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LA POESIE CONTE/WPORAIXE

Depuis douze ans la poésie contemporaine a suivi révolution la plus rapide et la j)lus significative. Tour à tour décadente, symboliste. mystique, elle cherche à se rajeunir aujourd'hui par un retour à la nature. L’aurore du siècle prochain verra sans doute une langue plus épurée et plus forte, plus claire surtout et plus près du peuple, substituer ses sonorités viriles aux alanguissements qui caractérisent le déclin de celui-ci. C’est là poésie des robustes, le vers haut de ton et bien martelé, le lyrisme simple du clairon éveillant le matin les coteaux et les bois, le chant de l’alouette au-dessus des moissons, le vol de l’aigle, planant dans une majestueuse immobilité sur les cimes alpestres, la lumière pour tous, en un mot, qui plaira au peuple et l’habituera à se reconnaître dans ses poètes. Les accidents passagers de la langue française dis-

paraîtront avec les sinuosités de la langue allemande dont on a prétendu la surcharger; l’argot et la licence sembleront une injure aux fiers citoyens de demain ; la fausse monnaie des trouvailles littéraires ne sera plus jugée qu’un fcide sadisme opposé à l’armure hautaine du français des siècles, du français immuable, fait d’azur et d’airain, la première langue du monde parce que son génie ne supporte iri obscurités ni faiblesses.

Aucun doute ne doit subsister après la lecture d’une phrase de prose française. Aussi a-t-on fait de cette langue la langue même de la diplomatie. Quant à la poésie, quelque soit le vers adopté, la phrase doit toujours se retrouver construite avec le génie français, mais au sens propre des mots l’auteur peut ajouter dans une large mesure le sens figuré. C’est l’ombre qui s’allonge derrière un beau chevalier dont les pieds libres foulent aujourd’hui tous les débris gréco-latins.

On laissera donc au siècle futur tout ce qui aura été la marque d’une époque de transition. Le génie français est un, c’est-à-dire qu’il est incorruptible. On peut le supprimer du langage humain, on ne peut le dénaturer. On peut voiler la route parcourue et nier volontairement le progrès qu’il a fait faire à la

pensée humaine. Mais dès qu’^1 reprend sa marche, il se retrouve dans sa pureté première. C’est un baptême de lumière qu’il a reçu dès son apparition sur le monde. Les alliages fondent, incapables de s’unir à ce métal fait pour la clarté et la vérité. Il est supérieur au soleil des intellectualités dont on veut éclairer son chemin. Les sous-entendus meurent autoair de lui, parce qu’il est tout action. Tout mot français est noble, par cela seul qu’il est français, et toute phrase, par cela seul qu’elle est française, est un beau geste.

La poésie, gardiennede la langue française, doit donc se préserver de toute déformation.

Du vers de Malherbe à celui de Verlaine, en passant par Corneille, Racine, Lamartine et Hugo, il 3^ a sans doute une évolution. Prisonniers de la forme, leurs inspirations furent diverses et ils vécurent leur époque. 3Iais cette forme est restée pure, en dépit de leurs propres efforts, et ils sont demeurés compréhensibles par tous, c’est-à-dire français. C’est le grand courant qui emporte une pensée unique, tandis que les poètes secondaires et les petites chapelles littéraires ne sont que les tourbillons de la’ rive. Là seulement où le cristal des sources s’est conservé dans sa limpidité première, nous pouvons retrouver la

pensée unique qui se transmet d’âge en âge, nous pouvons retrouver le génie français.

La clarté et la force étant les deux marques impérissables de la pensée» française^ nous pouvons dire que chaque fois que ces deux qualités maîtresses perdent leur éclat, il y a décadence. Il pleut dans nos âmes, pour parler comme Verlaine. Mais bientôt un nouveau soleil vient nous rappeler que la langue française est la langue des victorieux et des forts. Son verbe est un clairon matinal qui dissipe les envoûtements de la nuit. Elle ne se traîne pas langoureuse et triste comme la prière d’un vaincu, mais elle sonne haut et clair comme le commandement d’un vainqueur.

Il n’en est pas moins curieux d’étudier certaines transitions qui sont comme les alluvions qu’un beau fleuve laisserait le long de son cours, témoignage de débordements hors du lit primitif que la nature lui avait tracé. On pourrait, avec tous ces vocables, délaissés parce qu’ils ne pouvaient correspondre à la pensée maîtresse, composer un st}de d’alluvion.

L’entreprise a été tentée par plusieurs, non sans quelque succès parfois, et à la condition de laisser un peu d’eau française couler dans ces marécages. Mais pour quelques perles re-

cueillies dans le gravier de ces nouveaux lits, quelles scories inutiles et quel déchet des langues mortes !... Il faut fuir ces décompositions byzantines où sombrèrent les langues latines et grecques dans une irrémédiable décadence, il faut revenir à la première lumière qui créa le génie d’un peuple. Que les harpes du soir se taisent donc pom- faire place à la chanson du matin !...

Le grand soir de la poésie française a commencé à la mort de Victor Hugo. Quand il eut « désencombré » l’horizon, les Al}n'midons se jetèrent avidementdans la vie littéraire. La sourde décomposition à laquelle la société française était en proie depuis 1870 favorisa réclosion de tous les talents. Il est bien tôt pour jeter un regard en arrière, mais Téveil de demain fait un devoir aux historiens de résumer au moins brièvement cette joériode.

Parmi les études déjà fort complètes et qui permettent déporter un jugement d’ensemble sur la phase que traverse la poésie, il faut citer un livre récent de J\l. E. Vigié-Lecoq, La Poésie contemporaine (i), de 1884 à 1896.

Dans une excellente introduction l’auteur reconnaît que le l}"risme est la forme à laquelle

(i) Société de Mercure de France, Paris 1897

ART KT CRITIQUK

tend la poésie, ce qui étaldirait une fois de plus son intime corrélation avec la musique. 11 ne faudrait pas cependant entendre par lyrisme une sorte de chant triomphal. Lh'ime décadente, pour parler le langage des poètes, peut s’exprimer aussi en un fort beau lyrisme. De même le symbolisme n’exclut pas le lyrisme de ses conceptions et lui emprunte son mouvement pour l’attribuer par comparaison à la chose signifiée. Les élans mystiques sont aussi du domaine de la poésie et se rattachent, au moins par leur forme littéraire, au lyrisme. Il n’est pas jusqu’à cet amour nouveau de l’humanité, qu’on a appelé altruisme, qui ne dépende du lyrisme et n’en soit comme l’écho prolongé.

Ainsi donc tout est lyrique dans la poésie moderne. Le genre didactique est depuis longtemps abandonné, la satire ne fleurit plus, les petits vers spirituels de Voltaire ne sont plus qu’un jeu de société, le sonnet se hausse jusqu’à l’ode et lui emprunte sa fougue qu’il condense savamment en quartorze vers, le roman poétique est rare, le théâtre perd peu à peu la tradition classique du langage noble et lui préfère la prose^ les récits versifiés, les monologues rimés semblent prétentieux et vides, la philosophie et l’histoire redoutent

l’imprécision trop grande du vers, la méditation poétique et la légende sont depuis Lamartine et Hugo jugées monotones, seul le lyrisme triomphe avec son envolée musicale, sa courte mais puissante extase dans un au-delà entrevu.

Quant aux sources d’inspiration, Vigié- Lecoq indique d’abord la nature et l’amour, ces deux immémoriales sources jjaïennes, mais nous cro3^ons qu’il existe, réellement dans la poésie moderne des sources j^urement spiritualistes qui ont essayé de se faire jour sous les formes m}^stiques et s3’mboliques. Le constater n’est point pour cela reconnaître une supériorité quelconque aux vers des in}\stiques et des S3onboliqües. Ils ne partent pas du même principe, si l’on veut, de la même foi, mais tous les poètes se rencontrent dans l’expression définitive de leur pensée qui est le vers. C’est sur l’expression définitive de cette pensée qu'ils sont jugés sans appel devant l’art.

Ainsi donc, laissant à l’esprit le m3"stère de ses sources, au poète son émotion sincère ou supposée, à tous le point de vue auquel il leur convient de se poser quand ils lisent un poème, nous verrons surtout la forme plus ou moins resplendissante dans laquelle se réalise ce que Boileau appelait dans son simple et franc

langage l’accord de la rime et de la raison. Cet accord se manifeste surtout aujourd’hui dans le lyrisme.

M . Vigié-Lecoq étudie longuement la technie et la langue. Au fond des grandes querelles littéraires nous retrouvons toujours la même question. Faut-il parler la langue du peuple ? Faut-il parler une langue esthétique ? Ces deux langues existent et M. Vigié-Lecoq ne cache pas une certaine préférence pour cette dernière comme plus proche à la fois de la science et du rêve, ces deux synthèses de l’esprit contemporain dont les deux courants oj)posés viennent s’unir dans la poésie. Il n’en reconnaît pas moins que les divergences des deux langues créent un malaise littéraire, que les malentendus se multiplient, que la probité de l’ancienne langue est trop dédaignée, que les beautés de la nouvelle sont peu comprises.

Nous croyons que la poésie devra devenir de moins en moins une langue d’initiés, qu’elle devra se rapprocher du peuple, non pour l’imiter dans ses travers et dans son argot, mais pour l’élever à la grande langue française qui doit traverser les siècles. La langue .survit aux races et aux civilisations.

En attendant que la langue française soit

devenue la plus belle des langues mortes, les poètes se multiplient et en fixent les traits essentiels par les écarts mêmes qu’ils tentent hors des voies traditionnelles. Ce qui est à élaguer du tronc prouve la solidité de ce tronc même. La sève ainsi comprimée n’en portera que de plus beaux fruits et la nature vaincue laissera plus de place à l’esprit rajeuni. Or l’unité de l’esprit français est sa première beauté.

A côté de cette belle unité 31. Vigié-Le( oc[ a su en indiquer l’infinie variété par la multitude de noms auxquels chaque genre se trouve associé dans la poésie contemporaine. Les citer serait ouvrir le dictionnaire même de nos contemporains. Nous devons cependant une mention spéciale à un propagateur de la poésie française, 31. Charles Fuster, dont U Année des Poètes est une véritable anthologie de tous les chefs-d’œuvre divers que l’année a vu éclore. C’est un précieux monument qu'il dresse à la poésie française. Le dernier mot n’est-il pas aux poètes ?...

{Décembre i8çy.)

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