DE L’HISTOIRE
Quand Alfred de 31usset publia, en 1836^ses Confessions d'iin enfant du siècle, les fils de l’Empire et les petits-fils de la Révolution avaient déjà donné à la France une période littéraire des plus glorieuses. Est-il donc vrai qu’à une génération de soldatssuccède une génération de lettrés, et réciproquement ?
Dans ce cas, il est temps d’écrire les Confessions d^un enfant de la troisième République, car à une génération de lettrés, va succéder une génération de soldats.
Un rêve d’épopée impériale et militaire vient de passer parmi nous ; notre pensée l’accompagne aujourd’hui fusqidau seuil
d'un autre Empire. Les hommes d'action, la race de fer va naître demain ; car en P'rance. pays d’imagination vive, l’exécution suit de très près la conception, dût-elle aboutir à un désastre. LIier encore, « Un seul homme, pour parler comme xLlfred de Musset, était en Vie alors en Europe ; le reste des êtres tâchait de se remplir les poumons de l’air qu’il avait respiré. » Voilà ce que fut Paris pendant trois jours !...
Mais cet air, celui-là même que Napoléon réservait à ses poumons, laissant à son escorte annuelle de trois cent mille conscrits le soin de le recueillir et la gloire de le payer de tout leur sang, ne saurait être respiré sans griser. L’ivresse de nos gloires est prompte, mais que sera-ce un jour si on y ajoute celle de nos revendications ?
Donc le vin est tiré ; dans quelques années, des minutes pour la vie d’un peuple, il faudra le boire. Puisse la coupe ne pas être trop amère, puissions-nous ne pas la boire jusqu’à la lie!... En serait-il ainsi que, sur une race de Titans disparus, fleuriraient les lettres et les arts d’une nouvelle génération. C’est la loi de l’histoire, loi des contrastes et des équilibres.
Alors ces jeunes hommes^ conçus entre deux batailles, comme Musset^ élevés dans les collèges au roulement des tamljours, s’éveilleront à la vie avec une trist(^sse immense, ne sachant s’ils marchent sur une semence ou sur un débris, et cherchant les soleils purs qui sécheront tant de sang. Ils se pencheront, fragiles roseaux pensants, sur un océan d’amertume, se demandant s’il faut encore une fois soulever le premier limon de la terre et appeler à leur aide le premier souffle créateur. Leur prière sera entendue ; les hommes c}e foi se lèveront ; l’esprit vaincra la matière et fera oublier pendant toute une génération les vains triomphes de la force.
L’amour est plus fort que la mort; et que sont les lettres et les arts sinon l’expression de l’amour?... Mais combien pâles, ardents et désespérés seront les frères du pauvre jMusset pleurant, sur la boue sanglante de la patrie, la foi éteinte et l’avenir obscurci !... Telle fut la génération qui vient de porter depuis vingt-cinq ans le poids du relèvement de la France. Il lui sera beaucoup pardonné
ART ET CRITIOUE
parce qu’elle a beaucoup aimé. 31aintenant elle peut mourir, les forts et les heureux sont prêts pour le triomphe qu’elle leur a préparée
L’histoire, il n’en faut pas douter, considérera le quart de siècle qui vient de s’écouler comme une période des plus curieuses et des plus intéressantes. Toutes les turpitudes et tous les dévouements s’y sont donné rendez-vous. v( Tous réclamaient, disputaient, criaient ; on s’étonnait qu’une seule mort pût appeler tant de corbeaux. » Cette phrase des Confessions d'un enfant du siècle ne résume-t-elle pas, mieux encore que la période qui suivit les désastres de i8i5, celle qui a commencé après la guerre de 1870 ?
Quel Tacite viendra dans la critique d’histoire flageller cette époque comme elle le mérite? Mais aussi quel moraliste, comprenant l’influence d’une époque sur les individus, nous fera pénétrer jusque dans les derniers replis des cœurs, pour nous dire tous les héroïsmes et toutes les défaillances de ceux, qui vécurent ces années néfastes ? Que de fois dût retentir, comme un glas funèbre dans une
ART hT CRITigUE
nuit sans tin, ce vers qui résume aussi la vie si courte du grand enfant Musset :
Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux !... ★
Que de fois aussi la triste et froide Nuit <r octobre demeura sans la consolation de VEspoir en Dieu^ parce que plus rien de grand ne survivait dans les cerveaux blasés, dans les cœurs meurtris. Il semblait que tous ceux qui étaient nés après cette funeste déchéance de la vie nationale étaient une génération écrasée dans l’œuf, portaient une tare indélébile de honte et d’impuissance et nMvaient plus qu’à répéter avec le poète, en ^s'adressant à la France, leur idéale maîtresse, pour laquelle on savait autrefois mourir en -chevalier :
Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
Kt, quand je pense à toi, croire que j’ai rêvé !
Un écho a répondu à tant de plaintes, un espoir, vague encore, a lui sur l’alliance des baïonnettes franco-russes. Est-ce la paix ? Est-ce la guerre ? Du moins c’est le relèvement moral des cœurs. Cela suffit pour que l’historien marque à cette date de 1896 la fin d’une •époque.
La troisième république est sortie du cloaque ; elle peut paraître sur le Forum, à côté des vestales chargées de garder le feu sacré, car elle a su conserver sa flamme d’idéal et d’espérance. Il reste un jugement d’ensemble à porter sur la société française depuis la fatale année de 1870.
Ce sont des faits et non des phrases que demande l’histoire. iMais les faits sont, dans leur ensemble, peu concluants ; ce sont des biographies, poussées avec tout le raffinement que permettent les moyens d’investigation modernes, que nous demandons ; ce sont des mémoires documentés, fouillés, précieux jusqu^â la minutie ; des confessions sincères et intimes; le fil si ténu de la vie privée servant de conducteur bienveillant aux grandes investigations de l’histoire, car les collectivités abstraites, sur lesquelles on peut philosopher, sont faites de réalités concrètes.
Fn un mot l’histoire n’est qu’une forme de littérature, parfois un roman, si elle ne procède que par masses et par événements, et ne descend pas jusqu’à l’individualité des hommes, qui seuls vivent et agissent, et dont
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chacun laisse une trace ineffaçable, si banale soit-elle, dans le temps et dans le milieu où il a vécu. Tant d’existences humaines s’entrecroisent qu’on peut obtenir soudain, sur tel point précis de l’histoire, des éclaircissements merveilleux. Quelle main sure ét délicate écrira cette satire : Le Plutarque des petits grands hommes de la troisième République ?...
Mais l’heure est plutôt aux douloureuses qu’aux mordantes confessions. La critique d’histoire doit se taire devant le récit de douleurs intimes. C’est en quelque sorte un referendum sur l’état d’âme de la génération qui s’en va, et qui va laisser place à une génération plus triomphante, que nous voudrions noter et documenter.
Nos regards aujourd’hui plongent dans une vallée dont nous avons gravi les escarpements. Quelle voix monte de cette vallée profonde et comment la noter ? Que disent les vingt-cinq années sur lesquelles une lourde pierre vient de rouler, évoquant une dernière fois les échos de l’abîme d’où nous sommes sortis ? Que ce siècle à son déclin fasse entendre sa dernière plainte!...
« Alors s’assit sur le monde en ruines une jeunesse soucieuse. » Ainsi parle Alfred de Musset dans ses Confessions. Est-ce ainsi qu’il faudra commencer l’histoire intime du monde qui vient de finir dans une flambée joj'euse d’espérance, dont tous les échos de la presse nous ont apporté, heure par heure, le récit et dont les trois marches de marbre rose du vieux parc de Versailles ont dû tressaillir? Ou bien l’incurable frivolité de notre race doit-elle nous faire noter seulement qu'on attendait depuis vingt-cinq ans au palais du Roi-Soleil l’arrivée d’un piqueur dans la tenue du grand siècle ?...
Devant cette suprême ironie, l’ombre de Paul-Louis Courier tressaillerait d’aise, lui qui fut, tandis que Musset pleurait, l'impito}’able rieur attachant son sarcasme à toutes les petitesses d’une cour qui n'avait rien appris, rien oublié. Les railleries sont faciles à l’égard du Protocole et plus d’un chroniqueur pourra désormais en égayer ses récits. Le moraliste, au contraire, verra dans ces menus détails le lien mystérieux qui unit les siècles et se rappellera que quand une vague
de fond soulève tout un peuple, le granit le plus résistant du passé est celui des coutumes et des usages. Les hommes passent, les idées restent et toute idée se formule dans un symbole.. C’est une revue de la vieille France que nous vîmes défiler en trois jours. Hélas! nous ne sommes pas avec ceux d’hier, nous sommes avec ceux de demain.
C’est encore l’auteur des Confessions cVun enfant dn siècle qui exprime cette même pensée : « Toute la maladie du siècle présent vient de deux causes : le peuple qui a passé par 93 et par 1814 porte au cœur deux blessures. Tout ce qui était n’est plus ; tout ce qui sera n’est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux. »
Il serait oiseux d’insister sur cet examen de conscience du siècle finissant, sinon pour constater qu’une chute profonde nous fait souvent rebondir sur les sommets. Demain^ il sera curieux de voir le peu de place que tiennent les préoccupations les plus passionnantes de l’actualité. Sans doute tout ce qui est aujourd’hui contient la cause de ce qui sera, mais l’équation marche en se simplifiant