‹ Art d'arriver au vrai philosophie pratiqueChapitre 44 sur 60 · CHAPITRE XII.J · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII.J

LA PERCEPTION

$!.- L'idée.

Perception claire, exacte, vive; jugement droit, raisonnement rigoureux et solide : ces trois qualités distinguent le penseur. Je vais les examiner l'une après l'autre en émettant sur chacune d'elles quelques observations.

Je ne définirai point l'idée ou la perception. Qu'il me suffise de dire simplement et sans prétendre à la précision rigoureuse du langage philosophique, que la perception est cet acte intérieur par lequel nous concevons une chose ; et que l'idée est limage, la représentation qui sert d'aliment à la perception. Ainsi, nous percevons le cercle, l'ellipse, nous percevons la résultante d'un système de forces , la raison inverse de ces forces dans les bras d'un levier, la gravitation des corps, la loi d'accélération de leur chute, l'équilibre des fluides; la contradiction entre être et n'être pas en même temps, la différence entre l'essence et l'accident ; nous percevons les principes de la morale ; nous percevons notre existence et celle du monde extérieur; nous percevons des beautés ou des défauts dans tm tableau, dans un poëme; la simplicité, la complication d une affaire ; nous percevons l'impression favorable ou fâcheuse que font, sur nos semblables, une parole, un geste, un événement; enfin, nous percevons tout ce que notre esprit conçoit ; et, ce miroir intérieur dans lequel les objets semblent se peindre pour s'offrir aux regards de l'esprit , cette chose, qui tantôt remplit l'entendement de sa présence, et tantôt se cache ou s'endort, attendant pour reparaître, qu'une occasion l'éveille ou que nous l'appelions nous-mêmes , ce je ne sais quoi, cette in-

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connue dont nous ne pouvons, quoi qu'il en soit, mettre en doute l'existence, nous l'appelons Idée.

Les opinions des idéologues sur l'origine des idées sont ici de peu d'importance. Qu'est-il besoin de savoir, pour bien penser, si l'idée est ou n'est point distincte de la perception ? si elle est ou n'est point une sensation transformée? de savoir d'où elle vient enfin, si elle est acquise ou innée? La solution de ces questions sur lesquelles on a toujours disputé, sur lesquelles on disputera toujours, exigerait des observations psychologiques auxquelles on ne peut se livrer qu'en abandonnant tout autre travail, sous peine d entraver ou de fourvoyer son intelligence. Celui qui pense ne peut être continuellement a penser qu'il pense et comment il pense. Notre entendement ne remplirait plus sa mission. Il ne s'occuperait que de lui-même.

§ II. — Bien penser. Règles.

Les perceptions de notre esprit seront vives et claires si, avec l'habitude d'être attentifs, nous avons acquis assez de discernement pour déployer en chaque circonstance les facultés adaptées à l'objet de notre élude, et si nous savons ne déployer que ces facultés.

Il s'agit, par exemple, d'une définition mathématique ; point de vague, point d'abstractions, point de sentiment ; rien de fantastique, rien des choses du monde avec leurs nuances et leur variété. L'imagination doit se taire ou, tout au plus, faire l'office de ces tableaux sur lesquels on trace des figures à l'aide du fusain. Je vais éclaircir la règle en étudiant l'une des définitions élémentaires de la géométrie.

« La circonférence est une ligne courbe, fermée, dont tous » les points sont également distants d'un point commun que l'on «appelle centre. » Sur-le-champ on voit qu'il ne s'agit point ici de la circonférence entendue dans un sens métaphorique, ou vague , ou indéterminé, mais d'une définition rigoureuse ; qu'en outre , cette définition doit être considérée comme l'expression d'un idéal dont la réalité se rapprochera plus ou moins.

Toutefois, comme les figures géométriques relèvent de II vue et de l'imagination, je m'aiderai de l'une de ces facultés et peut-être de toutes les deux à la fois pour me représenter ce que je veux concevoir. Je trace donc une circonférence sur un tableau ou dans mon imagination, et je vois ou j'imagine cette figure. Mais voir une chose, ce n'est pas en comprendre la nature. L'homme le moins intelligent voit, imagine une circonférence aussi parfaitement que le plus habile mathématicien, et ne sait pas rendre compte de ce qu'il voit. S'il suffisait de voir, l'animal lui-même aurait des idées géométriques aussi parfaites que celles de Newton et de Lagrange.

Que faut-il encore pour qu'il y ait perception intellectuelle? Connaître les conditions indispensables à l'existence de la chose. C'est ce qu'explique la définition. Notre perception n'est exacte et complète que lorsque nous concevons chacune de ces conditions; leur ensemble forme, dans notre entendement, l'idée vraie, l'idée que nous devons avoir de l'objet défini.

Interrogez , sur la définition que nous avons donnée du cercle, un esprit inattentif, superficiel, et vous comprendrez, à ses réponses, qu'il ne sait point se rendre raison de l'ensemble des conditions nécessaires à l'existence de cette figure. Voir et concevoir sont loin d'être une même chose.

Mais qu'un géomètre l'analyse à son tour, quelle différence !

— Dans la définition de la circonférence peut-on omettre le mot ligne ?

— Oui, parce qu'on est averti qu'il ne s'agit ici que de cette partie de la géométrie qui traite des lignes; mais, rigoureusement, non ; le mot courbe employé seul pouvant s'appliquer aux surfaces.

— En exprimant le mot ligne, est-il nécessaire d'exprimer aussi le qualificatif courbe?

— Je ne le crois pas, car en ajoutant le mot rentrante, nous la distinguons de la ligne droite qui, d'ailleurs, ne saurait avoir tous ses points également distants d'un point commun.

— Et le mot fermée, ne pourrait-on pas le passer sous silence?

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— Non, parce que si la courbe ne rentre pas sur ellemême, si elle n'est point fermée, elle n'est pas une circonférence, etc., etc.

Voilà une perception nette, exacte, complète ; l'esprit a saisi la réalité, il la possède.

Passons à l'analyse d'une idée littéraire, et cherchons à déterminer le plus ou moins de perfection qu'elle peut avoir. Ici, encore, il y a perception d'une vérité; l'attention, c'est-àdire l'application de l'esprit à l'objet de son étude est donc nécessaire. Avons-nous besoin d'insister sur l'observation suivante : Que les mêmes facultés sont loin d'être également utiles dans toutes sortes de travaux intellectuels, et que, par exemple, l'esprit de classification, de division, faculté précieuse dans un géomètre, devient un défaut chez un littérateur?

Deux hommes éminents, mais à des litres divers, lisent ensemble un chef-d'œuvre oratoire ou poétique ; l'un d'eux ne peut maîtriser son enthousiasme : « Quelles images sublimes ! s'écrie-l-il , quel feu ! quelle délicatesse de sentiment ! quelle profondeur! quel inimitable mélange de concision, d'abondance, de régularité, de vigueur! » Et ses yeux versent des larmes d'admiration.

« Comme tout est conforme aux règles, répond son compagnon ; c'est là ce qu'il faut admirer ! >•

L'un perçoit les beautés contenues dans l'œuvre qu'il vient de lire; cependant il raisonne peu, il analyse à peine, il ne prononce que des mots entrecoupés. L'autre ne les perçoit pas; il raisonne et disserte ; il fait de la rhétorique à contre-temps. Le premier voit toute la vérité, que le second n'aperçoit qu'en partie. Et pourquoi ? Parce que la vérité, ici, est un ensemble de relations entre l'entendement, l'imagination et le cœur; parce que ces facultés veulent être mises en jeu toutes à la fois, naturellement, sans efforts, sans violence, sans être distraites ou tiraillées par le souvenir de telle ou telle règle. II fallait laisser là le raisonnement, l'analyse, la critique, et ne s'en souvenir qu'après avoir senti.

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S'embarrasser dans les définitions , appeler à son aide les préceptes avant de s'être pénétré de l'œuvre que l'on juge , avant de lavoir perçue, c'est pour ainsi dire cmmaillotter l'âme, c'est, lorsqu'elle aurait besoin de dilater, de développer toutes ses facuhés, la forcer à n'en employer qu'une ; c'est enfin, au moment de l'essor, la priver de ses ailes.

S III. — Dangers de l'analyse.

Même dans les sujets où le sentiment et l'imagination ne jouent aucun rôle, gardez-vous de comprimer l'intelligence en l'astreignant à suivre une méthode déterminée, lorsque par son caractère particulier elle a besoin d'indépendance et de liberté. On ne peut nier que l'analyse ne serve, en beaucoup de cas, à donner aux idées de la précision et de la clarté. Mais, ne l'oublions point, la plupart des êtres sont composés. Percevoir un objet, c'est en embrasser d'un même coup d œil et les parties constitutives et les relations. Une machine démontée présente d'une manière plus distincte, sans doute, les pièces qui la composent ; mais, pour bien comprendre l'usage de ces parties, pour apprécier le concours particulier qu'elles apportent au mouvement général , il faut qu'elles aient été remises en leur place. A force de décomposer, de diviser et d'analyser, Conîlillac et son école en sont venus à ne reconnaître dans l'homme que des sensations transformées. Descaries et Malebranche , au contraire, voient à peine en lui autre chose que des idées pures : tendance au matérialisme d'une part, spiritualisme exagéré de l'autre. Condillac prétend donner la raison de tous les phénomènes de l'âme en partant de ce fait : le parfum d'une rose perçu par un homme-machine privé de tous les sens, à l'exception de l'odorat. Malebranche, cherchant l'explication des mêmes phénomènes, et ne la trouvant point dans les créatures, n'hésite pas à faire intervenir l'essence divine.

Pourquoi voit-on des hommes intelligents s'enfoncer, de raisonnement en raisonnement, avec une apparente rigueur de déduction, dans les extravagances les plus étranges? C'est

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qu'ils n'ont su voir la question que par une de ses faces. Est-ce l'esprit d'analyse qui leur manque? Non. A peine un objet est-il dans leurs mains qu'ils le décomposent. Mais, un seul point négligé compromet leur travail; et, dans les cas bien rares où leur analyse est complète, ils oublient que l'objet qu'ils ont décomposé est un, que chacune de ses parties est unie à l'autre par des relations étroites, et que, s'ils ne tiennent pas compte de ce fait essentiel, un chef-d'œuvre peut devenir en leurs mains une absurdité.

§ IV. — Le teinturier et le philosophe.

Un teinturier habile se livre dans son laboratoire aux travaux de sa profession; survient un philosophe, grand raisonneur, admirateur passionné de l'analyse. Une discussion s'engage sur les couleurs, et celui-ci, analysant en particulier chacune des substances que l'ouvrier mêle et combine, lui démontre qu'il ne saurait obtenir par leur moyen les résultats qu'il attend. L'analyse est exacte; les preuves sont nombreuses, les raisons évidentes, les raisonnements sans réplique. — Vous avez raison en détail, répond l'ouvrier à bout d'arguments. Tout ce que vous avancez est possible; mais, revenez demain!

Le philosophe revient en effet, et le teinturier étale à ses yeux les riches tissus qu'il retire de ses chaudières enfumées. Que devient l'infaillibilité de l'analyse? L'azur, l'orangé, la pourpre opulente, 1ns couleurs les plus délicates, les nuances les plus variées, chatoient sur les étoffes brillantes.

Connaître la partie isolée de l'ensemble ou combinée avec l'ensemble n'est donc pas une même chose. Décomposer et diviser n'est donc qu'une partie de la science. Il faut savoir aussi réunir et composer.

§ V. — Objets vus d'un seul côté.

Certains esprits très-lucides d'ailleurs, très-pénétrants, mais superficiels, se fourvoient quelquefois d'une façon déplorable. Nous en avons dit la raison : N'envisageant qu'un seul côté des

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choses, ils établissent sur cette perception défectueuse, sur cette base imparfaite une suite de raisonnements qu'ils poussent à outrance, arrivant ainsi à des conclusions absurdes. De là celte opinion que, à l'aide du raisonnement, on peut tout attaquer et tout défendre. Souvent, en effet , un homme droit, bien qu'il ait de son côté la vérité, le bon sens, se tait devant son adversaire, ébloui sinon vaincu par des sophismes qui, pénétrant par les moindres jours, comme l'eau à travers les pores, franchissent les plus impénétrables défenses. L'excès d'agilité empêche certaines personnes de se maintenir en une démarche grave et mesurée ; l'excès d'esprit est un défaut du même genre.

5 VI. — ïnconyénients d'une perception trop rapide.

La rapidité d'une perception est une qualité précieuse; mais il faut se tenir en garde contre l'effet ordinaire de celte rapidité, l'inexaciiiudc. Une perception trop prompte ne fait qu'effleurer les objets. L'hirondelle qui rase dans son vol rapide la surface des eaux ne saisit que les insectes qui surnagent; les oiseaux plongeurs vont jusqu'au fond chercher leur proie.

Les hommes doués d'une perception rapide se font remarquer par une facilité pleine de séductions et de grâce. Ils savent donner aux sujets qu'ils traitent une certaine apparence de méthode, de clarté, de précision, qui trompe les esprits inaltentifs. Dans les sciences, ils brillent par la simplicité de leurs déûnitions, par une heureuse application des principes qu'ils ont posés; cette qualité caractérise les esprits à conceptions fortes et profondes ; mais elle peut masquer aussi l'impuissance et la frivolité. Ainsi des eaux peu profondes charment les yeux, parce qu'elles laissent voir le sable de leur lit où scintillent quelques paillettes d'or.

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