ET LA GRANDE
Dans tout paysage, il y a une âme... Qui donc pourrait animer la nature morte, sinon l’âme d’un artiste ?... Le premier paysage qui frappa nos regards nous fit une âme semblable aux choses douces et belles, grandes ou sévères, dont la splendeur lumineuse fut pour nous la révélation de l’immensité. De ce premier paysage, la trace est ineffaçable.^ D’autres se sont succédé, mais le vase profond du cœur a gardé ce premier miroir. La petite
patrie est plus chère aux artistes que la grande. C’est du mystère de ces impressions aussi pures que vives, de cette terre immaculée que fut pour eux l’horizon du clocher natal, que .s’éveillent encore les inspirations confuses, que jaillissent les effets les plus sûrs.
La grande patrie les a pris pour sa gloire ; ils lui donneront leur vie, s’il le faut ; mais à leur dernière heure, comme le guerrier grec qui se souvenait d’Argos, ils se souviendront de leur petit clocher natal perdu dans la brume du soir. On ne se bat bien que pour une idée, mais on ne meurt bien que pour un amour. Aussi ne faut-il pas séparer la petite patrie de la grande.
C’est cette petite patrie, trop oubliée aujourd’hui, que des associations provinciales s’efforcent de faire revivre. Paris n’aura que l’éclosion des talents, mais le cœur de ses artistes est fait des paysages lointains de province.
Parmi ces associations provinciales, une des plus florissantes est celle du Berr^^ Est-ce le souvenir de George Sand et de son œuvre qui vaut aux berrichons ce lien plus intime dans l’attachement au pays natal ? Est-ce la douceur particulière de ces paisibles plaines, centre géographique de la France, protégées par la Loire, loin des grandes secousses et des
gTandes invasions, qui a créé cette unité d’àme dans ceux qui y vécurent leurs premières années ? Les paysages du Berry ont désormais le double prisme de l’art et de la nature depuis la conférence qu’a faite à ce sujet M. Coûtant. Il en faudrait beaucoup ainsi à Paris pour faire aimer la province.
Mais si les paysages du Berry ont trouvé une âme dans l’œuvre de George Sand, si i\L Coûtant, interprétant cette œuvre, a reconnu dans chaque page la petite patrie du Berry, il s’en faut bien que l’illustre romancière ait trouvé des imitateurs. Par elle le Berry est devenu une grande patrie des lettrés, son ombre plane sur cette contrée qu’elle nous a révélée. Que de provinces, à côté de celle du Berr^q ne sont encore pour les lettres et les arts qu’une vague nomenclature de géographie !...
Certes l’histoire fourmille de faits intéressants sur chaque province et sur chaque ville. L’étude des coutumes et des mœurs a été poussée fort loin par les érudits, les archives de chaque commune n’ont plus pour nous de mystères, mais la grande nature, qui est l’aine des petits et des humbles, nous échappe dans son ensemble. Il faut le génie intuitif de l’artiste, du romancier, du poète pour nous dire tout ce qui berça notre enfance, pour faire
vivre nos pa}^sages familiers, pour donner une âme aux choses. Il faut peut-être la simplicité de cœur d’une femme qui, lasse des orages du monde, vient demander son repos aux choses qui ne changent pas. Il faut surtout une grande sincérité envers soi-même. Toutes les provinces ont leurs grands hommes, toutes se glorifient de hauts faits, toutes ont leurs traditions, toutes ont leurs légendes, toutes revendiquent une haute et antique supériorité intellectuelle, combien peu ont Tâme des petits ?...
On va fort loin demander au Nouveau- Monde, à l’Afrique centrale, à l’Extrême- Orient des terres vierges et de plus purs horizons. Quelle terre plus vierge que la terre natale, celle où nos premiers souvenirs se conservent dans un azur sans fin ?
Atteint d’une soif de grandeurs, l’artiste va livrer le meilleur de lui-même aux séductions de la grande ville ou aux mirages du cosmopolitisme. Il abandonne la petite patrie, qui est sa vie, pour la vie factice de Paris ou pour l’existence nomade des chercheurs d’idéal. Il ignore que cette petite patrie, il la porte partout dans le vase fragile de son cœur ; elle lui parle, il l’entend, elle est sa première lumière, elle est lui-même. S’il la perd, il tombe à jamais
dans les ténèbres où se débattent ses contemporains.
Si telle est la fatalité de la vie moderne •qu’il faille traverser toutes les fournaises pour prouver qu’on avait des ailes et qu’on planait .au-dessus de Sodome et de Gomorrhe, si victorieusement on a durant tout le jour, défié les flammes incendiaires et fui, dansun sublime essor, l’immonde fumée qui les recouvre, si une défaillance n’a pas permis à l’abîme de chanter victoire, retourne, ô esthète, quand le soir sera venu, vers la petite patrie où tes ailes ont grandi. Arrive, si tu le peux, avant le coucher du soleil.
Quand les rayons du soir, c[ue l’Occident rappelle.
Eteignent dans les bois leur dernière étincelle...,
regarde le clocher natal qui pique sa flèche audacieuse dans l’or et la soie des nuages, les enfants qui jouent le long des mares aux reflets crépusculaires, les grands bœufs qui balancent leurs cornes alourdies au détour du chemin, les prés verts qui s’endorment dans un sommeil velouté, les neiges qui bornent à l’horizon ce qui fut ta première conception de la vie, et dis-toi que, quand tout change, la petite patrie ne change pas. Ce paysage contenait un vide que ton activité la plus fougueuse ne pouvait remplir^ ce vide
sera ton refuge, car il est grand comme le monde, paisible comme l’éternité.
L’art est une illusion qui conserve la vie par l’immobilité, disait naguère un conférencier dans ce mobile Paris. Il est certain qu’à cet égard l’œuvre de George Sand a fixé d’une manière durable la vie du Berrv et que le retour à la nature, qu’on nous annonce, a déjà eu pour résultat de remettre George Sand en honneur. L’art n’est donc pas tout-à-fait une illusion, puisque cette illusion est une source de réalités et que la vie, ainsi conservée dans une œuvre, se ranime soudain dans les générations suivantes. Le temps fait son choix, et ce qui est vraiment durable acquiert une jeunesse éternelle. L’œuvre de George Sand s’est liée à la jeunesse même de la nature et a emprunté son caractère à la province du Berr}^ Ce qui a été bien vu, bien peint et bien dit, demeure et se perpétue par une tradition que d’autres œuvres ne parviennent pas à interromi^re. Il serait à souhaiter pour chacune de nos provinces des artistes et des écrivains devant à elle seule toutes leurs inspirations.
, Les monuments disent l’histoire, mais l’àme des paysages flotte insaisissable dans le rêve. Toutes les provinces n’ont pas George Sand,, comme tous les lacs n’ont pas Lamartine.
Du moins toutes les provinces trouveront dans leurs associations l’écho fidèle de leurs souvenirs. C’est la petite patrie qui fait la grande.
{Décembre i8ç)y).
'Ki. - -