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C’est rantithèse noire^ l’occulte dans le divin, X Imitation Noire, si l’on peut s’exprimer ainsi, que M. Maeterlinck a voulu ouvrir aux humbles, ahn de leur révéler la vie intense qui circule dans le vide où ils sont plongés et de leur en faire goûter la pleine liberté.
Ce sont comme des mains qui se tendent dans le vide que laissent entre elles les choses extérieures, qui s’étreignent dans un amour commun du mystère et dans une inviolable paix du cœur. 11 a peiqdé les solitudes, fait parler ce qui était muet, et rédigé dans une langue, plus claire que la craie sur un tableau noir, des maximes dignes de La Rochefoucauld, des pensées dignes de Pascal, des confessions et des consolations dignes des grands m}"stiques du moyen cig'e.
Honneur au trésor des humbles î C’était son droit strict de donner cette forme à sa pensée, d’ouvrir cette porte de sortie sur le vide, en plein occultisme, en pleine magie noire ; d’interroger le ciel en face de sa demeure aux Persiennes silencieuses et closes ; de commettre ce crime de sorcellerie, par un soir de nouvelle lune, et d’apporter sa pierre noire à l’édifice intellectuel où pierres blanches et lûerres noires s’ajoutent avec la s^unétrie d’une con^ tradiction sans lin.
Faut-il inscrire Le Trésor des Humbles à côté des livres de haute morale inA’stique, des livres de pure spéculation philosophique ou du livre consolateur par excellence ? Question redoutable et qu’il vaut mieux laisser au temps le soin de résoudre. On connaît un arbre à ses fruits, et nous ne saurons que plus tard si ce sont des fruits de vie ou des fruits de mort qui découlent de cet occultisme transcendantal et imagé. Une seule chose demeure certaine, c’est que 31. Maurice Maeterlinck a remué profondément dans son œuvre toutes les racines de notre être, l’homme intérieur.
Quels sujets discursifs que ceux qu'il a traités dans ce livre : le silence, le réveil de l’âme, la morale m^-stique, le tragique quotidien, la bonté invisible, la vie profonde, la beauté intérieure, sans compter ses chapitres sur Ru}"sbroeck, Emerson et Novalis ! Et cependant il a su préciser chaque question dans le domaine qui lui est propre, dans le champ qui lui convient et dans l’ombre noire de la sphère occulte où il s’est placé.
Malgré des emprunts évidents faits aux philosophes allemands et aux poètes du nord, ôL Maeterlinck est resté français par la pensée et par le sUle. Ce n’est pas une trans-
position, mais une création toute spontanée du génie français dans la bonne langue des classiques, avec l’imagination des romantiques et cet aspect tout nouveau de la forme contemporaine qui consiste à prendre, comme Hu3"smans, toute chose à rebours et comme en épreuve négative.
Assurément la preuve négative est admise en philosophie^ de même que la preuve par l’absurde l’est en mathématique Mais que s’est-il donc passé dans la génération actuelle, par quelles vérités positives a-t-elle donc été brûlée, qu’elle veuille sans cesse se rafraîchir dans le négatif et nous présente en toute occasion l’envers de son âme ? Faut-il renvo}"er dos à dos Huysmans et Maeterlinck?...
Il est certain qu’une grande bataille se livre entre le noir absolu et le blanc absolu. Chacun veut sauver sa face. La pénombre des nuances commence à ne compter plus guère. C’est peut-être ainsi que se font les grandes conversions des peuples !...
Les mots tournent en même temps que les idées tournent. Tel se croit à la face nord de la Babel moderne, où se reproduit incessamment la confusion des langues, qui se trouve au contraire à la face sud.
Dès l’instant qu’un mot cesse d’avoir un
sens propre, précis, grammatical, de signifier un objet extérieur et déterminé, pour dev^enir une sorte de dégustation personnelle dans l’organe cérébral de celui qui l’emploie, il passe à l’état d’objet d’art, à la fois musical et coloré, doué pour l’œil d’un relief spécial, et devient flottant comme le rêve de celui fjui l’emploie.
M. Maeterlinck l’avoue lui-même, les mots se trouvent comme dépaysés dans l’câme solitaire, ils ne répondent qu’à une réalité personnelle, et quand cette réalité est rabîm(‘ indéfini et insondable des océans, ils errent à la dérive, comme les glaçons du pôle, reflétant une aurore boréale, un coucher de soleil, un nuage léger, une lune aux pâles rayons bercés sur les vagues, et se distinguent à peine des eaux qui emportent leurs vaines métaphores, d’une solidité passagère.
Le rêve de M. Maeterlinck est un rêve glacial, mais non décourageant. Les sophismes humains passent comme des courants d’air dans ce long corridor désolé de sa pensée, où bat de temps en temps la porte qui a vue sur l’infini et l’au-delà, mais quelque chose de divin demeure, c’est ce trésor même des humbles.
Il y a comme un mystère à saisir, une clé
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des ténèbres à posséder, le sens de la réalité fntellectuelle à acquérir, peut-être le don de double vue à retrouver dans sa première pureté !
Alors le monde du reflexe conscient devient adéquat à toute vérité extérieure; on comprend le verbe intérieur et le colloque éternel de l’homme avec lui même, en présence de l’infini qui l’enveloppe et le pénètre. La vie intérieure commence et s’achève en lui. Les pages se suivent et semblent courir en un libre canal qui revient sur lui-même après mille détours fantaisistes, prolongés jusqu’aux limites du connaissable et pleins du m3^stère des bois et des prairies. Il est heureux de son trésor possédé en silence, humblement, inviolable comme la conscience.
« Le silence, dit M. . Maurice Maeterlinck, est l’élément dans lequel se forment les grandes choses, pour qu’enfin elles puissent émerger, parfaites et majestueuses, à la lumière de la vie qu’elles vont dôminer. » Il ajoute dans le chapitre sur le réveil de l’âme : « Un temps viendra peut-être et bien des choses annoncent qu’il est proche ; un temps viendra peut-être où nos âmes s’apercevront sans Lintermédiaire de nos sens. Il est certain que le domaine de l’âme s’étend chaque jour
davantage. Elle est bien plus près de notre être visible et prend à tous nos actes une part bien plus grande qu’il 5" a deux ou trois siècles. On dirait que nous approchons d’une période spirituelle. »
Ce n’est pas la tiédeur qui naît de ce violent contraste entre le noir et le blanc, entre les choses intérieures et les choses extérieures, mais Eamour. Il dit encore dans son dernier chapitre sur la beauté intérieure ! « Il n’3' a rien au monde qui soit plus avide de beauté, il n’}^ a rien au monde qui s’embellisse plus aisément qu^’une âme. » C’est en effet par l’amour intellectuel qu’une âme est délivrée. Il conclut par cette citation du grand Plotin : « Voilà pourquoi les discours que nous tenons ici ne s’adressent pas à tous les hommes. Mais si tu as reconnu en toi la beauté, élève-toi à la réminiscence de la beauté intelligible... »
Le trésor des humbles est surtout le trésor des âmes solitaires.
[Juillet i8q6.)