CHAPITRE XL
§ I. — Importance des éludes historiques. Manière d'étudier l'histoire.
L'étude de l'histoire n'est pas seulement utile, elle est indispensable. Ne Fadmettrait-on pas comme moyen d'arriver au vrai, son importance, comme ornement de l'esprit, resterait incontestée. Ajoutons qu'il est un grand nombre de faits contre esquels on ne saurait s'élever sans se mettre en lutte avec le sens commun.
Attachez-vous d'abord aux faits qui présentent un caractère de certitude absolue. En ne confiant à la mémoire que des vérités incontestables, vous laisserez à votre esprit, dégagé d'entraves, la liberté de classer le reste selon le degré de probabilité, de certitude ou d'erreur qu'il y découvrira.
Que de grands empires aient fleuri en Orient ; que les arts et la civilisation de la Grèce aient été portés à un très-haut degré de perfection ; qu'Alexandre ait fait de grandes conquêtes en Asie ; que les Romains aient soumis , presque en entier , le monde connu de leur temps ; que Carthage ait été la rivale de Rome; que l'empire des maîtres du monde se soit, à son tour, écroulé sous le poids d'une invasion de barbares venus du Nord; que les Musulmans aient envahi l'Afrique septentrionale, détruit en Espagne le royaume des Goths, et menacé le reste de l'Europe ; que la féodalité ait été la forme sociale du moyen âge, voilà des vérités que nul ne conteste et dont nous sommes aussi certains que de l'existence de Paris ou de Londres.
§ II. — Distinctions entre le fait et les circonstances du fait. Applications.
Il est des faits universellement admis; toutefois par les détails, par les circonstances dont les historiens les ont accompagnés,
ces faits eux-mêmes relèvent de l'érudition , de la critique ou de la philosophie de l'histoire. Vaste champ ouvert à la discussion.
On ne peut mettre en dojjte l'existence des luttes sanglantes dans lesquelles Rome et Cartilage se disputèrent l'empire de la Méditerranée , des côtes d'Afrique, de l'Espagne et de l'Italie , et dont le triomphe des Scipions, la défaite d'Annibal et la ruine de la ville de Didon furent le dénouement. Mais, les circonstances de ces luttes nous sont-elles bien connues ? Dans le portrait qu'on nous a tracé de la foi punique, dans l'exposition des causes qui provoquèrent les ruptures entre les deux républiques rivales, dans le récit des batailles, des négociations, etc. , est-il impossible que nous ayons été trompés? Les historiens romains qui nous ont transmis le plus grand nombre des faits n'ont-ils point flatté leur nation aux dépens de la nation ennemie? — Ici, sachons douler et choisir, admettre avec défiance ou même rejeter sans hésitation; elle plus souvent, suspendons notre jugement.
Auraient-ils une idée exacte des choses, connaîtraient-ils la vérité, les siècles à venir, si, par exemple, le récit des guerres modernes ne leur était transmis que par des historiens appartenant à une seule des nations belligérantes? Et cependant, ces historiens écrivent, pour ainsi dire, en présence les uns des autres ; ils peuvent se démentir, se corriger mutuellement, et, grâce aux moyens de communication et de diffusion dont on dispose, il est plus difficile aujourd'hui qu'autrefois de soutenir des erreurs évidentes. Que sera-ce donc de ces récits qui nous sont venus par une seule voie ; voie très-suspecte puisqu'elle était intéressée; récits de faits qui se sont passés en des temps si reculés, où les communications étaient si rares, où les moyens de publicité dont jouissent les modernes étaient inconnus?
Et ces légendes merveilleuses où les historiens grecs nous montrent une poignée de Spartiates ou d'Athéniens moissonnant des milliers de Perses ; où ils proposent à notre admiration l'héroïsme désintéressé, les dévouements sublimes de leurs guerriers, devons-nous les adopter sans contrôle? Nous avons vu,
de nos jours, comment on dénature , comment on exagère les faits les plus simples. L'homme sensé fera la part de l'enthousiasme et du patriolisme de l'écrivain : atlendons, dira-t-il, avant de prononcer, que les Perses se soient levés, des plaines de Marathon ou des Thcrmopyles, pour raconter à leur point de vue les circonstances du combat.
Celte règle de prudence est d'une application fréquente; ne la perdons pas de vue en étudiant l'histoire et nous éviterons de nombreuses erreurs. Elle nous enseignera du moins 5 ne pas nous égarer en d'inutiles détails.
§ III. — Quelques règles pour servir à l'étude de l'histoire.
L'histoire étant un sujet qu'on ne peut passer sous silence lorsqu'on traite de l'art d'arriver au vrai, je donnerai quelques conseils simples et brefs, — mais sans prétendre traiter à fond la matière : elle demanderait seule un long volume.