SIMON DEUTZ
Qu’est-ce que Simon Deutz ? Un juif de Cologne converti au catholicisme, connu aussi sous les pseudon}^mes de baron de Gonzague et d’Herbault, un des agents d’agitation les plus actifs dans les cours étrangères et qui joua un rôle des plus importants dans l’arrestation de la duchesse- de Berry. C’est à ce personnage que iM. Johannès Gravier a rapporté tous les éléments d’un drame historique,, reçu en 1894 au Théâtre Libre et que des considérations inspirées par la situation politique du moment n’ont pas encore permis de jouer. C’est grand dommage, car c’est une œuvre consciencieuse et un essai de théâtre historique sur lequel M, Johannès Gravier a
(i) Bibliothèque Artistique et Littéraire, Paris, 1896.
écrit une préface des plus intéressantes et des plus documentées. Cette préface a le caractère et l’allure d’un véritable manifeste. C’est ainsi du reste que M. Johannès Gravier l’appelle. Elle est au théâtre historique ce que la Préface de Cromwel fut au théâtre romantique : (( une déclaration de guerre au passé et un appel à l’art nouveau. » M. Johannès Gravier affirme que le théâtre historique n’existe pas en France, et nous le croyons volontiers. Tous les essais qui en ont été tentés sont des œuvres fantaisistes, qui manquent de cette fidélité nécessaire à la reconstitution exacte d’une époque et d’un milieu, alors même que les faits et les personnages sont reproduits avec vérité. Nous laisons de côté toutes les licences que se permettent les auteurs dramatiques pour dénaturer les faits et les hommes et les adapter au jeu scénique qui doit plaire à la foule, à ses préjugés et à son imagination. L’histoire ne s’apprend pas au théâtre, disent les partisans des pièces imaginées au lieu d’être reconstituées. Nous concédons que ce n’est pas un cours d’histoire que nous venons suivre pendant le délassement d’une soirée d’hiver, mais au moins que cet amusement n’ait pas pour résultat de nous faire désapprendre l’histoire, et qu’il serve
même à l’enseigner dans ses détails les plus caractéristiques à ceux qui n’en ont qu’une notion rudimentaire. Je ne sais si l’histoire est une vaste conspiration contre la vérité, mais ce que je sais bien, c’est que le théc'itre est une vaste conspiration contre l’histoire.
Je crois donc que M. Johannés Gravier répond aux préoccupations de notre siècle en s’efforçant d’intéresser aux faits, et non à une vaine et déclamatoire littérature. If union de Tart et de l’histoire n’en demeure pas moins une chose fort complexe et fort difficile à réaliser. Dans sa très savante préface, il passe en revue les diverses formes de drame historique, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, et indique les principales pièces qui ont réalisé en partie le but qu'il poursuit lui-même dans Simon Deut^. Rien n’est nouveau sous le soleil, sans doute, et tout novateur rencontre ses précurseurs en remontant le cours des âges. Il n’en est pas moins vrai que les plus heureux auteurs de drames dits historiques n’eurent pas les moyens de reconstituer un milieu et une époque dont nous disposons aujourd’hui. Là donc est l’avenir du théâtre. Il sera de plus en plus érudit et documenté, tout en restant ce qu’il doit être, une fiction.
Mais là aussi commence l’œuvre du drama-
ART KT CRITIOUK
turge et de l’artiste ([ui doit mettre en jeu cette fiction, tout en respectant des données devant lesquelles les exigences d’un public instruit ou simplement prévenu ne sauraient fléchir.
Le Théâtre Libre a assez bien donné la mesure de ce que le public peut admettre de réalisme en dehors de toute convention théâtrale. Ce réalisme peut être appliqué au document historique et permettre d’introduire dans le drame ce qui en était autrefois banni comme une atteinte à l’art et au goût. Dans cette liberté reconquise, il y a place pour bien des abus et bien des erreurs, dont les plus capitales sont le manque d’intérêt et de vie qui s’attache aux trivialités sans raison , au décousu des épisodes, aux obscurités des synthèses et des ensembles, à la naïveté prétentieuse d’un terre-à-terre qui n’est ni comique ni tragique et souvent odieux, enfin et surtout à la glaciale atmosphère d’un cabinet déjugé d’instruction que l’auteur semble créer comme à plaisir.
Ces excès n’en ont pas moins ouvert une porte à la vérité historique, et M. Johannès Gravier a été très heureusement inspiré en voulant profiter de cette évolution du théâtre moderne pour substituer à d’inutiles documents naturalistes sur la vie de chaque jour le
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véritable document historique, qui nous rattache au passé et « réincarne », pour me servir de sa forte expression, les hommes célèbres dans leur époque et dans leur milieu. Il a donc porté cette pièce au seul théâtre qui semblait répondre aux tendances nouvelles, et nous ne pouvons que regretter le retard apporté^ la manifestation de cette œuvre, remarquablement conçue et puissamment étudiée.
L’adaptation à la scène a été réglée avec un soin spécial et on peut déjà reconnaître, à la simple lecture du texte, que le dialogue cadre sans effort avec les huit tableaux qui en font une reconstitution historique de premier ordre. Les passions politiques et les antagonismes sociaux ont seuls pu faire craindre pour le succès final, âlais aussi pourquoi, si telle n’était point l’intention de l’auteur^ choisir pour cet essai de drame historique une époque encore si rapprochée de nos luttes et un personnage encore si décrié dans l’esprit public? Il est vrai que bien peu de drames historiques, quelle que soit l’époque, échaperont à ce crime de soulever les passions politiques et de raviver les querelles du moment. Ce n’est jamais que pour savoir où nous allons, que nous voulons savoir d’où nous venons.
Ce qui est à louer sans réserve, c’est cette
magistrale préface de Simon Deiit\^ où M. Johannès Gravier a résumé l’histoire du théâtre à travers les âges et fixé comme le code du théâtre nouveau.
{Décembre i8ç6.)