc à quoi s*en tenir sur les imperfections notables de l'œuvre. Et cependant M. Favre a réussi dans son entreprise et l'édition, crojons-nouS; n'est pas loin d'être épuisée.
D'où vient cette contradiction apparente? Elle s'explique bien sim« plement, par le besoin pressant qu'on a de documents lexicologiques : le dictionnaire de Godefroy, si légèrement composé et si imparfait qu'il soit, répond cependant à tant de besoins que son succès est partout assuré. Ce dictionnaire ne donne que ce qui est mort dans la langue et, par suite, est sans explication sur les origines des usages lexicologiques actuels. Le dictionnaire de Lacurne, lui, tout incomplet qu'il est, donne du moins des mots qui ont continué de vivre dans la langue moderne,
aussi bien que des mots qui ont disparu. Sur le xv« et le xti* siècle, il peut encore offrir des renseignements qu*on ne trouve pas ailleurs.
Littré en a tiré un grand parti dans la partie historique de son Dictionnaire : il n*en a pourtant pas tiré tout le parti possible et bien des trouvailles y sont encore à faire. Je ne citerai qu*un exemple : Littré, aw moi pislonj donne les explications suivantes :
« l^' Organe mécanique, en forme de cylindre très court remplissant » exactement une certaine portion de la capacité d*un tube dans lequel » il exécute un mouvement de va-et-vient ; 2** Partie mobile qui est » dans le cylindre de la machine à vapeur ; 3^ Petits boutons qui ser- » vent à ouvrir une boite en les pressant du pouce ; 4*^ Fusil à piston D (suit rexplication de Texpression] ; 5^ Cornet à piston (suit Texplica- » tion de Texpression) ; 6<* Terme de fontainier, pièce mouvante d*une » soupape de fond : piston de garde-robe. » — Pr.s d'historique. Etymologie : « Italien pestone, de pesiare^ fouler, frapper. »
En parcourant cette série de signiâcations, on ne voit là qu'une suite de sens spéciaux dérivés d'un sens primitif qui manque. D'ailleurs lltalien pestone signifie ^vo^VQmQni pilon : et il n'est pas vraisemblable que le premier sens donné dans Littré (pièce mouvante dun cylindre) dérive directement, par emprunt, du sens de pilon qu'a l'italien.
Ou^Tons Lacurne et nous y lirons : a Fiston^ pilon. » Suit un exemple de Rabelais où on lit fourgofis^ tenailles^ mortiers^ pisfons^ etc. Lo sens du mot au xvi" siècle était donc pilon. De là sortent tous les sens spéciaux que Littré donne un à un et la ûliation des signiûcations est parfaitement établie.
Mémo après ce qu'en a tiré Littré, Lacurne offre encore des ressources notables : c'est une œuvre bien inférieure à ce que pourraient exiger les érudits les plus indulgents ; mais notre pauvreté en dictionnaires de la vieille langue est si grande, nous souffrons, si je puis dire ainsi, d'une telle misère lexicologique, que le Lacurne peut encore être fort utile. Et il faut remercier son courageux éditeur d'avoir osé mettre entre les mains du grand public l'amas de matériaux bruts et souvent informes amassés par Lacurne et qui dormaient au fond de nos grandes bibliothèques.
[Revue critique^ 1884, n« 46.)
'Ep{iTive(3{jLaTa ^xa\) KaOïoiiepiv^ h^Ckia, de Julius PoUux, publics pour la pre-* mière fois d*après les manuscrils de Montpellier et do Paris, par A. Boucherie, professeur au lycée de Montpellier. Un vol. in-4®, 330 p. Paris, Imprimerie nationale, 1872. (Extrait du tome XXIII, 2^ partie, des Notices et Extraits des Manuscrits de la Bibliothèque nationale el autres bibliothèques).
Le manuscrit 3049 do la Bibliothêquo nationale renferme (fol. 80 v®- 115 Y^) un petit opuscule qui, par le sujet qu'il traite, rappelle assez bien nos guides de conversation. C'est un double recueil de phrases latines et grecques à Tusage des personnes qui, connaissant Tune de ces langues, voulaient s'exercer dans Tautre. L'ouvrage, dont la copie a été exécutée au commencemont du xvi® siècle par Hermonyme de Sparte, est intitulé iioXu$sùxouç icep>. xa^r,\l£^^vr^<i ô{jLi^(a<;, Pollucis de quotidiana locutione, et rien n'empêche de voir dans ce Pollux l'auteur de r'OvojiaTcixèv, Julius Pollux, précepteur de l'empereur Commode. Cette « conversation journalière » commence par une préface annonçant le but de l'auteur et le plan de l'ouvrage qui doit contenir 3 livres (fol. 80-85). Suivent, sous forme de petits dialogues, les descriptions de l'emploi de la journée d'un enfant et de celle d'un homme. Emploi de la journée d'un enfant : toilette du matin, arrivée à l'école, exercices scolaires jusqu'à midi, collation à la maison, retour à l'école (fol. 85-93). Emploi de la journée d'un homme ; rencontre de deux amis dont l'un a affaire au tribunal du préteur et se fait assister par l'autre (93-100) ; visite de deux personnes à un ami malade (100-102) ; promenade au marché et préparation d'un dîner (102-107) ; séance à la salle de bains (101-110) ; dîner (110-114) ; coucher (114-115).
La Bibliothèque de TEcolo de médecine de Montpellier possède un manuscrit (n® 306), du ix» siècle, intitulé 'EpjiTivîujjtaTBt, Interpretamenta, renfermant un texte grec et latin comme le manuscrit de Paris avec
lequel il oflEire certains rapports. Il commence par une introduction qui est la reproduction à peu près littérale du début de celle qui ouvre la Kae. 6]uk,, et qui, comme celle-ci, annonce trois livres, dont deux seulement sont donnés. Le premier de ces deux Hvres contient une série de petits dialogues dans le genre du manuscrit de Paris, mais bien plus nombreux d'un côté et beaucoup moins développés de l'autre (fol. 139 v®-146 v®). M. fioucherie, qui a eu soin de leur donner des numéros d'ordre, en compte vingt-cinq, qu'il analyse ainsi : a Emploi de la journée à Rome, » visites en ville et hors de ville, entretiens avec des amis, déjeûner, >> promenade au marché, affaires, séance à la salle de bains, diner, » coucher. » Le deuxième contient une série de plus de 3,000 noms groupés en 44 sections, à la manière des glossaires du moyen &ge, où les mots sont classés dans un ordre plus ou moins logique, d'après la nature des objets.
Tels sont les deux textes que M. Boucherie a eu l'heureuse inspiration de publier, et qu'il nous donne réunis sous le titre commun de 'EpiivivtôiMtta (xai) xaOT.iispivf, 6|iiX(a de Jtdiiis PoUux, Cette publication est de la plus haute importance pour la philologie grecque et latine, et elle soulève diverses questions qui méritent d'être examinées de près.
La première est celle qui est relative à l'auteur des Interpreiamenta. M. Boucherie n'hésite pas à voir dans ce livre le môme ouvrage que la Quoiidiana loctiiio de Pollux, et par conséquent à inscrire ces deux variantes d'une œuvre unique sous le nom de Julius Pollux. « Les 'Epii?;- » vtutiaTtx du manuscrit 306 de Montpellier et la Kae/)(i£piv9| 6\ijCkifi du » manuscrit 3049 de Paris ne sont que des copies ou des éditions du » même ouvrage ; l'auteur est indiqué par le manuscrit de Paris ; rien » ne s'oppose à cette désignation ; tout au contraire y concorde, et la » chronologie et ce que l'on connaît des travaux, de la profession, des » qualités et des défauts de Pollux » (p. 18). Cette conclusion peut être exacte pour l'identification de Pollux du manuscrit de Paris avec J. Pollux : mais a-t-on le droit d'identifier les Interpretamenia avec la Quoiidiana locutio ? Il est permis d'en douter.
M. Boucherie s'appuie sur la reproduction de la préface du manuscrit de Paris (que j'appellerai P) dans le manuscrit de Montpellier (ou M) et sur une certaine ressemblance dans l'exposition et le développement des siyets qui oblige d'admettre unité de composition. Mais les différences l'emportent de beaucoup sur les ressemblances et, à bien examiner les deux ouvrages, on se voit forcé de les séparer. P contient cinq ou six sujets traités avec des développements relativement étendus, présentant une suite et formant chacun un petit tableau ou un petit récit assez complet en son genre. Quelque banal que puisse être le siyet, bien qu'il no faille pas s'attendre ^ y trouver de l'originalité et de l'art, cependant on ne peut s^erapêcber de remarquer que la lecture do P est bien plus
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intéressante, et que la rédaction dénote une main plus exeroée que celle de M ; et c'est là un trait qui confirme, pour moi, Tidentiflcation du Pollux de ce manuscrit avec Jullus Pollux. On ne peut pas en dire autant de M où le plus souvent les sujets traités aussi brièvement que possible se suivent au hasard.
D'ailleurs les sujets traités ne sont pas les mém^es. P commence par remploi de la journée de l'enfant; toute cette partie manque dans M. P nous montre ensuite un dominus rencontrant son ami Gaius qui, ayant affaire au tribunal, le prie de l'assister. Le dialogue se développe sur huit pages du manuscrit (93-101). Voici ce qui y correspond dans M. Un esclave apporte à Licinius une lettre de Gaius l'invitant à l'assister au tribunal. Licinius s'habille (ceci manque naturellement dans P] et part. Puis la scène change : on se trouve chez un professeur d'éloquence; cinq lignes plus loin, on demande l'adresse d'un ami; puis monté sur des mules, on part avec un soldat à Tibur. L'on arrive chez d'autres amis : salutations générales; vient enfin un petit paragraphe qui semble la conclusion du premier : « Puisque nous avons gagné, dînons ensemble. » Jusqu'ici assurément il est impossible d'établir la moindre ressemblance entre les deux textes. Après le procès, P donne le récit d'une visite chez un ami commun Lucius, malade, mais qui, au rapport de l'esclave, est descendu au jardin ; cette visite manque dans M. Scène nouvelle dans P : invitation à déjeuner, course au marché pour les préparatifs de ce déjeuner : là encore M se sépare de P, car s'il nous conduit chez un marchand, c'est chez un marchand fripier, et ce sont des vêtements dont il est fait acquisition. Enfin dans P, après le déjeuner, Gaius est invité à des jeux et exercices; on va au bain ; puis arrive le dîner, et Ton se couche ensuite. Ici M présente quelque ressemblance avec P : nous y retrouvons la séance au bain, le dîner et le coucher, mais là encore l'idée seule du développement concorde, les détails diffèrent absolument.
Cette rapide comparaison suffit, je crois, à établir qu'on se trouve en présence de deux textes d'origine différente, et les légères ressemblances qu'ils présentent s'expliquent par la nature même des deux ouvrages. En dehors de la préface sur laquelle nous allons revenir, ils n'ont de commun que trois points de développement : l'affaire devant le magistrat, la séance au bain et le dîner. Or si l'on songe que le type de ces ouvrages devait être tombé dans le domaine commun, l'on conçoit que ces coïncidences étaient inévitables et que certains motifs s'imposaient nécessairement à tous les auteurs à'Interpretamenta. Pour conclure des ressemblances à l'unité de composition, il faudrait qu'elles portassent sur l'exécution, ce qui n'a pas lieu ici pour M et pour P.
M. Boucherie vient lui-môme confirmer nos remarques par ses observations sur les manuscrits de Leyde et de Saint- Gall qui contien*
nent eux aussi des Interpretamenia où ron trouve, comme dans la seconde partie de M, une série de mots latins et grecs groupés sous 38 chefs différents. Si Ton jette les yeux sur le tableau comparatif où M. Boucherie reproduit (p. 2) les titres des 38 chapitres des Interpre" iamenta de Leyde et de SaintGall et ceux des 44 chapitres de M, on voit que les 33 titres des premiers se retrouvent — moins un — dans les 44 de Tautre, et que si Tordre n'en est pas semblable, il y a des séries de chapitres se succédant dans le même ordre (chapitres 24-31 et 34-40 de M correspondant aux chapitres 9-16 et 23-29 de Leyde et Saint- Gall). De plus si Ton se reporte aux citations données en note par M. Boucherie, il semble que les divers chapitres contiennent à peu près les mêmes mots disposés dans le même orJre. Les deux ouvrages présentent donc des ressemblances intimes; cependant M. Boucherie ne les croit pas suffisantes pour se permettre de les identifier. Je comprends jusqu'à un certain point ses scrupulea, mais je lui demanderais pareille réserve en ce qui touche M et P ^ La préface il est vrai fait difficulté. M débute par une introduction de quelques lignes qui reproduit à peu près littéralement le premier quart de la préface de P. Mais si de Texamen des deux ouvrages il ressort la nécessité absolue d'admettre deux mains différentes, Tidentité de la préface suffit-elle à ruiner les conclusions précédentes ? En bonne méthode, non. Les deux ouvrages sont différents ; donc la préface de Tun a été prise à Tautre, M aurait copié P ; ou toutes deux ont été inspirées par un modèle commun ; ce serait une de ces phrases tombées dans le domaine public. Pour conclure et résumer mon opinion, je comparerais KaO. 6{ii>. et les 'Bp(&. à deux recueils de morceaux choisis de littérature portant en tête une même épigraphe (une page de Rollin sur l'utilité dé la lecture par exemple) et çà et là se rencontrant dans la reproduction de quelques morceaux*.
1 Les Interpretamenta de Lejde et de St-Gall ont été publiés par Boeckiag sous le titre de Dosith$i magistri Intêrpretamentorum liber tertius (Bonn, 1832). Cette attribution i Dosithée repose sur celle seule raison que dans le mss. de St-Gall ils viennent une page après la grammaire de Dosithée, séparés de celle-ci par une liste d*expressions grecques et latines et de verbes grecs et latins, par un eœplieit et par un blanc d*une demi- page. La preuve est plus que faible, et je partage de tout point Topinion de M. Boucherie qui les considère comme anonymes. Quant aux Interpreiamenta de Montpellier, s'il les identifie, — à tort selon nous, — avec la KaO. 6|xtX. de Paris, nous serions presque tentés de les rattacher au texte de Leyde et de St-Gall, tant les rapports nous paraissent sensibles entre M et les extraits donnés de Touvrage de Bœckiog. Il est vrai que M. Boucherie n*a guère eu Toccasion dMndiquer que les ressemblances, et si nous pouvions voir le texte môme publié par Bœcking, peut-dtro serions-nous frappé de certaines différences dont il faudrait tenir compte.
* Nous Terrons plus loin une autre preuve reposant sur ce fait que l'auteur do M est un Grec s^adressant à des Grecs, et que ^'auteur de P est ou un Latin ou un Grec établi à Rome. — On pourrait peut-être faire valoir contre notre hypothèse une coïncidence assez remarquable, i savoir que M et P annoncent tous deux trois livres ; il est vrai que P n*en donne qu'un et M deux seulement ; mais les lacunes sont sans
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J'arrive maintenant à Texamen des textes. Le premier est M dont M. Boucherie donne un double texte, Tun qui est la reproduction exacte du manuscrit avec toutes ses fautes, le second — imprimé audessus de l'autre — qui en est le corrigé, ou le texte critique. Chacun d*eux est sur deux colonnes, la première pour le grec, la seconde pour le latin. Les corrections sont nombreuses, car le texte, œuvre d*un scribe latin qui savait à peine lire le grec, est rempli de fautes ; ces corrections sont ingénieuses et faites surtout avec méthode. D'ailleurs M. Boucherie, à la un de la préface, a consacré une dizaine de pages à Texamen de ces erreurs dont il demande l'explication aux ressemblances de sons et de formes (voir p. 21-32). Tout ce travail critique est remarquablement fait '.
Quant au texte, quelle en est la valeur? Une première question se présente tout d'abord, question non soulevée par M. Boucherie, mais non sans importance pour l'autorité à accorder à la partie latine : des textes grecs et latins que Ton a en présence, lequel des deux est la tra* duction de l'autre?
Les éléments de solution ne manquent pas. Ce qui frappe tout d'abord, c'est que souvent un même mot latin correspond à plusieuri mots grecs, comme par ex. p. 82 où on lit f.yeiu&v diix ; oTpa-niXiTnc dux. Mais comme la réciproque est vraie aussi, qu'à la même page on lit : ypxii}taTelç tesserarii ; YpaiiiutTslç mterali (et non litterarii ; voir l'errata)-,
doute des omissions de copistes et dans M et dans P l'œa\rd primitive devait contenir trois parties. Cette coïncidence n'est pas concluante ; car tous ces Interpretamenfa étaient sans doute faits sur un plan uniforme, d'ailleurs très simp'e. 1*' livre : phrases ; 2* livre : mots ; 3* livre : conjugaisons, formes grammaticales. Il n'est pas prouvé que le ms. de Levde contint ou annonçât plus de trois livres, malgré ce que semble dire M. Boucherie (p. 3).
t Une petite critique cependanL Pourquoi dans le second livre, M. Boucherie 8épare-t-il chaque mot par un point? Ce livre n'est pas compo^ sculemeot de mois détachés ; souvent les noms sont accompagnés d'une ou de plusieurs épiihèles qui n'en peuvent 6tre séparées.
* Ces doubles et quelquefois triples traducUoDS sont fréquentes. En voici des exemples pour les premières pages. Nous prenons i la page 56, commencement de la 2* partie.
Texte grec : "p. 56, 6eol U'J/ittoi (2 traductions latines] ; 67, ^lijicT^v (2) ; 72, cîpo; (2), à?7iXia»T7iç.f2) î 75, et; tô {léUov (2) ; 76, çpiXTj (2) ; 78, iTti^izai (2j ; 80, mwixô; (2) ; 81, |«(y(Tn; (3) ; 82, y^^axtiç (2) ; 84, toÇov (2;, àf^^ô; '2;. yw^tov (2) ; 85, Ôp£icavov (2) ; 87, à|«re).oçv).îa (2) ; 89, alrsipo; :2) ; 90, xà>a{io; (2) ; 91, va»; (2) ; lepov (2) ; 92, atéçavoi (i) ; iiovri; (2j ; 9J, irpoçr^cr,; (2) ; iy-'O-^ .i) ; 95, iitnû^iU; (2) ; 96, ovYifeveia (2) ; 97, xéxva (2) ; %axr,^ ,1, ; 98, Uyitoir.xoi {1 ; 99, r-'viQ f2 ; 100, xoivwvo; (2). — Texte laUn : p. 56, dit inferi (2 tr. gr.) ; 57, êiltanm (2) ; 57-5H, aurora (2) ; 5**, mate,' magna (2) ; 6S, êonus (2), turbor (3), ptoKella 2; ; 63, ae»tu$ (3), solistUinm (2) ; 71, ludi/loralii (2) ; 72, annus (1, ; 73, meridie ^l,, Umpuê (2j ; 74, crepusculum (2) ; 76, tuntor (2) ; 77, arbor (2) ; 7S, alga (2) ; 79, prinrep» (2) ; 82, dttx (2) ; 83, magitter tici ^:<;, pugna ^1\ ; 85, saltut ;^;, lenticula 2, fenum grœcum (2) ; 86, sunciiio (2) ; S9,popago (2), mttpilum (2) ; 9o', eaUmui {2, ; 91, êocri^ fieium (2), altaria (2) ; 92, hanupez (2), fatidUus ;2j j 93, êon (2), tiugur (2) ; 90,
il n'y a rien à conclure de ce fait, sinon que Tauteur avait sous les yeux des dictionnaires grecs-latins et latins-grecs dans lesquels les mots de chacune de ces langues étaient rendus par plusieurs équivalents ou bien (au cas qu'il fût grec — ce qui est notre avis) qu'il avait une connaissance suffisante du lexique latin pour trouver plusieurs équivalents à un même mot grec.
Mais si ces variantes multiples ne prouvent rien, d'autres faits établissent sûrement que le latin a été traduit du grec, et qu'au fur et à mesure que l'auteur écrivait en colonne ses mots grecs, il en donnait la traduction littérale, sans s'inquiéter si la grammaire latine trouvait son compte dans ce calque des formes grecques.
En voici quelques exemples : P. 48. reîie xpîaç | ex u5aToç | Tixepov — praecide \ carnem \ exaqiiam \ madi(Iv\[, Madidam au neutre, amené par Tïxspov. — P. 59. Venalia (1. Venus) florifer traduisant 'A^poSiTr, dveoiwfpoç; dveo'fo'poç n'a qu'une terminaison pour les deux genres. — P. 60. sensum
hlonanAU traduisant Stdvonv avÔpwirfvT.v. — P. 64. Ilepl twv Z àrcëpwv ic^avr,- Twv Kpdvou ', 'HXiou, Se^^TÎvTjç, 'Apéwç, 'EpjjLoO, Aïo'ç, *Açpv6ÎTiriç — De Septem
stellis erraticis : Sahinii, Sohs, LiiriM^ Martis, Mercurn^ Jons^ Venons ; le traducteur avait oublié au milieu de sa phrase que de gouverne l'ablatif '*. — P. 73. MéXktùv xp^^^î ®^^ traduit par prœîeriium iempus. Le contexte force d'admettre la leçon du grec ; Terreur est duo à un autre 2yrœferiti{m iempus qui se lit deux lignes plus haut. — P. 130.
xpsaç I xoipiov I uiov I t% uSoTo; | acp uÎstoç | aicTOv | cojiov — CdTneïïl \ SuUuM \
porcin\}hi \ alixvu \ exaqtia \ assuM \ crudvi/i. Môme faute qu'à la page
40. — P. 133. u8«op I xaxapov | xaTapov | Ôiat^eç | BoXspov ^u^P®^ I X^^*P®^ I
OspfjLov I ÇeoTov — aqua \ piirvu \ mimdvM \ 2^erlticidvu \ turbidvu \ friffiduM I tepiduM \ caï[i]duu \ fervente. Erreur semblable. — P. 145. opvsa I ireTaxat — aves volkT (I). Môme page, lefemcopieriis (omis par M. Boucherie dans les glossaires) semble une latinisation du grec «poivtxdTtTcpoç. — Enfin, argument d'une autre nature, les deux sections du chapitre de morihus humanis (p. 182-199 — V^ sect. qualités ; 2°, défauts)^ donne les deux séries d'épithètes dans Tordre alphabétique grec. Quand cet -ordre est interrompu, remarque M. Boucherie (p. 182, n. 2), c'est presque toujours pour rapprocher des synonymes 3.
suloîes (2), itirjs (2) ; 98. neptis (2), gtmini (2) ; 99, uœor (3) ; \^^, procurator (2), cnt-ator (2j, cognitor (2), dominus (2), domina {2}, pater famiUas (2).
On voit cependant que le lalin Temporle sur le grec, ce qui vient à l'appui de notre thèse, que l'auteur a pensé en grec, puis traduit en latin. — La suite présente la même proportion de dou*)lets.
1 Pourquoi M. Boucherie corrige-t-il la leçon du mss. en xpovou ?
* Impossible de voir là une erreur du scribe ; les sept noms n'y auraient pas passé.
* Nous n'avons pas cité une masse de petites preuves de détail, qui chacune prise part, n'oifre rien de bien assuré, mais dont l'ensemble finit par porter la conviction dans Tesprit. Par ex. p. 128 : êçoSioc TravToSand traduits par viaria omnigenus (faute
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De ce3 diverses particularités, il ressort évidemment que chaque mot du texte latin est la traduction du mot grec correspondant. Quelle confiance peuvent donc lui donner les romanistes qui lui demandent des formes du latin populaire, il est facile de le voir. M. Boucherie cite (p. 13) les solécismes Scis nbi mamty scito si intus est (p. 39, 40), comme des solécismes de la langue parlée, de la langue populaire. Peut-être n'est-ce que la traduction littérale du grec : oKaç itoO nivu — yvwOi v. Ivîov iTci — Et de môme les tournures qtiod sitfficil ad homines viginii (p. 45) ; quoi sunt liorœ 7jam oclo (p. 44), etc. reproduisent peut-être
simplement le grec t6 afxoûv Tp6; dvOp&SKOu; x — ico'wt ebl wpai ; fjOT) dxTti.
Assurément hem habent (p. 40) n'eit ni vraiment latin, ni roman, mais grec : xaXwç l^tK. De même càlceet me aliquis gaUlcm (p. 46) ne peut être que ûtto^tiwto) ^ %\% tîi Vipia, Ne quod viiliis (p. 51) vient de p^zi eéXext. Ces exemples suffisent. On voit que la valeur de co texte est bien moindre qu'on pourrait se l'imaginer. A considérer seulement le titre, on pouvait espérer rencontrer un texte du latin vulgaire ; on ne trouve que du latin classique, gâté d'héllénismes, avec quelques termes nouveaux ou quelques acceptions nouvelles empruntées à la langue familière. Aussi la grammaire et la syntaxe n'offrent rien de bien curieux. Le texte grec, rempli de fautes, est intéressant pour l'histoire de la prononciation du grec. Le texte latin présente les incorrections qu'on est habitué à rencontrer dans les manuscrits anciens. En voici quelquesunes, qui pourraient aller rejoindre toutes celles dont M. Schuchardt a donné le classement dans son Vocalisme du latin vulgaire : cenare 40, 50, etc. ; calciammta 37 ; lalinœ [-ne] 33, 34 ; causedicus 39 ; berbanœ [verb,) 92 ; arreum 86 ; hâve 34, 45 ; ospiialis 54 ; ilaris 57 ; haer 67 ; orror, orripilaiio 76 ; Iiaroia 78 ; da majjpa[m] ad maniis 51 ; coiidianos [-nus) 35 ; amiciis {-cos) 41 ; coco [coquo] 41^ 69 ; toniiralis 55 ; closinim 126 ; prœstêteris 36 ; îinqiiamem [liq.) 47 ; acitabulo 49 ; piscis {-ces) 63 ; etc., etc. En fait de romanismes, je ne citerais guère (à côté de ceux qu'a déjà relevés M. Boucherie dans son glossaire, tels que cicala^ ferveiitê^ adduce, etc.) que manducemiiSj p. 48, traduisant ^dywjiEv, et
qui it'cst pas apparente dans le texte corrigé de M. Boucherie) ; p. 132 : u8va traduit par deux mots terra ttibera ; p. 51, ponite mensùm^ corrip^é après coup en imjionite^ et amené par le grec Oére ; p. 80, consolttris donné deux lois a une distance de 6 lignes, ce qui be s'explique qu'autant que l'auteur pensait en grec; p. 131 : ZtofieuTov, Tr^yaviTOv traduit par ex jure^ ex sattugine; etc., etc. — Le texte fournit-il des preuves contraires ? Je ne vois guère que deux passages difficiles à expliquer avec Ihypothèse d'un auteur grec. P. 133 : oivo; | iraXaiov | axpaxov | uSape;, etc. — vinum, vêtus, merum, aqnaUim, etc. P. 137 : Kpea; | xairptov | etc. X'^f** I Po^ia | Taupia | fiOGXia I etc. I apvta | eXaçta | — caro verrina, etc. (tous les adjectifs au féminin). Peul-6tre les adjectifs de la page 137 sont-ils des pluriels neutres ; on trouve en elTct au milieu de la série le mot aâpxec. Il en est de môme p. 134, où je remarque oi'vôfisXt, açc^'Tiixa et d'autres noms neutres. Cependant les premières épithètes de oivoç font difficulté ; toutefois remarquons que âxpaTOv et ûSapé; s^emploient au neutre absolument. Voir le Thésaurus de H. Est. s. y. âxpaxo; et Texemple d'Âthénée.
il n'y a rien à conclure de ce fait, sinon que Fauteur avait sous les yeux des dictionnaires grecs-latins et latins-grecs dans lesquels les mots de chacune de ces langues étaient rendus par plusieurs équivalents ou bien (au cas qu'il fût grec — ce qui est notre avis) qu'il avait une connaissance suffisante du lexique latin pour trouver plusieurs équivalents à un même mot grec.
Mais si ces variantes multiples ne prouvent rien, d'autres faits établissent sûrement que le latin a été traduit du grec, et qu'au fur et à mesure que l'auteur écrivait en colonne ses mots grecs, il en donnait la traduction littérale, sans s'inquiéter si la grammaire latine trouvait son compte dans ce calque des formes grecques.
En voici quelques exemples : P. 48. Ttjie xp?a« | ex uSatoç | Tixepov — jnaecide \ carnnn \ ex aquam \ madulijU, Madidum au neutre, amené par Tïxepov. — P. 59. VenaJia (1. Venus) florifer traduisant •A^poSi'nidveoçrfpoç; dveo^opo; n'a qu'une terminaison pour les deux genres. — P. 60. sensum
huma?l\M traduisant Stivowv àvepwx(vT.v, — P. 64. nep\ twv Z drrépwv irXavr,- TÛv Kpdvou ', 'llXlou, 2e)^iîvT,ç, ^Apécoç, '£p{ioy, Aïoç, 'A^poSitriç — De SOptem
stellis erraticis : Saiitmi, Sohs, LunMy Martis^ Metruru^ t/oris, Venons ; le traducteur avait oublié au milieu de sa phrase que de gouverne l'ablatif*. — P. 73. MéWbi^ ypo'voç est traduit par prœieritum iempus. Le contexte force d'admettre la leçon du grec ; l'erreur est duo à un €L\xivQ prœieritum iemjms qui se lit deux lignes plus haut. — P. 130.
xpîaç I xo'piov I '^w^ I 8$ ySaxo; | oç uSœtoç | «ittov | wjjlov — CCtrneni \ SUiîUSL |
jwrcûwM I alixvM \ exaqua \ assuKi \ crudDhi, Môme faute qu'à la page
40. — P. 133. uStop I xsTapov I xaxapov | StaiYKç | Oo^epov ^u/pov | y^iapov |
0spixov I ÇcTTov — aqua | purvu | inuudvn l^jerhicidvM | iin^bidvu \frif/iduM I tepidvM | r(d[i]dv}A \ fervente. Erreur semblable. — P. 145. opvîa I TCETotiai — aves roi AT (I). Même page, lefenicopferus (omis par M. Boucherie dans les glossaires) semble une latinisation du grec «poivixdiîTcpoç. — Enfin, argument d'une autre nature, les deux sections du chapitre de moribus humanis (p. 182-199 — l''^ sect. qualités ; 2°, défauts)^ donne les deux séries d'épithôtes dans Tordre alphabétique grec. Quand cet ordre est interrompu, remarque M. Boucherie (p. 182, n. 2), c'est presque toujours pour rapprocher des synonymes^.
sttholes (2), itii-js (2^ ; 98. neptis (2), gemini (2) ; 99, nxor (3) ; \m, proeurator (2), cmator (2j, cognitor (2\ dominus (2), domina {2], paier famiîias (2).
On voit ccpcndunl que le latin Temporlc sur le grec, co qui vient a Tappui de noire thbse, que 1 ouleur a pensé en grec, puis traduit en latin. — La suite présente la même proportion de douMcts.
* Pourquoi M. Boucherie corrige-t-il la leçon du mss. en xpovou ?
> Impossible de voir 1& une erreur du scribe ; les sept noms n*y auraient pas passé.
* Nous n'avons pas cité une masse de petites preuves do détail, qui chacune prise à part, n^oifre rien de bien assuré, mais dont Tcnsemble finit par porter la conviction dans l'esprit. Par ex. p. 128 : éçôSioi iravtoSaiià traduits par viana omnigenus [faute
Après une préface fort spirituelle où Fauteur défend justement Tétude historique de la langue contre les préjugés d^une routine aveugle et les entraînements de novateurs irréfléchis, il donne dans Fintroduction une description sommaire de la géographie et un aperçu de Thistoire de la langue française. En quelques traits nets et précis, M. Brachet établit la différence du provençal et du français, du latin populaire et du latin classique, du français et des dialectes ou patois, des mots de formation populaire et des mots de formation savante.
Après cette introduction commence la grammaire proprement dite qui comprend trois livres : I Étvdê des lettres (alphabet, voyelles, diphtongues, consonnes, syllabes, accent tonique, signes orthographiques) ; II Éttcdedes mots (dix chapitres consacrés aux dix parties du discours) ; III Éliide des phrases (l® syntaxe des mots : substantif, article, adjectif, noms de nombre, pronoms, verbes ; 2* syntaxe des propositions).
Livre I, Étude des lettres ; voyelles pures. Parmi les voyelles, l'auteur place eUy ou avec raison ; ces voyelles ne sont composées qu'en apparence pour les yeux, mais elles offrent pour Toreille un son unique aussi simple que celui de a, de o, A l'occasion des voyelles françaises, Tauteur passe en revue les voyelles latines et dit ce qu'elles sont devenues en français. Cette petite page de phonétique donne lieu à bien des remarques. P. 17 et 20, où Tauteur a-t-il pris que e latin se prononçait toujours comme e ouvert? — § 18, ce qui est dit sur les longues et les brèves est vague et peu exact. — a ^ latin bref, dit M. Brachet, devient e ouvert : sel do sa/, mer de mare^ fève defaba ; d latin devient é fermé : aimé de amatum, pré de prafum^ etc. » M. Brachet devrait pourtant savoir aujourd'hui (voy. Eeviie critique^ 1869, I, 250) que le français ne distingue pas, dans le traitement de Ta, la voyelle brève de la voyelle longue : a bref ou long est devenu en vieux français é et cet ^, pour des causes spéciales qui ont agi sur lui, qu'il vînt de à ou de df, s'est transformé dans des cas déterminés en è (voy. G. Paris, Alexis^ p. 50). De là des à devenant é : lez de lùtus, dé de dâlum, ou è : père de pàtrem, sel de sàl; de là encore des à devenant é : pré, de pràtum, bonté de bonitâtem^ ou è : mère, de mdtrem, tel de idlem, etc. Cette erreur, au commencement de la Grammaire, est fâcheuse. Les élèves, en effet, attirés par la nouveauté de ces recherches, ne manqueront pas d'étendre ces lois phonétiques à d'autres exemples, et s'ils les trouvent dès le début en défaut, ils pourront prendre en soupçon les principes de la grammaire historique. — L'auteur dit que ô devient eu ou reste o devant m ou n, que u reste û (ou) devant deux consonnes ; il a raison de ne pas parler des exceptions de â = 0, t^ ; mais il aurait pu parler de = ou ; car quand nos écoliers voudront appliquer les règles indiquées pour ô, ils songeront immédiatement à n(?s, vos qui de^
vessica^ p. 123. Je rappellerai encore le mot tisanay grec xt^dvi), p. 85, au lieu de piisana, irTwivr). Cette forme est vraiment populaire ; je la retrouve dans les textes talmudiques du iii<^ siècle (traités Betza, 14, a ; Moed Katon, 13, 6), légèrement altérée d'après la phonétique hébraïque : iisni (au sens de orge mondée ei potion d'orge mondée). De là ritalien tisdna (accentuation grecque, iisâna^ TmivTi), d'où le fr. tisane^. Le texte de P est beaucoup plus correct que celui de M. Aussi M. Boucherie a-t-il jugé inutile de le donner en double, comme il a fait pour M. Il le reproduit avec les corrections nécessaires, mais en indiquant toujours avec grand soin la leçon du manuscrit quand il la modifie. Le latin et le grec se suivent de très près, cependant il est difficile de distinguer lequel des deux est la traduction de l'autre, ou s'ils n'ont pas été composés ensemble. En tout cas l'auteur était plus maître de la langue latine que celui auquel on doit M. L'on aurait bien quelques faibles indices semblant montrer qu'ici aussi le latin est traduit du grec, par ex. : indui me superariam albam = èvSuïdinrjv èicevôO'niv ^«uxyîv, p. 205. — Ut scripsi autem (pour Ut auiem scripsi = y^^^ 6e, p. 206. — Quomodo habes = ictbç ly^ii^ (p. 208). — Audivisii quia vicimus = ("?ixou«0 6x1 (èvixYîoajiev) (p. 210). — Mais d'autres prouvent le contraire: (S uicotsTa^ixivi elat (pour ïTzi) = qu8o subjecta simt^ p. 204, et de môme A àvayxaïdl ciaiv, p. 218. "Ap^aa^t àit'ipxT^jî = ^aihi inclpife ah viitio^ p. 207 : "Av ooii^Sû èTc( = si tibi suave est, p. 212, iisicEpdTov forme grécisée du lai. piperaiîim^ p, 216 (omise dans le glossaire). nivTa ôpOtôç Ij^ci est bien traduit par omnia se recie habenf, p. 212'. Le latin, pour reproduire mot pour mot le grec, ne pousse pas comme dans M la servilité jusqu'au barbarisme ; il reste latin. Aussi faut-il attacher plus de prix aux romanismes qui rappellent la construction grecque, l'infinitif pour le supin [saluiare p. 203, et p. 208, 2 fois) ; si et l'indicatif, pour an et le subjonctif (î/i/frr(?^a eum si possumus, cl £uvd|xsea, p. 211), l'impératif pour le subjonctif (ne dormita, ^\ vù<rca!;e, p. 215), etc. Rappelons suum pour ejus dans : vider e dominum smim, iSslv tbv xûpiov «Owj, p 211. Pour résumer les caractères de la Quotidiana locuiio^ plus complète et mieux faite que la première partie des Inierpreiamenia qui lui correspond, d'une langue plus correcte, d'un latin plus pur, présentant çà et là
> Ce mot peut s'ajouter à ceux que j^ai étudiés dans la Remania I, p. 92 [dans lo premier volume de cos Essais, p. 196). Je ne l*avais pas fait entrer dans mon étude, parce que j'attribuais la chute du n à la phonétique hébraïque. Mais le tisana des Interpretamenta vient prouver que le tisn^ du Talmud est réellement une forme populaire grecque et latine, et à son tour est confirmé par celle-ci. Les dictionnaires du grec moderne donnent imaàvii. Le mot a sans doute été refait.
* Signalons encore un petit indice. M commence sa préface par tnultos video eupientes grœce disputare et latine, mettant graece avant latine ; P intervertit l ordre des deux mots : mult09 eupientes latine lo^ui et graece [p. 202), et de môme : per quem facilius latine et graece h]»* instruantur (p. 204} .
queljTies ci-Lf'-rL^-J.:!? : iil :^. -^Ir IjT^.'r . /^i^i l- siLjeî et quant
au stv'.e i-s I ' - • - ". ■=' z^-z. r'ri^- --.l. .z 1 ^:i:.- -er à l'auteur
de r'Owcaxrrx^-.
A ces ii'-x •f:i*e^. 51. L. ..Irr.r & L'.-*t I^tii friLir^'-s d:: manuscrit 6503 Je la r. '--.-r >"-* z^^i : l..^ ^---l ; re s:li 17 fables d' Es :•'*?, îft «L tr--f .-. -j* ii'..sz^',zj\ ii ir:.: r.i^ilL. texte irrec et
en 1^32, d'a':-.-î I^: ILi:.-^^.■r.:• îc L-.^Ir rt ir S^L:-*i^!, ;.1js récents de triis slt-.-l^ : -r le l^l: «-.r.: l- l'^\i M. L. ..:Lr-:Ie r.e lI'Us dit pas la date de ce irnie: . Le \zzr.i: rr^r.- f^ :^- Irî €->i f.n Eial*.ra:tê, grâce à la mai.::; ii >:^r.«e ,'^ niL^:-:^: * .-- l-- l-:li.. h-lIs n-al le crée, l'a mutilé à jl-iiflr ; ce:»ri.-:.Lt I-? T-:':r:-" Itrs I-.-; ls se rem-Tent encore assez la.;lezi.e:.i s:-:l5 le^ errr-rs :e le'tr^rs e* l-5 iIiéraûiLS ^ui ne les délruiseat pss en s:zlil?. et M. lî. - lerl-, lII^ d^ la T-rsÎDa latine et du texte, fi-rt cirrmj -, il e-* tt-lj, de Bir.kLij^, a pu rétablir à j»eu près stre2:.er.t la pariie rrei/^e. Le lL.la, q-J ett îiz\ correct, {«résente quel jues j.arti2-..lar::és : p. :^î^ : .>Vr fvi' «?/ /* a li <.?7 au lieu de / m ex. fl/ï. ; p. 230 : j' fi .-i:."/' / •<, Lrll^Lifii-e = î»rr"î./^7cv 9 p. 537 : fir'i'/\« pour yî^/i> 'on a, d'ailleurs, d'autres exe il ] les de ce moi dans la basse latinité ; p. 240 : InUrrog-' tie $i / ?^ f-^^t : p. 247 : hiUrno, pris absolument au sens de hirer 'omis dans le glossaire*, etc.
Le fragment de droit romain n'odre pas grand intérêt.
Les résultats nouveaux qu'apportent les documents publiés par M. Boucherie sont consignés dans un double index grec et latin qui termine l'ouvrage, et qui se partage en deux sections, l'une contenant les mots nouveaux, l'autre les formes rares et les acceptions nouvelles, division utile à certains égards, gênante à d'autres. Ces deux index doubles ou ces quatre glossaires qui s'étendent sur 80 pages, quoique encore quelque peu incomplets surtout en ce qui touche les romanismes, sufâsont à montrer la valeur de ces documents. Beaucoup moins précieux, il est vrai, qu*on aurait pu le croire pour l'étude du latin populaire, ils no laissent pas que d'avoir une importance considérable, et si lo travail de M. Boucherie, excellent surtout dans la restitution critique du texte, présente encore quelques lacunes ou laisse encore quelques points non élucidés, l'auteur n*en a pas moins le mérite d'avoir heurousomont enrichi le trésor de la philologie grecque et de la philologie latino.
[R€9ut critiqut, 1873, n* 40.)
Nouvelle grammaire française, fondée sur Thistoire do la langue, à Tusagc des établissements d'instruction secondaire, par Auguste Brachet. Paris, Hachette, 1872. Un vol. in-12, xix-248 p. — Prii : 1 fr. 50.
Poursuivant ses travaux de vulgarisation, M. Brachet publie aiyourd*hui une nouvelle grammaire française, où pour la première fois, dans un livre destiné aux classes, on essaie d'expliquer les règles par Thistoire de la langue *. On ne peut qu'applaudir à cette réforme, qui tend & faire entrer dans le domaine commun des vérités élémentaires jusqu'ici réservées aux érudits. C'est en quelque sorte une révolution dans l'enseignement, révolution salutaire à laquelle M. Brachet aura l'honneur d'avoir attaché son nom.
Le livre se recommande en général, outre la nouveauté et l'importance du sujet, par la clarté du langage et la simplicité de l'exposition. Ce sont des qualités de vulgarisateur que M. Brachet possède au premier chef. Mais l'œuvre de M. Brachet est très inégale. A côté do parties faites avec soin et talent, on en rencontre d'autres en plus grand nombre qui semblent avoir été rédigées à la hâte. C'est l'explication la plus vraisemblable des lacunes et des erreurs vraiment regrettables qui déparent ce livre. Nous croyons rendre service à l'auteur et au public en les relevant ici avec plus de détail que ne le fait d'ordinaire la Revue ; et si nos observations peuvent sembler trop minutieuses ou trop sévères, M. Brachet n'y verra que notre désir d'être utile et de contribuer, par les corrections et les améliorations que nous proposons, au succès d'une œuvre qui a naturellement toutes nos sympathies.
^ Nous devons cependant mentionner l'ouvrage de M. Marly-Laveaux, qui poursuit un but quelque peu différent, mais qui se recommande par de rares qualités, et dont nous rendrons un compte détaillé quand il aura achevé de paraître.
Après une préface fort spirituelle où Tauteur défend justement Tétude historique de la langue contre les préjugés d*une routine aveugle et les entrainements de novateurs irréfléchis, il donne dans rintroduction une description sommaire de la géographie et un aperçu de Thistoire de la langue française. En quelques traits nets et précis, M. Brachet établit la différence du provençal et du français, du latin populaire et du latin classique, du français et des dialectes ou patois, des mots de formation populaire et des mots de formation savante.
Après cette introduction commence la grammaire proprement dite qui comprend trois livres : I Élude des lettres (alphabet, voyelles, diphtongues, consonnes, syllabes, accent tonique, signes orthographiques) ; II Éitidedes mots (dix chapitres consacrés aux dix parties du discours) ; lil Élude des phrases (I® syntaxe des mots : substantif, article, adjectif, noms de nombre, pronoms, verbes ; 2* syntaxe des propositions).
Livre I, Étude des lettres ; voyelles pures. Parmi les voyelles, l'auteur place eUf ou avec raison ; ces voyelles ne sont composées qu'en apparence pour les yeux, mais elles offrent pour Toreille un son unique aussi simple que celui de a, de o. A l'occasion des voyelles françaises, Tauteur passe en revue les voyelles latines et dit ce qu'elles sont devenues en français. Cette petite page de phonétique donne lieu à bien des remarques. P. 17 et 20, où Tauteur a-t-il pris que e latin se prononçait toujours comme e ouvert ? — § 18, ce qui est dit sur les longues et les brèves est vague et peu exact. — a A latin bref, dit M. Brachet, devient e ouvert : sel do sa/, mer de mare, fève de/aba ; d latin devient é fermé : aimé de amatum^ pré de pratum, etc. » M. Brachet devrait pourtant savoir aujourd'hui (voy. Revue critique^ 1869, I, 250) que le français ne distingue pas, dans le traitement de Va, la voyelle brève de la voyelle longue : a bref ou long est devenu en vieux français é et cet é, pour des causes spéciales qui ont agi sur lui, qu'il vînt de à ou de df, s'est transformé dans des cas déterminés en è (voy. G. Paris, Alexis, p. 50). De là des â devenant é : lez de lâtus, dé de ddfum, ou è : père de pàtrem, sel de sàl; de là encore des â devenant é : pré, de prâtum, bonté de bonitàtem, ou è : mère, de mdtreïh, tel de tdlem, etc. Cette erreur, au commencement de la Grammaire, est fâcheuse. Les élèves, en effet, attirés par la nouveauté de ces recherches, ne manqueront pas d'étendre ces lois phonétiques à d'autres exemples, et s'ils les trouvent dès le début en défaut, ils pourront prendre en soupçon les principes de la grammaire historique. — L'auteur dit que ô devient eu ou reste o devant m ou n, que u reste û (pu) devant deux consonnes ; il a raison de ne pas parler des exceptions de H ^= o, u; mais il aurait pu parler de ô = ow ; car quand nos écoliers voudront appliquer les règles indiquées pour ô, ils songeront immédiatement à nos, vos qui de-*
viennent nous, vous. — Au sujet des voyelles longues, marquées généralement de Taccent circonflexe, M. Brachet dit que ce signe indique ordinairement la suppression d'une lettre, notamment s, consonne prononcée jusqu'au xiv° siècle, puis disparue. 11 serait plus exact de dire : prononcée jusqu'au xiii® siècle, — Entre 1'^ bref latin et Veu français correspondant, M. Brachet signale comme sons intermédiaires ue (xi° siècle), oe (xii") ; il peut ajouter uo, qui existait au ^» siècle. « Quelques mots, comme accueillir, ajoute-t-il, sont restés à l'étage ue » et n'ont point suivi la transformation en oe. » Il faudrait dire plus clairement qu'il s'agit ici, non de la prononciation, mais de l'orthographe . — Comme exemples de l'y intercalé entre deux voyelles pour éviter un hiatus, je trouve croyant et écui/er ; les deux exemples sont inexacts : credenfem ne donne pas croant d'où croyant^ ni scuiarius écuer^ d'où écuyer, mais créant^ devenu croyant sous l'action du présentée croi, et ècu-îer. M. Brachet dit que Vy vient d'ordinaire d'un c et d'un g latin entre deux voyelles, et il ne cite d'exemples que du c; on pourrait ajouter régalent royal, legalem loyal^ etc. — Le chapitre m est consacré aux diphtongues; je remarque l'omission des diphtongues ieu, iou {pieu ; pioU'piou), sans compter les diphtongues fortes conservées dans linterjection aye, dans Raoul^ etc. — Pour les nasales (chapitre iv) on regrette de ne pas trouver la série complète des notations orthographiques des voyelles nasales : an, en (à) ; en, in, ain, ein (ê) ; on [ô) ; un, eun [œ) ni la liste des diphtongues nasales. — M. Brachet distingue les consonnes (chapitre v) en fortes [k, t, p ; ch, p, f) et en douces {g, d, etc.) ; mais il a le tort d'employer le terme doux pour désigner aussi le son sifflant ou chuintant du c ei du ^ devant e et é, ce qui introduit de la confusion dans ce chapitre. Selon M. Brachet c dur vient du latin ce : sec de siccum, etc. ; pour être exact, il faut dire : de c ou de ce devant 0, u ; cf. vacca, vache et corpus, corps. Observation analogue pour^. La distinction de c et de y devant a, e, i ou devant o, u pouvait être faite sans compliquer l'exposition et elle avait son importance. On est fort étonné de lire (p. 26) cette affirmation, que s latin était prononcé z; il est aussi singulièrement inexact de dire que ti latin sonnait is devant une voyelle ; car, à ce compte, les Romains n'auraient pas prononcé amiciisia, comme le dit M. Brachet, mais amicitsa. « 8 dur vient de s latin », dit M. Brachet; ajoutons : de s initial, a S doux du c latin, de Wplus voyelle »; ajoutons encore de s médial : rose. « F, au milieu d'un mot, vient dep ou de & » ; ajoutons encore de v : avoine de avena, etc. « L mouillé s'écrit ill ou il » : M. Brachet oublie la notation par l après un i : persih,pèrih. Pour l'a?, M. Brachet oublie également la valeur de « à la fin et même au milieu des mots [six, soixante, etc.) ; cette omission amène quelque obscurité dans Texposition de la formation du pluriel en x (cf. § 79).
Le livre P^ se termine par des observations sur Taccent tonique et le balancement de la voyelle atone et de la voyelle accentuée (généralement devenue diphtongue) dans la dérivation. Les remarques sont très justes; je signalerai toutefois le mauvais choix des exemples, où sont rapprochés des mots tels que lièvre^ chevalier — lévrier^ cheva^ lerie, etc., ce qui fait croire à une diphtongue ie d*une même origine dans les deux mots. Il aurait fallu varier les exemples de Talternance [voile, révéler \ lœuf^ bouvier^ etc.), et en montrer le caractère général. Une autre remarque qui se rattache à la précédente, c'est que Tauteur a eu tort de ne parler qu'à la fin du livre I«' de l'accent tonique. Déjà p. 21, il parle de voyelles accentuées et non accentuées sans que Télève sache ce que c'est que Taccent ; s'il avait dit que les lois de phonétique qu'il donne au début (p. 17) ne sont vraies que pour les toniques, et s'il avait ajouté un mot sur le traitement des atones, toute cette fin du I»»" livre devenait beaucoup plus limpide et plus rigoureuse, sans être plus compliquée. Le dernier chapitre du livre I®** est consacré à l'examen des signes orthographiques qui ont été empruntés au grec par les gram* mairiens du xvi^' siècle. En somme, malgré de nombreuses erreurs de détail, ce premier livre est neuf et bon.
Livre II, chapitre i^^. Du nom. Pour le genre, M. Brachet pose ces règles : « Les substantifs latins masculins sont ordinairement restés » masculins en français... Il ri y a qiiune seule exception : ce sont les » substantifs abstraits en or, » Pour être exact, il faudrait dire « il n'y » a qu'une seule exception générale », car il y a bien des exceptions particulières, t Les substantifs latins féminins sont également restés » féminins en français. » Ajoutons comme exception générale les noms d'arbre (sans parler des nombreuses exceptions particulières). La rédaction du § 70 est plus que bizarre : « Dans un très petit nombre de » cas, le féminin est plus court que le masculin (suivent les exemples t » compagne^ taure^ mule^ vieille, etc.); les masculins sont dérivés des » féminins au moyen des finales et^ ard, on, eau, etc. » Immédiatement après cette règle, on lit à l'historique : a 11 ne faut point conclure de » ces exemples qu'il y a en français des masculins formés à l'aide des » féminins. » Que M. Brachet se mette d'accord avec lui-même, et efface de sa règle cette assertion étrange que des masculins dérivent de féminins. Signalons encore dans ce paragraphe une distraction singu-> lière : a Mulet signifiait jadis le petit d'une mtde, son poulain » ; il faut croire qu'au nioyen âge les mules étaient fécondes I — Les paragraphes concernant les irrégularités dans le genre des noms (§§ 71-74) et le pluriel des noms composés (§§ 82-85) seraient mieux placés à la syntaxe. L'observation sur le genre de garde, élève, etc. (§ 71) est neuve, mais inexacte ; car ce ne sont pas seulement des noms abstraits comme garde, aide^ manœuvre, qui changent de genre en devenant concrets, T. II. 45
Nous remarquons d'abord Tintroduction du neutre, à côté du masculin et du féminin, M. Marty-Laveaux le retrouve dans cela, ceci, il (de il pleiit^ etc.), le (au sens de cela), quoi, etc. Nous croyons cette nouveauté utile, parce que, conforme en général à Thistoire de la langue, elle simplifie Texposition et l'explication de plusieurs règles * . Toutefois, quand M. Marty-Lavoaux voit un neutre dans h beau (ce qui est beau), etc., peut-être va-t-il trop loin. Logiquement le neutre y est, historiquement et grammaticalement non, à moins qu^on ne démontre que, pour la forme, le beau neutre ait été, à un moment donné, distinct de le beau masculin, comme il Test en espagnol [el bello, lo bello).
La subdivision du nom commun en nom commun ordinaire, collectif, abstrait, indéfini, diminutif et composé, quoique assez peu heureuse d'exposition; puisqu'elle réunit deux groupes divers de noms, fondés, l'un sur la signification (noms collectifs, abstraits, indéfinis), Tautro sur la forme (diminutifs, composés), est au fond juste et utile. Elle permet aussi de rattacher au nom certains prétendus pronoms indéfinis, tels que on Qii^ersonne,
L'adjectif est divisé en adjectif qualificatif, adjectif numéral et adjectif pronominal ; la théorie de ce dernier est ramenée à celle du pronom, qui se divise en pronom personnel et adjectif déterminatif [le, la, les), en pronom et adjectif possessifs, pronom et adjectif démonstratifs, pronom et adjectif relatifs et interrogatifs, pronom et adjectif indéfinis. Cette division est ingénieuse et simple. Ce qu'elle ofl're de plus révolutionnaire, c'est la place qu'elle fait à l'article, rattaché intimement au pronom personnel le, la, les. Cette manière de voir est discutable : étymologique mefit elle est vraie, historiquement, non. L'article et le pronom personnel viennent bien tous deux de illum, illam, illos ; mais la langue, en conservant au pronom ilîum sa valeur latine, en a d'un autre cèté atténué la signification primitive pour en faire un démonstratif très effacé, emploi nouveau qu'ignorait le latin. Dans voyez-vous le roi? je le vois, le mot le a deux fonctions absolument distinctes. Il y a donc là eu somme deux mots différents, et ce n'est pas tenir compte de l'histoire de la langue que de chercher à les rapprocher, sous prétexte qu'à l'origine ils étaient identiques. C'est commettre l'erreur du lexicographe qui ne voudrait voir dans bureau (drap) et bureau (meuble de travail) qu'une seule et mémo chose, parce que, étymologiquement, c'est un seul et même mot. C'est l'écueil de la grammaire comparée d'oublier le développement qu'ont pris les formes grammaticales, pour n'en voir que les points de départ, sans songer que des formes, unes à l'origine)
' M. Marly-Laveaux fait de on et de personne des neutres ; c'est une erreur ; ces mois sont masculins ; le neutre ne peut désigner que des choses indéterminées, et non des personnes.
substantit (§§ 89-90) ; ce qui est contradictoire avec le § 82, où M. Brachet distingue diverses sortes de mots composés dont il donne plus ou moins exactement la formation du pluriel. On voit aussi les inconséquences de cette disposition où les règles du pluriel des noms composés (qui relèvent en réalité de la syntaxe) sont données avant la théorie de la formation de ces noms. — § 91, après est omis dans la liste des préfixes [après-midi^ etc.) — § 96, la formation du suffixe âge est donnée inexactement; cf. sur le passage de atiaimèi âge mon article de la Romania (voir plus haut, p. 140). — § 102, les exemples de la chute de ie dans les mots misère^ audace^ etc., ne sont pas justes, parce que ces mots sont de formation savante. — §§ 11 3-1 18, le suffixe lire formant des substantifs à Taide d'adjectifs est omis [verdure^ etc.). — § 120, loyer n'est pas locare^ mais * locarium. — § 121, les substantifs verbaux comme appel, égout, etc., seraient, selon M. Brachet, tirés de l'infinitif appeler^ égouller; cette explication toute mécanique étonne chez un disciple de Diez. qui a donné de ces formes une explication plus scientifique. Comment M. Brachet expliquera-t-il, dans son hypothèse, les mots tels que relief, maintien, etc.? — §§ 124-144, je constate l'absence du suffixe âge, ce suffixe si vivant à l'aide duquel des substantifs sont journellement tirés des verbes [blanchissage, lavage, nettotjage, etc.).
Le chap. ii est consacré à l'article. Rien à signaler, sinon que le § 142 doit rentrer dans la syntaxe, et que la note sur l'emploi de uns, unes en vieux français (pour désigner les duels Jiaturels : a unes joues ») est inutile dans une grammaire élémentaire.
Chap. ni. De l'adjectif. — La formation du féminin et du pluriel dans les adjectifs est exposée avec soin, et les explications historiques sont justes (cependant l'auteur persiste à tort à attribuer les formes commo grande au xiv® siècle, voy. Revue critique, 186S, 1,28). Je supprimerais la section III (Degrés de signification dans les adjectifs). Une note sur meilleur, pire, moindre suffirait. La distinction des degrés de signification se comprend en effet dans le grec et dans le latin qui affectent l'adjectif de terminaisons spéciales pour le comparatif et le superlatif. Mais à quoi bqn transporter dans le français qui les ignore ces distinctions des langues classiques? On prétend que le superlatif est marqué par très ; pourquoi pas par lien, i^arfort, par extrêmement, par excessivement? Formons donc les règles de la grammaire française d'après l'étude de notre langue, sans les emprunter toutes faites à d'autres idiomes.
Ce qui suit sur la formation de l'adjectif (§§ 166-187) est bon. La liste des dérivés est suffisante pour une grammaire élémentaire. Quelques observations : Le français, dit M. Brachet, forme des adjectifs parles mêmes procédés qu'il emploie pour former des noms, c'est-à-dire par composition (voy. § 88) et par dérivation. Au § 88 auquel renvoie
que par on me frappe. Le participe, dans la locution verbale avec elre^ conserve donc toujours sa signification propre, Qije suis frappe ne dit pas plus dans son ensemble que les termes séparés je suis + frappé ; il n*y a donc pas de locutions verbales passives, et par suite de conjugaisons passives.
On voit par là qu'il n'en est pas du participe passé construit avec être comme du participe passé construit avec avoir. Ce dernier a produit une locution verbale. «/W/rfl/^ji;^ est autre chose ([uef ai -{-frappé. Le latin disait : ffaheo scriptam epistolam^ a j'ai (je possède) écrite une lettre r. Le progrès du français a consisté à détacher peu à peu le participe du substantif, en le dépouillant de sa valeur d'adjectif, pour Tunir plus étroitement au verbe avoir ^ et faire dominer en lui la signification verbale ; et, partie do habeo — scriptam epistoîam^ la langue est arrivée à habeo scriptum — episiolam. Voilà pourquoi le participe construit avec avoir qui s'accordait d'abord avec le substantif, a formé peu à peu avec le verbe une locution composée, où il tend à devenir invariable. Le peuple aujourd'hui dit : Quelle grande lettre il a écrit ! et non écrite ; et vraisemblablement le jour n'est pas loin où la grammaire française enseignera Tinvariabilité absolue du participe construit avec avoir.
L'auteur supprime en dernier lieu la syntaxe, dont il ne prononce pas même le nom. Il en dissémine les principales règles dans le cours de la grammaire à la suite de chaque section grammaticale. Pour une grammaire élémentaire qui s'adresse à des enfants de huit à dix ans, je ne vois pas de mal à une simplification de ce genre, si une grammaire plus étendue vient compléter l'enseignement sur ce point et donner à la syntaxe la place qui lui revient. Toutefois dans la grammaire historique de M. Marty-Laveaux, il n'en est pas malheureusement ainsi.
Telles sont, pour nous en tenir aux traits généraux, les principales innovations de cette petite grammaire, neuve et originale en grande partie ; nous sommes d'accord avec l'auteur sur la plupart des points. Toutefois, en entrant dans les détails, nous aurions plusieurs erreurs à signaler ; mais comme nous les retrouvons avec d'autres dans la Grammaire historique^ nous arrivons à cet ouvrage.
Nous avouerons dès l'abord qu'il est tout à fait insuffisant. L'auteur, de parti pris, a éliminé de la grammaire bien des règles et des faits qui devaient y avoir place. La phonétique est supprimée, et la syntaxe, comme dans la grammaire élémentaire, réduite à la portion congrue, est mêlée à la théorie des formes. Pourtant une division plus rigoureuse s'imposait à la Grammaire historique qui, étudiant scientifiquement la langue, devait en considérer d'abord les sons, puis les mots, et enfin les phrases. Pour donner un exemple de cette insuffisance, je
des adoucissements des anciennes formes fr. 7iostre, vosire (§ 206) ; car on peut se demander pourquoi le pluriel a été seul adouci et non le singulier. NoSy vos viennent de nostros^ vosiros qui ont donné régulièrement 7î08frs vostrsy nosfs vosts, noz voz et finalement nos vos. — C'est vers le xiv° siècle, dit M. Brachet, que ma ta sa dans certains cas furent remplacés par mon ion son\ on trouve déjà au xii« siècle des exemples du masculin pour le féminin. — Sur le pronom cet M. Brachet s'exprime ainsi : (§ 214) « Le pronom latin eccisie donna le vieux français icist au xi° siècle, puis icest abrégé en ccst.,, » ; il serait mieux de dire: « le pronom latin eccisium (à l'accusatif; cf. § TV) donna lo vieux français icest ^ abrégé en cesi... » ; en effet icist est la forme du no'.ïiinatif. Observation du même genre pour eccil/e = ice (§ 220). — Ce (dans ce livre) ne vient pas de ecce hoc, comme le dit M. Brachet, mais est un affaiblissement de cet ; ecce hoc n'existe que dans le neutre ce (ce que je dis, etc.). Chacun ne vient pas de chaque un (§ 230), mais du lat. quisqiie unus, — On s'attendrait à voir expliquer la différence qui existe entre même adjectif démonstratif (§ 216) et même adjectif indéfini (§ 230). — § 230 (article autre), qu'est-ce que cet alteri equus donné entre parenthèses comme explication de V autrui cheval? Est-ce la traduction du français? il faut alors alterius eqmis. En est-ce l'étymologie? il faut en ce cas alteri huic equus. — « Certain, du lat. certus (certain). » Lire : dérivé du lat. certus, à l'aide du suffixe ain. — J'arrête ici les observations de détail, et aborde une question générale. M. Brachet distingue les pronoms possessifs, démonstratifs, relatifs, interrogatifs et indéfinis en deux classes : pronoms proprement dits et adjectifs. On ne se rend pas bien compte de cette division. Le pronom est-il un mot qui remplace le nom ? alors comment peut-il devenir adjectif? Cette classification est si peu naturelle qu'elle conduit l'auteur à des contradictions. Ainsi p. 99 : « Les pronoms indéfinis se divisent : 1° en adjectifs indéfinis [nul, tout, etc.), ainsi nommés parce qu'ils ne peuvent s'employer seuls et précèdent toujours un nom [nul homme, etc.), et 2° en pronoms indéfinis, etc. x> Or, p. 101 je lis cet alinéa : « On peut » encore employer seuls, et sans qu'ils précèdent un nom, certains » adjectifs indéfinis, tels que nul, tout, tel, etc., qui deviennent alors » pronoms indéfinis. » L'élève se reconnaîtra-t-il au milieu de ces distinctions contradictoires * ? La vérité est que les pronoms possessifs,
* et en tira son calepin. — Il prit son calepin et en arracha une feuille ? > — Même observation pour dont (§ 223] et où (§ 418).
> Et en outre souvent très fausses ou très mal expliquées. Ainsi § 203, ou dislingue dans les prénoms personnels : « 1» Ceux qui se mettent toujours avant le verbe et sans
• proposition^ comme me,te^ se^le^la^leSt leurs ; 2<> ceux qui se placent toujours après le » verbe et sont précédés d'une préposition^ comme wjoi, toi^ soi. » Pour la vérité de la première règle, comparez les phrases comme prends-le, -la, "les, dis-leur ; pour celle de la seconde : lui compris, donne-moi, rends-moi.
démonstratifs, etc., doivent rentrer dans la classe des adjectifs, et non les adjectifs dans celle des pronoms. De môme que Tadjectif qualificatif devient substantif quand il est pris absolument, les adjectifs déterrainatifs pris absolument deviennent pronoms. Ou plutôt, il n'y a pas de pronoms dé termi natifs. Qu'est-ce en effet, par exemple, qu'un pronom indéfini qui désigne un être d'une manière vague et indéfinie? Quel mot dans la phrase remplace ^;fr5o;ine, c^acim, o;i, etc.? L'histoire de la langue et la logique s'accordent à montrer que les seuls pronoms sont les pronoms personnels qui remplacent réellement des noms ; et que les autres doivent être ramenés, les uns aux noms, les autres aux adjectifs. Dans une grammaire telle que la comprend M. Brachet, je placerais dans le nom, à côté des noms collectifs, ceux que j'appellerais indéfinis, à savoir : on [Von)^ chose, rien, personne, et même autrui et guiconque. Après le nom je donnerais les prénoms qui ne comprendraient que les pronoms personnels. Dans le chapitre de l'adjectif, un paragraphe final établirait qu'il peut être pris absolument et jouer le rôle de nom. Pour l'adjectif qualificatif, ex. : le beau, le vrai. Pour les déterminatifs, les uns s'emploient absolument en retranchant le nom auquel ils se rapportent, ce sont ; aucun, ce, maint, nul, plusieurs, tout * ; les autres doivent s'unir à d'autres déterminatifs qui les précisent et leur donnent un sens plus complet : quelqu'un, chacun, l'un, l'autre, le mien, le tien, le sien, le notre, le vôtre, le leur, la mienne, etc. ; les miens, etc. ; les mienius, etc. ; lequel, etc. Cet, ces, celui, celle, ceux, celles, se déterminent) non pas à l'aide d'un autre déterminatif, mais à l'aide d'un adverbe déterminatif a, là, ou d'une proposition : « celui-ci m' îi^ii; celui que f ai vu m'a dit. » Restent les pronoms relatifs qui^ que ; mais comme ils accompagnent presque toujours l^ntécédent auquel ils se rapportent, on ne peut les considérer réellement comme de vrais pronoms, et leur caractère sui generis leur donne le droit d'être placés aussi bien parmi les adjectifs que parmi les pronoms. On voit de la sorte comment la théorie du pronom peut se réduire ; on simplifie la grammaire en même temps qu'on pénètre plus profondément dans l'essence des déterminatifs. Mais je ne puis qu'indiquer ici cette vue. Si elle paraît trop révolutionnaire, M. Brachet, qui toutefois a innové en faisant rentrer l'adjectif dans le pronom, pouvait innover plus heureusement et sans apporter plus de trouble dans l'économie de la grammaire, on faisant rentrer le pronom dans l'adjectif.
Chap. VI. Du verhe. — Nous arrivons à un important chapitre qui embrasse environ le tiers do l'ouvrage. Dans ce chapitre, M. Brachet, se séparant des grammairiens antérieurs, innove heureusement en divisant la seconde conjugaison en deux classes, la classe des verbes qui se
* On pourrait y ajouter le, la, les, si Too fait de ces mots des adjectifs déterminât tifs et QOQ des pronoms personnels.
conjuguent directement en ir (tels que partir^ partant) et celle des verbes qui se conjug;uent avec Taddition à certains temps de la syllabe isa [finir, finissant). Cette division lui permet de classer les conjugaisons en deux séries, les conjugaisons vivantes {aimera finir) dans lesquelles rentrent tous les verbes de création nouvelle, et les conjugaisons mortes, héritage du passé, qui ne peuvent plus servir à do nouvelles formations (partir, devoir, rendre). Cette classification, empruntée d'ailleurs à M. Chabaneau [Théorie de la conjugaison française), a Tav^ntage de bien montrer aux élèves comment la langue, loin d'être un ensemble de décrets immuables rendus par des grammairiens, est vraiment un organisme vivant dans la bouche du peuple et livré à d'incessantes transformations. On ne peut qu'approuver ce point de vue. Toutefois, M. Brachet, dans l'exposition des conjugaisons, n'y reste pas fidèle, et, alléguant que la deuxième conjugaison en ir (partir) et la troisième sont trop peu riches pour mériter une étude spéciale, il les renvoie aux verbes irréguliers ; c'est perdre le bénéfice de sa division.
L'exposition de la conjugaison consiste donc, en somme, pour M. Brachet, à montrer d'abord les rapports historiques des temps français avec les temps latins d'où ils dérivent, à donner ensuite la conjugaison de aimer, finir et rompre, reléguant tout ce qui ne se conjugue pas sur le modèle de ces trois verbes, parmi les verbes irréguliers dont il donne la liste complète. En réalité, l'auteur tourne la difficulté au lieu de la résoudre ; d'un autre côté, il est incomplet. En effet, pour nous occuper d abord de ce dernier point, il choisit par exemple pour type de la 5° conjugaison régulière en re, le verbe rompre. Le verbe sera très bien choisi (puisqu'il présente les trois terminaisons s, s, <au présent de l'indicatif), si on fait rentrer rendre, vendre et les analogues dans la classe des verbes irréguliers [il rend, il vend). M. Brachet ne le fait pas, considérantavec raison ces verbes comme réguliers ; mais encore faut-il que l'élève sache à quoi s'en tenir sur les troisièmes personnes : il vend, il rend (et non il vent, il rent) *. Pour le second point, l'auteur tourne la difficulté que présente l'exposition systématique de la conjugaison française. « La théorie scientifique de la formation des verbes irréguliers, dit-il, dépasserait de beaucoup la limite d'une grammaire usuelle » (§ 313). Je suis bien de son avis ; toutefois je crois que, sans même remonter au latin, en restant dans les lois de phonétique du français, on pouvait faire plus qu'il n'a fait.
Un fait certain, d'abord, c'est que la première conjugaison se sépare des trois autres par des fioxions du présent et du parfait de l'indicatif (e, -es, -e pour la 1" conjugaison ; -s, -5, -t pour les trois autres ;
^ Le verbe vaincn, qui n'a guère d'autre irrégularité que vendre, rendre, est au contraire classé parmi les irréguliers. Car on ne peut sérieusement considérer comme une irrégularité Iç chan^emeiU de e en fu dans vainquant et les analogues.
ai, «s, a, rtm«s, âtes^ èrent pour la l"*® conjugaison ; -«, -s, -/, *mf5, *fe«, -ren/ pour les trois autres), ce qui permet d'établir deux conjugaisons, Tune dont l'infinitif est en er^ l'autre dont l'infinitif est soit en j>, soit en wV, soit en re. Cette division est conforme à l'histoire : are a donné €r\ mais ère^ ère^ ire^ ont donné à peu près indifféremment ir, oir^ re. Ex. : implère, emplir ; hahère, avoir ; rid^re, rire ; leffêre^ lire ; fodére, fouir ; fallere^ falloir. On peut donc admettre que les trois dernières conjugaisons n*en font en réalité qu'une *.
Ceci posé, admettons l'ancienne théorie de la formation dds temps, qu'a négligée M. Brachet, parce qu'il fait dériver directement les temps français des temps latins. Cette théorie est commode, quoiqu'elle doive être modifiée en quelques points. On peut admettre que l'infinitif forme le futur et le conditionnel (ceci d'ailleurs est absolument exact) ; que le passé défini forme l'imparfait du subjonctif (en effet le plus-queparfait du subjonctif en latin dérive du parfait) ; que le participe passé forme les temps composés, c'est évident. Pour le participe présent, je ne dirai pas qu'il forme le pluriel de l'indicatif présent, mais tout l'indicatif présent (ainsi que l'imparfait de l'indicatif et le présent du subjonctif), puisque c'est un môme radical qu'on Rùansfinisc-o^fifiiscehaMyfinisC'am^finiscentem, Or admettons comme principe que pour conjuguer un verbe on donne, ainsi qu'on le fait en latin, les temps primitifs, à savoir l'infinitif, les participes et le parfait, on a tous les éléments de la conjugaison des yerhes faibles^ moyennant certaines lois de phonétique qui sont à établir dans le chapitre des lettres et qui trouvent déjà leur application dans l'étude du substantif et de r adjectif,
Ex. : sur le modèle de romp-antje ronip-s, tu romps, il romp-t^ on aura :
lisant qui
donne lis-s, lis-t
d'où régulièrement lis, lit
naiss-ant
naiss-s, naiss-t
nais, nait *
rend-ant
rend-s, rend-t
(rends), rend
part-ant
part-s, part-t
pars, part
melt-ant
mett-s, melt-t '
mcls, met
dorm-ant
dorm-s, dorm-t
dors, dort
viv-ant
viv-s, viv-t
vis, vit
val-ant
val-s, val-t
vaux, vaut
absolv-ant
absolv-s, absolv-t
absous, absout
craign-ant
craign-s, craign-t
crains, craint
etc.
elc.
elc.
* Cf. encore les voyelles du parfait et du participe : conj. en iV : partis^ parti ; titiSf vêtu ; courus^ couru ; conj. en re : pris y pris ; cousis ^ cousu ; connus ^ connu ; etc. ; conj. en oir : assis, assis ; vis, vu ; valus, valu.
* Et de même finiss-ant — finiss-s, finiss-t — finis, finit. M. Bracbet fait de is^ it dans finis, finit, des terminaisons (p. 111) ; l't de cette terminaison est le môme que celui de iss dans finissons, etc.
Voilà donc toute une série de verbes prétendus irréguliers, dont rirrégularité consiste dans une rencontre spéciale des consonnes réduite d'après des \oi^ propres au français et qu'on peut enseigner dans une grammaire usuelle.
Nous arrivons aux verbes qui éprouvent des modifications plus profondes dans leur forme. Ce seront les verbes de la conjugaison forte. Dans la première conjugaison en er nous aurons les verbes en eïer^ eter. Dans la seconde, les verbes dont la terminaison du p. prés, ant est précédée de a, ou, eu, u. Ces verbes changent au présent de Tindic. et du subj. e, u en oi si Tinfinitif est en oi : devant, devoir, je dois, que je doive', buvant, boire, je bais, que je boive. Us changent e en ie si Tinfinitif est en ir : venir, quérir : je viens, je quiers. Ils changent ou en eu : mourant, mouvant : je meurs, je meus (excepté courir, je cours). Les verbes forts qui n'ont pas l'infinitif en re forment le futur et le conditionnel en changeant «n/ en m* raïs : cour-rai, devrai, mour-rai; val-ant, vaU rai, val'd-rai, vaudrai, etc.
En somme', dans cette théorie que je ne puis qu'indiquer, et qui repose sur l'histoire de la langue, les seuls verbes irréguliers sont, dans la conjugaison faible : envoyer, bénir, cueillir, dire, fleurir, haïr, moudre et coudre, offrir, couvrir, vaincre; dans la conjugaison forte : aller, choir, gésir, pouvoir, prendre, saillir, tressaillir, savoir,
seoir, voir.
En tout cas, quelle que soit la valeur qu'on attache à ce système de conjugaison, il peut servir à montrer, je crois, que le problème n'est pas insoluble, et qu'on peut donner une théorie de la conjugaison française relativement complète sans dépasser les limites d'un ouvrage élémentaire. En. regrettant que M. Brachet ne l'ait pas tentée, nous devons accepter son livre tel qu'il nous le donne et en poursuivre l'examen.
La première section est consacrée aux définitions (sujet, complément, différentes espèces de verbes, modes, etc.). Ces définitions sont toujours claires et simples; mais cette simplicité est achetée souvent au prix de la rigueur, et plus d'une fois les définitions esquivent la vraie difficulté. Ainsi comment se fait-il qu'à un si grand nombre de temps du verbe correspondent seulement trois divisions du temps (§ 250)? D'après Tauteur (§ 282) les temps simples marquent une action non achevée à l'époque dont on parle ; mais il a soin de ne pas citer à cet endroit j(9 lus, qui contredit cette définition. L'impératif n'a pas de première personne, parce que ce lorsqu'on se demande à soi-même, il est D inutile d'exprimer le commandement » (§ 274) ; cela ne veut pas dire grand'chose : en réalité, c'est parce que quand on se commande à soi-même on se dédouble pour ainsi dire, et que l'on envisage la partie de soi-même à laquelle on parle comme une deuxième personne :
Arrêfe-tot^ malheureux ! — § 226, ce que dit M. Brachet sur Timparfaît est absolument inexact ; je renvoie pour la question à une note que j'ai publiée dans la liommu'a, II, 145. — « Le futur, dit M. Brachet, » est formé en ajoutant à l'infinitif le présent de l'indicatif du verbo » avoir {ai. as, a, etc.), et de même le conditionnel en ajoutant à l*inû- » nitif rimparfait du verbe avoir : avais, avait, etc. » Il est absolu ment nécessaire d'expliquer la chute de av dans avons, avez, avais ^ etc. ; car les élèves ne manqueront pas do se demander pour«iuoi Ton ne dit pas 7WUS aimnavons. — Touchant l'impératif, M. Brachet s'exprime ainsi (§2'75) : « Les personnes de l'impératif so;7/ empruntées atix personnes correspondantes du présent do Y indicatif. Il n*y a qu'une exception pour la première conjugaison qui dit chante sans«, tandis que^;n*s, romp s, rrçoi s ' ont Y s de Tindicatif..... chante n*a point de s, parce qu'il correspond à l'impératif latin canta (chante). » La contradiction est visible. — Arrivant, dans la section III, à la théorie des temps com« posés, il donne incidemment, et parce que ce sont des veibes auxiliaires, la conjugaison de avoir et de être. Leur importance devait leur mériter une place plus marquée. — Les explications données sur être (p. 124-1^5) contiennent beaucoup trop de philologie pour un livre de cette nature; à quoi bon, par exemple, apporter des preuves do rétjmologie d'être = esscre ? il suffit de l'établir sans discussion. D'un autre côté, cette philologie n'est pas toujours de bon aloi. L'espagnol et le portugais ser ne viennent pas de essere, mais de setîere. L'auteur prête au vieux français un subjonctif soi de sim, tandis que la seule forme est soie, de siam, — P. 128, observation du môme genre. M. Brachet dit « avoir, vieux français aver, du latin habere » ; lisez : aveir. « Avais, vieux français avoi et aveie »» ; lisez : avois, plus anciennement avoie, et primitivement aveie.
Los sections IV- VI II sont consacrées à la conjugaison des verbes actifs, passifs, neutres, réfléchis et impersonnels. Elles ne donnent lieu à aucune remarque importante. Les verbes réciproques seraient à supprimer : on a là un fait de pure syntaxe. On peut hésiter à supprimer les verbes passifs. La section IX donne la liste des verbes irréguliers. Pourquoi, s'écartant de la division indiquée § 253, l'auteur les groupet-il en verbe irréguliors : « 1® de la première conjugaison [er), 2° de la » deuxième conjugaison (ir). 1. Conjugaison avec iss, 2. Conjugaison » directe en ir. 2^ (sic) de la troisième conjugaison. 3^ Conjugaison en » oir? » Pourquoi ne pas dire : 1. Conjugaison en er» 2. Conjugaison en ir, issant, 3. Conjugaison en îV, ant. 4. Conjugaison en re 5. Conjugaison en oir? — Pour aïteTy l'auteur reproduit Tétymologie qu'il
« Vieux français reçoi, romp, M. Brachet aurait pu le dire, comme il l'a dit pour le présent de l'indicatif (§ 261), où d'ailleurs ce fait, dont il jr a de nombreuses traces BU xi;i* siècle, est allri^ué par lui au xvi«,
donne dans son dictionnaire étymologique, à savoir adnare. Cette étymologie est inadmissible ; elle a contre elle le sens même de aller ^ qui exprime tout le contraire de adnare : cf. aller^ partir ; — venù\ arriver. S*il fallait absolument retrouver le verbe 7iare dans aller, ce ne serait que la forme enai^e (tout Topposé de adnare) qu'il faudrait choisir. — M. Brachet explique (§ 319) bénit on le rapprochant de fini't'tis. C'est inexact. Bénit vient de henedictus et non de heneditus; la terminaison it, ite, qu'il renferme est donc la même que celle de dit, dite {dictus, ta) ; le participe bénit est donc bien la forme primitive qui a été conservée, comme cela se voit souvent, dans un sens spécial, pendant que le verbe s'assimilait à la conjugaison générale de finir, — Au § 321, l'auteur parlant dos prétérits des verbes tenir, courir, dormir, dit que ces formes différentes s'expliquent, comme toujours^ par les formes latines originaires. L'élève- ne sera-t-il pas rendu méfiant, s'il remarque à côté de cette affirmation absolue l'omission trop habile de la forme /(? courus ? De môme, plus haut, la forme /ô rompis n'est pas expliquée. — § 330, ce n'est pas assez de renvoyer pour le verbe dormir au verbe mentir*, comment deviner le présent je dors? — Dans la section X, l'auteur étudie la formation des verbes par voie de composition et de dérivation. C'est un bon chapitre. Je supprimerais toutefois au § 412 (dérivés en er) deux exemples d'un français douteux : 7iapo^ téoniser, honapartiser,
Chap. viii-x. Adverbe, préposition, conjonction, interjection, — Dans ces chapitres l'auteur s'est borné à reproduire les autres grammaires en y ajoutant seulement des explications historiques, sans essayer de soumettre à un examen approfondi cette partie de la grammaire française sur laquelle bien des erreurs ont été dites et redites. Mais ce n'est pas le lieu ici de discuter les théories reçues touchant l'adverbe et la conjonction. Les remarques de M. Brachet sont généralement claires; je signalerai spécialement la page consacrée aux adverbes en ment. Toutefois les erreurs ne manquent pas; en voici quelques-unes. Où M. Brachet a-t il vu que le vieux français disait aller lent, agir laid (§ 422) ? Dans ce môme paragraphe, je lis la ligne suivante : « Les adjectifs neutres tels qixo facile, bene, brève, docte que » les Romains employaient comme adverbes. » Depuis quand bene et docte sont-ils des neutres d'adjectifs ? — Aux §§ 423 et 424, sont donnés les degrés de signification de l'adverbe : clairement, plus clairement, très clairement : juste, plus juste, très juste; le plus clairement et le pins juste manquent. Je ne signalerais pas cette omission, si immédiatement après au § suivant, pour superlatif de bien et de mal, on ne citait seulement le mieux et le pis ou le plus mal et non très bien et très mal, — § 426, la discussion sur l'étymologie de coup est inutile ou tout ^u moins n'est pas à sa place, — § 428, certes n'est pas le l^tin certe^
mais cerias. OU (ibid.) est plutôt un composé roman, o-î7, qu'un composé latin, hoc-illud. Pourquoi écrire avec un i {dît) le participe passé de dir (ibid.)? Au reite toute cette polémique sur oui est parfaitement déplacée dans un livre de ce genre. — § 438, je lis : « Ne comprenant » plus le sens de cette locution voici^ voilà = voi [vide] ci, là, les gram- » mairiens du xvii^ siècle décrétèrent que voici, voilà étaient prépo- » sitions et, comme telles, désormais inséparables. » Ce ne sont point les grammairiens qu'il faut accuser de ce fait, c'est l'usage. Voici, voilà ne sont plus compris du peuple; c'est pour cela qu'ils sont passés à l'état de prépositions. Même observation sur les prépositions durant, concernant, touchant, etc. : ces mots ne vivent plus comme formes verbales dans la langue. — § 444, il est téméraire d'affirmer que donc vient de tune,
III. Syntaxe, — La syntaxe, la partie la plus importante de la grammaire aux yeux des professeurs, celle à laquelle ils attachent, et, non sans raison, le plus de prix, devait être, ce semble, la partie la plus neuve de la grammaire de M. Brachet. Le troisième volume de la Grammatik de Diez, si rempli d'observations profondes et originales sur la syntaxe des langues romanes, pouvait fournir à l'auteur les éléments d'une syntaxe singulièrement intéressante, n'eiU-on pas sous la main Maetzner qui lui aussi pouvait donner des choses nouvelles. Nous avons le regret de constater que M. Brachet n'a guère pris ici à Diez et à Maetzner que le plan et les titres des grandes divisions, et que cette partie de son travail est absolument insuffisante : à peu près quarante pages (p. 197-234) pour la syntaxe du français, c'est à peine une esquisse, et cette esquisse porte à chaque page la marque d'une rédaction hâtive et d'une grande légèreté. Peu ou point d'historique ; beaucoup de règles formulées sans raison explicative. M. Brachet qui dans sa préface tourne en ridicule les décisions absolues des grammairiens, qui présentent leurs règles « comme les arrêts indiscutables d'un code pénal », n'est ici ni moins autoritaire, ni moins subtil que les autres. Chaque paragraphe est rempli de ces mêmes formules qu'il blâme si spirituellement : a II faut dire, on ne doit pas dire, etc. » ; seulement elles sont appliquées trop souvent sans réflexion suffisante. Enfin l'exposition n'a pas sa lucidité habituelle et nombre de règles sont aussi obscures qu'inexactes. Sans indiquer ici les lacunes, ce qui serait refaire la syntaxe, je me contenterai d'observations de détail.
Première partie (Syjitaxe des mots), — Au § 460, l'expression rapport de possession est employée dans deux sens absolument contradictoires ; l'auteur rapproche les locutions telles que maison de Paul (et dans la note, maison à Pierre) où le second terme désigne le possesseur, des locutions telles que fusil à aiguille où le second terme désigne le pos-
sédé *. — § 466. D'après M. Brachet, il faut dire Vhisloire amlenne et la moderne (et non Vhistoire ancienne et moderne) parce qu'il faut <f répéter l'article, si les adjectifs servent à qualifier des personnes ou » des choses diffèi^entes ». Voilà une rédaction peu claire. — § 468. « L'article indéfini se remplace par la préposition de devant les noms » précédéi d'un adjectif (par exemple de bon pain]\ mais cet article » persiste quand ladjectif suit le nom [du pain excellent], » Pourquoi? — § 4*70. a Si les noms (auxquels se rapporte l'adjectif; sont de diff'é- » rents genres, l'adjectif prend ordinairement le masculin : le roi et la a reine sont généreux. » Pourquoi ordinairement f N'est-ce pas une règle absolue du français? — § 475. La règle de gens^ déjà donnée ailleurs du reste, n'est pas à sa place dans le chapitre de l'adjectif. — § 477. « Placés après le nom, ils [nu et demi) s'accordent avec lui en » genre et en nombre. » Cette règle est vraie pour nu ; elle est fausse pour demi qui ne s'accorde pas en nombre avec le mot qui précède : huit Iteures et demie \ cinq pieds et demi', demi s'accorde ici en réalité avec le substantif sous-entendu pris au singulier : huit heures et demie, c'est-à-dire et une demi-heure; qiuitre pieds et demi, c'est-à-dire ^/ wn demi-pied. — § 489. Rien de plus obscur que les distinctions entre l'état, la fonction et la qualité des personnes. — § 491. « Les adjectifs » possessifs se remplacent par larticle quand il s'agit d'une chose insé- » pàrable de la personne^ et quand le sens de la phrase indique clai- » rement le possesseur ; Il s'est cassé le bras (et non pas : son bras) ; » mais il faut dire il a perdu sa fortune. Cette règle n'est juste ni dans la forme, puisque l'adjectif possessif son est remplacé par le pronom personnel se (s'est cassé) en même temps que par l'article, ni dans lo fond, puisqu'on dit : il joue sa tête, elle passa son bras sous le mien. — g 492. « Le nom de l'objet possédé (quand il appartient à plusieurs per- » sonnes] se met au singulier si l'objet est possédé en commun : lepère » et la mère attendaient leur voiture ; il se met au pluriel s'il y a autant » d'objets possédés que de possesseurs : les ambassadeurs attendaient » leurs voitures, » Comment appliquer cette règle à l'exemple qui suit : le phre et la mère attendaient leurs enfants ? Que de subtilités, au lieu de dire simplement que l'objet possédé se met au singulier s'il n'y en a qu'un, au pluriel s'il j en a plusieurs! — § 496. « Devant les mots » (c'est-à-dire les adjectifs fémin.) commençant par une consonne ou une ^ aspirée, on fait varier l'adverbe tout (comme un simple adjectif) » pour adoucir la prononciation : toute surprise, toute honteuse, » Voilà l'explication, bonne tout au plus pour les grammaires les plus suran-
1 M. Bracbet revient ici sur une interprélation quHl a déjà donnée ailleurs : c*est que Molière a dit : empoisonneur a» diable pour empoisonneur du diable. C'est une erreur : dans les vers du Misanthrope où se trouve celte invective, elle signiûe empoisonneur \^ui aille] au diable !
nées, que donne Tauteur de la Grammaire historique et du Dictionnaire étymologique! — §§ 4'J7-498 (règle de quelque). On est tout heureux de trouver là une de ces explications claires, précises et élégamment exposées auxquelles nous avait jadis habitués M. Brachet. — §499. La ligne consacrée à Tadverbe mêmes (avec s) est inutile et jette de Tobscurité dans la règle.
La seconde partie [Syntaxe des propositions)^ dont le plan est pris à Diez, peut paraître neuve pour le grand public ; elle est intéressante, quoiqu'elle contienne, autant que la première partio, d'inconcevables étourderies. — § 521. D'après l'auteur, si Ton dit // a acheté une forme et non achetée^ c'est que acheté s'accorde avec un complément sousentendu : il a acheté cela, une ferme. Voilà les nouvelles théories de la nouvelle grammaire! Franchement, M. Brachet en a-t-il jamais persiflé de plus ridicules ? — § 540. Oii dans savez-vous où vous allez est un adverbe interrogatif, comme si l'interrogation n'était pas dans savezvous, comme si, dans la phrase que nous venons de citer, où vous allez n'était pas absolument la même chose que dans cette autre je sais oii vous allez *. — § 544. a Quand la proposition participe se rapporte au » sujet, et que celui-ci précède, on ne doit pas répéter le sujet devant » le verbe. Il ne faut donc pas dire : ïenfant, ayant mangé des mets » empoisonnés, il mourut sur-le-champ. » C'est une question de ponctuation ; rien n'empêcherait en effet d'écrire : V enfant ayant mangé des mets em})oisonnés, il mourut sur-le-champ, — § 551. « Les verbes qui » ont le sens de nier, de douter, de supposer, de croire, prennent l'in- » dicatif quand la négation, le doute, la croyance s'affirme d une » mdiïii^VQ absolue {Paul ignore que Charles est We;t malade; je suppose » que vous m'avez compris, etc.). » D*après cela, on dirait : je nie que vous êtes venu, « Dans tous les autres cas, ils prennent le subjonctif (je » doute qu'il fasse beau ce soir ; je ne crois pas que Charles soit hon- » nete, etc.). » Ainsi je doute n'exprime pas le doute d'une manièro absolue! Et d'après la seconde partie de cette règle, on dira je croirais volontiers qu* il soit parti \ je n'irais pas vous voir, quand même je saurais que vous le désiriez (car M. Brachet range le verbe savoir parmi ceux qui ont le sens de nier, de douter, de supposer, de croire). En vérité, de telles négligences ne sont-elles pas de nature à discréditer la nouvelle méthode auprès des professeurs et des élèves? — § 559. « Quand » la phrase exprime l'idée d'une condition quelconque (le verbe prin- » cipal étant qm présent ou sm futur de Tindicatif) le verbe de la prépo- » sition dépendante se met à Vimparfait ou au plus-que-parfait du » subjonctif (je ne croirai jamais qu'il eût osé lé fai7'e, si on le lui avait » défendu). » Alors cette phrase :je ne crois pas qu'il sorte si on le lui
* Déjà plus haut g 427, l'auteur avait énuméré de prétendus adverbes dluterrogation '. pourquoi, combien, etc., mais od n'y figurait pas<
défend, est incorrecto ? M. Brachet ne voit-il pas que le pi us- que-parfait du subjonctif, dans la phrase qu'il cite, est dû à la circonstance que le verbe de la phrase conditionnelle est au plus- que-parfait? — Arrêtons ici ces observations suggérées par une lecture rapide. Aussi bien, s'il fallait soumettre cette troisième partie à un examen minutieux et scrupuleux, il ne resterait à peu près rien debout de cette étrange syntaxe.
Arrivé au terme de cette longue analyse, nous devons résumer notre appréciation. Il faut louer dans le livre de M Brachet Tintention qui est excellente ; il faut louer la clarté du style (qui cependant dans quelques parties laisse à désirer), la netteté du langage (bien que cette netteté soit parfois plus apparente que réelle) *. Il faut louer certaines pages écrites avec un remarquable talent; il faut louer certains chapitres neufs et intéressants, bien que je n*en voie guère qu'un seul où il n'y ait rien à reprendre. Il faut louer la disposition typographique, qui distingue intelligemment la règle de l'explication historique. Mais les trop nombreux défauts qui déparent ce livre nuisent aux qualités réelles qu'il faut y reconnaître. En somme, des trois parties, la première {des lettres) est bonne, malgré de graves fautes ; la seconde [des parties du discours] est passable, le bon et le mauvais s'y équilibrent à peu près ; la troisième [syntaxe) est vraiment par trop défectueuse. L'œuvre, comme nous le disions au début, est donc très inégale. Nous regrettons un pareil résultat, qui peut porter préjudice à des études qui nous sont chères, et nous le regrettons d'autant plus que M. Brachet était capable, très capable de faire une œuvre excellente.
Un dernier mot. Dans les pages précédentes nous avons examiné le livre au seul point de vue scientifique, nous demandant si les règles grammaticales étaient exactes et si les explications historiques étaient vraies. Une autre question se pose encore : le livre de M. Brachet oitil pratique? C'est aux professeurs qui l'ont en main à répondre. Il nous semble toutefois que, même en laissant de côté les inexactitudes que nous avons signalées, il est loin de répondre au but qu'on se propose. Les règles sont trop insuffisantes pour que les élèves en aient une idée exacte. Dans la liste du féminin des adjectifs, je ne trouve pas par exemple grecque, coite, favorite, tierce, etc. La liste des pronoms et des adjectifs déterminatifs est très incomplète, etc. Était-il possible de faire autrement î Oui, certes ; et rien n'empêchait M. Brachet d'écrire un livre aussi complet que ceux de Noël et Chapsal, de Poitevin, de Boniface, etc., en y ajoutant les explications historiques qui donnent
' M. Brachet aime généralement à donner à sa pensée une forme nelte, aux contours bien dessinés et qui dise toujours quelque chose à Tesprit. C'est une excellente qualité, mais qui peut entraîner à des erreurs. De là ces statistiques précises arbitraires auxquelles il se complaît. Voir §§ 1, 2, 11, 86, 234, 257, etc.
Torigine des règles. Il est à souhaiter que M. Brachet se reinette au travail, et dans une nouvelle édition, en bonne partie refondue, nous donne cette fois une grammaire substantielle et bien nourrie, qui soit une œuvre vraiment utile et durable *.
{Bévue critiqM^ 1874, n» 51.)
i Quoique rimpresfcion soit suffisamment correcte (comme il convient à un livre publié par la maison Hachette], il s'est glissé quelques fautes typographiques que nous croyons utile de signaler à l'auteur. P. 17, 3 lignes en remontant : mUla^ lire mvla ; dernière ligne : rff^o, lire Mo\ p. 35, 1. 10 : rinçure, façon^ lire: façon^ rinçure; p. 71 J. 28 : § 150, lire § 149 ; p. 78, 1 14 : àpxi, lire àf-xi ; p. 93, 1. 10 et 11 : l'usage moderne gui substitua ma, ta, sa, à tlou, ton, son, lire : Tms. mod. gui Sttbst, mon, ton, son à ma, ta, sa ; p. 97, l. 16 : celui [celle^ ceux], lire : celui, celle, ceux ; p. 98, 1. 10, supprimer les parenthèses ; p. 106, 1. 19 : subjonctivus^ lire : sub» junctious ; p. 1Û8, 1. 19 : révérer e^ lire : rivereri ; p. 118, 1. 4, col. 2, lire : Finisse ; p. 121, 1. 15 : habeaSf lire : habebas \ p. 171, 1. 3 : tCéant, lire : n'étant-, p. 193, 1. k ,et, lire est^ etc.
Cours historique de langue française : P De renseignement dô notre langue : 1 fr. ; 2^^ Grammaire dlémentaire : '75 c. ; 3^ Grammaire historique : 1 fr. 50, par Ch. Marty-La.yba.ux. Trois volumes, petit in-12. Paris, Lemerre, 1874-1875.
Du Cours historique de la langue française^ dont M. Martj-La-veaut a entrepris la publication, les trois petits livres dont les titres précèdent forment un tout assez complet, pour pouvoir être ici examinés d*ensemble.
Le premier opuscule est comme la préface du Cours, Après un rapide exposé do Thistoire des études grammaticales en France, Tauteur trace avec netteté et précision le programme d*un enseignement historique do la langue, enseignement qui doit comprendre, après la grammaire élémentaire, une grammaire historique, et divers traités sur Thistoire de la prononciation, de l'orthographe, de la ponctuation, du vocabulaire, etc. Cet opuscule est rempli d'observations souvent neuves, toujours judicieuses et intéressantes, et chaque chapitre est comme le sommaire d*un livre à écrire. M. Marty-Laveaux commence à réaliser son vaste programme , en publiant la Grammaire élémentaire qui s'adresse aux commençants et la Grammaire historique écrite pour les élèves plus avancés. Le plan des deux livres est le même ; ils ne diffè* rent que par l'étendue des développements et des explications historiques données dans le second, qui quelquefois aussi apporte des corrections au premier.
Nous commençons notre analyse par la Grammaire élémentaire^ parce qu'elle sert de base à la Grammaire historique.
Les réformes hardies y abondent ; réformes qui ne sont pas faites d'une main téméraire, mais paraissent avoir été longuement pesées et mûries. Ce sont ces nouveautés qui donnent à cette petite grammaire son originalité et son cachet propre.
Nou3 remarquons d*abord rintroduction du neutre, à côté du masculin et du féminin. M. Marty-Laveaux le retrouve dans cela, ceci, il (de il pleut, etc.), ïo (au sens de cela), qmi, etc. Nous croyons cette nouveauté utile, parce que, conforme en général à Thistoire de la langue, elle simplifie l'exposition et Texplication de plusieurs règles*. Toutefois, quand M. Marty-Laveaux voit un neutre dans U beau (ce qui est beau), etc., peut-être va-t-il trop loin. Logiquement le neutre y est, historiquement et grammaticalement non, à moins qu'on ne démontre que, pour la forme, le beau neutre ait été, à un moment donné, distinct de le beau masculin, comme il l'est en espagnol [el belle, la hello).
La subdivision du nom commun en nom commun ordinaire, collectif, abstrait, indéfini, diminutif et composé, quoique assez peu heureuse d'exposition; puisqu'elle réunit deux groupes divers de noms, fondés, l'un sur la signification (noms collectifs, abstraits, indéfinis), l'autre sur la forme (diminutifs, composés), est au fond juste et utile. Elle permet aussi de rattacher au nom certains prétendus pronoms indéfinis, tels que on ei2)ersonne.
L'adjectif est divisé en adjectif qualificatif, adjectif numéral et adjectif pronominal ; la théorie de ce dernier est ramenée à celle du pronom, qui se divise en pronom personnel et adjectif déterminatif [le, la, les), en pronom et adjectif possessifs, pronom et adjectif démonstratifs, pronom et adjectif relatifs et interrogatifs, pronom et adjectif indéfinis. Cette division est ingénieuse et simple. Ce qu'elle offre de plus révolutionnaire, c'est la place qu'elle fait à l'article, rattaché intimement au pronom personnel le, la, les. Cette manière de voir est discutable : étymologiquement elle est vraie, historiquement, non. L'article et le pronom personnel viennent bien tous deux de illum, iïlam, illos ; mais la langue, en conservant au pronom illum sa valeur latine, en a d'un autre côté atténué la signification primitive pour en faire un démonstratif très effacé, emploi nouveau qu'ignorait le latin. Dans voyez-vous le roi? je le vois, le mot le a deux fonctions absolument distinctes. Il y a donc là en somme deux mots différents, et ce n'est pas tenir compte de l'histoire de la langue que de chercher à les rapprocher, sous prétexte qu'à l'origine ils étaient identiques. C'est commettre l'erreur du lexicographe qui ne voudrait voir dans bureau (drap) et bureau (meuble de travail) qu'une seule et mémo chose, parce que, étymologiquement, c'est un seul et même mot. C'est l'écueil de la grammaire comparée d'oublier le développement qu'ont pris les formes grammaticales, pour n'en voir que les points de départ, sans songer que des formes, unes à l'origine,
> M. Marty-Laveaux fait de on et de personne des neutres ; cVst une erreur ; ces mots sont masculins ; le neutre ne peut désigner que des choses indéterminées, et non des personnes.
défend^ est incorrecte? M. Brachet ne voit-il pas que le plus-que-parfait du subjonctif, dans la phrase qu'il cite, est du à la circonstance que lo verbe de la phrase conditionnelle est au plus- que-parfait? — Arrêtons ici ces observations suggérées par une lecture rapide. Aussi bien, s'il fallait soumettre cette troisième partie à un examen minutieux et scrupuleux, il ne resterait à peu près rien debout de cette étrange syntaxe.
Arrivé au terme de cette longue analyse, nous devons résumer notre appréciation. Il faut louer dans lo livre de M Brachet l'intention qui est excellente ; il faut louer la clarté du style (qui cependant dans quelques parties laisse à désirer), la netteté du langage (bien que cette netteté soit parfois plus apparente que réelle) *. Il faut louer certaines pages écrites avec un remarquable talent ; il faut louer certains chapitres neufs et intéressants, bien que je n'en voie guère qu'un seul où il n'y ait rien à reprendre. Il faut louer la disposition typographique, qui distingue intelligemment la règle de l'explication historique. Mais les trop nombreux défauts qui déparent ce livre nuisent aux qualités réelles qu'il faut y reconnaître. En somme, des trois parties, la première [des ktlres) est bonne, malgré de graves fautes ; la seconde {des parties du discours) est passable, le bon et le mauvais s'y équilibrent à peu près ; la troisième [syntaxe] est vraiment par trop défectueuse. L'œuvre, comme nous le disions au début, est donc très inégale. Nous regrettons un pareil résultat, qui peut porter préjudice à des études qui nous sont chères, et nous le regrettons d'autant plus que M. Brachet était capable, très capable de faire une œuvre excellente.
Un dernier mot. Dans les pages précédentes nous avons examiné le livre au seul point de vue scientifique, nous demandant si les règles grammaticales étaient exactes et si les explications historiques étaient vraies. Une autre question se pose encore : le livre de M. Brachet est-il pratique ? C'est aux professeurs qui l'ont en main à répondre. Il nous semble toutefois que, même en laissant de côté les inexactitudes que nous avons signalées, il est loin de répondre au but qu'on se propose. Les règles sont trop insuffisantes pour que les élèves en aient uno idée exacte. Dans la liste du féminin des adjectifs, je ne trouve pas par exemple grecque^ coite^ favorite^ tierce, etc. La liste des pronoms et des adjectifs déterminatifs est très incomplète, etc. Etait-il possible de faire autrement ? Oui, certes ; et rien n'empêchait M. Brachet d'écrire un livre aussi complet que ceux de Noël et Chapsal, de Poitevin, de Boniface, etc., en y ajoutant les explications historiques qui donnent
' M. Brachet aima généralement à donner à sa pensée udo forme nelte, aux contours bien dessinés et qui dise toujours quelque chose à l'esprit. C'est une excellente qualité, mais qui peut entraîner à des erreurs. De là ces statistiques précises arbitraires auxqueUes il se complaît. Voir §§ 1, 2, 11, 86, 254, 257^ etc.
244 ÉTUDES FIL\.NÇAISES
que par on me frappe. Le participe, dans la locution verbale avec ê/rtf, conserve donc toujours sa signification propre, et je suis frappé ne dit pas plus dans son ensemble que les termes séparés /e suis + frappé ;. il n'y a donc pas de locutions verbales passives, et par suite de conjugaisons passives.
On voit par là qu'il n'en est pas du participe passé construit avec être comme du participe passé construit avec avoir. Ce dernier a produit une locution verbale. J* ai frappé est autre chose qne f ai -}- frappé. Le latin disait : ffaheo scriptam episiolam^ « j'ai (je possède) écrite une lettre r. Le progrès du français a consisté à détacher peu à peu le participe du substantif, en le dépouillant de sa valeur d'adjectif, pour l'unir plus étroitement au verbe avoir ^ et faire dominer en lui la signification verbale ; et, partie de Mbeo — scriptam epistolam, la langue est arrivée à haheo scriptum — epistolam. Voilà pourquoi le participe construit avec avoir qui s'accordait d'abord avec le substantif, a formé peu à peu avec le verbe une locution composée, où il tend à devenir invariable. Le peuple aujourd'hui dit : Quel te grande lettre il a écrit ! et non écrite ; et vraisemblablement le jour n'est pas loin où la grammaire française enseignera l'invariabilité absolue du participe construit avec avoir.
L'auteur supprime en dernier lieu la syntaxe, dont il ne prononce pas même le nom. Il en dissémine les principales règles dans le cours de la grammaire à la suite de chaque section grammaticale. Pour une grammaire élémentaire qui s'adresse à des enfants de huit à dix ans, je ne vois pas de mal à une simplification de ce genre, si une grammaire plus étendue vient compléter l'enseignement sur ce point et donner à la syntaxe la place qui lui revient. Toutefois dans la grammaire historique de M. Marty-Laveaux, il n'en est pas malheureusement ainsi.
Telles sont, pour nous en tenir aux traits généraux, les principales innovations de cette petite grammaire, neuve et originale en grande partie ; nous sommes d'accord avec l'auteur sur la plupart des points. Toutefois, en entrant dans les détails, nous aurions plusieurs erreurs à signaler; mais comme nous les retrouvons avec d'autres dans la Orammaire historique^ nous arrivons à cet ouvrage.
Nous avouerons dès l'abord qu'il est tout à fait insuffisant. L'auteur, de parti pris, a éliminé de la grammaire bien des règles et des faits qui devaient y avoir place. La phonétique est supprimée, et la syntaxe, comme dans la grammaire élémentaire, réduite à la portion congrue, est mêlée à la théorie des formes. Pourtant une division plus rigoureuse s'imposait à la Grammaire historique qui, étudiant scientifiquement la langue, devait en considérer d'abord les sons, puis les mots, et enfin les phrases. Pour donner un exemple de cette insuffisance, je
Cours historique de langue française : 1<^ Do renseignement dô noire langue : 1 fr. ; 2^ Grammaire élémentaire : 75 c. ; 3^ Grammaire historique : 1 fr. 50, par Ch. Marty-La. veaux. Trois volumes, petit in-12. Paris, Lemerrc, 1874-1875.
Du Cours historique de la langue française^ dont M. Marty-Laveaui a entrepris la publication, les trois petits livres dont les titres précèdent forment un tout assez complet, pour pouvoir être ici examinés d'ensemble.
Le premier opuscule est comme la préface du Cours, Après un rapide exposé de Thistoire des études grammaticales en France, l'auteur trace avec netteté et précision le programme d'un enseignement historique de la langue, enseignement qui doit comprendre, après la grammaire élémentaire, une grammaire historique, et divers traités sur Thistoire de la prononciation, de l'orthographe, de la ponctuation, du vocabulaire, etc. Cet opuscule est rempli d'observations souvent neuves, toujours judicieuses et intéressantes, et chaque chapitre est comme le sommaire d'un livre à écrire. M. Martj-Laveaux commence à réaliser son vaste programme , en publiant la Grammaire élémentaire qui s'adresse aux commençants et la Grammaire historique écrite pour les élèves plus avancés. Le plan des deux livres est le même ; ils ne diffèrent que par l'étendue des développements et des explications historiques données dans le second, qui quelquefois aussi apporte des corrections au premier.
Nous commençons notre analyse par la Grammaire iUmmtaire^ parce qu'elle sert de base à la Grammaire historique.
Les réformes hardies y abondent ; réformes qui ne sont pas faites d'une main téméraire, mais paraissent avoir été longuement pesées et mûries. Ce sont ces nouveautés qui donnent à cette petite grammaire son originalité et son cachet propre.
une révision sévère. Cependant, pour être strictement juste, il faut signaler nombre de remarques intéressantes et quelquefois neuves qui portent spécialement sur la langue du xyi^ et du xvii^ siècle, dont Tauteur a fait une étude approfondie, par exemple, les observations sur le participe présent et le participe passé (p. 151 et 154).
En résumé, si la Grammaire historique ménage avec trop de parcimonie les explications et les règles, et si elle n'a pas su éviter de graves erreurs, elle a des détails intéressants et dans ses traits généraux elle présente les qualités qui font Tpriginalité de la petite grammaire. Comme celle-ci, elle est écrite avec une simplicité qui ne manque pas d'élégance et avec une grande clarté, et se lit avec plaisir. La Qrammaire élémentaire enfin, qui peut franchir les murs du collège et pénétrer dans les écoles communales, avec les vues hardies et justes qui la caractérisent, fait faire à l'enseignement grammatical un progrès réel.
[Uevne criti^ue^ 1873, n® 42.)
ont pu modifier leur valeur, Tatténuer, Tétendre, s'adapter à l'expression de rapports nouveaux, se soumettre à des fonctions nouvelles ; et d'arriver ainsi, par la recherche d'une simplification trop grande, à l'indétermination absolue. Cette tendance à laquelle M. Marty-Laveaux cède encore volontiers dans d'autres parties de sa grammaire devait être signalée. Remarquons en outre qu'il y a quelque chose d'artificiel à donner à l'article fe, la, les, le nom d'adjectif déterminatif, pour le séparer d'un côté des adjectifs démonstratifs dont il n'est qu'une forme atténuée, et le rapprocher de l'autre des pronoms personnels. Le terme de déierminalif est d'ailleurs universellement adopté comme une expression générique qui embrasse dans ses divisions les démonstratifs, les relatifs, les indéfinis.
Quant à la théorie générale qui consiste à rapprocher les adjectifs des pronoms sans faire rentrer néanmoins les premiers dans les seconds, elle est juste et simple. Toutefois, elle pourrait être plus creusée; nous renvoyons sur ce point à ce que nous écrivions ici-môme l'année dernière [Revue critiqtie, 1874, 2® semestre, p. 392 ; plus haut, p. 230).
La théorie du verbe renferme deux nouveautés. Les quatre conjugaisons sont conservées ; mais les paradigmes des temps composés avec les auxiliaires sont séparés de ceux des simples, et donnés à part dans une section nouvelle après les quatre conjugaisons. Ces locutions verbales, comme les appelle M. Marty-Laveaux, formées du verbe et d'un auxiliaire avoir^ être (et même dans certaines expressions, devoir, aller, venir), sont de la sorte étudiées d'ensemble. C'est une simplification très utile et qui repose sur une vue très j uste ; elle est également pratique ; car déjà admise dans une remarquable grammaire française plus connue en Angleterre que chez nous *, elle a subi avec succès l'épreuve de l'enseignement public à Londres depuis plusieurs années.
L'autre nouveauté est l'absence complète du passif, a Le verbe passif n'existe pas en français », dit M. Marty-Laveaux dans son opuscule De l'enseignement de notre langue (p. 38). Bien qu'il ne donne pas les raisons de son affirmation, il nous paraît être dans le vrai. En effet, le participe passé, que quelques grammairiens appellent participe passif^ mérite bien son nom de passé. Quand Ton dit : « Frappé par cet homme, je tombai », frajrpé signifie ayant été frappé, après avoir été frappé. Or, cette signification de passé est précisément conservée dans le prétendu passif je suis frappé, qui veut dire, non cœdor, mais sum cœsus, « je suis ayant été frappé, ayant reçu un coup ». Le passif existe si peu chez nous que l'on ne peut traduire cœdor, passif de ccedo,
' Grammaire française parÀntonin Roche, un vol, iD-12, Paris et Londres, 6« édition, 1872.
Nous romarquoDS d*abord rintroduction du neutre, à côté du masculin et du féminin. M. Marty-Laveaux le retrouve dans cela, ceci, il (de i7 pk'ut^ etc.), le (au sens de cela\ quoi^ etc. Nous croyons cette nouveauté utile, parce que, conforme en général à Thistoire de la langue, elle simplifie Texposition et l'explication de plusieurs régies*. Toutefois, quand M. Martj-La veaux voit un neutre dans Is beau (ce qui est beau), etc., peut-être va-t-il trop loin. Logiquement le neutre y est, historiquement et grammaticalement non, à moins qu*on ne démontre que, pottr la former le beau neutre ait été, à un moment donné, distinct de le beau masculin, comme il Test en espagnol (el bello^ lo bcl'o).
La subdivision du nom commun en nom commun ordinaire, collectif, abstrait, indôûni, diminutif et composé, quoique assez peu heureuse d'exposition; puisqu'elle réunit deux groupes divers de noms, fondés, Tun sur la signiûcation (noms collectifs, abstraits, indéfinis], Tautre sur la forme (diminutifs, composés), est au fond juste et utile. Elle permet aussi de rattacher au nom certains prétendus pronoms indéfinis, tels que on aipcrsomie.
L'adjectif est divisé en adjectif qualificatif, adjectif numéral et adjectif pronominal ; la théorie de ce dernier est ramenée à celle du pronom, qui se divise en pronom personnel et adjectif déterminatif (le, lu, les), on pronom et adjectif possessifs, pronom et adjectif démonstratifs, pronom et adjectif relatifs et interrogatifs, pronom et adjectif indéfinis. Cette division est ingénieuse et simple. Ce qu'elle offre de plus révolutionnaire, c'est la place qu'elle fait à l'article, rattaché intimement au pronom personnel le, la^ les. Cette manière de voir est discutable : étybiologique ment elle est vraie, historiquement, non. L'article et le pronom personnel viennent bien tous deux de illum,, illam, illos ; mais la langue, en conservant au pronom ilhim sa valeur latine, en a d'un autre côté atténué la signification primitive pour en faire un démonstratif très effacé, emploi nouveau qu'ignorait le latin. Dans voyez-vous le roi 'i je le vois, le mot le a doux fonctions absolument distinctes. Il y a donc là en somme deux mots différents, et ce n'est pas tenir compte de l'histoire de la langue que de chercher à les rapprocher, sous prétexte qu'à l'origine ils étaient identiques. C'est commettre l'erreur du lexicographe qui ne voudrait voir dans bureau (drap) et bureau (meuble de travail) qu'une seule et mémo chose, parce que, étymologiquement, c'est un seul et mémo mot. C'est l'écueil de la grammaire comparée d'oublier le développement qu'ont pris les formes grammaticales, pour n'en voir que les points de départ, sans songer que des formes, unes à l'origine,
» M. Marly-Laveaux fait de o/t el de personne des neutres ; c*eat une erreur ; ces mois sont masculins ; le neutre ne peut désigner que dos choses indéterminées, et non des personnes»
ont pu modifier leur valeur, Tatténuer, Tétendre, s'adapter à Texpresslon de rapports nouveaux, se soumettre à des fonctions nouvelles ; et d'arriver ainsi, par la recherche d'une simplification trop grande, à l'indétermination absolue. Cette tendance à laquelle M. Marty-Laveaux cède encore volontiers dans d'autres parties do sa grammaire devait être signalée. Remarquons en outre qu'il y a quelque chose d'artificiel à donner à l'article /ô, îa, les, le nom d'adjectif déterminatif, pour le séparer d'un côté des adjectifs démonstratifs dont il n'est qu'une forme atténuée, et le rapprocher de Tautre des pronoms personnels. Le terme de déterminaiif est d'ailleurs universellement adopté comme une expression générique qui embrasse dans ses divisions les démonstratifs, les relatifs, les indéfinis.
Quant à la théorie générale qui consiste à rapprocher les adjectifs des pronoms sans faire rentrer néanmoins les premiers dans les seconds, elle est juste et simple. Toutefois, elle pourrait être plus creusée; nous renvoyons sur ce point à ce que nous écrivions ici-même l'année dernière [Revue critiqiw, 1874, 2" semestre, p. 392 ; plus haut, p. 230).
La théorie du verbe renferme deux nouveautés. Les quatre conjugaisons sont conservées ; mais les paradigmes des temps composés avec les auxiliaires sont séparés de ceux des simples, et donnés à part dans une section nouvelle après les quatre conjugaisons. Ces locutions verbales, comme les appelle M. Marty-Laveaux, formées du verbe et d'un auxiliaire avoir ^ être (et même dans certaines expressions, devoir, aller, venir\ sont de la sorte étudiées d'ensemble. C'est une simplification très utile et qui repose sur une vue très juste ; elle est également pratique ; car déjà admise dans une remarquable grammaire française plus connue en Angleterre que chez nous *, elle a subi avec succès l'épreuve de l'enseignement public à Londres depuis plusieurs années.
L'autre nouveauté est l'absence complète du passif, a Le verbe passif n'existe pas en français », dit M. Marty-Laveaux dans son opuscule De V enseignement de notre langue (p. 38). Bien qu'il ne donne pas les raisons de son affirmation, il nous paraît être dans le vrai. En effet, le participe passé, que quelques grammairiens appellent participe passif, mérite bien son nom de yassè. Quand Ton dit : a Frappé par cet homme, je tombai », frappé signifie ayant été frappé, après avoir été frappé. Or, cette signification de passé est précisément conservée dans le prétendu passif je suis frappé, qui veut dire, non cœdor, mais sum cœsics, «je suis ayant été frappé, ayant reçu un coup ». Le passif existe si peu chez nous que l'on ne peut traduire cmdor, passif de cœdo,
' Grammaire française par Àntonin Roche, un vol, iD-12, Paris et Londres, 6« édition, 1872.
Arrete-toi^ malheureux! — § 226, ce que dit M. Brachet sur l'imparfait est absolument inexact ; je renvoie pour la question à une note que j'ai publiée dans la Remania , II, 145. — « Le futur, dit M. Brachet, » est formé en ajoutant à l'infinitif le présent de l'indicatif du verbe » avoir {ai, as, a, etc.), et de même le conditionnel en ajoutant à l'infi- » nitif l'imparfait du verbe avoir : avais, avait, etc. » Il est absolument nécessaire d'expliquer la chute de av dans avons, avez, avais, etc. ; car les élèves ne manqueront pas de se demander pourquoi Ton ne dit pas 9WUS aimeravons, — Touchant Timpératif, M. Brachet s'exprime ainsi (§215) : « Les personnes do Timpératif s<?;2/ empruntées aux personnes correspondantes du jirésent de Tindicatif. Il n'y a qu'une exception pour la première conjugaison qui dit chante sans s, tandis ({\XQfinis, romp s, rcçoi s * ont Ys de l'indicatif..... chante n'a point de 5, parce qu'il correspond à l'impératif latin canta (chante). » La contradiction est visible. — Arrivant, dans la section III, à la théorie des temps composés, il donne incidemment, et parce que ce sont des veibes auxiliaires, la conjugaison de avoir et de être. Leur importance devait leur mériter une place plus marquée. — Les explications données sur être (p. 124-1:?5) contiennent beaucoup trop de philologie pour un livre de cette nature; à quoi bon, par exemple, apporter des preuves de l'étjmologie d'être = essere ? il suffit de l'établir sans discussion. D'un autre côté, cette philologie n'est pas toujours de bon aloi. L'espagnol et le portugais ser ne viennent pas de essere, mais de sedere. L'auteur prête au vieux français un subjonctif soi de sini, tandis que la seule forme est soie, de siam, — P. 128, observation du même genre. M. Brachet dit « avoir, vieux français a ver, du latin habere » ; lisez : aveir, a Avais, vieux français avoi et aveie o ; lisez : avois, plus anciennement avoie, et primitivement aveie.
Los sections IV- VIII sont consacrées à la conjugaison des verbes actifs, passifs, neutres, réfléchis et impersonnels. Elles ne donnent lieu à aucune remarque importante. Les verbes réciproques seraient à supprimer : on a là un fait de pure syntaxe. On peut hésiter à supprimer les verbes passifs. La section IX donne la liste des verbes irréguliers. Pourquoi, s'écartant de la division indiquée § 2ô3, l'auteur les groupet-il en verbe irréguliers : « 1° de la première conjugaison {er), 2° de la » deuxième conjugaison {ir), 1. Conjugaison avec iss, 2. Conjugaison » directe en ir. 2*^ (sic) de la troisième conjugaison. 3° Conjugaison en » oir? » Pourquoi ne pas dire : I. Conjugaison en er. 2. Conjugaison en ir, issa?it. 3. Conjugaison en ir, ant. 4. Conjugaison en re 5. Conjugaison en oir? — Pour aller ^ l'auteur reproduit l'étymologie qu'il
* Vieux français reçois romp. M. Brachel aurait pu lo dire, comme il Ta dit pour le présent de l*indicatii (§ 261], où d'ailleurs ce fait, dont il ^ a de nombreuses traced au zi|i« siècle, est aUribué par lui au xvi*.
prendrai au hasard un chapitre : Pronoms et adjectifs indéfinis (p. 105- 101). L'auteur cite les principaux prononas et adjectifs et oublie même. Sur lea différences d'emploi de chaque et chacun^ sur l'emploi de l'adjectif possessif avec ces deux mots, sur l'emploi de aucun au pluriel avec la valeur négative, sur la question du nombre du verbe avec Tun et Vaulre pour sujet, sur la différence de Viin^ Vautre et Vim et Vautre, etc., pas un mot. C'est par principe que M. Marty-Laveaux a été aussi peu explicite, cela ressort de l'ensemble de l'ouvrage ; mais M. Marty- Laveaux semble avoir suivi un principe erroné. Il n'a pas vu nettement à quelle sorte d'élèves il s'adressait ; il. a voulu, ce semble, écrire une grammaire à l'usage des élèves de sixième ou de cinquième, sans songer qu'une grammaire historique ne peut convenir qu'à ceux qui ont déjà de la langue une connaissance suffisante, et que la grammaire historique doit être le complément et le couronnement de la grammaire élémentaire.
Enfin, je signalerai dans ce livre des erreurs graves, dont quelquesunes se trouvent déjà dans la petite grammaire. La théorie des voyelles, diphtongues et consonnes est incomplète et fautive en plusieurs points ; par exemple, l'auteur dit que Ve bref, comme dans trompette, est un $ muet ou fermé (p. 6) ; que dans patrie^ ie fait diphtongue ; que les gutturales sont ainsi nommées parce qu'elles se prononcent à l'aide du gosier ; le gosier n'a affaire spécialement dans la prononciation d'aucune lettre ; les gutturales sont émises à l'aide du palais. L'auteur parle des deux valeurs du ^ et oublie de parler de celles du c, etc. P. 19, le sujet est défini : « le mot représentant l'être qui fait une action » ; ex. Pierre a prêta un livre à Paul, Mais dans Pierre a été frappé, quelle action exerce le sujet? P. 21, on voit le tableau de la déclinaison romane au ix® siècle : il en faut effacer les nominatifs pluriels rosae et pastores, M. Marty-Laveaux qui parle assez longuement du genre des noms, aurait pu dire un mot des pluriels neutres, devenus féminins parce qu'ils ont été considérés comme appartenant à la première déclinaison : cette particularité lui aurait permis d'expliquer quelques doubles genres, comme ceux de orge, orgue, etc. Les pages consacrées au comparatif et au superlatif dans les adjectifs et les adverbes (pages 59-62 ; nS-HG) sont inutiles (cf. plus haut, p. 22'7). A la page 64, on s'attendait à une explication sur les deux orthographes mil et mille. Moi, toi et soi (p. 80) ne viennent pas de mihi, de tibi et de sibi (cf. ibidem, p. 390). La théorie de l'imparfait cantabam, chanteve, chantois, chantais est inexacte ; cf. Romania, II, 145. Les formes inchoatives en se des verbes de la seconde conjugaison existent également aux trois personnes du singulier, finis de finisc-o^ finis definisc-is,fi7îi{s]t àefinisc-it, etc. Ces observations montrent que l'ouvrage pour la partie étymologique et historique doit être soumis à
mais cerfas. OU (ibîd.) est plutôt un composé roman, o-il, qu'un composé latin, hoC'illud. Pourquoi écrire avec un t {oit) le participe passé de dir (ibid.)?Au reite toute cette polémique sur ow* est parfaitement déplacée dans un livre de ce genre. — § 438, je lis : « Ne comprenant » plus le sens de cette locution voici^ voilà = voi [videl ci, /à, les gram- » mairiens du xvii« siècle décrétèrent que voici, voilà étaient prépo- » sitions et, comme telles, désormais inséparables. » Ce ne sont point les grammairiens qu'il faut accuser de ce fait, c'est l'usage. Voici, voilà ne sont plus compris du peuple; c'eit pour cela quMls sont passés à Tétat de prépositions. Môme observation sur les prépositions durant, concernant, touchant, etc. : ces mots ne vivent plus comme formes verbales dans la langue. — § 444, il est téméraire d'affirmer que donc vient de tune,
III. Syntaxe, — La syntaxe, la partie la plui importante de la grammaire aux yeux des professeurs, celle à laquelle ils attachent, et, non sans raison, le plus de prix, devait être, ce semble, la partie la plus neuve de la grammaire de M. Brachet. Le troisième volume de la Grammatik de Diez, si rempli d'observations profondes et originales sur la syntaxe des langues romanes, pouvait fournir à l'auteur les éléments d'une syntaxe singulièrement intéressante, n'eftt-on pas sous la main Maetzner qui lui aussi pouvait donner des choses nouvelles. Nous avons le regret de constater que M. Brachet n'a guère pris ici à Diez et à Maetzner que le plan et les titres des grandes divisions, et que cette partie de son travail est absolument insuffisante : à peu près quarante pages (p. 197-234) pour la syntaxe du français, c'est à peine une esquisse, et cette esquisse porte à chaque page la marque d'une rédaction hâtive et d'une grande légèreté. Peu ou point d'historique ; beaucoup de régies formulées sans raison explicative. M. Brachet qui dans sa préface tourne en ridicule les décisions absolues des grammairiens, qui présentent leurs règles « comme les arrêts indiscutables d'un code pénal », n'est ici ni moins autoritaire, ni moins subtil que les autres. Chaque paragraphe est rempli de ces mômes formules qu'il blâme si spirituellement : « Il faut dire, on ne doit pas dire, etc. » ; seulement elles sont appliquées trop souvent sans réflexion suffisante. Enfin l'exposition n'a pas sa lucidité habituelle et nombre de règles sont aussi obscures qu'inexactes. Sans indiquer ici les lacunes, ce qui serait refaire la syntaxe, je me contenterai d'observations de détail.
Première partie [Syntaxe des mots), — Au § 460, Texpression rapport de possession est employée dans deux sens absolument contradictoires; l'auteur rapproche les locutions telles que maison de Paul (et dans. la note, maison à Pierre) où le second terme désigne le possesseur, des locutions telles que fusil à aiguille où le second terme désigne le pos-
Glossaire du Morvan, éludo sur le langage de cette contrée, comparé avec les principaux dialectes ou patois de la France, do la Belgique wallonne et de la Suisse romande, par E. de Chambure. Paris, Champion ; Autun, Dcgressieu. Un vol. gr. in-l" de xxii-54*-966 pages.
Le Glossaire du Morvan est inspiré par le Glossaire du centre de la France du comte Jaubort. Il en reproduit l'aspect extérieur ; mémo format, même disposition typographique. Mais le disciple a surpassé le maître. Quelque grands que soient les mérites de la vaste compilation que le comte Jaubert n'a cessé de reprendre et de perfectionner pendant plus de trente années, celle que nous présente M. de Chambure remporte par le nombre des matériaux accumulés (le glossaire renferme plus de six mille mots morvandeaux), par l'étendue des recherches qui portent sur les patois voisins autant que sur les anciens dialectes du centre et de l'est de la France, et par la science de la discussion étymologique ; c'est l'œuvre de toute une vie, et ce vaste labeur mérite' tous les égards de la critique.
Est-il pourtant à l'abri de tout blâme? N'y a-t-il pas, non seulement de ces erreurs de détail, inévitables dans un aussi vaste ouvrage, et qu'une critique équitable ne doit indiquer qu'en passant, mais encore des fautes plus graves, parce qu'elles sont plus générales et tiennent à l'insuffisance d'une première préparation ? Nous sommes obligé de le reconnaître. Malgré de vastes lectures dans l'ancienne littérature, malgré la connaissance que l'auteur montre du vieux français, il ne possède pas assez pleinement l'histoire de la langue, la phonétique en particulier ; et cette ignorance a pour résultat de vicier, dans une trop large mesure, les discussions étymologiques auxquelles il se livre. Il suffit de feuilleter l'ouvrage pour s'en convaincre ; mais on en a une preuve plus complète, dès les premières pages, dans le tableau que M. de Chambure donne, en tête de son livre, de la phonétique et de la conjugaison de son dialecte.
nées, que donne Fauteur de la Grammaire historique et du Dictionnaire étymologique! — §§437-498 (règle de quelque). On est tout heureux de trouver là une de ces explications claires, précises et élégamment exposées auxquelles nous avait jadis habitués M. Brachet. — §499. La ligne consacrée à l'adverbe mêmes (avec 5) est inutile et jette de l'obscurité dans la rèiîle.
La seconde partie [Syntaxe des 2)ropositions)^ dont le plan est pris à Diez, peut paraître neuve pour le grand public ; elle est intéressante, quoiqu'elle contienne, autant que la première partie, d'inconcevables étourderies. — § 521. D'après l'auteur, si Ton dit il a acheté une forme et non achetée, c'est que acheté s'accorde avec un complément sousentendu : il a acheté cela, une ferme. Voilà les nouvelles théories de la nouvelle grammaire! Franchement, M. Brachet en a-t-il jamais persiflé de plus ridicules ? — § 540. Oà dans savez-vous oit vous allez est un adverbe intcrrogatif, comme si l'interrogation n'était pas dans savezvous, comme si, dans la phrase que nous venons de citer, oii vous allez n'était pas absolument la même chose que dans cette autre je sais cii vous allez *. — § 544. a Quand la proposition participe se rapporte au » sujet, et que celui-ci précède, on ne doit pas répéter le sujet devant » le verbe. Il ne faut donc pas dire : Venfant, ayant mangé des mets » empoisonnés, il mourut sur-U-champ, » C'est une question de ponctuation ; rien n'empêcherait en effet d'écrire : V enfant ayant mangé des mets empoisonnés, il mourut sur-le-champ, — §551. « Les verbes qui » ont le sens de nier, de douter, de supposer, de croire, prennent l'in- » dicatif quand la négation, le doute, la croyance s'affirme d'une » manière absolue {Paul ignore que Charles est bien malade \ je suppose » que vous m'avez compris, etc.). » D'après cela, on dirait : je nie que vous êtes venu, « Dans tous les autres cas, ils prennent le subjonctif [je » doute qu't7 fasse beau ce soir ; je ne crois pas que Charles soit hon- » nête, etc.). » Ainsi je doute n'exprime pas le doute d'une manièro absolue! Et d'après la seconde partie de cette règle, on dira je croirais volontiers qu'il soit parti; je n'irais pas vous voir, quand nwne je saurais que vous le désiriez (car M. Brachet range le verbe savoir parmi ceux qui ont le sens de nier, de douter, de supposer, de croire). En vérité, de telles négligences ne sont-elles pas de nature à discréditer la nouvelle méthode auprès des professeurs et des élèves? — § 559. « Quand » la phrase exprime l'idée d'une condition quelconque (le verbe prin- » cipal étant bm présent ou 2l\i futur de l'indicatif) le verbe de la prépo- » sition dépendante se met à Vimparfait ou au plus-que-parfait du » subjonctif [je ne croirai jamais qu'il eût osé le faire, si on le lui avait » défendu), d Alors cette phrase ',je ne crois pas qidil sorte si on le lui
> Déjà plus haut g 427, l'auteur avait éouméré de prétendus adverbes dluterrogation •' pourquoi f combien, etc., mais oU n'y figurait pas^
tum ; maïs côutrère et coulrie dérivent d'un verbe contre qui ne vient pas de coudre par la permutation du d en /, mais qui sort tout aussi légitimement que coudre du latin populaire coaere^ cosvere, latin classique eonsuere^. — Après avoir dit que Ve permute souvent en a, Fauteur ajoute : a E permute en o dans un très grand nombre de mots : anosse, bocoisse, holoite^ lorgé, boquer, bosson, cJuiirotle^ drosser^ échohr, forme^ former, etc. .. Môme changement dans noige^poingne, roùi, soille, soillot, soin pour neige, etc., dans les adjectifs en ou, ous qui représentent le français eur, eux. E devient oi dans loiche = lèche, loicher = lécher, soiche = sèche, soicher = sécher, Moi^ne, moinme est pour même, » Ici encore combien de faits différents réunis arbitrairement, ou pour la seule raison qu'on rencontre un o là où Torthographe française met un e : accentué issu par un a antérieur d'un é fermé du latin populaire, prenant la place d'une voyelle atone, oi diphtongue remplaçant Tancienne diphtongue ei, tout ici est jeté au hasard. Aux lignes suivantes, on voit oi devenir oué et aussi oua. Quelle est donc la valeur de la notation oi dans loiche, soiche, etc., qui sont distingués des motâ en oi = otié, oua ?
Poursuivrons-nous cet examen ? Chaque page de cette phonétique serait à souligner. Passons donc à la seconde partie de ces Notes grammaticales. Elle traite du verbe. Pourquoi l'auteur se tait-il sur la déclinaison de l'article, de l'adjectif et surtout du substantif et du pronom ? Le patois morvandeau n'offre-t-il sur ces points aucun renseignement intéressant? C'est peu vraisemblable. Nous avons même vu que le pronom personnel mérite une étude spéciale.
Mais passons. Nous voyons, p. 29^, la terminaison morvandelle an = uni [a dian^ a fian = illi dicunt, illi faciunt*) rapprochée de la terminaison italienne an (sans doute dans cantan?). Mais Yan du morvandeau est-il atone comme celui de l'italien ? — P. 30*, il est dit que l'imparfait est en o : aivo = habebam, as, at; dans la Bresse chalonnaise, on trouve aussi ive : failUve, avive, « Le patois d'Auvergne associe la flexion dont nous parlons avec notre finale on o : amavo, demouravo, etc. » Quelle singulière explication ! L'ç bourguignon est le 'représentant de ab dans abat [abat avt aut ot o) ; ive est le représentant de iba dans ibat {ivet ive), lequel ive s'est étendu, par analogie, aux imparfaits des conjugaisons autres que celle en ire. Quant à l'auvergnat avo, il représente exactement lo latin abat devenu aval, ava et, par le changement général de l'a muet final en o, avo. Cet imparfait avo ne combine donc nullement l'imparfait bourguignon et l'imparfait de la Bresse. — P. 34* : a Les verbes en ndre^ oudre perdent le d intercalaire : croinre, oinre, stmonre, moure = craindre, oindre, se-
^ Sans doute coidre vient do cosvere et eostre de eosere ; cf. tordre de iorhere = torquerû et chartre de carcerem.
mondre, moudre. Au contraire, coudre le conserve dans les temps où le français le remplace par s : coudons^ coudée coudu. » Peut-on dire que le français remplace le d par 8 dans les formes cousons, cousez, cousu f Nesont-ce pas là, au contraire, les formes étymologiques, et n'est-ce pas le patois .qui remplace Ys par d sous Tinfluence de coudre, coudrai, etc. ? — Nous aurions bien à dire sur les observations touchant le participe (p. 34*-36*) ; nous ne relèverons que deux points. Pour établir Texistence du participe evu {= halutum) dans les plus anciens textes, Tauteur cite ce vers du Roland : « Vostre cunseill ai jo s evud tuz tens » (Roland, chant V, v. 248) (sic). Il joue de malheur, car ce vers est inintelligible dans le texte d*Oxford qui porte : « Vostre cunseill ai 00° nud tuz tens. » La leçon de Génin est une correction de son crû sans autorité. — Plus loin, Tauteur rapproche le participe morvandeau ousu (= osé) du latin ausus^ comme si Vu de ausus se fût conservé dans ousu.
Ces observations suffisent pour établir que M. de Chambure ignore la phonétique française. De là résultent d'abord une notation orthographique insuffisante, ensuite des erreurs nombreuses dans les étymologies proposées. Je ne prendrai que deux exemples au hasard.
La locution adverbiale aiplei= en abondance, à foison (p. 665,666) a semble être une forte contraction de àpîenté... » « Plenté est, à son tour, une contraction du vieux mot plenité qui a été usité dans le sens de plénitude, du latin pleuitudinem. » Amsi plenitudinem donne successivement ;?/^7iî7e, plenté Gi plei/ Série d'hypothèses aussi inadmissibles les unes que les autres : pourquoi ne pas recourir tout bonnement à plein = plénum? — P. 1^\, le verbe riper , glisser entre les mains, s'échapper, est rapporté au bas-latin ripare, tiré de ripa, rive. Comme si ripare n'avait pas donné arriver, et comme si le p ne pouvait être représenté par autre chose que par un v ? Riper est Tallemand rippeln, bouger, remuer.
Une base solide manquant aux recherches étymologiques, on ne sera pas surpris du vague que présente souvent la discussion, l'auteur se contentant de rapprocher des formes analogues, sans se demander si elles sont réellement parentes, et si les ressemblances qu'il découvre entre elles ne sont pas de pures coïncidences.
Mais nous no voulons pas nous étendre plus longtemps sur cette partie faible du livre, et nous avons hâte d'en venir aux parties vraiment solides et qui méritent d'être mises en pleine lumière.
Ce glossaire a d'abord l'avantage de nous offrir la langue d'une région géographique bien circonscrite * et qui, malgré les divisions administratives actuelles qui la répartissent entre quatre départements
* Oq aurait voulu toutefois une carte du pays avec les subdivisions linguistiques qu'établit Tauteur, et qui n'ont peut-être pas la certitude qu'il leur attribue.
(Yonne, Côte-d'Or, Saône-et-Loire, Nièvre), a son unité naturelle
propre, déterminée par la configuration physique du sol. C'est une
vaste vallée enveloppée de hauteurs. Le domaine sur lequel M. le
comte Jaubert avait fait sa récolte était, au contraire, mal circonscrit,
et les limites s'en étendaient ou s'en restreignaient suivant les besoins
de l'auteur, suivant les hasards de ses recherches. On a donc, dans co
glossaire, le lexique d'un territoire bien déterminé. De là une rigueur
et une précision qui font défaut au Glossaire du centre de la France.
M. de Chambure pousse la précision plus loin, et lorsque l'usage do
tel ou tel mot, de telle ou telle prononciation, ne s'étend qu'à une