RELATIONS DE VOYAGES
jours sur des points signalés et connus, et l'on franchit tout le reste à tire-d'aile : économie de temps, d'argent et d'ennui. — Si le pays est cultivé, s'il est sillonné de routes en bon état, de canaux et de fleuves, si les côtes sont d'une navigation facile, le voyageur passe d'une capitale à l'autre avec la rapidité de la flèche, dormant au roulis du vaisseau, se penchant à la portière d'une voiture pour admirer un point de vue, ou contemplant, sur le pont et sous la tente d'un paquebot, les rives du fleuve dont le courant l'entraîne. Les espaces intermédiaires n'existent pas pour lui. Coutumes, lois, mœurs, religion, caractère physique et moral des hommes ou du pays, il n'a rien vu; que connait-il? à peine a-t-il pu se former, en passant, une idée vague de l'aspect des terres, et saisir du regard quelques paysages fugitifs.
Et maintenant, en quelle estime devons-nous tenir ces notices pleines de détails sur des pays de plusieurs mille lieues carrées, visités comme nous venons de le dire?
Celui qui raconte a vu, donc il dit vrai. Ainsi raisonnezvous, persuadés que pour recueillir cette multitude dé faits, votre guide a bravé des dangers sans nombre, supporté dïmmenses fatigues et consacré des années laborieuses au service de la science et de l'humanité. Vous supposez ce qui devrait être, mais que vous êtes loin de la réalité !
Arrivé dans la capitale du pays qu'il explore, pays dont il connaît très-peu ou même dont il ignore complètement la langue, le voyageur aux merveilleux récits s'arrête. Il est au but, il a touché les colonnes d'Hercule. Des visites rapides aux palais, aux monuments , aux théâtres, aux musées, aux riches collections dont il trouve la liste dans le Guide des voyageurs, voilà son programme, et ses heures sont comptées. Il se hâte; une autre capitale, d'autres palais, d'autres musées, d'autres merveilles l'attendent. Enfin, surchargé d'expérience, de savoir et de poussière, il revoit après quelques mois d'absence le sol natal; il consacre l'hiver à mettre en ordre, à compléter, ses observations, ses études, ses impressions , ses recherches , ses confidences de voyageur, et aux premiers jours du printemps
ART D'ARRIVER AU VRAf.
vous voyez sur la table du libraire s'épanouir, dans sa couverture neuve, un magnifique in-ociavo.
Agriculture , arts, commerce, sciences, politique, croyances populaires, religion, mœurs, coutumes, traditions, caractères, tout y est; l'auteur a tout vu, tout observé. Avec son livre, vous avez la statistique universelle des pays qu'il a parcourus. Croyez-le sur parole ; il vous évitera la peine de vous lever de votre fauteuil et de vous meure à la fenêtre.
Mais, tant de détails ! des connaissances si variées! comment a-t-il pu les recueillir? comment surtout a-l-il pu savoir ce qui se passait là où il n'est point allé? En si peu de temps, un argus n'aurait pu suffire à voir tant de eboscs? — Son secret, le voici.
De la voiture publique dans laquelle il voyage, on voit se dérouler un paysage qui attire son attention, et il entame avec son voisin le dialogue suivant : « Monsieur connail-il le pays »qne nous traversons? — Un peu. — Quel est le nom de ce «bourg, là-bas sur la colline? — Si je ne me trompe, c'est le » bourg de... — Et quelles sont les ressources principales de »la contrée ? — L'industrie. — Le caractère des habitants.? — » Flegmatique comme celui de nos chevaux et du postillon. » — Riches? — Comme des juifs. »
La voiture s'arrête; l'homme aux réponses s'éloigne, peutêtre sans prendre congé, et les renseignements qu'il a donnés, anonymes comme sa personne, figureront parmi les faits positifs dans les notes du voyageur.
En vérité, ne pourrait-on pas intituler de pareils livres contes du premier venu ou traductions et plagiats ?
Il n'entre point dans ma pensée de rabaisser en général le mérite qu'exige un travail sérieux d'exploration ; mais combien d'idées fausses , que d'absurdités vulgarisées , accréditées par de prétendues relations de voyages ! Que de fois des cités, des peuples tout entiers ont été bien ou mal traités , critiqués avec fureur ou vantés à outrance, selon l'humeur, le caractère, le caprice de peintres indiscrets et frivoles , qui osent donner la copie d'originaux qu'ils n'ont point vus !
RELATIONS DE VOYAGES. 149 J III. — Manière d'étudier un pays.
Habiier longtemps les mêmes lieux , y former des relations nombreuses, connaître à fond la langue du pays, ne se lasser jamais d'observer et de s'enquérir, telles sont les conditions nécessaires pour se former une idée exacte d'une contrée sous le rapport moral et matériel. En dehors des connaissances acquises ainsi , je ne vois que banalités, généralités, incertitudes, erreurs. La plupart des descriptions qu'on trouve dans les livres ressemblent à des caries géographiques sans échelle de proportion. Les noms y fourmillent, le papier est couvert de signes de toute espèce, chaînes de montagnes, fleuves, canaux, etc. ; mais, prenez le compas pour mesurer les distances, et mettez-vous en voyage sans autre indication !
En résumé , voulez-vous acquérir des notions exactes sur un pays? Etudiez-le comme nous venons de le dire, ou consultez les auteurs qui l'ont étudié de la sorte. Que si cela vous est impossible , sachez vous contenter de connaissances générales qui vous mettent en état de soutenir, avec modestie, une conversation; mais , gardez-vous d'établir sur de semblables données un système philosophique , économique ou politique. Evitez surtout de faire parade de votre savoir, vous seriez un objet de risée.