LES SNOBS DU CRITICISME
Dans son admirable énumération des divers genres de snobisme dont notre époque est affectée, xM. Jules Lemaître a oublié de dire à l’Académie française qu’il existait des snobs du criticisme. C’est même le genre de snobisme le plus répandu, celui qui caractérisera notre siècle. Il se mêle atout, il est l’âme de toutes nos pensées, le mobile de tous nos actes. C’est notre faculté dominante. Plaise à Dieu que cet esprit à rebours ne soit pas le prélude d’un esprit rétrograde, plus grave et plus funeste dans ses conséquences que toutes les erreurs des siècles précédents. Fils du libre examen et de la libre pensée, descendant direct de ce criticisme philosophique inauguré par Emmanuel Kant, dans la Critique de la raison
pure, il conduit peut-être à cet état que M. Jules Lemaître définit si bien u l’universelle illusion par laquelle riiumanité dure et semble même marcher />.
Or, prenez garde, critiquer c’est reculer. La critique suit l’acte et appelle à son tour la critique de la critique. Coin ment sortirezvous de ce cercle vicieux ? Par là (( Tuniverselle illusion ); se multiplie et s’ajoute à elle-même. On s’éloigne du point de départ ]:>our aboutir à la source de toute critique, l’insondable raison pure. Ce recul par lequel on veut mieux juger des choses est sans limite. Il faut alors distinguer, comme Kant, entre l’objet même de la pensée, qu’il appelle objectif, et cette pensée elle-même, dont il doute, et qu’il appelle, par une simple opposition de mots, le subjectif. Distinction bien inutile, car la certitude de notre t^ensée s’évanouit avec la certitude même de son objet. Kant ep vient à douter du temps et de l’espace et les considère comme des idées pures existant seulement en nous ; il dénie à l’idée de Dieu toute valeur objective, et c’est par une contradiction, que rien ne justifie, qu’il reconnaît l’existence de la loi morale, qui est la loi même des actes. Donc ce recul de la pensée, s’efforçant de se critiquer elle-même, est à lui seul un genre de snobisme plus dangereux que tous les autres.
Il est aussi le j)lus répandu. Cette fuite à l’infini dans le domaine des idées pures donne aux impuissantes activités des snobs l’illusion d’une incomparable et merveilleuse fécondité intellectuelle. Qui ne serait tenté de retrouver son ;77 (9 /égaré dan s la vie de chaque jour c[uand, de critique en critique, on peut prouver ([ue le cœur vit loin de ces choses basses et communes, de ces contingences de l’actualité qui ne modifient en rien les principes à priori de l’individuelle raison ? lœs snobs du criticisme comprennent fort bien que critiquer est une haute distinction de l’esprit, qu’elle suppose le détachement de tous les autres snobismes, une supérieure indépendance de principes qui permet déjuger tous les s}^stèmes, toutes les idées, toutes les théories impartialement, que d’ailleurs celui qui critique se trouve, par ce fait seul, bien au-dessus de celui qui produit. Faire une conférence sur Michel-Ange, c’est s’élever dans la sereine région des idées et des principes jusqu’à l’essence même de toute beauté comme de toute pensée. Aussi le propre des snobs du criticisme est-il de déduire une critique de tout, afin de dégager leur individualité des ambiances communes de la production de la pensée reçue par voie d’éducation ou d’autorité. La suprême aristocratie^, vous dis-
je !... Elle établit comme une séparation, une cassure nette entre le troupeau des humains et le ciel des critiques. D’un côté la matière pure, quoique ouvragée divinement par l’inspii ation de l’artiste et glorifiée par sa souffrance, de l’autre l’esprit pur dans ses austères contemplations de la forme éternelle, à la lueur de principes généralement absents, sans autre critérium que sa propre sag'esse, tel le créateur au septièm'e jour.
Cette vanité bien gauloise, ce libre examen appliqué à toute chose, cette dispute sans fin sur la raison universelle constitue certainement un genre de snobisme supérieur aux autres. Cette armée de généraux regarde très bas la foule des snobs admirateurs. Eux, sont les critiques. Jusqu’où s’étend leur domaine ? A l’infini. C’est le cas de dire, en modifiant un aphorisme célèbre, que quand on laisse la critique pénétrer dans le cerveau, elle l’envahit tout entier. Malheur à ceux dont l’érudition est faible ou la conviction chancelante ! Ils traîneront toute leur vie cet affreux snobisme de dire tout à propos de tout. La noblesse même de leurs doutes et de leurs nuances, la souplesse féline avec laquelle ils se déroberont aux étreintes brutales de la vérité, la science consommée de chat-tigre
ART h T CRITIQUE
avec laquelle ils grimperont aux plus hautes branches de l’arbre universel du bien et du mal, pour s’y jDerdre dans l’ondoyant et le divers^ ne les préserveront pas des atteintes du serpent tentateur. Il saura les prendre dans ses contradictions et leur arrachera des aveux humiliants. Tel ce pauvre Kant doutant de la certitude extérieurede ses idées, de l’objectivité même de l’idée de Dieu, croyant à « l’universelle illusion » et reconnaisant cependant une loi morale, qui n’est autre que le lien que les hommes ont entre eux dans l’harmonie d’une universelle raison.
Telle n'est pas cependant la haute prétention des snobs du criticisme. Bien peu se soucient de Kant et de sa Critique de la raison pure. Ces abstractions du génie allemand ont quelque chose de glacial et de peu mondain. On ne discute plus sur des principes mais sur des faits. Ce droit de critique, une fois accepté comme la conquête la plus précieuse de notre siècle, on fait parade, à l’occasion de la chose d’autrui, du plus aimable scepticisme en même temps que de la plus intransigeante indocilité d’esprit, d’où la vanité tire ses petits profits. Le snobisme du criticisme est juste le contraire du snobisme défini par M. Jules Lemaître. Ici les moutons de Panurge
deviennent d’indomptables béliers et frappent furieusement des cornes contre tout venant, en faisant grande poussière sur le champ du combat. Dans l’autre camp un snob trouve trouve toujours un plus snob qui l’admire : dans celui-ci admirer sur la foi d’autrui, c’est abdiquer. Ce genre de snobisme est peut-être aussi aveugle que l’autre, mais n’est-il pas plus humain ? C’est demander pourquoi le sonnet d’Oronte ne fut pas admiré par Alceste.
L’humeur batailleuse, l’esprit d’opposition, la fatuité naïve de croire rendre service à autrui en lui dévoilant ses défauts furent de tous les temps. Ces éléments se retrouvent dans nos plus illustres critiques, mais il disparaissent tous devant ce caractère dominant de notre siècle : l’idée d’un sacerdoce à exercer. Un prêtre sans dogme, voilà le critique moderne. Il s’instruit aux dépens de ses victimes et n’arrive jamais au terme de ses convictions. Il creuse toujours plus avant sa propre tombe, ^ remonte le cours des siècles pour retrouver la tradition d’une vérité perdue, prouve que de snobismes en snobismes une même foi traverse l’hamanité, et quand il va saisir le fil qui fait de tous les hommes un seul être pensant, il recule épouvanté, Il n’avait pas prévu cette lumière unique devant laquelle
toutes les œuvres sont jugées, lumière qui n’est pas la sienne et qui condamne son sacerdoce. Faute d’un point de départ, il ne sait si l’humanité dure toujours ou si elle est en marche. Il ne sait pas davantage si sa critique est objective ou subjective, si même il ne rêve pas tout éveillé. Cet état sans raison appelle une raison. Le snob du criticisme lui en donne une en l’appelant maître.
Je définis donc le snob du criticisme : celui qui croit au sacerdoce des maîtres et à l’efficacité de leur critique pour dégager la raison pure des œuvres de l’çsprit. Par là il diffère des autres snobs, pour qui les œuvres de l’esprit ne sont qu’affaire de goût et de mode, tout en leur ressemblant par une docilité d’esprit touchante et la plus risible vanité.
Nous croyons être le siècle de la raison pure, et il faut justifier cette prétention en dégageant une critique de chaque chose. Par là seulement s’affirme et s’exalte notre personnalité, je dirai même la certitude que nous jouissons d’une pleine liberté de conscience. Mais combien d’hommes sont dignes de la liberté ? Le snobisme est né du besoin de maîtres et surtout de maîtres critiques. Qui donc a le temps de se perdre dans le dédale de l’analyse, eût-il l’espoir de s’y retrouver ? C’est aux élus d’un
suffrage universel d’un nouveau genre qu’il -confie les soins de son esprit.
Mais qui sont ces élus ? De vagues intermédiaires, plus soucieux de concilier toute chose au profit de la vanité que de séparer l’ivraie du bon grain. Ils n’ont pas de principes affermis sur une foi inébranlable et ils distribuent aux autres les principes et les définitions. Les sectes littéraires pullulent sous le nom de snobismes, comme les sectes religieuses depuis le protestantisme et la proclamation à travers le monde du droit au libre examen. M. Jules Lemaître se réjouit de cette abondance et comme de l’intensité de cette production littéraire.
Ne croit-il pas qu’il faudrait opposer l’unité de la critique à tous ces snobismes littéraires, artistiques et autres et se servir de ce snob spécial, qui s’appelle le snob du criticisme, pour enfermer tous les autres dans un cercle infranchissable ? Oui, mais pour qu'il y ait unité de critique, il faut qu’il 3" ait unité de principes. Or ces principes ne se trouvent même pas dans la Critique de la raison piire^ de Kant. Il fait appel à une foi, à une autorité. A défaut d’unité de principes dans cette science supérieure de l’esprit, qui domine -toutes les autres puisqu’elle les critique, il
faudrait qu’il y ait au moins unité d’autorité. Mais je crains bien que le snobisme spécial, dont le criticisme se trouve atteint, ne soit justement le rejet et comme l’exclusion al)solue de toute autorité. Il est fils de la libre pensée, sinon la libre pensée elle-même. Il est par cela même rétrograde, car une autorité seule peut mener la marche du progrès et pousser toujours de l’avant. Oui, l’humanité est en marche, mais ce n’est pas la critique qui la conduit, elle ne fait que la suivre. Il n’en faut pas moins parler avec aménité des snobs du criticisme, en raison des égards qui sont toujours dus au courage malheureux.
{Novembre i8(j6.)