POSSIBILITÉ
l'essence même des choses; en d'autres termes, un fait est absolument impossible lorsque son existence entraînerait cette absurdité : être et ne pas être en même temps. Un cercle triangulaire est une impossibilité absolue , parce qu'il serait à la fois et ne serait pas un cercle, parce qu'il serait et ne serait pas un triangle. Cinq égal à six est une impossibilité absolue, parce que cinq serait et ne serait pas cinq. Un vice vertueux est une impossibilité absolue, parce qu'il serait et ne serait pas vice.
$ I V. — L'impossibilité absolue et la toute-puissance divine.
Ce qui est impossible absolument ne peut exister en aucun cas. Lorsque nous disons que Dieu est tout-puissant, nous n'entendons point qu'il soit en son pouvoir de réaliser l'absurde. L'existence et la non existence en même temps, du monde, de Dieu , le vice vertu et autres incohérences de cette sorte ne peuvent évidemment tomber sous l'action de la toutepuissance. Comme l'a fort ingénieusement observé S. Thomas, il faut dire que ces choses sont impossibles, non que Dieu ne les peut faire. II suit de là que l'impossibilité intrinsèque absolue entraîne également l'impossibilité extrinsèque absolue; c'est-à-dire que nulle cause ne peut produire ce qui, de soi, est absolument impossible.
§ V. — L'impossibilité absolue et les dogmes.
Pour affirmer qu'une chose est absolument impossibtv, il est indispensable d'avoir une idée parfaitement claire des termes que nous jugeons contradictoires. (Déclarer une chose . impossible par cela seul qu'on ne peut la comprendre, qu'est-ce autre chose que proclamer l'orgueil et la débilité de notre raison?) Remarquons , à ce propos, la folie de ceux qui condamnent certains mystères du christianisme en les déclarant absolument impossibles. Le dogme de la Trinité, celui de l'Incarnation sont, assurément, au-dessus de la faible intelligence
de l'homme; mais, de notre faiblesse , que pouvons-nous conclure ? Dieu triple et un; une même nature et trois personnes distinctes, comment cela est-il possible? Je l'ignore, mais mon ignorance ne me donne pas le droit d'inférer qu'il y a contradiction. Ai-jc compris, par hasard, avant de prononcer, ce qu'est cette nature, ce que sont les personnes en Dieu? Non ; et lorsque je veux juger si ce que l'on en dit est impossible, je me heurte à l'inconnu. Que savons-nous des secrets de la Divinité? La foi est l'épreuve (et pour ainsi dire l'achèvement de la raison), et c'est dans sa bonté autant que dans sa sagesse que Dieu n'a pas voulu lever entièrement le voile qui sépare celte vie mortelle de l'océan de lumière et de vérité.
§ VI. — Impossibilité physique ou naturelle.
Il y aurait impossibilité physique ou naturelle dans on fait en opposition avec les lois de la nature. Il est naturellement impossible qu'une pierre laissée libre dans l'air s'y soutienne; que l'eau abandonnée à elle-même ne prenne point son niveau ; qu'un corps plongé dans un fluide de moindre densité ne s'enfonce pas; que le soleil s'arrête dans sa course, etc.. , parce que les lois de la nature prescrivent la chute des corps, le nivellement des eaux, etc. — Dieu qui a établi ces lois peut les suspendre; l'homme ne le peut. Ce qui est naturellement possible à Dieu ne l'est point à la créature.
5 VII. — Manière tic juger qu'une chose est naturellement impossible.
Nous pouvons aflirmer qu'un fait est naturellement impossible, lorsque nous savons qu'il existe une loi qui s'oppose à la réalisation de ce fait, et que celle opposition n'est pas détruite ou neutralisée par une autre loi. (Test une loi de la nature que l'homme, manquant de point d'appui, soit attiré vers le sol , parce qu'il est plus pesant que l'air; mais il en existe une autre en vertu de laquelle un corps formé de diverses parties et spé-
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ciGqucmcnt moins lourd que le milieu dans lequel il se trouve plongé , s'y soutient ou s'élève, alors même que l'une de ses parties serait plus lourde que le fluide ambiant. Ainsi un homme, placé dans un globe aérostatique, convenablement construit, pourra s'élever dans les airs, et ce phénomène sera parfaitement d'accord avec les lois de la nature. L'extrême petitesse de certains insectes ne permet pas que leur image se peigne dans la rétine de notre œil d'une manière perceptible pour nous; mais, en vertu des lois auxquelles la lumière est soumise, la direction des rayons lumineux se peut modifier de telle sorte, au moyen d'une lentille microscopique, que ces rayons, partis d'un objet très-petit, s'écartent à leur point de contact avec la réline, et y tracent une image beaucoup plus grande que la réalité; ainsi il ne sera point naturellement impossible qu'à l'aide du microscope s'offrent à notre vue, sous des proportions considérables, des êtres qui restaient imperceptibles à l'œil nu.
On voit par ces considérations combien il importe de ne proclamer qu'après mûr examen , l'impossibilité naturelle de tel ou tel phénomène. La nature est merveilleusement puissante et ses secrets nous sont presque tous inconnus. Si l'on eût dit, au quinzième siècle, qu'un temps viendrait, où, par le secours d'un peu de vapeur comprimée, un voyageur franchirait en une heure la distance que, dans ces temps , on franchissait à peine en un jour, ce fait aurait été déclaré naturellement impossible ; et, cependant, l'enfant qui voyage aujourd'hui sur les rails d'un chemin de fer comprend qu'il est emporté dans sa course rapide par des agents purement naturels. Qui sait ce que seront les découvertes de l'avenir et l'aspect que présentera le monde dans dix siècles ! j\c croyons qu'avec réserve , je le veux, à l'existence de phénomènes extraordinaires, et ne nous abandonnons pas inconsidérément à des rêves d'or. Mais gardons-nous aussi de déclarer impossible ou absurde ce qu'une découverte heureuse peut réaliser demain.
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J VIII. — Solution d'une difficulté sur les miracles.
De ces observations semble ressortir une difficulté que les incrédules ont relevée. La voici dans toute sa force : « Les phénomènes que l'on nomme miracles sont produits par des causes inconnues mais naturelles ; ils ne prouvent donc point l'intervention divine, et parlant, n'appuient en rien la vérité de la religion chrétienne. » On jugera si nous l'avons résolue.
Un homme d'une naissance obscure et qui n'eut aucun . maître pour l'instruire, perdu dans la foule, sans moyens humains d'attirer sur lui les regards, ne possédant pas un lieu où reposer sa tète, se présente au peuple, lui apportant une doctrine aussi nouvelle qu'elle est sublime. On lui demande les titres de sa mission ; il les donne. A sa parole, les aveugles voient ; les sourds entendent ; la langue des muets se dénoue ; les paralytiques marchent, les infirmités les plus rebelles disparaissent tout à coup ; ceux qui viennent d'expirer, ceux que l'on porte au tombeau se lèvent de leur cercueil ; ceux qui , descendus depuis longtemps dans leur sépulcre , répandent déjà autour deux les émanations empestées delà mort, se lèvent enveloppés de leur linceul , et sortent de la tombe , obéissant à la voix qui leur dit : Levez-vous! Voilà l'ensemble des faits. Le naturaliste le plus obstiné cherchera-t-il à y découvrir Faction de lois naturelles occultes ? Osera-t-il taxer d'imprudence les chrétiens qui ont cru que de tels prodiges n'avaient pu s'opérer sans l'intervention divine ? Croyez-vous qu'avec le temps on puisse trouver un secret pour ressusciter les morts, et non au moyen de la science, mais à l'appel d'une voix qui commande? L'opération delà cataracte a-t-elle quelque rapport avec l'action d'ouvrir subitement au jour les yeux d'un aveugle de naissance? — Les procédés employés pour rendre le mouvement à un membre paralysé ressemblent-ils à celui-ci? « Lève-toi, prends ton lit et rentre dans ta demeure. » Les sciences hydrostatique et hydraulique arriveront-elles jamais
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a découvrir dans la parole humaine le pouvoir de calmer les vagues en fureur, de les forcer à s'étendre, paisibles, sous les pieds d'un liommc qui marche sur leur cime comme un roi sur des tapis aux franges d'argent.
Eh! que dire encore si, à cet imposant témoignage s'ajoutent l'accomplissement des prophéties, la sainteté d'une vie sans tache, l'élévation de la doctrine et la pureté de la morale; enfin, le sacrifice de la vie, une mort héroïque au milieu des tourments et des outrages; le même enseignement soutenu, proclamé jusqu'à la fin, avec une sérénité, une douceur pleine de majesté; — jusqu'au dernier soupir qui s'exhale dansées mots laissés à la terre : Amour et pardon.
Non, qu'on ne nous parle plus de lois occultes, d'impossibilités apparentes; qu'on n'oppose plus à l'évidence ce mot insensé : « Que sais-jei » Une difficulté de ce genre, raisonnable s'il s'agissait d'un fait isolé, obscur, susceptible d'interprétations diverses, ne manque pas seulement de base lorsqu'on l'oppose au christianisme, elle heurte et blesse le sens commun.
5 IX. — Impossibilité morale ou ordinaire.
L'impossibilité morale ou ordinaire peut se définir ainsi : ce qui est en opposition avec le cours régulier des événements. Cette définition est susceptible d'interprétations nombreuses. En effet, l'idée, cours ordinaire des choses, est si élastique; elle est applicable à des objets si divers, que ce qu'on en pourrait dire en général serait d'une utilité médiocre dans la pratique. Cette impossibilité, d'ailleurs, n'a aucun rapport avec les deux impossibilités, absolue et naturelle; une chose moralement impossible ne laisse pas d'être possible absolument et naturellement.
Nous donnerons une idée très-claire et très-simple de l'impossibilité ordinaire en disant qu'un fait est impossible de cette manière lorsque, dans le cours régulier des choses, ce fait ne se produit que très-rarement ou ne se produit jamais.
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Je vois un grand personnage dont le nom et les titres sont dans toutes les bouches et à qui Ion rend les honneurs dus à sa dignité. Il est moralement impossible que le nom soit supposé, que le personnage soit un imposteur. Cependant, on y a été trompé quelquefois.
Ajoutons que l'impossibilité morale peut disparaître par l'intervention d'une cause extraordinaire ou imprévue qui change le cours des événements. Un officier de fortune ayant sous ses ordres une poignée de soldats , part d'un pays lointain ; il aborde sur des plages inconnues; un continent immense s'étend devant lui, peuplé de plusieurs millions d'hommes. Il brûle ses vaisseaux et dit : Marchons! Où va-t-il? — Conquérir de vastes royaumes avec quelques soldats. — C'est impossible ! cet aventurier est donc un insensé? — Laissez! sa folie est celle de l'héroïsme et du génie. "L'impossible va devenir un événement historique. L'aventurier se nomme Fernand Cortez, et sa folie donne à l'Espagne un nouveau monde.
5 X. — Impossibilité de sens commun improprement confondue avec
l'impossibilité morale.
Ce mot impossibilité morale a quelquefois un sens trèsdifférent de celui que nous lui avons donné jusqu'ici. Il est des faits impossibles dont on ne peut affirmer l'impossibilité absolue ou naturelle -, et cependant nous sommes tellement certains qu'ils sont irréalisables, que l'impossibilité naturelle, l'impossibilité absolue elle-même, ne sauraient produire en nous une certitude plus entière. Un homme a renfermé dans une urne un grand nombre de caractères d'imprimerie que nous supposerons de forme cubique, pour qu'il y ait égale probabilité qu'ils tomberont et se maintiendront sur telle face que ce soit. Il les mêle, les agile plusieurs fois sans ordre, et les laisse enfin tomber à terre. Est-il possible que dans leur chute ces caractères se trouvent disposés, par hasard, de manière à composer l'épisode de Didon? Non, répond instantanément tout
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homme en son bon sens. L'espérer serait folie. Nous sommes si fortement convaincus de l'impossibilité du fait que, dût notre vie être l'enjeu d'un hasard de ce genre , nous n'en serions nullement préoccupés.
Remarquons qu'il n'y a ici ni impossibilité métaphysique, ni impossibilité absolue, parce que les caractères d'imprimerie n'ont aucune répugnance essentielle à se placer de la manière voulue. En effet, un compositeur, en peu de temps et avec une grande facilité, les disposerait dans cet ordre. Aucune loi de la nature ne s'opposant à ce que ces caractères tombent sur une face ou sur une autre, à côté l'un de l'autre, et de manière à produire l'effet souhaité, on ne saurait invoquer l'impossibilité naturelle. Il existe donc une impossibilité d'un autre ordre, n'ayant rien de commun avec les deux premières, et différant également de celle que nous avons nommée impossibilité morale par le fait seul qu'elle est en dehors du cours régulier des événements. Nous l'appelons impossibilité de sens commun.
La théorie des probabilités et celle des combinaisons mettent en évidence cette impossibilité en mesurant, pour ainsi dire , la distance immense qui sépare la possibilité d'un phénomène, de sa réalisation. L'auteur de la nature n'a pas voulu que certaines convictions d'une importance souveraine eussent besoin d'être raisonnées. Que d'hommes, dans ce cas, en auraient été privés ! C'est pourquoi il nous les a données sous forme d'instinct. En vain vous efforcerez-vous de les combattre! Peut-être ne saura-t-on que répondre à vos sophismes, mais ceux que vous aurez forcés au silence diront eux-mêmes, en secouant la tète : « Pauvre cervelle ! comment admettre de telles absurdités ! »
Quand la nature parle au fond de notre àmc d'une voix si claire, si impérieuse, il y aurait folie à ne pas l'écouter. Seuls, quelques hommes qui prennent le nom de philosophes s'obstinent à ce labeur ingrat. Ils oublient qu'il n'est pas de philosophie en dehors du sens commun, et que l'absurde est un étrange chemin pour arriver à la sagesse.
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