ART
ArtiijTerrible envoûteur qui martyrise l’âme, Railleur mystérieux de l’esprit pèlerin !
Il n’est pas de poète insoumis à ton frein ;
Et tous ceux dont la gloire ici-bas te proclame Savent que ton autel épuisera leur flamme Et qu'ils récolteront ton mépris souverain.
(Maurice Rollinat.)
L’art ne prend pas seulement l’esprit, il prend le cœur. Par l’esprit il tient aux choses éternelles, par le cœur il tient à nos passions. Ainsi se renouent les deux extrémités de la chaîne.
— Faut-il aller à Berlin ?
Telle est la question que,, depuis quelques semaines, tous les artistes se posent.
— Allez-}^ : votre esprit vous 3^ appelle. allez pas : votre cœur vous retient parmi nous.
C’est la seule réponse à faire.
L’art n’a pas de frontières, si l’on considère son domaine intellectuel ; il a au contraire des frontières très limitées, si l’on considère la source première où il a pris la vie : le berceau d’un cœur qui souffrit et aima.
Il subit les lois de l’esprit, mais, son caractère, il le puise dans le cœur.
Par l’intelligence il appartient à l’ordre universel, par la sensibilité il appartient à la patrie.
Artistes qui apporterez au monde le fruit de votre intelligence, laissez-nous du moins ce qui naquit de l’harmonie de vos cœurs : les œuvres qui, - depuis vingt-quatre ans, ont chanté les joies et les douleurs de la patrie !
Vous êtes hommes de goût avant tout, vous saurez choisir.
N’oubliez pas que chaque œuvre d’art est mie petite religion pour tous ceux qui l’admirent.
De là, les droits de la critique.
En dehors des principes rationnels qui régissent toute production de la pensée hu-
maille, ce qui constitue une œuvre d’art, c’est le caractère.
Le rôle de la critique d’art est de préciserez de déterminer ce caractère, de le traduire ensuite pour le public en une formule facile à retenir.
L’effort de l’artiste est de donner un caractère à son œuvre.
Laissons aux Allemands la philosophie et l’esthétique pure, où ils excellent. Si l’art est un mot abstrait dans toutes les langues, l’œuvre d’art est une chose concrète que le caractère de l’artiste a créée et que le goût public a sanctionnée ou rejetée.
Ce tribunal n’est pas sans appel quand il s’agit de certaines délicatesses de la pensée, de certaines finesses de la forme ; il ne saurait faillir quand il s’agit du patriotisme alarmé de tout un peuple. C’est ici qu’il ne faut pas vraiment espérer que l’esprit sera la dupe du cœur.
L’art est un culte qui ne tient pas seulement à l’admiration intellectuelle du beau, et la participation de nos artistes à l’exposition de Berlin peut être l’occasion de savoir ce qu’il entre de sensibilité dans ce culte.
Ce qu’il 3^ entre de souffrance, le poète dans ses cris de douleur, l’artiste dans l'angoisse de sa tâche sans cesse recommencée, peuvent seuls le dire. Tout cela pour être incompris ou simplement catalogué dans une des pauvres formules que la critique invente pour soulager la m.émoire du public et pour enrichir la langue de quelques préciosités de plus î Ce qu’il a d^or et de larmes dans ces creusets qui résument souvent une vie tout entière, que la propriété artistique et littéraire préserve à peine de la contrefaçon et du plagdat, que rien ne préserve du snobisme des intelligences et de la bassesse des goûts de la foule ! Mais ils le savent, ces esthètes et ces martjms de l’idée î Ils savent que la vie ne saurait être emprisonnée dans une œuvre d’art. De Praxitèle à Fra Angelico,d^Homère à Hugo, des Ass3"riens et des Etrusques aux S3^mbolistes modernes, ils savent que les concepts sont infinis et que l’art est limité. Et cependant ils recommencent indéfiniment ce labeur, pour faire qu’une chose soit à la fois matière et esprit, immobilité et mouvement. A travers les espaces et les âges, l’humanité circule autour de ces au-
tels du beau, bientôt indifférente, souvent dédaigneuse, parfois méprisante. Les âmes, délivrées de l’obsession de tant de chefs-d’œuvre, se renouvellent dans la virginité d’un idéal nouveau ; le sourire d’une fleur et un rayon de soleil font naître d’autres rêves !...
Alors l’artiste vaincu, sentant qu’il n’a point assez de caractère pour étreindre ces amours qui remontent sans cesse vers une source mystérieuse et plus élevée, confond son caractère propre avec celui d’une époque et d’un pays, espérant ainsi lui donner plus d’immortalité. Son esprit et son cœur ne font plus qu’un avec l’esprit et le cœur d'une nation. L’art national est né de tous ces morts, comme un édifice public des marbres vierges arrachés du flanc des montagnes.
Saluons les morts et laissons les vivants passer la frontière.
Ils resteront eux-mêmes, car ils ont su par eux-mêmes souffrir et jouir.
{Avril i8çÿ).