FRANÇAISE
il vient de se fonder à Paris une Association pour la réforme de Torthographe française. Le président, M. Paul Passy, a groupé un certain nombre de lettrés, de professeurs, de grammairiens, frappé» comme lui des abus que présente notre orthographe, et il a pensé que le meilleur moyen d*agir sur l'autorité souveraine qui préside aux destinées de la langue, c'était de lui montrer la voie à suivre. Il a fondé un bulletin mensuel où il applique quelques-unes des réformes qui lui paraissent les plus nécessaires ; il fait de la propagande, recrute des adhésions, quelques-unes d^l primo cartello ; je citerai entre autres les noms de Gaston Paris et de Louis Havet, noms d'importance et d'autorité dans la matière, s'il en est. Que M. Passy poursuive son œuvre, qu'il la conduise avec fermeté et prudence, avec mesure et ténacité ; le succès est à ce prix. S'il réussit, il aura bien mérité de la langue et du pays.
L'orthographe française est — après l'anglaise — la plus incohérente et la plus compliquée des orthographes modernes. Nulle analogie régulièrement suivie ; nulle règle générale qui ne soit contredite par
l'association pour la réforme de l'orthographe 3n
quelque caprice particulier ; c*est Tarbitraîre érigé en loi. On écrit apercevoir et appeler ^ animhr et anéantir, abattre et abatis, consonnance et assonance^ grands-pères eigramTmèreSy doigt (de digitum) ei froid (àefrigidum), vingt (de viginti) et trente (de trigintq), puits et puiser^ des bleus et des feux, dix et dizaine, huile, huître, huis (de olea, ostrea, ostium) ; et avoir, on, orge (de habere, homo, hordea). On écrit respect à côté de respecter, et contrat à côté de contracter. Dessein et dessin, compter et conter, affaitè et o^d/é, repaire et r«j?èr^ sont les mêmes mots. Laisser donne pour dérivé Zaïs ou les qu'on écrit Zé;^s. Des terminaisons latines identiques donnent des formes françaises différentes : comparez musée et cétacè, civil et utile, A quoi bon poursuivre une énumération interminable ? Un volume ne suffirait pas à relever les complications, les contradictions, les aberrations dont fourmille notre orthographe. Les effets en sont fâcheux à toute sorte de points de vue. Je n'en veux ici considérer qu'un, capital il est vrai, celui de l'enseignement de la langue.
Dans nos écoles primaires, — et ailleurs aussi, — l'enseignement du français se réduit à n'être qu'un enseignement d'orthographe. L'étude des mots, de leur signification propre^ de leur valeur dans la phrase, celle des constructions, l'intelligence des textes, tout cela importe peu ; l'orthographe, voilà la grande affaire. Votre garçon fait une dictée sans faute ? c*est fini ; s'il connaît aussi l'analyse logique, il connaît sa langue ; le maître d'école n'a plus rien à lui apprendre.
C'est une grande puissance que le maître d'école. Son autorité — c'est la seule — est incontestée. A l'heure qu'il est, il tient en ses mains les destinées de la langue. Ce qu'il enseigne fera loi chez la génération arrivée à l'âge d'homme. Or les gens élevés dans le respect de la lettre moulée ont une tendance à prononcer toutes les lettres des mots qu'ils lisent. On écrit dompter i^ar pt : on prononcera domp'-ter; on écrit de même compter : on prononcera com'-pter (nous avons entendu cette prononciatioji) ; on écrit grammaire : on prononcera ^m/»'maii'e. Toutes les lettres doubles ou muettes se font entendre en dépit de la tradition et de l'usage. Une foule de liaisons, inconnues à nos aïeux, s'imposent aujourd'hui, de par l'école et la lecture, à Tusage général. Qui doit, en effet, avoir raison du mot écrit, chose visible, tangible, qui ne peut sûrement se tromper, ou du mot parlé, chose fugitive, instable, insaisissable, qui n'a par devers elle aucune preuve qui la justifie? Evidemment, c'est le mot écrit. Et la prononciation s'incline devant l'écriture. Le xx® siècle aura vraiment une belle langue où tous les mots se prononceront comme ils s'écrivent aujourd'hui 1 Le péril est imminent ; il n'est que temps d'aviser.
Que/aire? La question est complexe ; pour réclairer, il est utile do jeter un coup d'œil sur Thistoire de l'orthographe.
Quand le latin populaire de la Gaule, après une série de transformations, fut devenu vers le yiii° ou le ix^ siècle une langue nouvelle, les clercs qui commencèrent à Técrire, ignoraient les rapports qui existaient entre les mots de la nouvelle langue et les mots latins correspondants d*où ils étaient sortis. Ils se trouvèrent dans la situation de gens notant les sons d'une langue étrangère qu'ils entendent pour la première fois. Ils avaient à leur disposition l'alphahet latin, qui n'était guère fait pour cette langue ; car si le français avait avec le latin un certain nombre de sons communs, il venait aussi de créer des sons spéciaux qu'ignorait la langue mère, tels que 1'^ féminin, le cà, le y, 1*^ mouillée, Yn mouillée, etc.
A l'aide de quelques conventions rapidement consacrées, l'alphabet latin fit l'affaire, mais tant bien que mal ; car on conserva des lettres inutiles, comme le k et le g, et on donna des valeurs doubles aux mêmes lettres, comme le c et le ^. Mais, malgré ces défauts, cet alphabet reproduisit assez fidèlement la prononciation nouvelle. Là où le latin avait dit tlle hahet, le français dit il at^ et il écrivit il at^ et plus tard il a, quand il cessa de faire entendre le t de at. Prise dans son ensemble et malgré certaines incertitudes, certains défauts originels, l'orthographe française du xi° et du xii° siècle est un modèle de simplicité ; on écrit comme on parle.
Cet état de perfection relative ne pouvait durer. Dès le xii^ siècle, avec les progrès de la littérature, il commença à se former une tradition orthographique qui arrêta les sons dans leur forme écrite, malgré les changements qui continuaient à les altérer. La diphtongue ai se réduit à è ; on conservera néanmoins la notation ai, et le souvenir de la diphtongue primitive survivra dans l'orthographe : faire, fait, trait, mais, etc. Vs tombe dès le xii^ siècle à l'intérieur des mots devant une consonne ; cette « s'écrira, sans se prononcer, jusqu'au xvii" siècle. La diphtongue oi (prononcée jusqu'au xïii® siècle comme en grec oi) se transforme aux xiv* et xvi® siècles en oè, ouh, et plus tard en ouà ; on continuera d'écrire oi.
Cependant ces anomalies seraient sans gravité si une influence nouvelle, l'influence savante, n'était venue déranger l'élégante simplicité du système français.
Dès la fln du quatorzième siècle, les lettrés introduisent dans l'or-