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LE SAGE EMPEREUR

Un nouveau poème légendaire de M. Léon Riotor, Le Sage Empereur', vient de continuer la brillante série inaugurée par I.e Pêcheur d' anguilles, Fidelia, la Main de Gloire que ce poète abondant et neuf dans sa facture a su élever à la hauteur des belles œuvres philosophiques de Victor Hugo.

Son dernier poème offre même plus d’une ressemblance frappante avec Les Châtiments, car ses conseils s’adressent à un empereur pour lui demander la justice et la paix, la protection de la philosophie et des arts.

Cet empereur a nom Wilhem, et l’allusion est assez transparente pour que le poème

(i) Edition du Mercure de France.

légendaire devienne un poème politique. Mai.-telle n’est peut-être pas la pensée du poète qui a voulu rehausser seulement par l’éclat du sujet la philosophie simple et profonde qui jaillit en source intarissable des entrailles mêmes de l’humanité. Cette philosophie^ il l’énonce lui-même en ces quelques mots : Idorguei!

est la vertu primordiale de l’homme^ mais il n’est vraiment digne de s’en revêtir qu’après avoir su cultiver l’humilité. » Cette pensée rappelle les vers fameux de Lamartine sur Napoléon :

Et vous, fléaux de Dieu, qui sait si le (jénie X’est pas une de vos vertus ?

Mais la distance est trop grande de Wilhem à Napoléon pour oser parler de génie, l’orgueil est un lien suffisant. C’est dans cet orgueil même que le poète veut voir une vertu, comme la garantie la plus sûre de l’honneur et de la puissance d’un empire, mais cet orgueil, qui s’exerce au nom de tous, doit avoir été précédé d’une grande humilité individuelle et doit la conserver comme une base où vient se retremper sans cesse la sève ascendante de l’orgueil triomphant.

La thèse est belle pour un philosophe et pour un poète, mais nous cro}^ons qu’ici c’est le

AKT KT CRITIQUE

poète qui l’a emporté. AVilhem est un symbole, un mythe légendaire, comme la rêveuse Allemagne sait en créer, et le développement n’est qu’un prétexte à de beaux vers et à une ])rosodie nouvelle.

Le souci d’une allure plus libre dans la versification a fait commettre bien des erreurs. Le vers est un canal qui ne doit passe répandre en alluvion, et, dût-il éclater sous la pression des eaux, la beauté du jet dépendra toujours de la pression exercée sur les parois de •cette petite prison de la pensée.

iM. Léon l^iotor a donc été heureusement inspiré en conservant dans l’ensemble de son poème la mesure et la rime traditionnelles du vers français. Les licences ne sont qu’une exception dans son volume. Sa principale innovation consiste à supprimer les majuscules des premiers mots de chaque vers. C’est assez désagréable à h œil, quoique parLiite ment logique.

Le vers ainsi déshabillé, nous allions dire décapité, semble retomber dans le terre à terre de la prose, et c est dommage, car la pensée est vraiment poétique.

Alais la poésie de Lidée n’est point le vers, et il manque à toute cette cadence la baguette du chef d orchestre, qui est la majuscule. Le vers manque de solennité quand il n’est point

frappé au début par cet insigne noble. J. a phrase est la chose commune, mais le vers est l’œuvre du poète et il doit le marquer d’un signe de propriété, de même que les noms communs dont il fait par s}^mbole des noms propres. La personnalité du vers est ainsi rappelée à l’œil du lecteur sur toute la hauteur de la marge. C’est comme le poteau indicateur de chaque chasse gardée, signe de propriété.

Quelle que soit la psjœhologie de la majuscule, nous pouvons dire que le vers, tel que nous le connaissons, est un petit être charmant, pourvu d’une tête et d’une queue, etque c’est grand dommage quand on lui tranche la tête.

Mais assez de carnage dans cette chasse réservée qu’est un poème S3^mbolique, avec mythe légendaire, héroïque, politique, philoscjphique et instrumento-symphonique I On nous croirait admirateurs de Wagner, et nous savons qu’en ce inonde il faut tout comprendre et ne rien admirer. Quelques privilégiés arrivent parfois à nous ravir hors des sphères d'un sé vère examen, et J\L Léon Riotorest du nombre. Quelques-unes de ses strophes donnent le frisson des meilleures pages de La Légende des Siècles. C’est beaucoup dire en peu de mots, et cet éloge est mérité. Il n’en faut pas deman-

der davantage à la jeunesse littéraire qui semble avoir pris pour devise : Nil mi^ari.

Nous croyons cependant que Le Sage Empereur a une portée plus haute, que le souci littéraire n’a pas été la seule préoccupation de M. Léon Riotor et qu’il a voulu dresser un monument à la paix du monde, au bien intellectuel des peuples par la pensée et par les arts.Puissent les barbares que l’Europe recèle dans ses flancs ne pas lui donner tort !...

En attendant leur venue, l’art « brille pour l’âme et pour les yeux. » suivant l’expression même d’un des derniers vers de ce beau poème.

{Août i8p6.)

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