‹ Art & critiqueChapitre 1 sur 35 · Art & critique · texte numérisé non relu

Art & critique

Dans les époques de transition, V histoire littéraire multiplie ses facettes, les périodes se succèdent avec rapidité, le talent se dépense en nouveautés inutiles, dont V éclat est toujours éphémère, aucune formule ne vient fixer la marche des esprits et rallier sur un idéal la conscience universelle.

Mais si les grandes synthèses font défaut à ces périodes, combien riches sont les éléments d'analyses qu'elles nous laissent !... Il semble que des trésors ont été prodigués pour combler le vide qui se creuse entre ce qui a été et ce qui sera. Il semble que V intelligence humaine, comme une boussole affolée, tourne dans tous les sens pour retrouver le nord perdu, et ce mouvemeut de suprême angoisse développe en elle une activité vertigineuse, famais on n’a tant écrit que de nos jours, jamais

PRÉFACE

les arts n'ont vil une production aussi exubérante , aussi variée et aussi ingénieuse, jamais la science n'a soumis la matière à d’aussi merveilleuses applications pratiques , j amais le métier n'a coudoyé de plus près l'art, jamais la littérature et l'art ne se sont prêté un plus mutuel appui, au point parfois de se confondre, et cependant jamais on n'a moins entendu la littérature et l'art, jamais les choses de l'esprit n'ont laissé la conscience intime plus perplexe, jamais le mot € intellectualité dont on a tant abusé, n'a été moins compris des foules et plus diversement interprété par les prétendus initiés.

Ce que la littérature et l'art ont d'apaisant pour qui en possède le sens profond , s'est transformé en 'une irritante manifestation de la personnalité, le « moi haïssable », dont parlait Pascal, est devenu l'obiet d'un culte exclusif, il s'est développé au détriment de l'harmonie. A défaut d'une chimère commune, chacun eut sa chimère.

De telles manifestations appartiennent aux époques de transition et en sont, à proprement parler, la marque. Elles n'en constituent pas moins dans la nuit sombre iLiie sorte de « pointillé » lumineux qui éclaire la route jusqu'à l'aube de l'ère nouvelle.Tout a son prix quand on est égaré dans une ville endormie. La moindre lueur évoque tout un monde, et quand la grande clarté du soleil vient mettre chaque chose à son point, on est tout heureux de se souvenir des fantasmagories de la nuit et des peurs

PRÉFACE

étranges que chaque ombre faisait. Le passage difficile est franchi.

Sommes-nous au terme de cette marcheàrétoile'^>j verrons-nous encore longtemps ces météores de la littérature et de V art croiser sur notre horizon de vaines paraboles, dont Vobservateur ne peut recueillir que de rapides (( instantanés », sommes-nous à la veille d'un grand siècle ? A quoi mène Fart, s'il n atteint pas son but sublime, qui est de réaliser l'union parfaite des intelligences devant l'évidente beauté? A quoi mène la critique, s'il elle n'a pour résultat que de multiplier les malentendus et les discussions byzantines ? Disons~le hautement , à quoi mène tout effort de l'esprit, s'il n'a pas pour terme la plus grande gloire de Dieu ?...

Ces questions se soulèvent à chaque tournant de l'histoire. Chaque époque, son cycle révolu, retombe dans la poussière sans avoir vaincu la beauté. Les Pyramides disent le grossier hommage de nos ancêtres à l'immensité, nos arts diront la folie de nos intimes subtilités. Un art fut païen, un art szra chrétien. Et cependant rien de définitif ne doit demeurer deshommes, sinon la conscience d' une gloire qui les dépasse et la certitude qu'un acte d'amour est infini.

Le célèbre sonnet d'un pamphlétaire à la vierge :

Toi que n’a point, frappée un premier anathème... peut s'étendre à toutes les générations, comme une

PRÉFACE

prière et un acte cV amour sans fin^ mais V intention en art n'' est pas la réalisation^ et le terme recule à V infini quand la gloire à atteindre est infinie^ C’est donc l’impuissance de l’art qui fait la plus grande gloire de Dieu. De l’amour naît l’humilité, de l’humilité la prière, delà prière un culle plus pur de la beauté. Cercle vicieux mais fécond en œuvres de tout genre.

Avant donc que l’impitoyable anathème frappe toute une période littéraire et tous les arts d’une génération, qu’ils appartiennent à l’art païen ou à l’art chrétien, il est bon de rechercher ce qui doit en survivre quelque temps encore, servir de transition, offrir un modèle aux nouveaux venus et un sujet de discussions aux critiques. Hormis quelques exceptions de génie, V art est une tradition et, comme la nature, procède non par bonds, mais par une lente et insensible évolution.

Les trois années qui viennent de s’écouler ont été marquées par d’importants événements littéraires, par des essais nombreux et intéressants de la part de jeunes auteurs dont le talent est encore loin d’avoir donné sa mesure, mais dont les nouveautés ont été goûtées et encouragées. Depuis vingt-sept ans les petites périodes littéraires se suivent ainsi, sans donner l’essor définif à un grand art, sans émanciper ceux qui subissent encore le poids de douloureux événements ou la tutelle de maîtres plus renommés que bien informés. Toutes les activités

PRÉFACE

sont en jeu pour refaire un monde nouveau et un idéal nouveau ; seuls les (( déracinés » de la vieille bourgeoisie littéraire commencent à comprendre qu’en faisant un pas en avant ils vont rencontrer d’autres semeurs de pensées. Le reste des patricie)is demeure paisible sur ses positions., regardant deux camps opposés se former, l’itn pour la foi, l’autre pour la science, mais dont aucune formule littéraire ou scientifique ne vient encore délimiter les frontières.L’art pur est honoré dans les deux camps et se mêle à toute chose. Il a pour lui le prestige d’unir étroitement l’esprit et la matière ; il unit les deux camps. Il est le trait d’union de demain, et son indépendance plane sur les luttes futures. Il peut pacifier sans confondre, relever sans offenser. Il est l’arme à deux tranchants. Les patriciens ne le voient pas et continuent à ne rechercher en lui que la jouissance banale de leurs désœuvrements. Tel n’est pas l’avis des nouveaux venus, qui savent quelle puissance est une idée fixée par l’art. Ils s’en serviront pour le bien et pour le mal.

Ces pages ont été écrites au jour le jour, dans la sincérité du moment. Ce n’est point une histoire complète de ces trois années 1895,1896 i897,/;/j/5

une série d’aperçus. Données en articles à la revue La Critique, elles sont, pour la plupart, déjà connues d’un certain nombre de lecteurs. Leur carac-

PRÉFACE

tère général, en dehors de toute polémique, les désignait pour un volume d'études littéraires.

Le titre de chacun des articles qui composent ce volume a été conservé, afin de bien indiquer à l’occasion de quelle manifestation littéraire ou artistique V étude fut faite. Le texte a été maintenu intégralement,afin que chaque article formât un tout complet. L'ordre chronologique a été respecté, constituant ainsi la valeur historique et documentaire de l’ouvrage . Le lien de la pensée n’en est que plus solide, car V enchainement logique permet de suivre les phases de ces notations de la vie littéraire. Les dates enfin ont été indiquées pour faciliter les concordances et rappeler à la mémoire les événements de l’actualité qui se rattachent à la publication de ces articles.

Que de faits sont intimement liés à l'histoire littéraire de ces trois dernières années l.,,La question -de la participation de nos artistes à l’exposition de Berlin souleva des polémiques sans nombre sur le rôle international de l’art et de la pensée. Question toujours brûlante et jamais résolue entre ceux qui s’estiment les citoyens de l’univers, et ceux qui appartiennent avant tout au sol et à la race d’où ils sont sortis. Question qui suppose une connaissance parfaite de l’influence que les lettres et les arts ont dans la vie réelle et que Jean-Jacques Rousseau eût tranchée en disant que le plus sûr moyen de vaincre un ennemi, était de lui communiquer la corriip-

PRÉFACE

iion dont on souffre soi-mêinc. llclas ! la sanie morale des peuples ne résiderait-elle que dans une suprême barbarie ? ...

Puis des luttes s'engagèrent sur la propriété artistique et littéraire. Admise d'une façon absolue par les uns, niée totalement par les autres, réduite aux vagues décisions de la convention de Berne de 1886, elle attend encore du législateur une règle universelleinent acceptée et une sanction sérieuse. Les droits de la pensée, tour à tour mécoiuius et exaltés, contiennent en germe toutes les révolutions. L'artiste et le penseur sont des magiciens qui détiennent le terrible secret d'apaiser ou de déchaîner les passions.

Les livres enf animés et mystiques du Sdr Péladan , ses expositions symboliques tournèrent nos regards vers V Orient. Lebuddliisme devint à la mode, et peu s'en fallut que les parisiens n'y perdissent tout leur bon sens.

Le dix-huitième siècle hanta peu après nos imaginations. On chercha dans l'esprit de Diderot et des encyclopédistes cette raison positive dont on voulait doter tous les arts, pour en faire les instruments dociles de la philosophie rationaliste. Ce n était point affaire d'art mais affaire de critique, et une confusion de plus s'établit.

Des livres consacrés à la mémoire de diplomates et de critiques, de petits papiers et des bibelots vinrent faire une heureuse diversion .

PRÉFACE

Ou entra alors dans la période des pièces de théâtre, C'est là que Je mouvement symboliste moderne attendait de pied ferme le feu de la rampe. Le vieil esprit parisien en était â jamais banni. Comme toutes les exagérations , il aboutit à un desastre et une crise théâtrale se déclara. Cependant la scène s’était renouvelée et le théâtre s était ouvert aux idées générales. D'amusement léger, parfois littéraire, il était devenu une tribune et une chaire deprédicateur. Le public se lassa de cette nouvelle confusion des genres et reporta toute son attentionsur les expositions de peinture et de seul pture , moins pour l'étude et la compréhension de l'œuvre d art en elle-même que pour Vamusement facile des yeux.

De Vamusement â la licence, il liy a qu un pas ; il fut bientôt franchi et une réaction violente se déclara contre toute cette imagerie. Comme au moyen âge, de farouches iconoclastes se dressèrent . Au milieu de tout ce bruit les iconophiles se réunirent discrètement et fondèrent une société pour populariser Vart. tout en le sauvant du jugement brutal et sans appel des foules.

Un événement douloureux, la mort d'un enfant, à qui la fortune avait prodigué à la fois toutes sesfaveurs et toutes ses tortures, vint appeler l'attention sur le dévouement dont une femme de théâtre peut être capable. Vart élèverait-il réellement les cœurs et deviendrait-il même, pour certaines natures héroïques, une source de vertu ?... Pans, qui avait

FKKFACi;

jadis pleuré la Malibran, trouva encore ce jour-là une larme ^ et bientôt oublia...

Le théâtre donnait toujours sa note mystico-synibolique,tout en essayant la reprise de quelques vieux auteurs démodés, quand éclata comme un coup de tonnerre V apostrophe de M. Emile Zola à la jeunesse et aux jeunes revues. Il rompait avec les nouveaux venus, champions de l'idéal, que son naturalisme n’avait pas prévus. Ils le luirendirent bien !...

Le théâtre sévissait toujours en Ibsen majeur à côté de la représentation un peu modernisée des Mystères du moyen-âge, mais une note latine semblait venir de V Espagne. Le Grand Galeoto fut accueilli comme un nouveau Cid Gampéador. Nous redevenions cornéliens.

La fameuse querelle de Paul Bourget contre son éditeur Lemerre, étouffa les bruits du théâtre. La question de la propriété artistique et littéraire surgissait encore une fois dans toute son acuité. Elle rendit la vie au livre, qu’une trop grande production avait déprécié et qui dormait comme une chose vile aux étalages multicolores du boulevard. Des pièces de théâtre furent même écrites pour être lues. Chacun avait son spectacle dans son fauteuil. Le livre était devenu, suivant le titre heureux que Maeterlinck avait donné à un de ses volumes, « le trésor des hum blés. 'St

Bientôt la vie universelle f ut suspendue par l'arrivée de l’empereur dç toutes les Russies. Un monde

PRÉFACE

Vieux de vingt-cinq ans allait finir ^ nn antre commencer,.. Les lettres et les arts n’obéissent pas aux mêmes lois que la politique, et nous ne voyons pas dans cet événement populaire l’annonce d’une révolution intellectuelle... Des relations plus intimes avec le grand empire du Nord vont sans doute donner à nos historiens et à nos romanciers nn nouveau champ d’activité, mais notre vieille civilisation a subi l’assaut de bien d’autres nouveautés...

Elle semble du reste trouver un rajeunissement dans un retour en arrière .. Serait-on alté trop vite et trop loin ?.., Bien des fleurs sont ainsi restées le long de la route. Les glaneurs surgissent maintenant, Le théâtre a donné l’exemple de la réaction. Il a même joué une pièce de M. Jean Richepin.

L’étude des différents snobismes de notre époque, signalés par M. Jules Lemaître, réveille encore une fois l’esprit critique qui semblait avoir atteint ses dernières limites. Mais il est inépuisable et conduit à l’ Académie l ... Nous l’y retrouverons quelque jour pour juger le féminisme grandissant. C’est le dernier snobisme que nous réservait l’étude de ces trois dernières années. Le définir serait imprudent , le craindre est sage, le combattre serait dangereux.

Ainsi de page en page nous avons suivi les événements, cherchant l’actualité là ou elle se trouvait. Ce sont des pages vécues, non rédigées après coup et pour le besoin de la cause.

PRÉFACE

Quelle cause cVailleurs servons-nous, sinon celle de la petite patrie dans la grande. Rapporter à la société française le mouvement 'universel des lettres et des arts est un acte légitime. Elle a été par sa ciüilisation, quatorç^e fois séculaire, noire éducatrice et elle nous sert de point de comparaison pour toutes les autres. Elle accueille toutes les nouveautés et tous les talents, mais elle ne sert qu’une cause, la sienne. Qu’elle nous suffise pour le progrès du monde !... C’est sur les rives de la Seine que l’art et la critique s’unissent le plus commodément dans une devise commune : (( Lumière et liberté » !...

Charles Fuinel.

Paris 15 Décembre 1897.

Page 1