‹ Art d'arriver au vrai philosophie pratiqueChapitre 42 sur 60 · OBSERVATION TROISIÈME · texte numérisé non relu

OBSERVATION TROISIÈME

Comme les êtres diffèrent beaucoup dans leur nature, dans leurs propriétés et leurs relations, nos manières de voir à leur sujet, nos appréciations doivent également varier beaucoup.

On a dit : Certaines connaissances donnent la clef déboutes les autres. Quiconque raisonne bien sur une chose, doit bien raisonner sur toutes choses; il suffît de vouloir. De là cette erreur insigne , que les mathématiques sont la meilleure logique, parce qu'elles enseignent à raisonner avec rigueur et précision.

Pour faire évanouir celle prétention illusoire, observez que les objets qui relèvent de notre intelligence appartiennent à des ordres de faits très-divers; que nos moyens d'atteindre ces objets n'ont rien de commun entre eux; que leurs rapports avec nous varient à l'infini, et qu'enfin l'expérience nous montre souvent dans les arts comme dans les sciences des talents spéciaux, jamais de talents universels.

Il est des vérités matbémaliques , des vérités physiques, idéologiques, métaphysiques ; il est des vérités morales, religieuses , politiques, historiques, littéraires; des vérités de raison pure et d'autres qui sont un mélange de sentiment et d'imagination. Il est des vérités spéculatives, il en est de pratiques ; il en est qu'on ne parvient à connaître qu'à l'aide du raisonnement, d'autres qui s'acquièrent par intuition ; d'autres enfin, que l'expérience seule nous enseigne. On pourrait les diviser en tant de classes qu'il deviendrait impossible de les compter.

5 III. Les grands hommes. Evocation.

Evoquons, à l'aide de cette puissance plus forte que le temps et la mort même, à l'aide de l'imagination, ces hommes illustres qui furent l'ornement de leur siècle et dont l'humanité conserve les noms avec orgueil. Commandons à la tombe de nous les rendre tels qu'elle les a reçus, avec leur génie, leurs passions, leurs facultés diverses, et dans un palais digne de tels hôtes, dans un nouvel Elysée où tous les arts, tous les produits de l'esprit humain auront été réunis, où chacun retrouvera ce qui fut sa passion et sa gloire , suivons par la pensée ces êtres privilégiés. Le secret de leurs goûts nous dira celui de leur génie.

Quelle imposante assemblée ! Gonzalve de Cordoue, Cisnéros, Richelieu, Christophe Colomb, Fernand Cortez, Napoléon, Torquato Tasso, M il ton. Corneille, Racine, Boilcau, Lopc de Vega, Caldéron, Molière, Bbssuet, Massillon, Bourdaloue, Descartes, Malebranche, Érasme, Louis Vivès, Mabillon, Vièle, Fermât, Bacon, Kepler, Galilée, Pascal, Newton, Leibnitz, Michel-Ange, Raphaël, Linnée, Bufïbn, et cent

Nature , propriétés et relations des êtres. 1G3

autres encore, tous à des titres divers, ayant pris rang parmi les rois de l'intelligence.

Gonzalve se pluit au récit des campagnes de Scipion en Espagne. Napoléon médite sur le passage des Alpes par Annibal. II s'indigne de l'hésitation de César près de franchir le Rubicon ; mais quand il voit le futur dictateur marcher sur Rome, vaincre à Pharsale, subjuguer l'Afrique, s'emparer du pouvoir suprême, et, de la pointe de son épée, tracer ces mots célèbres « Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu, » son œil étincelle.

Torquato Tasso, Milton, s'inspirent de la Bible, d'Homère et de Virgile ; Corneille et Racine cherchent des modèles dans Euripide et Sophocle ; Molière, dans Aristophane, dans Lope de Vega, dans Caldéron ; Bossuct, Massillon, Bourdaloue étudient avec amour saint Chrysoslôme, saint Augustin, saint Bernard : et cependant, Erasme, Louis Vivès, Mabillon , ensevelis dans la poudre des manuscrits, fouillent avec ardeur les archives.

A chacun son héros, son enthousiasme, son étude passionnée. Celui-ci, le télescope en main, surprend le secret de Dieu dans la création de l'univers; celui-là, courbé .sur son microscope, découvre un monde vivant dans un grain de poussière. Mécaniciens, artistes, naturalistes; Lin née au milieu de ses fleurs, Raphaël dans les galeries de tableaux, Walt parmi les machines, tous ont choisi leur place dans le milieu qui leur convient, et déploient à la poursuite de leur idéal les facultés les plus hautes.

Mais, déplacez ces grandes intelligences, mettez en contact les génies opposés, les aptitudes diverses, les esprits tranchés, le poète avec le mécanicien, le philosophe avec le poète, l'homme de guerre avec le philosophe, le peintre avec le géomètre, le rêveur avec l'homme positif, l'homme de mouvement et d'action avec l'homme de méditation et de pensée ; la scène change. Le génie devient médiocrité, el qui sait ! — la sagesse elle-même, folie.

RoiJeau lit l'énjlre aux Pisons ou les satires d'Horace; et,

bien qu'il les ait relues mille fois, il ne laisse point d'y découvrir des beautés nouvelles. Son enthousiasme éclate en transports.

Près de lui, Descartes médite sur les couleurs; il vient de prouver d'une manière invincible qu'elles ne sont qu'une sensation. Sa découverte le comble de joie. Rapprochez maintenant ces deux grands esprits ; supposez qu'ils se communiquent leurs pensées : le philosophe tiendra pour un homme léger et frivole celui qui se laisse émouvoir ainsi par Un mot, par une image. Eh! voyez-vous le poëte, souriant avec dédain, préparer un vers mordant contre le rêveur, dont les doctrines heurtent, selon lui, le sens commun, et tendent à désenchanter la nature?

Voici Manillon aux prises avec un vieux parchemin ; mille fois, aidant sa vue d'un verre grossissant, il a recommencé ses recherches. Il voudrait rétablir une ligne effacée, dans laquelle il espère retrouver un mot, un texte perdus. Son travail l'absorbe tout entier ; il oublie le reste du monde, lorsque survient un naturaliste qui, dressant son microscope, se prend à chercher, avec non moins d'ardeur et de passion, sur le parchemin qu'il dispute à l'érudit, les œufs d'un insecte rongeur.

Le Tasse et Milton , déclamant leurs strophes sublimes, foulent aux pieds, sans même se douter qu'ils détruisent en un instant l'œuvre patiente de plusieurs jours, des plantes microscopiques dont Linnée faisait l'analyse. Que dirai-je? La guerre éclate parmi ces demi-dieux ! — Hàtez-vous de les rendre à leur tombe, ou craignez qu'ils ne compromettent leur gloire!

Ce que l'un rejette avec dédain, l'autre le recherche et l'admire; ce que l'un voit avec clarté, l'autre ne sait pas même l'apercevoir. Génie sublime pour le premier, rêveur absurde pour le second; inestimables trésors pour celui-ci, misérables bagatelles pour celui-là. Eh pourquoi! d'où vient que ces esprits d'élite sont entre eux dans un tel désaccord? Comment se fait-il que les vérités ne se présentent point à tous les yeux de la même manière? C'est que, si la vérité est une en Dieu, elle est multiple dans la création ; c'est que la règle et le compas

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