‹ Arsène Darmesteter: Reliques scientifiques recueillies par son frèreChapitre 7 sur 41 · LES VERS FRANÇAIS ET LEUR PROSODIE · texte numérisé non relu

LES VERS FRANÇAIS ET LEUR PROSODIE

mois, par suite de la suppression de IV muet, deviennent faux? Non ; parce que la prononciation répare la perte d*une sjllabe par des aUon gements ou des silences compensalifs. Les preuves en sont surabondantes. Prenons, par exemple, ces vers des Chitimenls [Souvenir de la nuii du 4) :

L'aïeule cependant rapprochai l du foyer

Comme XK>ur réchauffer ses membres déjà roidcs . . .

Dire qn*ils m*0Dl lue ce pauvre pclil dire ! . . .

Que vais- je devenir à présent toute seule ?. . .

L*enlant n*a pas erc : Vive la République !

C'est pour cela qtru faut que les vieilles grand'mcros

De Xqmt^ pauvres doigis gris que fait trembler le temps

Cousent dans le linceul des cnrauts do sept ans. . .

On fait entendre Ye muet dans membres, pauvre^ à cause des groupes br^ tr, peut être dans vieil/es à cause de / mouillée : on ne le fait pas entendre dans les autres mots soulignés. On prononce Taieur, com\ d\r\ V€Â-f^ ou/*, rir', fou«', en allongeant la sjllabe qui précède Ve muet, et c*est ce qui distinguo le vers de la prose où la voyelle reste brève : aieul\ etc , avec eu bref, etc. Cette compensation ne peut s*étendre au-delà des limites indiquées, et il serait impossible d'allonger un mot à terminaison masculine de manière à dédoubler le nombre de syllabes. Les vers suivants sont pleins et harmonieux :

On pouvait à des plis qui soulevaient la neige Voir que des régiments s*e'laient endormis là.

On ne saurait les modifier comme il suit :

On voyait à des plis qui soulevaient la neige Que des régiments. . .

(prononcez à peu près r^^iman-an)

s*claiont endormis là.

Une conclusion à tirer de ces faits, c'est que la durée joue un rôle certain dans la constitution du vers français, et que la succession des syllabes accentuées et non accentuées, autrement dit, des temps forts et des temps faibles, amène avec elle une mesure déterminée.

Nous ne nous arrêterons pas sur la question de Thiatus où Tauteur aurait pu étudier plus rigoureusement les liaisons que, les voyelles nasales aw, en, in, etc., à la fin des mots, forment dans la prononciation avec les voyelles initiales des mots suivants. Ces liaisons ont certainement varié du xvi^ siècle à nos jours de manière à donner naissance à de nouveaux hiatus ou à supprimer des hiatus existants. Pour Tenjam-

bernent, Fauteur accepte, dans certaines limites, la loi qui Tinterdit ; mais il ne paraît pas se rendre compte de la cause do cette loi. Elle est due à la nécessité de maintenir intégralement le temps fort de la an du vers. M. de Grammont a bien vu qu'à rhémisliche le temps fort doit être intact pour que le vers conserve sa valeur. Il en est de môme 'à la fin du vers. Dans le fameux enjambement du début de Hernani;

à rescalicr

Dérobé

le rejet dérolé annule Taccent fort de escalio' parce qu'ici l'épithète fait corps avec le substantif : escalier dérobé est une sorte de nom composé. Voilà pourquoi cet enjambement est défectueux. Quand l'enjambement ne produit pas cet effet et qu'il laisse l'accent intact, il est bon. Ceci nous amène à cette question de l'accent tonique, ou temps fort, dont l'auteur met vivement en lumière le rôle, jusqu'ici assez méconnu. C'est Ackerraann qui le premier, en 1839, montra que le vers français repose sur l'accent autant que sur le nombre des sjllabes. M. Quichcrat admit les principes d'Àckermann, mais avec quelque indécision, dans son Trailé de versification française. Aujourd'hui M. de Grammont reprenant et fortifiant ces thèses, les développe longuement ; et il faut espérer qu'avec le succès qui attend son livre, ces vérités nouvelles auront définitivement conquis leur place au soleil. Sur un point, toutefois, où il combat M. Quicherat, je crois que l'auteur du Traité de versification a raison contre lui. Il s'agit des mots de quatre syllabes et plus dans lesquels M. Quicherat voit deux accents, ce Donner deux accents à un mot, dit M. de Grammont, c'est faire doux mots d'un seul; c'est substituer à des vers mal rhjthmés, mais très compréhensibles, des séries de mots n'appaitenant à aucune langue connue. » Cependant il est tellement vrai que les mots d'une certaine longueur ont un double accent, que dans la période de formation de la langue, cette coexistence des deux accents a été une des causes déterminantes des variations de la phonétique française *. Et de fait, aujourd'hui encore, le double accent est bien visible. Qu'on en juge par les vers suivants oii nous marquons par des italiques les temps forts de la finale et par des petites capitales ceux qui sont au milieu du mot :

Tant le ^xohlème hwmain VdJoaU érouvan/^. . . Kt s'il faiU acccp^^r la sombre alTERna^t'r^, Croire ou désEspér^;*, nous déSESpérero«5. . . Aux APpkudi8scmtf;i/4 de la plèbe romaine. . . £1 le OLAdiateur en mOiTchanC vers Varène. . .

(M™° AcKKnsiANS, Pascal,)

' Cr. Homatiia, I, 1876, p. 173 [«lans rarlicle réimprimé plus bas, sur la Pro$onique uctt initiale).

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