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L'ASSOCIATION POUR LA RÉFORME DE L'ORTHOGRAPHE

thographe de fâcheuses préoccupations d*étymologie ; on veut rapprocher les mots français de leuri origines latines, réelles ou supposées. On écrit nuict, hiiid^faid, traict^ etc., parce que le latin a un c avant le t {jiociem, etc.) et qu*on ignore que c est devenu i dans le passage du latin au français. On écrit dehvoir, recepi'oir^ esscribere, pour rappeler le b de debere^ de scribere, le p de recipere, sans l'econnaître d'ailleurs que la labiale latine est conservée dans le v de devoir et de recevoir. On no se pique pas du reste de. conséquence, et on continue d'écrire avoir de habere, boire de bibere. Puis de puteum [puteu] devient imits^ alors que puiser de puteare reste intact. On fait reparaître le g dans vingt [viginii] et on l'oublie dans tre^ite^ quarante^ etc. Vers la fin du douzième siècle, 17 s'était changée en u devant une consonne ; dltre^ palme, chevaïs, étaient devenus attire^ paume, chevaus (chevaux) ; on veut rappeler cetto / et Ton écrit aidire, paulme, chevaulx^ puis on la laisse tomber au xvn° siècle, sauf dans les fauJx et les aulx. Les erreurs d'étjmologie devaient naturellement abonder ; pais, vois, crois, nois, pois, viennent de Taccusatif^fl^ô/n, vocem, crucem, nucem, picem ; nos lettrés y voient un nominatif j^aa:, vox, crux, etc., et changent de leur propre autorité cette s enx: paix, voix, croix , etc.

On fait venir savoir de scire, et le mot s'affuble d'un ç : sçavoir ; pois, substantif verbal àQ peser, est rapporté à pondus (!) et devient ^oî^s ; lais pu les (de laisser) est dérivé à tort de léguer et devient legs.

Ce n'est pas tout : le grec arrive avec ses surcharges de lettres. On a l'ingénieuse idée de transcrire les mots qu'on emprunte du grec d'après la notation latine, comme si le français prononçait le grec de la façon dont l'avaient prononcé les Latins ! Rythmos, par le latin rhythmus, devient rhyihme et se prononce ritme. Le latin avait raison d'écrire rhythmus, puisqu'il faisait entendre les deux h aspirées et donnait à l'y le son de Vtipsilon, le son u. Mais qu'a donc à faire le français de cette notation rhyihme, puisqu'il donne à Yy la valeur d'un iy et que les deux h sont dans le mot comme si elles n'existaient pas?

Ainsi s'explique cette graphie vraiment barbare qui hérisse les pages de nombre d'écrivains au quinzième et au seizième siècle. Voyez les éditions anciennes de Rabelais. Les imprimeurs (c'est les imprimeurs, plus encore que les auteurs, qu'il faut rendre responsables de ces méfaits de lèse-langue) se font un plaisir de rendre les textes illisibles. Beaucoup d'écrivains, cependant, parmi les plus en renom, Pasquier, Amyot, Estienne, la plupart des poètes de la Pléiade et en particulier le grand restaurateur, le grand défenseur de la langue française, Ronsard, admettent la vieille, la bonne et simple orthographe française, et repoussent l'orthographe pédante et révolutionnaire des « latiniseurs T>, C'est celle^^ci cependant qui triomphe, grâce au secours inat-

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tendu que lui apportent les réformes radicales proposées par des grammairiens du temps, partisans d*une rigoureuse écriture phonétique. Les excès de cette école effrayèrent Topinion moyenne, qui se porta vers Texcès opposé et se rattacha à Técole étymologique. Au xvii* siècle, TAcadémie française la consacra en grande partie et déclara « préférer Torthographe qui distingue les gens de lettres d'avec les ignorants ».

Dès la seconde édition de son dictionnaire, cependant, TAcadémie essaya de revenir à une doctrine plus conforme à la véritable tradition de la langue. D'édition en édition, elle supprima çàetlâ quelques-unes de ces lettres dites étymologiques^ simplifia la graphie trop compliquée de certains mots. Mais pourquoi n*a-t-elle pas toujours et partout apporté Tesprit de logique que réclament ces questions d'orthographe ? Les corrections deviennent une source nouvelle d'embarras. L'orthographe de rhyihme est trop compliquée avec ses deux h ; il faut simplifier : soit, mais vous n'avez aucune raison de supprimer la seconde des deux h plutôt que la première. Votre décision est arbitraire ; c*est donc une complication de plus que vous apportez à l'orthographe du mot.

Jusqu'au commencement de ce siècle, le mal n^était pas vraiment grand ; il n'existait pas d'orthographe qui s'imposât absolument. L'orthographe officielle est un dogme nouveau dont nous devons le bienfait à la Révolution. Les plus grands écrivains s'inquiétaient fort peu de savoir comment écrire, mais comment employer les mots. Notre siècle de liberté a fait l'ordre dans les questions grammaticales, et la moindre faute contre Noël et Chapsal ou l'orthographe académique devient un brevet d'ignorance. C'est par l'orthographe que le maître d'école triomphe et est devenu l'homme nécessaire.

L'école étymologique avait triomphé; elle avait pourtant contre elle le bon sens : elle partait de principes faux pour aboutir à des conséquences absurdes. Le principe est faux, parce qu'en parlant on ne fait point d'èîymologie. On se sert des mots tels que l'usage les a faits, sans se préoccuper d'où ils viennent, de même qu'on les emploie dans le sens et avec la valeur que leur donne l'usage, sans se demander si cet emploi dérive ou non d'emplois antérieurs. On écrit pour exprimer sa pensée, et non pour faire des constatations étymologiques. Que diriezvous d'un auteur qui, écrivant un chapitre de morale ou d'histoire, s'amuserait à donner en note l'étymologie de tous les mots dont il se sert? Remarquons, d'ailleurs, que les lettrés sont inconséquents dans l'application de ce principe. Pourquoi s'attacher uniquement à la langue savante et non à la langue populaire; et pourquoi continuer à écrire/at, et non ego Jiabeo, alors qu'on écrit rythme au lieu de ritme? Pourquoi ne pas appliquer le principe aux langues étrangères^ et ne pas écrire riding^coat au lieu do redingote et hachchachtn au lieu d'a«-

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sassin ? Je ne parle pas des erreurs d'étymologie ; nous en avons cité précédemment quelques exemples topiques . En fait, Técole étymologique se contente de conserver plus ou moins maladroitement le souvenir de Tétymologie pour certains mots d'origine latine ou grecque : singulier principe qui n*a d'application que dans le champ restreint de Téducation classique !

En face, Técolo phonétique dresse son drapeau : un signe pour chaque son et un son pour chaque signo. N'est ce pas l'idéal? Oui, pour le linguiste ou le physiologiste qui veut faire l'analyse des sons humains. Mais de transporter dans Tusage courant des procédés de laboratoire, il n'y faut pas songer.

Vous voulez noter tous les sons d*aprôs leurs éléments constitutifs : par exemple le son oi de moi^ par wa^ puisque ce son se réduit à une combinaison de w et de à ? Fort bien, mais cet à peut être long (poire), moyen (bois), ou hreî {motie) , 11 faut donc noter encore ces différences de quantité. Ce n'est pas tout : tv n'est pas le môme dans poire et dans bois, après une consonne forte et après une consonne douce. Nouvelles distinctions. — Puis nous venons de noter Y m par m : quelle hérésie I L'm n'est-il pas un son composé, qui se ramène à la combinaison d'un b et d'une résonnance nasale ?J/(7n ami n'est-il pas phonétiquement bd'dâ-U ? Notons donc moire par btvâr^ si nous voulons être exacts ; et c'est à peine si nous le serons.

Une orthographe phonétique est impossible ; la prononciation change de région à région, de ville à ville ; dans une mémo localité, de gens à gens, de sexe à sexe, chez le même individu, avec VAge, Thumcur du moment. Vouloir imposer une notation qui représente tous les accidents de la parole humaine serait exiger de tous des connaissances physiologiques qu'on ne peut acquérir sans de longues études. A ce compte, mieux vaut encore en revenir à l'orthographe étymologique. C'est moins d'affaires de l'apprendre avec les complications qui la hérissent et les absurdités qui l'émaillent.

C'est cependant vers l'école phonétique que se portent les réformateurs, même les plus i^udents et les plus mesurés. Nous mèneraientils à leur insu vers un casse-cou ? N'y a-t-il pas Ih plutôt quelque malentendu? En effet, il s'agit de bien s'expliquer sur le mot de son. Pour le phonétiste, comme pour le physiologiste, le son doit être analysé dans ses derniers éléments, dans ses nuances les plus légères et les plus fugitives ; le grammairien doit le considérer à un autre point

de vue ... De même que les mots ne représentent pas pour tous exactement les mêmes sentiments ou les mêmes idées, et qu*ils éveillent chez chacun de nous des images qui ne se recouvrent pas parfaitement, de même les lettres qui sont les signes des sons (et nous parlons ici particulièrement des vojelles) , ne représentent que des moyennes de sons.

Autour de Ta, de Ye, de Vo se groupent des nuances diverses d'éléments vocaliques voisins : chacun de nous, en entendant ces sons, retrouve celui auquel il a affaire : et cela suffît pour rintelligence du langage. Par conséquent la formule : à son unique, signe unique ; à signe unique, son unique, doit être comprise dans un sens beaucoup plus large. Le nombre des signes est très restreint, la gamme des sons très étendue : mais T usage, la tradition ont attribué à tel ensemble de sons voisins un signe déterminé ; il n'en faut pas plus : et voilà arrêtés court tous les raffinements des phonétistes.

Adapter nos habitudes orthographiques à une représentation plus logique des sons de la langue, c'est tout ce qu'on peut demander : c'est le seul but qu'on se puisse proposer. Mais, pour arriver à cette fin, quelle voie suivre? et doit-on imposer à ses habitudes une violence salutaire qui les rapproche brusquement de Tidéal désiré ?

Ce serait une grosse erreur, l'erreur de tous les réformateurs, qui, du xvi« siècle à nos jours, ont voulu toucher à Forthographe, l'erreur qui a condamné leurs tentatives à un ridicule avortement.

C'est en orthographe surtout qu'il faut tenir compte de la tradition. Voilà deux siècles et plus que Bossuet reconnaissait que Tœil, comme Toreille, a son habitude faite des mots : changer leur forme sans toucher au son, c'est les rendre aussi méconnaissables que de toucher au son en laissant la forme intacte. Ma cuisinière écrira bien sur son livre de compte : vin soudpin edlè, et comprendra : vingt sous de pain et de lait^ parce qu'elle n'a pas pratiqué l'école ou les livres et ne voit pas les mots écrits. Malheureusement, pour nous autres qui lisons, nous associons indissolublement l'image du mot écrit à la sensation du mot prononcé. Or toute réforme qui modifie radicalement l'image visible des mots et fait violence aux habitudes de la vision, est condamnée d'avance.

Ce n'est pas tout : il est encore un ensemble de faits qu'il ne faut pas perdre de vue, je veux parler de l'enseignement grammatical. Toute modification qui aurait pour résultat de compliquer l'étude de la grammaire, est à rejeter. Remplacez partout Vx final par 5, vous aurez non seulement simplifié l'orthographe, mais encore supprimé deux ou trois règles de la grammaire, celles qui concernent le pluriel des noms en au, ou par exemple, et celle du féminin des ac^ectifs tels que heureuse, etc. A cela il n'y a qu'avantages. Mais n'allez pas

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systématiquement supprimer Ye après une voyelle dans Tintérieur des mots; car le futur d'échouer deviendra èchourai et vous aurez une règle nouvelle à édicter. Si vous réglez la graphie de Tadjectif //raw^ sur sa prononciation, vous aurez une première graphie <7ra;i : tm gran travail ; une seconde grant : un grant homme ; une troisième grande : une grande course. Ce n'est pas la peine de changer.

Les réformes doivent donc embrasser le vaste champ do la grammaire comme celui de l'orthographe des mots isolés. Elles doivent simplifier l'enseignement, afin d'arrêter l'enfant le moins longtemps possible à l'étude des faits extérieurs, et lui laisser plus de loisir pour pénétrer dans l'étude intime de l'idiome, dans cette étude vivante et féconde qui doit lui apprendre à saisir les pensées des autres et ses propres pensées, discipliner son intelligence, l'habituer à l'analyse et à la réflexion, lui donner enfin les qualités d'observation, de clarté et d'ordre qu'il aura à porter plus tard dans la pratique de la vie.

Mais ces simplifications no doivent pas se faire à la légère ; elles doivent être longuement méditées et discutées. Les changements sont sans doute nombreux ; mais ils peuvent être répartis sur une longue suite d'années. La langue a l'avenir devant elle, et l'Académie est, dit-on, immortelle. A chaque génération sa peine. Nos successeurs pourront reprendre notre héritage, s'ils partagent nos vues, et achever à loisir Tentreprise commencée. Pour nous, nous n'avons qu'à nous mettre à l'œuvre. Qu'on fasse donc l'accord sur un minimum de réformes nécessaires ; qu'on en examine toutes les conséquences possibles, et, si elles se trouvent ne présenter que des avantages, qu'on aille hardiment de l'avant. Que la Société pour la réforme de Torthographe française préconise ces modifications, qu'elle les fasse adopter dans un cercle plus ou moins étendu, qu'elle les fasse connaître par des opuscules, des traités spéciaux de grammaire, d'orthographe ; qu'elle s'annonce ce qu'elle est en réalité, non une société révolutionnaire, mais une société conservatrice, qui prend en mains la cause de l'orthographe nationale déformée par l'orthographe étrangère et veut restaurer la bonne et sainte tradition. Cette agitation portera ses fruits ; et quand l'Académie préparera une nouvelle édition de son Dictionnaire, elle pourra accueillir et faire triompher, puisque seule elle a, de par les mœurs, autorité pour le faire, des changements profondément étudiés, modestement proposés par des hommes convaincus, qu'inspire un amour sincère et éclairé de la langue française ^

^ Voici rindication de quelques changements qu'on pourrait bientôt réaliser ; mais, à notre avis, il y aurait danger à aller plus loin :

!• Substitution de Vs à Vx final : tror>, poii^ nois, heureus, des hateaus, des ehevaus^ je veuSf je peifs. Gomme nous Tavons dit plus haut, ce changement a Tavantage de

supprimer plusieurs règles de grammaire et de rétablir l'analogie dans la conjugaison au singulier du présent de l'indicatif;

2* Réduction de ek à e (quand il a le son de k), de th à f, et changement de ph en f. On peut ici s'autoriser des formes telles que corde de ehorda^ éccle de tckola, irâne de thi'onuSf fantôme^ fantaisie et leurs dérivés, fijle, anciennement phaniâme, pkan^ taisie^ phioli ;

3« Remplacement de y par » la où y a la valeur d'un i simple. Ainsi atyU est devenu ttsiU ;

/«• Réduction des consonnes doubles à des consonnes uniques quand la prononciation ne fait entendre qu*une consonne. Toutefois, comme ce dernier changement atteint quantité de mots, il ne fiudrait le réaliser d'abord que dans des cas restreints ; par exemple, on pourrait commencer par les nasales doubles : koneur pour honneur^ etc.

[La Ripuhliqut française, 3 nov. et 9 déc. 1887.]

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