Art d'arriver au vrai philosophie pratique
L'Espagne, en ce moment, présente un spectacle spectacle bien digne de l'attention des esprits réfléchis. Tandis ,^p£«iif que la plupart des états européens luttent contre un p^wnie do principe de dissolution et de ruine, contre le Commu- n °' J0,,^, " nisme et le Socialisme, systèmes anarchiques enfantés de nos jours par l'absence de convictions religieuses, cette nation voit se raffermir sur son sol les différentes bases de la stabilité sociale. Et ce n'est pas la première fois que ce pays est resté ferme au milieu d'un bouleversement européen. Au XVI e siècle l'Espagne refoula le débordement du Luthéranisme et du Calvinisme. Antérieurement à Luther, huit siècles de combats contre
(1) Cette notice biographique et littéraire est tirée d'un ouvrage publié àParis en 1840, 1 vol. in-8- de XM-336 pag. et qui a pour titre : Jacques Baimès, sa vie et ses ouvrages ; par A. De Blanche- Raffin , un des nombreux amis de cet illustre publicisle espagnol et le traducteur de son ouvrage sur le Protestantisme.
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l'Islamisme n'avaient pu lasser son courage patriotique. Quelle peut èlre la cause de celte conduite sage et exceptionnelle de l'Espagne en présence du délire de l'Europe?
Si l'on considère l'histoire d'un point de vue élevé, on comprendra que chacune des grandes actions par lesquelles l'Espagne a influé sur la marche de la civilisation dans le monde , s'est accomplie en vertu d une force empruntée au principe catholique. Subjugué par la conquête romaine , ce pays ne savait produire que des danseuses et des rhéteurs. Dès son apparition, le christianisme y suscite l'œuvre admirable des conciles de Tolède. La croisade contre les Maures, ce prodige qui dure huit cents ans, fut un effet merveilleux de la même cause. Le reste de la gloire de l'Espagne, la civilisation d'une grande partie des indigènes de l'Amérique , la résistance opposée au protestantisme, la lutte héroïque soutenue contre Napoléon en 1808 : tout a été tiré de l'énergie des convictions catholiques. L'exemple offert en ce moment au monde par l'Espagne, de cette attitude si calme, si noble, ne fait point exception à cette règle constante. Et à bien considérer le fond des choses', les dissensions modernes de cette nation, les guerres soutenues par elle depuis le commencement de ce siècle , ont été un prolongement de son grand combat contre l'hérésie protestante; sa paix actuelle est un fruit de ses anciennes victoires.
Rôle joué Jacques Balmès, dont la vie et les travaux font
P *PalnBr << ^°kJ e * ^ e cetle Notice, a été dans son pays un soldat sans cesse armé contre les attaques directes ou indirectes du protestantisme. Non-seulement dans son premier ouvrage (Observations sur les biens du clergé), eet écrivain a lutté corps à corps contre Terreur protestante, combattant, détruisant par l'histoire ses prétentions avouées ; mais on [peut dire que tous ses
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autres travaux, en politique comme en philosophie, ont été dirigés contre les entreprises secrètes de cet ennemi subtil. Favorisés par le sentiment si profondément catholique de la nation, ses efforts ont amené une bonne partie des biens dont l'Espagne jouit en ce moment.
« Aûn de comprendre, nous dit un des panégyristes Caractère »de Balmès à quelle hauteur s'est élevé cetécri- dw ff 'oaimc • vain, il convient de jeter un regard sur le terrain où «il se trouva placé. Avant lui, l'Espagne n'était pour « l'Europe intellectuelle qu'un objet de dédain. Dans » le sein même de l'Espagne, le clergé passait pour « la classe la plus ignorante , la plus arriérée. Voici «qu'un prêtre catalan, son livre sur le protestantisme »à la main, parait. En un instant le public revient de ^ son indifférence. Tout le monde lit, et tout le monde « admire. Les étrangers, cette fois, se font traducteurs. »Le nom de Balmès, à peine connu en Espagne, » devient européen, universel. Il est peu d'exemples «d'une célébrité aussi rapidement étendue, aussi légi- » timement et solidement assise. >» — « Cette haute «intelligence, ajoute un autre Espagnol (2), a fait » briller parmi nous un beau reflet de l'ancien savoir, «mêlé aux clartés naissantes de l'école moderne. Placé «comme M. de Chateaubriand, comme M. de Bonald «et M. de Lamennais (avant sa chute), entre les débris «d'une époque et les rudiments d'une époque nouvelle, Balmès s'est présenté revêtu de l'armure d'un «guerrier des anciens jour9, mais initié à la tactique, » à l'habileté des combats modernes. Ainsi la double «vigueur de deux âges s'est trouvée réunie en lui. Le « théologien profond a été un mathématicien consommé;
(J) Don José Maria Quadrado , JRevista hhpano-americana , entrega 3*.
(2) Don Joaquin Roca y Cornet, Una palabra tobre el doctor don Juir ne Balmes,
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» le jurisconsulte délié, un publiciste éminent; le dialecticien adroit, un écrivain pénétrant. » Historien, publiciste, philosophe, Balmès rappelle à la pensée les plus nobles figures semées çà et là dans l'histoire de l'esprit humain.
Dans un ouvrage qui précéda ses égarements (i), M. de Lamennais a consigné une observation digne de mémoire. Après avoir décrit les symptômes de dissolution sociale, qui éclataient dès ce temps-là autour de lui, il prédit que les nations dans le sein desquelles le catholicisme a exercé un empire long et puissant, ne recouvreront une paix réelle, une félicité durable, qu'en retournant au catholicisme. Cette loi, Tune des plus certaines de l'ordre politique, trouve aussi bien son application dans l'ordre du développement intellectuel. L'intelligence de certains peuples demeure atteinte d'une impuissance incurable, toutes les fois qu'elle s'efforce de prendre carrière en dehors des influences de la foi catholique. Pendant le cours de quinze siècles, la raison de l'Espagne a puisé dans l'idée catholique sa clarté, sa sagesse, son étendue : comment s'étonner que le génie de cette nation reçoive un nouvel essor des inspirations qui, dans le passé, ont communiqué à ce génie sa force et sa splendeur? Telle est, selon nous, la cause principale du succès obtenu par Balmès : le reste s'explique par le mérite personnel de l'écrivain. Dans tous les cas, l'influence exercée par lui sur la marche des idées en Espagne, est un fait hors de contestation. Si ce pays est rentré heureusement dans une voie de laquelle il commençait à s'écarter ; si ses traditions les plus pures, les plus droites, lui sont redevenues sacrées, c'est surtout à Jacques Balmès qu'il le doit.
(t) Des progrès de la révolution, publié en 1829.
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Premières années de Balmès, — Ses éludes.
Jacques-Lucien Balmès ( Jaime-Luciano Balmes ) Sa naissance naquit à Vich , en Catalogne, le 28 août 1810 (i). ^SJSSST Son père, Jacques Balmès, faisait le commerce de la pelleterie. Sa mère se nommait Thérèse Urpia. C était une famille d'artisans pauvres, mais doués d'intelligence, de vertu et de piété. Thérèse Urpia surtout se distinguait par un caractère énergique, qu'elle appliquait sans relâche à l'éducation de ses enfants. Sévère presque à l'excès, ennemie de tout divertissement pour elle-même aussi bien que pour sa famille, elle reprenait sans pitié les moindres fautes de son fils. Ce fut cette femme forte qui, dès la plus tendre enfance, lui fit prendre une coutume austère des pratiques religieuses. Elle lui inspira un amour profond pour la sainte Vierge, qu'elle lui présentait comme une mère toujours prête à nous secourir. Tous les matins, Thérèse Urpia, suivant l'usage du peuple espagnol, entendait la messe dans l'église de St. -Dominique. Avant de quitter l'église, elle se prosternait devant l'autel de St.-Thomasd'Aquin, patron des écoliers, et le suppliait d'inspirer à son fils la science et la sainteté. On verra quels furent les fruits de ses prières. Les biographes de Jacques Balmès ont remarqué aussi que le 28 août, jour de sa naissance, était la fête de St. Augustin.
(1) La plupart des villes de la Catalogne ont été des colonies carthaginoises ou romaines. Leur nom rappelle cette origine. La petite ville de Vich, dans l'antiquilé, s'appelait Ausa, plus tard Ausona. Détruite par les conquérants qui se disputèrent le sol de l'Espagne, cette cité fut réédifiée, vers la fin du IX' siècle, par un comte de Barcelone, Wilfred. Ou la nomma Vitus Ausonœ. Son nom actuel n'est que l'abréviation de celui-là.
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se^tudesct Dès son enfance J. Balmès fut doué d'une vivacité "empS. extrême d'esprit et de caractère. La sévérité de sa mère et la passion de l'élude qui occupait sans relâche son attention à des choses sérieuses , comprimèrent ou réglèrent cette ardeur. Il commença vers l'âge de sept ans l'étude de la langue latine ; il s'y appliqua trois ans avec un goût vif et une sorte de passion, toujours animé d'une grande émulation et se distinguant par une parfaite régularité. Le goût pour les oiseaux le captiva pendant toute son enfance. Dès ce temps, son frère , Miguel Balmès, plus âgé que lui, fut son compagnon le plus cher, son plus intime confident. Cette tendresse entre eux ne s'est jamais démentie. — Les trois années de latin furent suivies de deux années de rhétorique. Puis vint la philosophie, qu'il étudia trois autres années. La neuvième année fut consacrée aux premières leçons de théologie. Tel était l'ordre des études dans le séminaire de la petite ville épiscopale de Vich. Pendant tout ce temps, la conduite de J. Balmès ne donna pas lieu à une seule réprimande. Destiné à la carrière ecclésiastique, il accepta dès son enfance le frein d'une discipline rigoureuse. Nul ne le vit ailleurs que dans la maison de son père, à l'église, au séminaire, dans quelques couvents de religieux avec lesquels il avait des rapports fréquents, et dans la bibliothèque épiscopale, de laquelle il ne sortait que lorsqu'on en fermait les portes. D'une docilité extrême, il respectait ses maîtres au point que chacune de leurs paroles se gravait dans son esprit comme une vérité indubitable, n est pour™ La famille de Balmès était pauvre. Difficilement d'un bénéfire. j'écolier du séminaire de Vich serait parvenu à compléter le développement de son esprit, sans les ressources que l'Eglise, dans celte petite ville d'Espagne, comme dans tout le reste de la chrétienté, tenait en réserve. A l'âge de 14 ans, il fut pourvu d'un bénéfice,
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dont le revenu, quoique mince, fut pour lui un encouragement aulant qu'une première récompense. L'obligation attachée à son bénéfice de réciter l'office divin demeura toujours à ses yeux imposante et sacrée; même dans les premiers temps , la crainte de mal remplir ce devoir lui causa des alarmes cruelles. Ainsi ce bénéfice, accordé dans un âge en apparence si peu propre aux devoirs qu'il implique, porle à un degré de sagesse extraordinaire l'enfant qui le reçoit. Cet exemple en rappelle un autre plus illustre : S. Charles Borromée, promu au cardinalat et à l'archevêché de Milan, à I âge de 22 ans. On sait les effets de cette élévation, duc, ce semble, à un acte de faveur répréhensible. Son extrême jeunesse n'empêcha point Charles Borromée de devenir, sur le siège de Milan , l'admirable saint que l'histoire et I Eglise vénèrent.
Plus tard, l'Kvèque du diocèse, instruit des espé- I* obtint une P . ... ... , . bonne n
rances que faisait concevoir le jeune séminariste, lui rn,mer*iié«le
accorda une beca (1), au collège de San-Carlos de l'uni- Cwm». versilé de Cervera (*). C était en 1826. J. Balmès avait
(I) La beca est un vêtement ecclésiastique qui répond, à peu près, à ce que nous nommons scnpuhnro. Ici ce mot signifie bourse. La Uca de San-Carlos valait deux onces ou quadruple* d'or 060 1rs.). L'élève pourvu de In bwn devait ajouter encore deux o/ices, pour acquitter le prix total de la pension.
(*2) Crrvcra est une petite ville située a peu près an centre de la Catalogne. Philippe V dota relie cilé d'une université qui, en 1820, comptait quatre collèges, entre lesquels se répartissail un certain nombre d'écoliers ; le reste choisissait sa demeure chez les habitants de la ville. Le collège de la Anttafa était une fondation privée, destinée uniquement aux descendants du fondateur, l e vètemenl de ces collégiens élail bleu. Le collège de V Assomption recevait quiconque pouvait payer une pension annuelle de à onces d'or ou quadruples. Ceux-ci portaient un manteau et une soutane noire ; sur leur poitrine pendait une médaille de la Vierge enlevée au ciel. Le* collégiens de Sun-Carlos étaient des boursiers, envoyés au «ombre de deux par chacun des Evêques de la province. Le nio-
BlBL. UIST. 7" ANNÉE. 4 e OUVIt. 2
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atteint sa 16* année. 11 acquit bientôt à Cervera une renommée particulière. Sa stature frêle , élancée , pliant sous le poids d'un lourd manteau; son regard profond, rempli de feu ; son maintien à la fois grave et timide , mais surtout la fertilité incomparable de son esprit , ne lardèrent pas à le faire remarquer de toute l'Université. Dès la seconde année de son séjour i Cervera, il subit une rude. attaque du mal (phlhisie pulmonaire) auquel il devait succomber plus tard ; on lui administra les derniers Sacrements. Il se rétablit, et l'Université entière célébra sa guérison par une messe d'action de grâces, dans la chapelle de INotre- Dame-del-Cami (du Chemin). Cette fête qui atteste la renommée précoce de l'écolier de Cervera, eut lieu le 13 juin 1828 : Balmès avait 17 ans. Pendant sa convalescence, son organisation physique et morale avait achevé de se développer. De jour en jour il se trouva plus apte aux vastes travaux qu'il méditait. « Dès • ma 17" à ma 18 e année, disait-il lui-même, mon » intelligence éprouva une transformation sensible : j'y » voyais plus clair. »
WHhoHette Voici la méthode pratiquée par Balmès dans ses études. Incliné sur sa table, le front dans ses mains, il lisait quelques pages. Puis se couvrant la lèle de son manteau, il restait longtemps abîmé en lui-même, se réveillant enfin comme d'un sommeil. Un de ses amis
ï$* Iu.es tluiiH »«» Huiles.
daillon suspendu à leur cou portail IVfligie de S. Charles : celle image seule les distinguait des collégiens de V Assomption, Enfin, le collège de Santa- Cru z étail l'asile des pauvres. Les uns y étaient internes, les autres externes. Ceux-ci se partageaient en deux catégories : la première recevait un pain de trois livres et la soupe tous les deux jours ; la seconde un seul pain de trois livres lous les trois jours. Les écoliers de Sanla-Cruz, en manteau et soulane noire, portaient, au lieu du bonnet ordinaire des universités, un chapeau à deux pointes. Une croix était brodée sur leur soutane. Tel était l'aspect multiforme du peuple d'étudiants, qui se pressait sous les portiques bâtis par Philippe V. .
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lui demanda quel était cet exercice. « Lire peu, bien
• choisir ses ailleurs, et penser beaucoup, répondit
• Balffiès, telle est la vraie méthode. Si Ton se bornait *à savoir ce qui se trouve dans les livres, les sciences «ne feraient jamais un pas. Il s'agit d'apprendre ce que » les autres n'ont jamais su. Pendant ces moments de «méditation dans les ténèbres, mes idées fermentent, «mon cerveau devient comme une chaudière en ébul- »liu'on(i).» A l'âge de 12 ou H ans, lorsqu'il étudiait la philosophie au séminaire de Vieh , cette habitude précoce de réflexion lui fit faire de grands progrès. Un homme d'âge et d'autorité lut ayant demandé, à cette époque, quelle était sa manière d'étudier : Je m'efforce, répondit il, de résoudre les questions par ma propre pensée, avant de lire la solution. » C'est perdre beaucoup de temps, lui dit le bonhomme, il suffirait d'ouvrir le livre. » L'écolier recul ce conseil avec respect ; il n'en persista pas moins dans sa coutume. Les condisciples de Balmès à l'Université ne lui reprochaient qu'un défaut : sa passion pour l'isolement. Il évitait quelquefois l'approche de ses meilleurs amis. «Pardonnez-moi, leur disait-il ensuite, il est tel «moment où je ne me saurais arracher à mes méditations. Vous m'accusez d'ingratitude, d'orgueil. "Dieu me connaît ! Quelle preuve voulez-vous de mon » attachement?» Cette recherche de la solitude n'était, en effet, qu'une suite de l'instinct impérieux qui rentrai-
(1) • De mdme. disait-il, que la digestion dos aliments corporels «exige un certain temps, chaque heure de lecture, pour porter son
• fruit, doit Atre suivie dt' plusieurs heures de méditation et de •discussion interne... Tout homme, ajoutait-il, qui prétend arriver •à quelque chose de grand, doit se proposer un objet et poursuivre «cet objet avec persévérance , en fût-Il éloigné de cinquante
• années. » Telle était 1 énergie de sa volonté, tel aussi fut le secret de «on merveilleux savoir. (Apud D. Antonio Soler , Biografia dêt OoitorD. J. Buhneë.)
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nait vers le savoir. Sa vie entière a été plus ou moins dominée par une sorte de tyrannie de l'intelligence. Dans son adolescence, dans sa jeunesse, celle maîtresse de sa volonté le poussait à apprendre; plus lard elle lui imposa le devoir d'écrire. Lui-même, dans un de ses livres (El Criferio), a iracé des règles d'une sagesse parfaite pour se soustraire au despotisme de l'esprit. On peut douter qu'il ail toujours connu ou pratiqué ces règles.
« Lire peu , bien choisir ses auteurs, >» était une de ses règles principales. D'après un témoignage constant, il passa quatre années entières, à Cervera , sans lire nuire chose que la Somme de S. Thomas et ses commentaires (par Bellarmin, Suarez, Cajelan). Il ne fît d'exception que pour « le Génie dn christianisme, » de M. de Chateaubriand. Saint Thomas était pour J. Balmès une mine inépuisable. « Tout s'y trouve, disait-il : philosophie, religion, droit politique. Sous ces formules laconiques toutes les richesses sont accumulées. » Dès ce temps-là, 1 écolier de Cervera se mil à recueillir, sans se douter encore de l'usage qu'il en ferait, les éléments dont il a composé plus tard sa Philosophie fondamentale. Cette étude approfondie des doctrines du grand théologien parait avoir été le fondement de toutes les connaissances de Balmès. Sur eelte colonne il appuya ledifice entier de ses travaux. Son premier séjour à l'Université ayant été de 7 années, il eut le temps, après avoir étudié S. Thomas, d'aborder plusieurs autres points du domaine intellectuel. Sa méthode fondamentale, « lire peu , s'incorporer profondément les choses apprises, » reçut, à dater de ce temps, une application nouvelle. Dans la bibliothèque de Cervera ou dans celle de Vich , peu de volumes échappèrent à ses perquisitions. Il demandait plusieurs ouvrages à la fois, en parcourait soi-
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gncusemcnl la table. Lorsqu'une idée, un fait , un aperçu nouveaux fixaient son attention, il lisait celte partie du livre et y prenait des notes. Le reste, connu par des études précédentes, était laissé de côté. Sa mémoire se meublait ainsi d une multitude innombrable de renseignements. Cultivée avec tant de soin, celte mémoire était surprenante. Voici un trait rapporté par ses biographes. A lïigc de 22 ans, il savait par cœur la table des matières d'un nombre extraordinaire de volumes. « Interrogez-moi, dit-il un jour i\ •on condisciple Matthias Codony. >» Celui-ci prit un volume de la Somme de S. Thomas. Balmès en récita l'index sans hésiter. Il en fit autant pour le 2 e volume de Don Quichotte, autant pour la Philosophie de l'éloquence de Cnpmany. « Jacques, s'écria Codony en jetant le livre, tu es sorcier, ou Dieu a voulu faire de toi un prodige de mémoire. »
Balmès prêtre et professeur. — Sa piété.
Les sept années que passa Balmès à l'Université, ttdi. ..*><« tout en développant les facultés de son esprit, lui ^"ça"'*,, avaient laissé dans leur pureté primitive les vertus de H«inrd«n«« son enfance. La modestie ecclésiastique réglait ses actions, sans bannir la vivacité ni les joies de son âge. Bachelier, puis licencié en Théologie, il quitta l'Université à la fin de l'année scolaire de 1853. Balmès avait 25 ans. Au mois de novembre de cette même année, avant d'être prêtre, il soutint un concours public, dans sa ville natale, pour obtenir la prébende de chanoine magistral. Ces dignités, en Espagne, étaient le prix du savoir et de l'éloquence, autant que
pi'"'!!»'.
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de la piété et de la vertu (i). Le jeune Balmès étonnn son auditoire. Le eanonicat fut adjugé par le chapitre de la cathédrale de Vieil, juge du concours, à son concurrent, Don Jacques Solcr, d'un âge plus mûr que le sien et digne d'être plus tard l'un de ses amis les plus intimes; mais la réputation du jeune licencié n'en demeura pas moins éclatante. Bientôt après il fui appelé à recevoir la prêtrise. Il s'y prépara par une retraite de cent jours. Ainsi l avait voulu le vénérable, évèque de Vieil, Mgr. Paul de Jésus de Corcuera y Caserta, son protecteur. Après l'ordination le préhit l'interrogea : « Et toi, que veux-tu? » — « Monseigneur, une cure, » répondit Balmès. — « Va-t-en à l'Université et étudie. »
De retour a Cervera , il donne des conférences et 1 T rm! ™. dC rem P Ml 1° charge de professeur suppléant. Il consacre ainsi deux nouvelles années à sa propre instruction. Pendant ce temps, l'Espagne fil ses premiers pas dans le chemin de la révolution. A la faveur du changement de l'hérédité royale, opéré par Ferdinand VII, le génie des transformations politiques s'était introduit jusque dans le palais des monarques. Le pays entier, individus, familles, institutions, était appelé à prendre parti dans les dissensions civiles. Les Universités, corps ecclésiastiques imprégnés de l'esprit qui dominait au sein de I Eglise, gardèrent au milieu de ces circonstances, une attitude d'impartialité bien remarquable. Les événements l'ont maintenant prouvé. L'Eglise espagnole, considérée en général, a montré, depuis 20 ans (1850), une sagesse et une modération dignes
(i) Cet usage de l'Eglise de conférer les charges ecclésiastique* au plustapable.il la suite d'un concours public, usage qui s'est conservé en Espagne jusqu'à nos jours, excitait incessamment, dans toutes lt>8 classes et sur chaque point du pays, l'émulation du savoir et de l'éloquence.
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de sa renommée antique. J. Bnlnics, dans ses opinions, dans ses écrits, dans s» conduite, a présenté autant que qui que ce soit, cette intelligence supérieure qui devait maintenir I Eglise au-dessus des agitations criminelles ou stériles de la politique. Dès sa jeunesse, Balmès a eu dans son caractère un fonds de prudence et de circonspection tel , que ses amis même , durant tout le cours de sa vie, ont à peine connu sa pensée sur les événements politiques, autrement que par les écrits qu'il a publiés. Cette réserve , qui est un trait dislinclif du peuple espagnol, était portée chez lui à un degré extraordinaire : on sait néanmoins que l'introduction du régime constitutionnel lui causa de l'admiration et de l;i joie(t). Mais « pas un seul mot • de la bouche de J. Halmès, écrit son compatriote Don Antonio Solcr (*), n'a donné le droit de dire, •encore moins de prouver qu'il ait été plus ou moins "libéral , ou blanc ou fiuir, suivant les dénominations malheureuses de ce temps. Il n'était point homme à laisser pénétrer sa pensée. En mettant à pari ses "écrits publies, inspirés par Ih conviction la plus forte net la plus profonde, il est certain que I opinion intime »du docteur Balmès n'a pu être devinée même d'une - manière approximative, tant était grande sa réserve ! »
Au mois de février 1855, il concourut avec de nombreux rivaux pour un diplôme d'honneur et gratuit, décerné chaque année par ITnivershé au plus brillant de ses écoliers. Il l'obtint. Son titre de docteur fut ainsi le prix d'une dernière victoire scolastique. D'après l'usage, le récipiendaire, dans celte solennité,
(1) C'est ce que non* dit son biographe D. Xavier Moner, Noticitt kUtorico-literaria rlcl iJocmr D. J Holmes, par D. B de Cordoba, pag. 26. — Voy. aussi île Blanehe-Raiîin , J. Balmès, sa vie et i<* •uvrages, pag. 35 et suiv.
(8) liiographia del doetor D. J. Ualmcs.
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devait prononcer l'éloge du monarque régnant. La reine Christine était alors régente du royaume. Ln guerre civile, sur le point d'éclater dans les montagnes de la Catalogne, rendait fort délicat le devoir du jeune docteur. « Je ne dis pas un mot de politique, » nous apprend-il lui-même; « je me bornai à célébrer la "réouverture des Universités ; et, à la faveur de je ne » sais quelle mesure ministérielle eoncernnnl renscigne- » ment des mathématiques, j'achevai mon discours sans «blesser ni Christinos ni Carlistes; je n'avais pas plus » parlé des uns que des autres. »
n profiMM !«•• Balmès avait épuisé les ressources que l'Université " (tqnrl"" de Cervera pouvait lui fournir pour son instruction. Il • ffcli. se retira dans sa ville natale ; il y passa quatre années entières dans l'étude et l'obscurité; ce qui acheva de mûrir son caractère et son esprit. En 1837, une chaire de mathématiques ayant été fondée dans la ville de Vieil, il sollicita de la remplir. Peu verse jusque-là dans les sciences exactes, il obtint néanmoins d'être préféré à ses concurrents. Son esprit, d'une souplesse et d'une application merveilleuses , devançait en quelque sorte toutes les connaissances. Les sciences positives avaient d'ailleurs pour lui un attrait particulier. Il pénétra jusqu'au cœur de ces études. Dans ces régions peu fréquentées, son intelligence goûtait une sorte de plaisir scmible, qui le délassait des contemplations plus vagues, et, pour lui, plus laborieuses, de l'ordre moral ou métaphysique. On a remarqué qu'un grand nombre de philosophes illustres ont éprouvé ce goût pour les mathématiques; soit à cause des liaisons supérieures de cet ordre de connaissances avec le champ de l'idéalité, soit parce que les opérations propres à celte science attachent naturellement les esprits doués de patience, de fermeté et de précision, qualités qui ne manquent jamais aux esprits de