CHAPITRE XIV
LE JUGEMENT
5 I. — Qu'est-ce que le jugement? Sources d'erreurs.
Le jugement est-il un acte distinct de la perception ? est-il simplement la perception des rapports que deux idées ont entre elles ? Il n'entre point dans notre plan de résoudre ces questions abstraites, et nous les remplacerons avec fruit, je l'ose croire, par des définitions pratiques. Juger, c'est affirmer mentalement qu'une chose est ou n'est point; quelle est ou n'est point d'une certaine manière.
On nomme proposition l'expression d'un jugement.
Les axiomes faux, les propositions prises en un sens trop étendu, les définitions incomplètes, les expressions vagues, les suppositions gratuites, les préjugés, telles sont les sources des erreurs de notre jugement.
S H. — Axiomes faux.
Toute science a besoin d'un point d'appui. C'est le fondement sur lequel l'architecte élève son édifice. Mais les architectes de la pensée ne trouvent pas tous le fond solide; et l'homme ne sait point attendre. Ce qui demanderait l'expérience et le labeur des siècles, il veut le produire en un jour; s'il ne trouve pas, il invente. Si la réalité lui fait défaut, il élève ses frêles constructions sur les rêves de son imagination ; à force de sophismes il en vient à se faire illusion à lui-même. II convertit en vérités incontestables ce qu'il sait bien n'avoir été , dans le principe, qu'une forme vague de sa pensée, qu'une apparence sans fixité. Les exceptions lui sont-elles un embarras dans les
systèmes qu'il invente; il formule une proposition générale, il I érige en axiome. Cet axiome doit se prêter à mille interprétations, se resserrer ou s'étendre à volonté, selon les besoins des circonstances et de la cause, et il le conçoit en termes vagues , généraux, confus, inintelligibles. Que s'il s'élève dans son esprit quelques scrupules touchant les vérités qu'il établit de la sorte, s'il craint de voir s'écrouler en entier I édifice construit avec tant de peine, chose étrange! oubliant son point de départ, il se rassure en disant : ma base est solide; c'est un axiome; un axiome est un principe d'éternelle vérité!
Un axiome doit frapper notre esprit, entraîner notre adhésion, comme les rayons du soleil frappent nos yeux et nous font croire à la lumière. A toute proposition qui ne se présente point avec cette évidence, refusez ce nom sans hésisler. Vous avez compris chacun des termes d une proposition, et vous n'êtes pas convaincu : ce n'est point un axiome, défiez-vous. S'il importe à un si haut degré d'être sévère , c'est que l'erreur ici peut changer complètement notre point de vue; le danger est d'autant plus grand que notre sécurité serait plus entière.
5 III. — Propositions trop générales.
Si l'essence des choses nous était connue, il nous serait facile d'établir des propositions générales, sans exception, car l'essence étant la même pour l'espèce tout entière, ce que nous affirmerions d'un seul individu serait également affirmé de tous. Mais le plus souvent nous n'avons sur ce point que des connaissances imparfaites, ou nous ne savons rien; voilà pourquoi nous ne pouvons parler des êtres que relativement à celles de leurs propriétés qui sont à notre portée; nous ignorons même, si ces propriétés ont leur racine dans l'essence des choses ou sont purement accidentelles. Les propositions générales que nous établissons se ressentent de celte impuissance de notre esprit ; et comme, après tout, elles n'expriment que nos conceptions et nos jugements, elles ne peuvent s'étendre au delà du cercle que notre intelligence embrasse. De là tant d'exceptions
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imprévues, de là aussi l'exception si souvent prise pour la règle. Quieonque établit une proposition générale est soumis à ces chances d'erreur, quelle que soit l'application de son esprit. Que sera-ce donc de ces propositions dans lesquelles la légèreté du fond le dispute à l'imperfection de la forme?
§ IV. — Définitions inexactes.
Ce que nous avons dit des axiomes se peut dire également de la définition, puisqu'elle est le flambeau de la perception et du jugement, et que c'est grâce à son appui que le raisonnement peut marcher avec confiance.
Une bonne définition est chose très-difficile , impossible même en un grand nombre de cas. Définir, c'est expliquer l'essence de la chose définie; or, comment expliquer ce que Ton ne connaît point? Malgré celte diflicullé, il n'est pas de science qui ne se prévale d'une foule de définitions mises en circulation comme monnaie de bon aloi. Chose étrange ! tel écrivain s'élève contre cet abus, il l'attaque dans ses devanciers, avec une verve pleine de bon sens ; mais pour remplacer aussitôt les définitions qu'il bat en brèche par des définitions nouvelles, pour relever sur une hypothèse de son choix l'édifice d'erreurs qu'il vient de renverser. Si la définition se propose de faire connaître l'essence des choses, et s'il est si difficile d'atteindre ce résultat, pourquoi tant se presser? Le but de nos recherches étant la connaissance de la nature des êtres, et, la définition devant exposer le résultat de ces recherches, pourquoi débuter par la conclusion ? Définir, c'est poser l'équation d'où se dégage l'inconnue, dans la solution de tout problème celle équation est la dernière.
Nous ne pouvons définir d'une manière exacte que les êtres de convention, parce qu'ils relèvent, pour ainsi dire, de notre volonté. Mais puisque l'essence des choses nous échappe, au moins devrions-nous établir rigoureusement le sens de nos définitions, c'est-à-dire définir le mol par lequel nous prétendons exprimer la chose. Je ne sais ce qu'est le soleil, je ne connais point sa nature, il m'est donc impossible de le définir.
i 76 aut d'àriiiver au vîiai.
Toutefois, comme je sais ce que j entends par le mot soleil, H doit m être facile d'expliquer le sens que j'attache à ce mot. Qu'est-ce que le soleil? — Je l'ignore. — Qu'entendez-vous par le mot soleil ? — J'entends cet astre, dont la présence amène, et dont l'absence retire le jour. Ceci me conduit à parler des expressions vagues et mal définies.
% V. - Expressions mal déGoies. — Examen du mot Egalité.
En apparence, rien de moins difficile que de définir un mot, car il est naturel de supposer que celui qui parle sait ce qu'il dit; toutefois, l'expérience prouve qu'il n'en est pas toujours ainsi. Les hommes capables de préciser le sens des mots qu'ils emploient sont assez rares. La confusion dans les termes nait de la confusion des idées et l'augmente. Souvent nous voyons éclater des discussions très-animées et soutenues des deux parts avec un talent peu commun. Il est vrai qu'à chaque instant la question se déplace et change d'objet, mais la lutte n'en est point pour cela moins ardente, moins acharnée : on dirait des ennemis mortels sur un champ de bataille. Voulez-vous faire tomber cette ardeur? Relevez le mot sur lequel roule la discussion et demandez aux champions en quel sens ils l'emploient. Vous les prenez au dépourvu ; ils ne s'attendaient pas à une attaque de ce côté ; peut-être même cherchent-ils pour la première fois à se rendre compte (parce qu'ils y sont forcés) du sens vrai d'une expression dont ils ont fait des applications sans nombre. Que si, chose rare ! on peut nous donner l'explication demandée, il se trouve qu'on ne s'entend pas sur la définition ; la querelle engagée ou qui semblait engagée sur les choses change d'objet; on va disputer sur les termes. J'ai dit, semblait engagée; car, dans la plupart des luttes de ce genre, une question de mots se cache sous la question de choses.
Il est dans toutes les langues des expressions vagues, trop générales, mal définies. Chacun les traduit à son point de vue ; multiples comme le sentiment qui les interprète elles font le désespoir de la logique, et semblent inventées pour tout confondre. Donnons un exemple :
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LE JUGEMENT
«Uègalitè est l'œuvre de Dieu, l'inégalité Fœuvre de l'homme. » Des pleurs, un dernier gémissement, voilà ce qui commence »et finit la vie. Point de différence entre le riche et le pauvre, » entre le nohlc et le plébéien. La religion nous enseigne que »nous avons tous une commune origine, une fin commune. » Les inégalités monstrueuses qui déshonorent l'humanité sont «l'œuvre de l'esprit du mal; si le peuple les subit, c'est que «ses oppresseurs le laissent croupir dans l'ignorance, c'est qu'il » oublie sa dignité. »
Cette définition déclamatoire de l'égalité chatouille agréablement certains amours-propres, et présente, on ne peut le nier, quelque chose de spécieux; mélange d'erreurs et de vérités, langage séducteur pour les esprits irréfléchis, ridicule confusion de mots pour le penseur. C'est que dans la même phrase on donne au mot égalité des significations différentes; c'est qu'on l'applique en un même sens à des sujets aussi éloignés l'un de l'autre que le ciel et la terre; c'est que, d'un assemblage de contradictions passant résolument à des conclusions générales, on érige un sophisme en axiome, et on l'impose aux esprits faibles et prévenus.
— Définissez, dirai-je, le mot égalité ?
— Ce mot se définit lui-même.
— Mais encore ?
— Uègalitè est ce principe sacré qui veut qu'un homme ne soit ni plus ni moins qu'un autre homme.
— Définition bien vague. Deux hommes sont égaux en stature ; suit-il de là qu'ils doivent l'être en tout le reste? L'un, par exemple, est obèse comme l'illustre gouverneur de l'île Baralaria ; l'autre efflanqué comme le chevalier de la Triste- Figure; de plus, les hommes sont égaux ou inégaux en savoir, en vertus, en noblesse d'âme, etc. ; il sera donc à propos de se mettre d'accord, avant de passer outre, sur le sens exact, positif, qu'il convient de donner au mot égalité.
— Je parle de l'égalité de nature, de cette égulilé que le Créateur a lui-même établie, et contre laquelle le despotisme de l'homme ne saurait prescrire.
— Ce qui veut dire, sans doute, que, par nature, nous sommes tous égaux... Mais la nature nous fait naître faibles ou robustes, beaux ou laids, lourds ou agiles; nous sommes naturellement intelligents ou bornés, violents ou pacifiques, etc. Comptez les vagues de la mer, et vous saurez le nombre des inégalités naturelles.
— Ces inégalités n'impliquent pas l'inégalité des droits.
— La question change de face. Nous abandonnons l'égalité naturelle ou nous la restreignons beaucoup. Peut-être ne larderons-nous pas à nous apercevoir que l'égalité des droits a bien aussi son côté défectueux. Donnerez-vous, par exemple, à l'enfant le droit de gourmander et de châtier son père?
— Vous me prêtez des absurdités.
— Non, j'exprime une conséquence forcée de l'égalité absolue des droits; et s'il n'en est pas ainsi, veuillez me signaler ceux dont vous parlez; les droits pour lesquels l'égalité doit cire ou n'être pas admise.
— II est évident que j'entends parler des droits civils, de l'égalité sociale.
— Tout à l'heure nous prenions ce mot dans un sens plus général, plus absolu; mais chassé d'un retranchement, vous vous réfugiez dans un autre. N'importe ! égalité sociale veut dire, sans doute, qu'en société tous les hommes sont ou doivent être égaux. Egaux en quoi? en autorité? Plus de gouvernement possible. En fortune? Laissons de côté la justice et procédons au partage. Au bout d'une heure, de deux joueurs ayant eu des chances inégales, l'un est ruiné, l'autre a doublé son capital ; l'inégaliié reparait. Recommencez mille fois le partage, il en sera toujours de même.
Egaux en considération? mais vous est-il possible d'avoir une égale estime pour un misérable et pour un homme d'honneur? placez-vous la même confiance en chacun d'eux ? chargerezvous, indifféremment, des affaires publiques un homme incapable ou un Richelieu? et d'ailleurs, tout homme est-il donc apte à tout faire ?
— Non, je le reconnais; mais vous m'accorderez au moins l'égalité devant la loi.
LE JUGEMENT
— Question nouvelle ; allons jusque-là. La loi dit : Le contrevenant sera soumis à l'amende ; et, s'il est insolvable, à la prison. Le riche paye et se rit de la loi; le pauvre expie sous les verrous et sa faute et sa pauvreté. Où donc est ici l'égalité devant la loi?
— Mais, ces inégalités, il faut les détruire. Le châtiment doit atteindre tous les coupables, peser également sur tous.
— Abolissez alors les amendes, seule manière de punir certains coupables et quelquefois aussi source précieuse de revenu pour le trésor; et, malgré tout, légalité dans le châtiment n'en restera pas moins une impossibilité. Admettons que pour un délit l'amende soit fixée; deux coupables sont atteints; l'un paye et reste opulent, l'autre est ruiné.
— Est-il donc impossible de remédier à ces imperfections de la loi?
— Peut-être; et par là j'ai voulu prouver que l'inégalité est chose irrémédiable ici-bas. Les châtiments seront-ils corporels ? Même inégalité. L'homme sans dignité personnelle subit avec indifférence la flétrissure, l'exposition publique, et pour certains coupables, ces châtiments seraient plus cruels que la mort. La peine doit être appréciée non elle-même, mais par le dommage qu'elle cause à celui qui la subit ou par I impression qu'il en reçoit ; sans cela, les deux fins que la loi se propose en frappant le coupable, l'expiation et l'exemple, ne seraient pas atteintes. Dans un même châtiment appliqué à des criminels d'une classe différente, il n'y a d'égal que le nom. — Reconnaissons ces imperfections des choses humaines, et gardonsnous de rêver follement l'égalité absolue ; elle n'est qu'une absolue impossibilité.
La définition d'un mot et la recherche des applications diverses qu'on en peut faire, nous ont fourni l'occasion de sonder un spécieux sophisme et de prouver jusqu'à l'évidence que ce texte de déclamations, si souvent exploité, n'est au fond qu'une vérité banale ou une absurdité prétentieuse. Ne se réduit-il pas, en effet, à cette découverte : Que nous naissons et mourons tous de la même manière.
S VI. - Suppositions graluiles.
A défaut de principes généraux, il nous arrive parfois d'établir nos raisonnements sur des faits qui n'ont de certitude que dans notre crédulité. Nous les déclarons certains, parce que nous avons besoin qu'ils le soient. De là tant de systèmes sur les phénomènes de la nature; chaque inventeur établissant à son tour, sur des suppositions gratuites, l'édifice nouveau qu'il élève. 11 n'est pas jusqu'aux talents de premier ordre qui ne se laissent entraîner sur celte pente, lorsque, manquant de données positives sur la nature et l'origine des choses, ils s'efforcent de tout expliquer. Un effet peut procéder d'une infinité de causes; mais savoir qu'il peut procéder, ce n'est pas avoir trouvé la vérité; il faut savoir qu'il procède. Si Ion m'explique d'une manière satisfaisante, au moyen d'une hypothèse, certains phénomènes, j'admire le talent de l'inventeur, mais je n'ai rien appris sur la réalité des choses.
Attribuer un effet à une cause en vertu de la possibilité, surtout lorsqu'on peut invoquer la coexistence ou la succession, est un sophisme plus commun qu'on ne pense. Mais, que disje? on ne s'enquiert même pas, le plus souvent, de l'existence du phénomène désigné comme cause ; il suffit qu'il ait pu exister et produire l'effet dont on cherche l'explication.
On a trouvé, gisant au fond d'un précipice, le cadavre d'un homme baigné dans son sang. Plusieurs suppositions expliquent celte mort : une chute, un suicide, un assassinat. L'une n'est pas plus vraisemblable que l'autre. Que le plus léger indice se présente, et les conjectures vont aussitôt se produire en foule. Des faits indifférents, groupés autour de la supposition gratuite, lui donneront le caractère de la vraisemblance. Bientôt on ne doute plus, on affirme. Cette supposition tombe-t-elle devant une observation plus attentive, une autre lui succède, et les faits invoqués à l'appui de la première servent quelquefois à établir la seconde. L'homme est le jouet de sa propre pensée.
LE JUGEMENT
§ VII. - Préjugés.
Source inépuisable d'erreurs, véritable écueil des sciences, et l'un des plus grands obstacles à leurs progrès ! Nous aurions peine à croire quelle influence exercent les préjugés, si l'histoire de l'esprit humain ne l'attestait à chaque page.
L'homme qu'un préjugé domine ne voit ni dans les livres , ni dans les choses, ce que les choses et les livres contiennent, mais ce dont il a besoin pour appuyer ses opinions; et souvent il est de bonne foi; il croit aimer la vérité. L'éducation, les maîtres qui nous ont donné les premières notions des sciences, les amis, la profession, la position sociale et mille autres circonstances de ce genre, voilà les sources de nos préjugés. Ce sont, en effet, ces influences réunies qui , déterminant notre point de vue, nous font voir les choses toujours sous un même aspect, toujours de la même manière.
Dès notre premier pas dans une science, on nous présente certains axiomes, certaines propositions, comme des vérités éternelles, incontestées, et nous les acceptons de confiance. Les raisons qui militent en faveur des opinions contraires, loin d'être soumises à notre attention comme des arguments, nous sont signalées comme des sophismes, comme des difficultés à résoudre. Faut-il attaquer? les preuves abondent : on n'a qu'à choisir; et, dans cette lutte inégale, l'arme que le maître manie à l'abri du péril frappe toujours au talon l'Achille ennemi. Victoire facile, où trop souvent les vaincus sont notre inexpérience et notre bonne foi.
On a pu le remarquer. Dans les discussions des écoles , ou plutôt dans toutes les discussions, il s'agît moins de convaincre que de vaincre. L'amour-propre entre en lice ; et quelles armes ne fournit-il point à la discussion ! ce qui favorise est exagéré, grossi outre mesure ; on atténue, on défigure, on tait les objections. La bonne foi, peut-être, proteste au fond du cœur. On lui impose silence ; sa voix est étouffée comme on étouffe dans un combat à mort des paroles de paix.
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Cela nous explique pourquoi, durant des siècles, certaines écoles ont été disciplinées comme des armées sous le drapeau ; pourquoi nous n'avons besoin le plus souvent, afin de connaître I l'opinion de certains auteurs, que de savoir à quel ordrj religieux ils appartiennent, de quelle école ils sont sortis. Leur erreur ne pouvait être ignorance; ils consumaient dans l'étude leur vie tout entière ; les livres de leurs adversaires ne leur
étaient pas inconnus ; ils les consultaient tous les jours mais
pour les combattre. Serait-ce mauvaise foi? Ces hommes étaient îles chrétiens sincères.
Les causes de leurs erreurs, nous les avons signalées; cherchez-les dans leurs préjugés. Avant de tromper autrui, souvent l'homme s'est trompé lui-même. Il en vient à prendre son impuissance et sa misère pour de l'énergie et de la constance; il s'obstine à un système, il s'y retranche, il s'y fortifie de tous les arguments qui favorisent son opinion , fermant les yeux à tout le reste. Son esprit s'exalte de plus en plus, à mesure que l'attaque devient plus vive, jusqu'à ce qu'enfin, ne comptant ni le nombre, ni la valeur de ses adversaires, il semble se dire : Ton poste est là, tu dois le défendre ; mieux vaut mourir avec gloire que vivre déshonoré !
Voilà pourquoi , lorsqu'il s'agit de convaincre et de persuader, il faut séparer, avec le plus grand soin , la cause de l'amour- propre de celle de la vérité. Il est certaines formules de courtoisie et de déférence dont on ne saurait être trop prodigue. Gardez-vous de mettre en doute l'étendue ou la pénétration d'esprit de votre adversaire, et surtout sachez lui persuader qu'en cédant il ne perdra rien de la bonne opinion qu'on a de lui. — Si vous manquez à ces précautions , la lutte deviendra personnelle et, partant, acharnée; vous le tiendrez sous vos pieds, l'épée sur la gorge, qu'il ne s'avouera pas vaincu.
LE RAISONNEMENT