‹ Art d'arriver au vrai philosophie pratiqueChapitre 56 sur 60 · GG · texte numérisé non relu

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dans l'individu , soit au sein des sociétés : dans l'individu , ce sentiment survit à tous les crimes; dans les sociétés, il survit à toutes les tempêtes. Le remords , chez l'homme coupable , réclame et venge ses droits méconnus; dans les sociétés , d'héroïques dévouements protestent en son nom.

$ XXXII. — La morale est le meilleur guide de l'entendement pratique.

La morale ! voilà le guide par excellence de l'entendement pratique. Dans le gouvernement des peuples, la politique petite est celle des intérêts égoïstes, de l'intrigue, de la corruption ; la grande politique est celle de l'intérêt général, de la raison, du droit. Dans la vie privée, il y aussi petitesse et grandeur : lune inspire les basses menées, les vues étroites, le vice; l'autre, la générosité, le dévouement et la vertu.

Le juste et l'utile semblent quelquefois marcher séparément, mais cette séparation n'est pas de longue durée ; ils suivent en apparence des chemins opposés , mais le but vers lequel ils tendent est le même. Dieu veut éprouver ainsi la constance de l'homme, et il ne remet pas toujours tout entière, à l'autre vie, la récompense de nos efforts. La ferait-il attendre, cette récompense, nous n'aurions point à nous en plaindre. Est-ce donc peu que de descendre dans la tombe, pleins d'espérance, l ame tranquille et sans remords?

Oui , l'art de gouverner n'est autre chose que la morale et la raison appliquées au gouvernement des Etats. Oui, l'art de se bien conduire soi-même n'est autre chose que l'Evangile en action. Ni les sociétés, ni les individus n'oublient impunément les principes éternels de la morale ; que s'ils opposent à ces principes les vils conseils de l'intérêt, ils périssent tôt ou tard dans leurs propres combinaisons. L'intérêt que l'on érige en idole ne tarde point à devenir victime à son tour : l'expérience est là pour attester cette vérité ; elle se trouve écrite à toutes les pages de l'histoire en caractères de sang !

§ XXXIII. — L'harmonie de l'univers protégée par le châtiment.

Toute faute reçoit son châtiment. L'univers est soumis à une loi d'harmonie ; celui qui trouble cette harmonie souffrira dans son organisme ou dans son cœur. La douleur matérielle suit l'abus des facultés physiques; aux égarements de l'esprit succèdent le repentir et le remords. Tel qui poursuit la gloire avec une excessive ardeur rencontre le ridicule et la honte; tel autre, dans son orgueil sans mesure, voudrait voir l'univers à ses pieds; il soulève contre lui l'indignation, la résistance, les humiliations, l'insulte. Le paresseux s'endort dans l'inaction, mais cette inaction dévore ses ressources : le besoin frappe à sa porte, l'excès du travail et de l'activité devra remplacer un repos coupable. Le prodigue dissipe ses richesses dans les plaisirs et l'ostentation : voici venir un vengeur , la pauvreté affamée et couverte de haillons ! Les privations succèdent aux jouissances ; au luxe, à la somptuosité, à l'apparat, succède la misère honteuse qui rougit d'elle-même. L'avare entasse l'or par crainte de la pauvreté, et au milieu de ses richesses il endure toutes les rigueurs de cette pauvreté qui 1 épouvante. Il ne hasarde rien pour ne rien perdre ; il se défie des personnes dont il est le plus aimé (si tant est que l'avare puisse être aimé); dans le silence de la nuit, au sein des ténèbres, il se lève, il visite ses coffres-forts pour s'assurer que son or, c'est-à-dire son âme, est toujours là. Mais voici que l'œil d'un serviteur infidèle a surpris son secret, et la pauvreté, réelle cette fois, sera désormais le seul hôte de son foyer.

Dans les arts, dans la littérature, comme dans le commerce du monde, qui veut trop plaire s'expose à déplaire : l'excès de la délicatesse dégénère en mauvais goût, le sublime touche au ridicule, la finesse devient affectation, l'amour démesuré de la symétrie produit les contrastes les plus discordants.

Dans le gouvernement des sociétés, l'abus du pouvoir entraine la ruine du pouvoir; l'abus de la liberté mène à la servitude. Un peuple qui veut trop étendre ses frontières se voit

AHT D ARRIVER AU VRAI

refoulé en deçà de ses limites naturelles; le conquérant qui s'opiniàtre à accumuler les couronnes sur sa téle s'expose à les perdre toutes; et tel que n'a pu satisfaire la jouissance d'un empire gigantesque, va se consumer sur un roc solitaire perdu dans 1 immensité de l'Océan. De ceux qui ambitionnent la puissance suprême, le plus grand nombre rencontre la proscription ou la mort. Ils convoitaient le palais d'un monarque, ils perdent leur foyer domestique; ils rêvaient un trône, ils s'éveillent sur Téchafaud.

$ XXXIV. — Observations louchant les avantages et les désavantages de la

vertu dans les affaires.

Dieu n'a point laissé ses lois désarmées: il leur a donné pour bouclier le châtiment qui suit la faute, mèrne dès cette vie. Voilà pourquoi les calculs basés sur des intérêts en opposition avec la loi morale sont ordinairement trompés. L'immoralité tombera dans les pièges qu'elle tend elle-même. Je n'entends point dire, toutefois, que les conditions de lutte entre l'homme de bien et le méchant ne soient souvent désavantageuses au premier. Oui, celui que nulle considération n'arrête, à qui tout moyen, s'il mène au but, parait légitime, celui-là, j'en conviens , a de grands avantages sur l'honnête homme que l'idée seule de l'injustice épouvante. N'avoir qu'un moyen pour se défendre , c'est s'exposer à être vaincu ; mais s'il est incontestable que dans des cas isolés l'avantage appartient aux méchants, il ne l'est pas moins qu'avec le temps la balance se rétablit; la Providence se charge du contre-poids; et j'ose affirmer qu'il n'est point rare de voir, à la fin , l'homme droit dans ses vues et dans sa conduite atteindre le but qu'il s'est discrètement posé, tandis que l'homme immoral expie, à l'heure marquée, ses iniquités ou ses crimes, trouvant sa propre perte au bout de ses voies tortueuses.

§ XXXV. — Une accusation injuste contre la vertu.

L'homme de bien tombé dans le malheur éprouve un certain penchant à présenter sa vertu comme l'origine de ses disgrâces.

DE i/ENTENDEMENT PRATIQUE.

C'est une occasion pour lui de se faire valoir, un moyen de cacher ses imprudences ; car on peut commettre des imprudences en dépit des intentions les plus pures et les plus droites. La vertu ne saurait être responsable des maux qu'entraînent l'imprévoyance et la légèreté; cependant, on l'en accuse avec une facilité extrême. «Ma bonne foi m'a perdu,» s'écrie l'homme de bien , victime d'une perfidie. Ce qui l'a perdu , ce n'est point sa bonne foi, mais une confiance irréfléchie, absurde, alors que tout l'avertissait de se défier et de craindre. Les méchants ne se prennent-ils donc point aux pièges du méchant? La perfidie met-elle toujours à l'abri d'un perfide?

La vertu nous montre le chemin ; c'est à notre prévoyance , à notre jugement, à notre pénétration d'éviter les embûches que le mal dresse contre nous. Ces qualités n'excluent point la vertu ; elles vivent même avec elle en parfaite harmonie, mais ne sont point une même chose. Amie fidèle dont rien ne rebute le dévouement , celle-ci prend asile dans le cœur de tout homme sans s'informer de la richesse ou de la pauvreté de son esprit.

§ XXXVÎ. — Une accusation non fondée contre la science.

On a osé dire : « Le savoir est mauvais en soi ; les grands talents inclinent fatalement au mal. » Blasphème contre la bonté du Créateur! La vertu aurait-elle donc besoin des ténèbres? N'émane-t-elle point de mêmes sources que la science, c'est-à-dire de l'océan de lumière et de sainteté qui est Dieu? Si l'élévation de l'intelligence conduisait au mal , la méchanceté des êtres serait donc en proportion de leur grandeur? Comprenez-vous les conséquences de ce raisonnement? — Pourquoi ne les tirerions-nous point, ces conséquences? — La science infinie serait la méchanceté infinie ; nous voilà dans l'erreur de Manès , établissant au sommet de l'échelle des êtres un principe mauvais ; mais , que dis-je? notre erreur serait plus détestable encore; elle exclurait le bon principe, à qui Manès du moins fait une part. Le génie du mal présiderait seul et sans rivai aux

destinées du monde. Le roi des sombres régions placerait son trône dans les splendeurs de l'empirée.

Non ! l'homme ne doit point fuir la lumière par crainte du mal. La vérité ne redoute pas le grand jour. Le bien moral luimême n'est autre chose qu'une grande vérilé. Plus une intelligence est éclairée, mieux elle connaît l'ineffable beauté de la vertu ; et cette connaissance lui rend plus facile la pratique du bien. Presque toujours les sentiments participent des idées et s élèvent avec elles; les sentiments élevés sont déjà la vertu ou une disposition heureuse à la vertu.

Si nous éludions la nature de notre âme, cette étude même nous fournira des preuves en faveur des talents et du savoir. Certaines facultés, on le sait, ne se perfectionnent en nous qu'aux dépens d'autres facultés moins soigneusement développées. Or, cultiver les qualités supérieures, c'est diminuer d'autant la force des passions grossières, source des vices.

L'histoire nous apprend , en effet , que les hommes pervers ont été rarement doués d'un esprit très-élevé ; parmi les hommes d'élite, au contraire , beaucoup ont brillé par d'éminentes vertus. Si quelques-uns ont eu des faiblesses, c'est qu'ils étaient hommes. Les méchants sont l'exception , non la règle.

Savez-vous pourquoi la dépravation d'un homme supérieur est si compromettante ? Pourquoi elle met en suspicion les dons de l'intelligence et du génie, en donnant occasion de tirer d'un fait particulier des conclusions générales? C'est que tous les yeux sont ouverts sur l'homme de génie; c'est que le contraste entre le vice et la science a quelque chose de repoussant qui rend le vice plus odieux encore. Ainsi, l'on est plus frappé du relâchement d'un ministre de Dieu , revêtu par le sacerdoce d'un caractère sacré , que des faiblesses d'un homme du monde ; ainsi l'on ne remarque point une tache dans un cristal ternî , tandis que dans un cristal pur le plus léger défaut attire et blesse les regards.

J XXXVII. — Les passions sont de bons instruments , mais de mauvais

conseillers.

Nous avons signalé, chapitre XIX, l'influence funeste des passions dans la recherche de la vérité, même de la vérité spéculative. Les règles générales que nous avons données à ce sujet sont d une application constante. Faut-il agir, les passions seront d'excellents auxiliaires; mais gardez-vous de les appeler au conseil et de leur donner voix délibéralive. Dépourvu du ressort des passions, l'homme resterait enseveli dans une sorte d'engourdissement et d'inertie; livré tout entier à ses passions, il marche en aveugle : il désire et s'assouvit à la manière des brutes.

Diriger est l'œuvre de la raison ; exécuter est l'œuvre des passions; voilà ce que nous enseigne une étude attentive de nos facultés. La raison porte ses regards non-seulement sur le présent, mais sur le passé, mais vers l'avenir; les passions ne voient que le moment actuel, l'impression actuelle. La raison, guide plein de sollicitude, se préoccupe de ce qui peut servir ou nuire aujourd'hui, demain, toujours; les passions, chargées uniquement d'exécuter, forces pleines d'énergie, mais subordonnées , n'ont souci que de l'heure et de l'impression présentes. La raison ne se propose pas uniquement le plaisir, mais Futilité, la moralité, l'honneur; les passions foulent aux pieds l'honneur, la moralité, l'utilité, tout ce qui n'est pas l'impression agréable que l'acte leur procure.

5 XXXVIII. — Hypocrisie des passions.

Par le mol passions, je n'entends point seulement ces affections violentes, pleines de tempêtes, qui sont è notre âme ce que les orages sont à l'Océan, mais encore ces inclinations plus douces, plus spiritualisées , qui semblent se rapprocher des régions supérieures de l'âme, et que l'on nomme sentiments. Orageuses ou tendres, les passions sont au fond les mêmes :

ART DARRIVER AU VRAI

elles ne diffèrent que dans la forme, dans l'intensité, dans la manière de se porter vers leur objet. D'autant plus redoutables qu elles inspirent moins de crainte, leur délicatesse est une séduction de plus.

Lorsque la passion se présente à nous dans toute sa difformité , heurtant brutalement notre esprit pour l'entraîner dans ses voies, celui-ci se tient sur ses gardes; il se prépare à la lutte, et souvent l'héroïsme de la résistance est en raison de l'impétuositc de l'attaque. Mais si, dépouillant ses formes violentes, et cachant pour ainsi dire ses vêtements grossiers sous le manteau de la raison, elle donne à ses inspirations, à ses penchants déréglés, les noms d'amitié, de volonté droite, éclairée, mais inflexible, etc., veillez et soyez pleins de crainte. La citadelle aurait résisté à un assaut; elle va peut-être ouvrir ses portes d'elle-même et succomber par trahison.

§ XXXIX. — Exemple. Deux formes de la vengeance.

Un homme tient dans ses mains le dénouement d'une affaire de laquelle dépend le sort de son ennemi ; cet homme songe aux offenses qu'il a reçues, et le ressentiment s'éveille dans son Ame ; au ressentiment succède la colère, à la colère la soif de la vengeance. Pourquoi ne se vengerait-il point? L'occasion ne saurait être plus favorable ; quelle volupté ! Voir de ses yeux le désespoir de son ennemi ! de son ennemi trahi dans ses espérances, raillé par le sort, plongé dans la misère ou l'obscurité! — « Vengeance! et que cet homme abhorré sache que la vengeance vient de toi ! rends-lui le mal pour le mal. H a joui de ta disgrâce, triomphe de la sienne : rassasie-toi de ses larmes. Il a des fils innocents qui partageront son malheur; n'importe ! qu'ils meurent , et sa race tout entière avec lui ! Il a un vieux père que le chagrin peut conduire au tombeau ; qu'il meure ! Ainsi les blessures de ton ennemi seront plus nombreuses ; ainsi tu verseras dans son àme toute l'amertume, tout le fiel qu'un jour il versa dans la tienne. Vengeance ! point de pitié pour qui fut impitoyable ! pas de générosité pour qui ne fut point généreux ! n

Ainsi parle la haine exaltée par la colère ; mais ce langage est trop dur, trop violent ; un cœur généreux ne pourra l'entendre ; l'amour-propre lui-même se révoltera contre des conseils trop odieux. « Eh quoi ! je me réjouirais de la ruine d'une famille ; je précipiterais dans la misère des fils innocents; je pousserais un vieillard dans la tombe ! Non ! ce ne sont point là les enseignements de l'honneur ! La vengeance est un plaisir bas et cruel ; la générosité est la vertu des grandes âmes. Si mon ennemi a été sans pitié, je serai généreux; son regard se baissera devant le mien; la rougeur couvrira son front; son cœur sentira le remords ; il me rendra justice et je serai vengé. »

L'esprit de vengeance s'était montré impérieux, exigeant, absolu ; l'âme a cru qu'on voulait l'avilir ; elle s'est révoltée. La pitié, la justice, un noble orgueil sont venus à son aide : ces sentiments ont fait pencher la balance. Autre peut-être aurait été le résultat, si la vengeance eût couvert d'un masque ses traits repoussants ; si , cachée dans les replis les plus secrets du cœur et distillant de là ses poisons , elle eut adouci sa voix et parlé au nom de la justice. « Lui ! mériter une telle faveur ! il en est mille fois indigne. C'est là le seul motif de ton opposition ! Peut-être éprouves-tu quelque plaisir a sentir ton ennemi sous la main , à te placer à rencontre de ses espérances; mais tu ne te laisses point aller à ce sentiment; le bien public commande , tu obéis. Que si , malgré toi , tu fais une légère part à tes rancunes , la prudence, la justice, la raison sont, du moins, d'accord avec l'inclination de ton cœur; et le mal n'est pas grand, si tu sais être sur tes gardes. Procède avec calme , afin que l'on voie que tu n'agis point dans un esprit de haine ou de partialité, que tu ne fais qu'user d'un droit, ou même que lu cèdes, à regret, à la voix impérieuse du devoir. »

La vengeance impétueuse, violente, franchement injuste avait été vaincue; la vengeance pacifique, insidieuse, hypocritement déguisée sous le masque de la raison , de la justice et du devoir, triomphe sans efforts.

Voilà pourquoi les haines exercées au nom du zèle sont si redoutables. Une âme haineuse, se trompant elle-même et

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croyant obéir à des inspirations légitimes, que sais-je ? à la charité peut-être, est comme l'oiseau sous la fascination du serpent; fascination d'autant plus dangereuse que l'âme ne s'en aperçoit pas. Alors l'envie déchire sans remords les réputations les plus pures, les plus éclatantes ; les rancunes deviennent inexorables, et marchent sans relâche au but qu'elles se sont posé ; alors la vengeance implacable se comptait dans les angoisses , dans les convulsions , dans le désespoir de ses victimes.

Le Sauveur du monde accomplit sa mission sur la terre ; les peuples se pressent en foule sur ses pas; il passe au milieu d eux en faisant le bien. Affable avec les petits, plein de compassion pour les malheureux, indulgent envers les coupables, il répand à pleines mains les trésors de sa toute-puissance et de son amour. Il n'a pour toutes les misères du cœur que des paroles de douceur et de pardon ; on dirait qu'il réserve contre les hypocrites seuls le langage d'une indignation sainte et terrible : son regard majestueux et sévère a pénétré le fond de leur cœur et a mis à nu leur fausseté. Les hypocrites ne peuvent lui pardonner la confusion dont il les a couverts ; la soif de la vengeance les dévore. Mais parleront-ils au nom de la haine? agiront-ils au nom de la vengeance? Non! « Cet » homme est un blasphémateur, diront-ils au prince des » prêtres; il séduit le peuple; c'est un ennemi de César. La «Odélilé au prince, la tranquillité publique, la religion exigent » qu'il périsse! » On marchandera la trahison d'un disciple; l'agneau innocent sera trainé devant un tribunal. Ses réponses de vérité redoubleront la rage des faux docteurs ; le chef de la synagogue déchirera ses vêlements en s'écriant : Il a blasphémé ! et le peuple trompé demandera la mort du Juste.

J XL. — Précautions.

L'homme ne saurait trop méditer sur les mystères de son cœur : il ne saurait surveiller avec trop de vigilance les mille portes par lesquelles l'iniquité s'insinue ; il ne saurait trop se tenir en garde contre les pièges qu'il se tend à lui-même. Ce

n'est point lorsqu'elles se montrent telles qu'elles sont, à visage découvert, que les passions sont à craindre. Si le sens moral, si tous les germes de vertu ne sont pas encore éteints dans l'homme, à la vue du vice, du vice hideux et sans voiles, il entend s élever dans son àme comme un cri d'indignation et d'épouvante. Mais à quel danger n'est-il point exposé lorsque, changeant de nom, déguisant leurs traits, elles se présentent à lui sous les dehors de la raison, du droit, du devoir ; lorsqu'elles placent sur ses yeux un prisme trompeur à travers lequel il verra désormais toutes choses!

L'écueil le plus dangereux pour l'innocence n'est point l'entraînement brutal des passions grossières, il est dans Taillait de ces sentiments qui charment par leur délicatesse et séduisent par leur douceur. La peur pénètre dans un cœur noble sous le masque de la prudence ; sous le nom d'économie, de sage prévoyance, l'avarice se glisse dans une àme généreuse et l'avilit ; l'orgueil se cache à l'ombre de la dignité personnelle ; la vanité va glanant ses jouissances puériles sous le vain prétexte d'entendre et de mettre à profit la critique; la vengeance se pare du nom de justice ; la colère s'appelle une sainte indignation ; la paresse invoque le besoin du repos ; et l'envie, implacable vautour, l'envie, qui s'attache aux réputations les plus méritées, qui flétrit de son haleine impure les vertus les plus saintes, accomplit ses œuvres de mort en parlant d'impartialité, de justice, d'amour de la vérité, des dangers d'une admiration ignorante et d'un enthousiasme puéril !

§ XLI. — Hypocrisie de l'homme envers lui-môme.

L'homme use d'hypocrisie envers lui-même , plus peut-être qu'envers autrui ; il est rare qu'il se rende un comple exact et scrupuleux du mobile de ses actions; c'est pourquoi les vertus les plus pures, passées au creuset, laissent toujours un peu de cendres. L'amour divin , voilà l'or sans alliage ! mais cet amour pur n'est pas de la terre. Durant notre temps d'épreuve ici-bas, nous portons dans notre cœur un principe mauvais qui tue,

affaiblit ou déflore nos vertus. Empêcher ce germe fatal de tout envahir, est l'œuvre, le labeur de toute la vie ; œuvre difficile, labeur pénible et plein d'angoisses. Cependant, quelle que soit notre faiblesse, nous avons reçu de la main de Dieu même une lumière pour nous guider ; lumière qui ne s'éteint jamais , et nous aide à distinguer le bien du mal ; raison qui nous éclaire ou conscience qui nous punit. Nous cherchons à nous tromper nous-mêmes, parce que nous redoutons cette lumière , c'està-dire l'opposition de notre conscience ; nous fermons nos oreilles pour ne point entendre les plaintes de cette conseillère inflexible que rien ne peut corrompre ; nous cherchons à nous persuader que les principes qu'elle nous rappelle ne sont pas , du moins , applicables à la circonstance présente. A cela , nos passions viennent aider d'une façon déplorable, en nous prêtant l'appui de leurs sophismes. L'homme ne se résigne point à paraître méchant , même à ses propres yeux : il manque d'audace cl devient hypocrite.

§ XLII. — Connaissance de soi-même.

Le défaut que nous venons de signaler revêt toutes les formes, se modifie à l'infini. C'est pourquoi nous ne saurions trop méditer ce précepte des anciens empreint d'une sagesse si profonde: Connais-toi toi-même! Il n'est pas jusqu'aux qualités communes à tous les hommes qui ne prennent, selon les individus , une physionomie particulière. Chacun de nous a, pour ainsi dire, un ressort secret auquel il obéit, et qu'il importe de connaître. Ce ressort, c'est l'inclination dominante. Toutes nos passions participent de cette inclination; elle les subordonne, elle les soumet toutes à son objet ; elle se mêle à tous les actes de la vie, et constitue ce que l'on nomme le caractère. S'il nous est nécessaire de découvrir ce ressort dans autrui pour régler nos rapports avec le monde, combien ne l'est-il pas davantage de le découvrir en nous ! Cette connaissance est le secret des grandes choses, bonnes ou mauvaises.

î XLUI. — L'homme se fuit lui-même.

Si nous savions résister au penchant qui nous incline à nous fuir nous-mêmes , si notre répugnance à contempler en nous l'homme intérieur était moins profonde, il nous serait facile de découvrir notre passion dominante; mais nous n'aimons pas à lire dans notre àme, nous n'évitons rien tant que la vue de notre àme ; le premier de nos intérêts est à peine notre dernière préoccupation. Que d'hommes descendent dans la tombe nonseulement sans se connaître, mais sans avoir essayé de se connaître ! La sagesse nous dit : Tenez vos yeux constamment ouverts sur votre cœur pour étudier ses inclinations , pénétrer ses secrets , régler ses penchants , corriger ses travers ou ses vices; et , loin d'écouter la voix de la sagesse, loin de vivre de cette vie intérieure dans laquelle chaque pensée, chaque sentiment éclot, pour ainsi dire, sous le regard de la conscience, de celte vie dans laquelle l'àmc ne se met en rapport avec les objets extérieurs qu'après avoir soumis la volonté au contrôle de la raison, nous nous livrons à toutes les inspirations, à tous les caprices du cœur ; nous nous attachons aveuglément aux objets qui nous attirent; nous vivons sans cesse hors de nousmêmes, n'accordant pas un instant à la réflexion. Que de belles, que de nobles intelligences dissipent de la sorte les dons précieux qu'elles avaient reçus du Créateur, et laissent évaporer, si je puis m'exprimer ainsi , sur les places publiques et dans les carrefours l'arôme qui, dans les jours mauvais, devait être et leur force et leur joie !

On raconte de Pascal qu'il abandonna l'étude des mathématiques et des sciences naturelles, parce qu'il trouvait trop rarement l'occasion de converser sur ces matières peu cultivées de son temps. Croyant échapper à son isolement, il appliqua son esprit à l'étude de l'homme. Mais il ne tarda point à s'apercevoir que les vrais moralistes étaient encore moins nombreux que les naturalistes et les mathématiciens. C'est encore aujour-

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d'hui comme au temps de Pascal. Observez ce qui se passe dans le monde, et vous verrez combien sont rares ceux qui s'adonnent à ce genre d'études, surtout pour en faire l'application sur eux-mêmes.

5 XLIV. — Heureux résultais de l'étude des passions.

Connaître ses passions, les analyser, signaler leurs tendances, ce n'est pas les avoir vaincues. L'homme peut avoir conscience de sa faiblesse, rougir de sa faiblesse, et céder à ses passions. Toutefois , s'il les connaît, il se défie de leur violence; il est aveugle , mais il connaît son aveuglement. Mais celui qui ne rentre jamais en lui-même, qui suit, les yeux fermés, toutes les inspirations de son cœur, celui-là court à sa perte. L'instinct, la volonté , les conseils de la raison , les impulsions de l'organisme ne sont bientôt pour lui qu'une même chose. La raison ne -commande plus, elle obéit; au lieu de diriger, de modérer, de corriger les inclinations révoltées , elle devient le complice de leurs désordres; esclave avili, pourvoyeur sans repos et sans pudeur de leurs insatiables caprices!

§ XLV. — Avec quelle sagesse la religion chrétienne dirige les âmes.

La religion chrétienne, en nous invitant à réfléchir sur nos inclinations , à nous étudier nous-mêmes , est d'accord avec la plus saine philosophie et révèle une connaissance profonde du cœur humain. Ce qui manque a l'homme , en général , ce n'est pas la connaissance spéculative du bien , mais la science pratique , la connaissance détaillée du bien faire. Qui ne sait et n'a répété mille fois que les passions nous égarent et nous perdent? Est-ce donc là seulement ce qu'il faut savoir? Connaître la passion qui dans tel ou tel cas fait pencher la balance, la passion qui prédomine en nous; connaître le déguisement sous lequel clic se présente à l'esprit qu'elle veut séduire; savoir comment il faut repousser ses attaques ou se garder de ses stratagèmes: el le savoir, non pas à peu près, mais d'une manière exacte,

nette, précise, de telle sorte que nous ayons toujours, pour ainsi dire, nos armes prêtes, que nous puissions, à l'instant, prendre une résolution, quelle que soit la circonstance; voilà ce qui nous importe. Art difficile, mais le premier de tous les arts.

Dans les sciences , ce qui distingue l'homme supérieur de l'homme médiocre, c'est que l'homme supérieur possède à fond et pratiquement ce que l'homme médiocre ne sait qu'à peu près et d'une façon confuse. La supériorité n'est point dans le nombre, mais dans la qualité des idées. En effet, le premier ne sait rien qui ne soit connu du second; tous deux ont leurs regards tournés vers le même objet ; mais la vue de l'un est plus parfaite que celle de l'autre; l'un voit mieux que l'autre.

Il en est ainsi dans la pratique de la vie. Un homme profondément immoral peut parler de la morale de manière à prouver qu'il n'en ignore point les règles ; mais ces règles , il n'en a jamais fait l'application. Il n'a point expérimenté, par lui-même, les obstacles qui peuvent entraver la pratique. Son coup d'œil n'est point assez sûr pour reconnaître le moment décisif de s'en servir. Ni sa volonté n'écoula, ni son intelligence ne comprit jamais d'autre voix que la voix des passions. Il tient les principes moraux enfermés au plus profond de son cœur comme en des archives, se gardant d'y jeter les yeux, même par curiosité, de peur d'éveiller le remords.

Mais lorsque la vertu a poussé dans une àme de profondes racines, ces mêmes règles deviennent une sorte de génie familier qui préside à toutes les pensées, à tous les actes de la vie ; ce génie s'éveille, et se tient sur ses gardes au moindre danger; il promet des récompenses avant la lutte, et tourmente la conscience lorsqu'elle a désobéi. La présence permanente des règles morales dans l'esprit est l'œuvre de la vertu qui doit à cette intimité sa force et sa durée; aussi la religion recommande cette pratique avec instance, bien convaincue qu'elle doit donner de bons fruits tôt ou tard.

280 art d'arriver au vrat.

5 XLVI. — Les sentiments moraux auxiliaires de la vertu.

Les sentiments sont les auxiliaires naturels des idées morales; car il est des sentiments très-moraux, très-généreux. Si Dieu permet aux tempêtes de se déchaîner dans notre cœur , il y fait aussi souiller les brises sous lesquelles les vagues soulevées tombent et s'apaisent. L'habitude de l'obéissance atix règles morales développe et vivifle les sentiments moraux. Alors, dans ses efforts vers le bien , l'homme peut opposer les bons penchants aux inclinations mauvaises. La lutte n'offre plus autant de dangers pour lui ; surtout, elle n'est plus aussi douloureuse. L'influence d'une passion est combattue par la passion contraire ; la joie d'un triomphe compense la douleur d'un sacrifice, et l'on est à l'abri de ces déchirements que lame éprouve lorsque la raison est seule à lutter contre les inclinations du cœur.

Développer les sentiments moraux, appeler au secours de la vertu les passions elles-mêmes, et, par leur intervention, dissiper les ténèbres que les instincts mauvais élèvent dans l'intelligence, n'est-ce point faire la guerre aux frais de l'ennemi, et la porter sur son territoire? règle de conduite dune incontestable sagesse.

Dans cette opposition des passions aux passions, les combinaisons sont infinies. La dignité personnelle balance l'amour des plaisirs; la crainte de se rendre odieux enchaîne l'orgueil ; la vanité est tenue en bride par la crainte du ridicule ; l'amour de la gloire stimule la paresse; l'on redoute de s'oublier, et la colère s'apaise ; l'honneur qui suit la générosité tempère la soif de la vengeance. Le bien sert de contre-poids au mal. Les germes impurs qui fermentent dans le cœur humain sont neutralisés, et l'homme est vertueux sans cesser d'être sensible.

§ XLVII. — Une règle a suivre dans nos jugements pratiques.

Le ressort principal de notre cœur étant connu, les senti"menls nobles et généreux ayant reçu les développements dant

ils sont susceptibles, il nous reste encore à connaître la manière de diriger notre entendement vers la vérité dans les jugements pratiques.

Première règle : s'abstenir de toute délibération, suspendre tout jugement sur un objet lorsque cet objet nous passionne. Sommes-nous sous l'empire de la colère ; un mot, un geste, un fait insignifiant font déborder la coupe ; « Non-seulement » on a l'intention de nous blesser ; on joint l'insulte au mal que » l'on nous fait. Le sang peut seul laver un tel affront ; sans » doute, il faut savoir se contenir et pardonner ; mais l'honneur » a ses exigences ! sans doute, il faut être prudent ; mais se laisser » fouler aux pieds, est-ce là ce que l'on appelle prudence?:» Ainsi raisonne la colère. Mais, dira-t-on, la colère ne raisonne pas. Erreur ! la colère raisonne, car elle se soumet l'intelligence et la force à servir ses intérêts ; et les services qu'elle en reçoit, elle les lui rend à son tour avec usure. On sait quelle énergie les passions donnent à l'esprit, et les ressources imprévues que l'esprit déploie sous leur inspiration.

Que la colère tombe, et l'échafaudage de raisonnements qu'elle avait élevé s'écroulera de lui-même; ce qui prouve que cette passion nous cachait la vérité. Jugerons-nous de même après qu'avant? Si notre cœur est droit, peut-être nous verrat-on reconnaître avec franchise notre erreur devant cet homme dont, tout à l'heure, nous demandions la vie.

§ XLVIII. — Autre règle.

De là cette nouvelle règle : lorsque vous vous sentez sous l'influence d'une passion, efforcez-vous, ne serait-ce que pour un instant, d'imaginer quelle serait, dans un autre état moral, votre façon de penser ou de sentir. La réflexion, quelque rapide qu'elle soit, jetant notre àme dans un ordre nouveau d'idées, de sentiments, et, pour ainsi dire, dans une autre atmosphère, doit la calmer. Une impulsion s'amortit au choc d'une impulsion contraire. Etouffer en nous tout ce qui leur fait opposition, surexciter tout ce qui les favorise, voilà le

AflT D'ARRIVER AU VftAf,

secret des passions, le secret de leurs succès et de leur puissance. Si l'attention se divise, la comparaison survient; on cesse d'être exclusif. Les forces intellectuelles et morales, qui n'ont pas été complètement subjuguées, se réveillent, et la passion perd nécessairement de son énergie parce qu'elle partage avec d'autres facultés la vie dont elle était seule à jouir.

Ce n'est pas seulement sur l'expérience, mais sur la nature même de notre organisation que s'appuie la règle pratique que nous venons d'indiquer. Tout acte de nos facultés intellectuelles ou morales est aussitôt suivi d'un acte organique. Or, nos organes matériels ont reçu une certaine somme de force vitale qu'ils dépensent en des proportions différentes , de telle sorte que les uns vont s'affaiblissant à mesure que les autres se fortifient. S'il est vrai que l'énergie des passions diminue en proportion de l'activité donnée aux organes de l'intelligence, il doit donc cire utile d'exercer ceux-ci comme contre-poids des passions.

Observons toutefois que pour obtenir le résultat cherché, l'effort de l'intelligence doit être dirigé en sens contraire des inclinations mauvaises; que si l'intelligence, au lieu de lutter contre ces inclinations, se met à leur suite, un pareil secours les surexcite à l'excès. Ce qu'elles peuvent perdre alors, par la diversion , en énergie purement organique , elles le retrouvenl au centuple en énergie morale, par la multiplication des moyens d'atteindre leur objet, et par cette espèce de bill d'indemnité que l'esprit semble leur donner en les appuyant au lieu de les combattre.

Ce travail sur les passions n'est pas une simple théorie, j'en appelle à l'expérience. Il est vrai qu'on ne trouve pas toujours le moyen sûr de modérer, de conduire , ou d'étouffer la passion déjà maîtresse obéie; que, même après qu'on l'a trouvé, ce moyen peut rester inutile en des mains inhabiles; mais celui qui cherche exerce déjà une surveillance plus grande sur lui-même; il apprend à résister aux premiers mouvements et possède, dans ses jugements pratiques, une règle de vérité

DE l'eNTENDEMEKT PRATIQUE. 283

qui manque à ceux qui n'onl jamais appris à réagir sur leur propre cœur.

J XLIX. — L'homme se raillant lui-môme.

II est une arme que l'observation nous apprend à tourner utilement contre nous-mêmes. Cette arme redoutée des passions est le ridicule; le ridicule, sel placé dans le cœur et sur les lèvres de l'homme comme un préservatif contre la corruption intellectuelle et morale; le ridicule, qui non-seulement corrige les défauts dautrui, mais qui, stigmatisant nos propres défauts, effraye notre amour-propre et nous inspire l'aversion du mal, par peur de la satire. Acteur et spectateur à la fois, l'homme voit ses travers impitoyablement mis en lumière, impitoyablement flagellés par un adversaire mordant et de bonne humeur; cet adversaire, c'est lui-même. La victime, c'est encore lui. Eh! n'est-ce pas en quelque sorte sur autrui que tombe la raillerie, alors même que nous en usons contre nous?

N'y a-t-il pas en nous deux hommes qui ne s'accordent jamais, qui, dans une lutte incessante, acharnée, se disputent l'empire? Après avoir oppose vainement la force de la volonté, l'autorité de la raison, à l'homme aveugle, immoral, insensé qui se révolte, l'homme intelligent, moral, prévoyant et sage appelle à son aide la satire : satire qui peut et doit être d'autant plus spirituelle et libre, qu'elle n'a pas de témoins, qu'elle n'enlève rien à la réputation, qu'elle ne fait rien perdre dans l'opinion d autrui , puisqu'elle n'est point exprimée par la parole, et que le sourire railleur qu'elle dessine sur les lèvres s'efface au moment de naître.

Il en est d une pensée railleuse tombant au milieu de l'exaltation des passions comme de ces traits incisifs, pénétrants, ironiques, pleins de sel et d*à-propos lancés par un orateur habile au milieu d'une assemblée en tumulte. L'effet est le même. N'a-t-on point vu souvent un seul regard changer la disposition d'esprit d'un homme déjà sous l'influence d'une passion près d'éclater? Eh! qu'exprimait ce regard? Un appel

284 art d'armver ad VRAI.

au sentiment des convenances, au respect pour le lieu, pour les personnes; un souvenir d'amitié, une ironie délicate, rien autre chose peut-être qu'une invitation au sens commun. La passion est tombée comme l'écume lorsque les flots cessent d'être battus des vents. Cette influence sur nous, que nous laissons prendre à autrui, pourquoi ne la prendrions-nous point nous-mêmes?

§ L. — Perpétuelle enfance de l'homme.

Si l'homme se laisse facilement égarer et séduire , il est vrai de dire aussi que souvent il faut peu de chose pour le ramener.

Plus faible que méchant, il ne s'obstine point au mal par cela seul qu'il a commencé à mal faire; non , il entre avec une facilité déplorable dans l'une ou l'autre voie selon l'impulsion qu'il reçoit. Enfant jusqu'à la vieillesse, il veut toutefois être pris au sérieux et déguise, avec soin , sous un extérieur de gravité, son éternelle enfance, bien qu'au fond il s'estime ce qu'il vaut et rougisse de lui-même. «< '// n'est pas de héros pour son valet de chambre. » C'est-à-dire, tout homme, vu de près, perd de son prestige. Les vertus humaines demandent une certaine perspective. Ajoutons que l'homme se connaît encore mieux qu'il n'est connu ; voilà pourquoi , jusque dans ses meilleures années , il a besoin de se cacher à lui-même les puérilités de son cœur.

L'enfant rit, joue, folâtre, et bientôt il se plaint, il entre en fureur, il pleure, souvent sans savoir pourquoi. L'enfant subit l'influence de son organisme, du bon ou mauvais état de sa santé, du vent, du soleil, du nuage qui passe; l'instant qui s'écoule, il l'oublie; l'avenir est pour lui comme s'il n'était pas. N'en est-il point ainsi, bien que ses caprices prennent d'autres noms, de l'homme sérieux, de l'homme grave , du plus sage d'entre les hommes? Enfant, moins les grâces de l'enfance!

Intelligence unie à un corps que mille influences modifient , mobile comme la feuille, l'homme cède à tout souflle du vent ; ses impressions se succèdent avec une incroyable rapidité; il change et il suppose que les objets ont changé; il leur attribue sa propre inconstance!

§ LI. — Le sentiment tout seul est un guide peu sûr.

Livrer l'âme à la merci du sentiment, du sentiment sans contre-poids, sans contrôle, c'est lancer un vaisseau sans pilote sur les flots soulevés; c'est proclamer l'infaillibilité des passions; c'est dire à l'homme : « écoute les conseils de l'instinct et n'en écoute point d'autres; obéis en aveugle à tous les mouvements de ton cœur; » c'est dépouiller l'homme de son intelligence, de son libre arbitre; c'est le convertir en un instrument passif de la sensibilité.

« Les grandes pensées viennent du cœur, » a dit un écrivain célèbre ; c'est du cœur que viennent également les grandes erreurs, les grandes extravagances, les grands crimes. Toutes choses y prennent naissance. Harpe orgueilleuse qui rend tous les accords, depuis les bruits lugubres et formidables du séjour delà mort et de l'épouvante, jusqu'aux plus délicates, aux plus suaves harmonies des régions de la paix et du repos éternel.

L'homme qui n'a d'autre guide que son cœur est le jouet des inclinations les plus contradictoires. Comme la paille sèche qu'emporte la tempête, il va, vient, tourne, s'élève, cl retombe sans trêve et sans repos. Comptez les sentiments qui peuvent, en quelques heures, se presser dans son âme : moins nombreux sont les sables de la mer. L'homme passe, à l'improviste, sans en connaître la cause, de la sympathie à la répulsion, de l'amour à la haine ; maintenant, plein de courage et d'ardeur; l'instant d'après, hésitant, abattu, timide. Qui ne sait l'influence qu'exercent sur lui I âge, le temps, le changement d'état, de position sociale, etc. Tout ce qui affecte son intelligence ou son organisme, de quelque manière que ce soit, modifie en même temps sa manière de sentir. De là vient l'inconsistance de ceux qui s'abandonnent à leurs passions ; de là cette mobilité des organisations trop sensibles qui n'ont point su veiller sur elles-mêmes, réagir courageusement contre elles-mêmes et se maîtriser.

Les passions ont été données à l'homme comme des stimu-

lants, comme des moyens d'action, et non pour éclairer son intelligence ou régler sa conduite. On dit souvent : « Le cœur ne trompe pas ! » Erreur déplorable ! Qu'est-ce donc que la vie ? Un tissu d'illusions ourdi par noire cœur. Si quelquefois, en nous livrant aux inspirations du sentiment, nous avons rencontré la vérité, combien plus souvent ces inspirations nous séduisent et nous égarent! Savez-vous pourquoi Ton attribue au cœur un instinct si sûr? C'est que ses moindres succès jouissent, par leur rareté même, du privilège d'exciter au plus haut degré notre admiration ; c'est que nous nous émerveillons de le voir, au milieu de son aveuglement, trouver la vérité, lorsque nous l'avons surpris si souvent dans une voie contraire. L'exception nous éblouit ; nous oublions ses torts, et nous lui faisons honneur d'un discernement qu'il n'a point, qu'il ne saurait avoir.

Donner à la morale le sentiment pour base, c'est bâtir sur un sable mouvant ; régler sa conduite sur les inspirations du sentiment, c'est se condamner 5 marcher au hasard, et souvent par des chemins mauvais. La littérature française à notre époque, littérature que l'on s'efforce d'introduire en Espagne, divinise les passions : ce sensualisme est un grave danger. Que sont, en effet, les passions divinisées, sinon extravagance, immoralité, corruption? Le malheur et le crime sont presque toujours les fruits amers de cet arbre maudit.

5 LU. — Ne point suivre uniquement les inspirations de la sensibilité, mais appeler à son aide la morale et la raison.

Dans les actes matériels ayant pour objet l'utile, comme dans les actes moraux et de conscience, l'homme doit se gouverner non selon ses impressions, mais selon des règles sûres et constantes; dans ses actes moraux, par les maximes éternelles de la vérité ; dans ce qui touche aux intérêts matériels , par les conseils d'une raison saine et prévoyante. L'homme est une créature bornée ; toutes choses ne sont point parfaites en lui par cela seul qu'elles sont en lui. Les impressions qu'il reçoit,

modifications de sa propre nature, n'altèrent en rien les lois éternelles. Une chose juste ne cesse point de l'être, parce qu'elle lui déplaît ; une injustice ne cesse point d'être une injustice, bien qu'il l'approuve. L'homme implacable qui se venge sent un plaisir féroce en plongeant le poignard dans les entrailles de son ennemi, et son action n'en est pas moins un crime. L'ange de charité, qui, sous le doux nom de sœur, veille au chevet du malade, le soutient et le console, éprouve souvent de cruels dégoûts, et son action ne laisse point d'être un acte héroïque de vertu.

Même en dehors de Tordre moral, il faut envisager les choses non selon qu'elles nous affectent, mais selon ce qu'elles sont en effet. La vérité n'est point essentiellement dans nos impressions; elle est dans les choses. Si nos impressions sont en désaccord avec les choses, ces impressions nous trompent et nous égarent : le monde réel ne ressemble point au monde des poètes et des romanciers. Sachons le voir tel qu'il est, et réglons notre conduite sur cette vue. Point de vaines rêveries ; terre à terre, pratique et positif, voilà ce qu'est le monde.

§ LUI. — Sentiment bon par lui-môme, rendu mauvais par l'exagération.

La religion ne cherche point à détruire, ne supprime point les sentiments ; elle les modère et les dirige. La prudence ne repousse point le secours des passions; elle se garde seulement de leur donner l'empire. L'harmonie s'établit dans le cœur de l'homme non par l'essor absolu, non par le développement simultané de ses penchants, mais par leur répression. Ce n'est point seulement dans le reste de nos passions que nous trouverons un contre-poids aux sentiments que nous laissons agir en nous, c'est surtout dans la raison, dans la morale. L'opposition des inclinations bonnes aux inclinations mauvaises cesse ellemême d'être salutaire lorsque la raison ne préside pas à cette lutte; les inclinations bonnes ne sont telles qu'autant que la raison les modère : abandonnées à elles-mêmes, elles s'exagèrent et se pervertissent.

Un homme de guerre, est chargé de la défense d'un poste dangereux; le péril s'accroit d'instant en instant; autour de lui ses compagnons tombent sous la mitraille comme des épis sous la faux du moissonneur ; les ennemis s'approchent; la résistance est impossible, et Tordre de se replier n'arrive pas. Le découragement est près d'entrer dans le cœur du brave : m Pourquoi mourir sans utilité pour sa cause ! La discipline et m l'honneur exigent-ils un sacrilice inutile? Ne vaudrait-il pas «mieux abandonner son poste, en invoquant auprès du général » l'impérieuse loi de la nécessité ? — Non, non ! c'est de la » lâcheté qui se couvre du nom de prudence ! Que diraient tes »amis? que dirait l'armée ? Entre la mort et la honte, la mort ! »sans hésitation, la mort ! »

Peut-on blâmer ces réflexions par lesquelles un soldat s'est roidi contre les tentations de la peur? Et cet attachement à l'honneur, cette horreur de la honte qui suit la lâcheté, n'est-ce point un sentiment? Oui, mais un sentiment noble, généreux, dont l'ascendant a fait pencher la balance du côté du devoir. Aux éclats de la mitraille et du canon, aux cris des ennemis, aux gémissements des blessés, le brave a eu un moment d'hésitation. Sa raison, livrée à elle-même, aurait succombé peutêtre ; mais il a appelé à son aide une passion plus puissante que la crainte de la mort, le sentiment de l'honneur, et la raison a triomphé : la passion, dirigée vers un but légitime, a produit un résultat heureux.

L'ordre de se replier arrive. L'officier rejoint son corps d'armée après avoir perdu presque tous ses soldats. « Nous ■vous croyions mort, lui dit en souriant un compagnon «d'armes ! mais (et je m'en réjouis), vous n'avez pas oublié les «lois de la prudence. » L'officier se croit outragé; il demande une réparation, et, peu d'instants après, l'imprudent railleur a cessé de vivre. Le même sentiment, qui vient d'enfanter un acte héroïque, provoque une sorte d'assassinat. L'honneur, la crainte d'être accusé de lâcheté, avaient élevé un homme jus* qu'au mépris de la vie : l'honneur, la crainte d être accusé de lâcheté viennent de rougir les mains de cet homme du sang

d'un ami. La passion, réglée, dominée par la raison, s'était grandie jusqu'à l'héroïsme : livrée à son aveugle impétuosité, elle s'est dégradée jusqu'au crime.

L'émulation lutte avec avantage contre la paresse, contre l'abandon de soi-même, contre toutes les inclinations qui font obstacle au développement de nos facultés. A l'aide de ce sentiment, le maître stimule ses élèves, le père de famille combat les inclinations mauvaises de son (ils ; un grand capitaine obtient de ses troupes des prodiges de constance, de bravoure et de dévouement. Désir d'un avancement légitime, amour du succès et du devoir, crainte des reproches, honte de nous voir dépassés par ceux que nous aurions pu* vaincre, toutes ces formes de l'émulation n'ont rien que l'on ne puisse avouer : elles aplanissent les difficultés sur la route du bien ; nous leur devons souvent des inspirations sublimes, nos plus mâles vertus.

Eh bien ! ce sentiment qui fortifie l ame et l'élève, pour ainsi dire, au-dessus d'elle-même, se change, s'il devient excessif, en un poison qui la ronge. L'émulation fait place à l'envie : le sentiment est le même au fond, mais il est exagéré. Le désir légitime de s'avancer s'est converti en une soif dévorante de succès ; le chagrin de se voir surpassé, en une rancune mortelle contre le vainqueur. Ce n'est plus cette rivalité noble qui savait s'allier avec l'amitié, qui s'efforçait d'adoucir la défaite par des témoignages de tendresse, par de sincères louanges; qui, satisfaite d'avoir conquis le laurier, le cachait pour épargner l'amourpropre des vaincus; c'est une fureur véritable; c'est un chagrin poignant, moins de ses propres revers que des triomphes d'autrui ; c'est une haine profonde contre un rival heureux, un désir ardent de rabaisser son mérite; c'est une médisance amère, un dédain faux et méchant, sous lequel on a peine à couvrir une haine mal comprimée; c'est un sourire sardonique qui ne parvient pas à dissimuler les tourments de 1 ame.

Quoi de plus conforme à la raison que le sentiment de la dignité personnelle, sentiment qui se révolte contre les conseils des passions dégradées , qui rappelle l'homme au devoir par

BlBL. HIST. 7 e ANNÉE. 4 e OUVR. 25'

l'honneur ; sentiment qui, selon les circonstances et dans toutes les conditions de la vie, inspire à l'homme de cœur l'attitude convenable; sentiment qui remplit de majesté les traits du magistrat chargé de prononcer les arrêts de la justice ; qui donne à la physionomie d'un pontife l'onction auguste, la gravité sainte; qui éclate dans le regard de feu d'un grand capitaine, dans son attitude résolue, hardie, imposante; sentiment qui ne permet ni au bonheur une joie désordonnée, ni à l'infortune un lâche abattement ; qui met un sceau sur les lèvres ou les ouvre pour une parole honorable et ferme ; qui établit la ligne délicate entre l'affabilité et une familiarité excessive, entre la franchise et l'abandon, entre le naturel et la grossièreté; sentiment enfin qui fortifie l'homme sans l'endurcir, qui lui enseigne la douceur sans faiblesse , la flexibilité sans inconstance, la constance sans obstination. Eh bien ! que ce sentiment s'exagère, qu'il cesse d'être réglé, d'être dirigé par la raison, il devient l'orgueil, l'orgueil qui enfle le cœur, et enseigne à porter le front haut ; l'orgueil qui donne à la physionomie un caractère agressif, aux manières une affectation aussi irritante que ridicule ; l'orgueil, plein de présomption, qui se crée des obstacles et rend le succès impossible; l'orgueil père de tous les vices; l'orgueil qui provoque la haine et le mépris, qui rend l'homme insupportable aux autres, et souvent à lui-même.

Est-il un sentiment plus raisonnable que celui qui nous porte à nous assurer le nécessaire, 5 préparer le bien-être de ceux qui nous sont chers, de ceux que le devoir confie à nos soins? Ce sentiment prévient la prodigalité, les excès, enseigne la sobriété, la modération dans les désirs ; il favorise le goût du travail. Poussé jusqu'à l'excès, ce même sentiment impose des mortifications que Dieu ne demande ni n'accepte; il inspire une négligence coupable pour la santé, conseille l'abandon des proches dans leurs maladies; accable la famille de privations, ferme le cœur à l'amitié, le cœur et la main aux misères des pauvres; il rend insensible à toutes les infortunes ; il tourmente l'esprit de soupçons, de vaines terreurs ; il prolonge les veilles, il engendre

l'insomnie et poursuit par des apparitions les courts moments du sommeil de l'avare.

Le riche avare, dans son lit étroit, S'éveille baigné de la sueur de l'épouvante.

La vertu finit où l'excès commence. Les meilleurs sentiments deviennent mauvais par l'exagération ; le sentiment seul est un guide peu sûr et souvent dangereux. C'est à la raison de le conduire selon les principes éternels de la morale ; de le guider vers ce qui est bon et utile. L'homme ne saurait donc s'étudier lui-même avec trop de soin. Aucun effort ne doit lui coûter pour acquérir ce critérium qui enseigne la vérité pratique, la vérité qui doit présider à tous les actes de la vie. Marcher à l'aventure, s'abandonner aveuglément aux inspirations du cœur, c'est s'exposer à tous les périls, à toutes les souillures ; c'est s'avancer d'erreur en erreur, de chute en chute, jusqu'au bord de cet abîme d'où l'homme tombé ne remonte plus, car le vertige passe de son cœur dans sa raison ; créature d'autant plus misérable désormais, qu'elle ne voit plus, qu'elle ne compte plus, qu'elle ne sent plus ses blessures.

J LIV.— Utilité du savoir relativement à la pratique.

Pour tout ce qui concerne les objets soumis à des lois nécessaires, c'est-à-dire la matière, il est évident que la connaissance des lois auxquelles ces objets sont soumis est au moins d'une grande utilité, si celte connaissance n'est point indispensable. Regarder la théorie comme inutile, n'avoir d'estime que pour la pratique, c'est se priver d'un moyen puissant de progrès. La science, lorsqu'elle est digne de ce nom, se propose de découvrir les lois qui régissent la nature. Le concours de la science peut donc et doit être en toutes choses d'une importance décisive.

Voyez ce qui s'est passé depuis trois siècles en Europe , depuis que l'on cultive les mathématiques et les sciences natu-

relies : les arts ont fait des progrès étonnants; chaque jour es! pour ainsi dire marqué par les découvertes les plus ingénieuses. Eh! que sont les découvertes, sinon des applications de la science?

La routine, qui ferme les yeux et dédaigne la théorie, faîl donc preuve d'un orgueil inintelligent, orgueil enfanté par l'ignorance. C'est surtout par sa raison que l'homme se distingue de la brute. Se priver, même dans les actes les plus simples, des lumières de la raison, c'est se montrer ingrat envers la bonté du Créateur. Pourquoi ce flambeau nous a-l-il été donné? Si l'on doit à la science tant de grandes conceptions, pourquoi ne la consulterions-nous point? pourquoi ne lui demanderionsnous point de nous guider dans la pratique?

Il est vrai que presque toutes les sciences semblent avoir des parties purement spéculatives, et pour ainsi dire de luxe, que I on est tenlé de croire inutiles : mais si Ton pénètre dans ces prétendus hors-d œuvre, il devient facile de s'apercevoir qu'on ne peut les détacher de l'ensemble sans détruire la science tout entière, ou qu elles ont avec les arts des relations immédiates que nous ne soupçonnions pas. Leur inutilité n'est qu'à la surface; le temps et le génie se chargent quelquefois de tirer de ces parties obscures des flots de lumière, des conséquences pratiques aussi utiles qu'inattendues.

Nous pourrions citer des exemples sans nombre à l'appui de celte vérité. Rien de plus purement spéculatif et de plus stérile, en apparence, que les fractions continues; et cependant c'est avec leur aide qu'il uyghens est parvenu à déterminer les dimensions des roues dentelées dans la construction de sa machine planétaire.

La pratique sans la théorie reste stationnaire, ou ne marche qu'avec une extrême lenteur; à son tour, la théorie sans la pratique demeure stérile. La théorie ne se consolide point, ne progresse point sans le secours de l'observation, et l'observation s'appuie sur la pratique. Que serait la science agricole sans l'expérience du laboureur?

Que l'on se prépare donc à la pratique d'un art, quel qu'il

soit, par l'étude des principes de la science sur laquelle cet art repose. Combien nos ouvriers deviendraient plus habiles s'ils établissaient leur expérience sur les éléments bien compris de la chimie, de la géométrie, de la mécanique, etc. ! s'ils employaient à l'étude préparatoire des sciences , en rapport avec la carrière qu'ils doivent embrasser, le temps misérablement perdu dans les écoles publiques à des exercices qui ne mènent à rien! Que l'on y songe, et, nous l'osons affirmer, l'Etat, les individus . la famille , la société tout entière retireront plus de fruits des sacrifices qu'ils s'imposent!

]| est bien qu'un jeune homme cultive les lettres ; mais à quoi lui serviront des connaissances uniquement littéraires , lorsque, dans un établissement commercial ou manufacturier, il aura besoin d'apprécier les qualités ou les défauts d'uue machine, les avantages ou les inconvénients de tel ou tel procédé? A chaque chose sa place, à chaque arbre son fruit, à chacun son œuvre et sa spécialité : c'est une loi d'harmonie dans l'ordre moral, comme dans l'ordre matériel, et surtout dans l'ordre pratique. L'architecte, l'ingénieur auront-ils appris en des études politiques à construire un édifice élégant, solide, propre au service auquel on le destine et de bon goût? à dresser avec habileté le plan d'une roule ou d'un canal , à diriger des travaux avec intelligence, à élever une chaussée, à jeter un pont sur un fleuve ?

5 LV. — Inconvénients de l'universalité.

La science s'acquiert lentement, péniblement, et la vie est courte. Cependant l'homme disperse ses facultés sur mille objets divers , caressant ainsi à la fois et sa vanité et sa paresse ; sa vanité, parce que celte universalité apparente lui donne un certain vernis, un certain renom de savoir ; sa paresse, parce qu'il est beaucoup plus difficile, plus pénible, de se fixera une science, de l'approfondir, de l'embrasser tout entière, que d'acquérir quelques notions vagues et générales sur toutes les branches des connaissances humaines.

On apprécie tous les jours , dans l'industrie , les avantages de la division du travail, et l'on ne veut pas voirque ce principe est également applicable à la science. Les hommes nés avec d'heureuses dispositions pour toutes choses sont très-rares. Et tels qui pourraient devenir de brillantes spécialités en s'atlonnanl d'une manière particulière ou même exclusive à certaines éludes, se rendent inutiles par une affectation d'universalité. Ainsi se consument sans fruit des forces qui , mises en œuvre avec intelligence, auraient pu rendre de grands services à la société. Vaueanson et Walt ont fait des prodiges en mécaniques ; ils seraient sans doute restés médiocres dans les beaux-arts ou la poésie. La Fontaine s'est immortalisé par ses fables ; on connait son incapacité dans les affaires.

11 est vrai toutefois que les connaissances acquises sont comme des degrés par lesquels on s élève à des connaissances nouvelles et que la lumière qui se projette d'une science sur une autre facilite le travail de l'intelligence en lui ouvrant des horizons nouveaux. Les différentes parties de la science forment comme une chaîne dont les anneaux . malgré leur diversité, composent un tout harmonieux et complet; mais peu d'hommes sont capables de rassembler ces anneaux épars, de parcourir la chaîne tout entière, et je persiste à penser que le grand nombre, parmi eux, doit circonscrire et concentrer ses efforts. •

Ainsi dans les sciences comme dans les arts, il importe sur toutes choses de choisir, selon l'aptitude particulière, la carrière que l'on doit suivre, et, le choix fait, de s'y tenir, de s'y livrer spécialement ou même d'une manière exclusive.

La multiplicité des moyens d'instruction, livres, journaux, manuels, eneyelopédies, ne fait pour ainsi dire que multiplier l'ignorance en invitant à tout effleurer. Noire richesse, présent des siècles qui ont dû leur gloire au travail, est devenue un écueil au lieu d'être un avantage. Beaucoup d'esprits perdent en profondeur ce qu'ils gagnent en étendue. Que de faux savants se complaisent dans leur science universelle , qui n'ont en réalité d'universel que leur présomption et leur ignorance !

DE L'ENTEfCDEJIEKT PRATIQUE. 295

Une science , une seule , dont on veut savoir le dernier mot (ce dernier mot , on ne le sait jamais) , exige l'homme tout entier. Il en est de même des professions. Si l'on oublie celte vérité, les forces de l'esprit, disséminées sans ordre, se consument sans résultat ; c'est ainsi que dans une machine mal construite, la force motrice est paralysée par le défaut de concentration, par la disposition défectueuse des ressorts chargés de distribuer cette force à chacune des parties du mécanisme.

On se demande la cause de l'affligeante stérilité du mouvement intellectuel à notre époque, malgré l'activité toujours croissante des esprits. Peut-être les observations que nous venons de faire nous mettront-elles sur la voie. Les forces individualisées à l'excès, fractionnées à I infini, se dissipent et se perdent, faute de direction; les intelligences marchent sans but, à l'aventure. Tel suivait une carrière avec succès; il l'abandonne pour une carrière nouvelle qui semble lui présenter de plus grands avantages ou qui flatte sa vanité ; le désordre est partout ; nul ne sait ou ne veut rester à sa place. L'avocat aspire à la diplomatie, le militaire à la vie politique, le banquier à gouverner l'Etat ; le juge devient économiste ; l'homme de rien devient tout puissant. Le vertige des idées et de l'ambition va s'augmenlant chaque jour et tous les progrès sont enrayés.

5 LVI. — Force de la volonté.

Il y a presque toujours dans l'homme une grande somme de forces qu'il laisse inactives. S'exploiter soi-même avec intelligence, secret merveilleux de faire beaucoup. On reste confondu d'étonnement devant certains travaux accomplis parla nécessité. Sous l'empire de la nécessité, l'homme se transforme et change pour ainsi dire de nature. L'intelligence s'agrandit; elle acquiert une pénétration, une lucidité, une précision merveilleuses; le cœur se dilate ; rien n'étonne son audace ; le corps même acquiert plus de vigueur. Et pourquoi? de nouvelles facultés sont-elles créées dans l'homme? Non, mais des facultés qui dormaient s'éveillent. Là où tout était repos, tout devient mouvement , tout converge vers un but détermine. La volonté ,

aiguillonnée par le péril, se déploie dans toute sa puissance; elle ordonne impérieusement à toutes les facultés de concourir à faction commune; elle leur prête elle-même son énergie, sa décision. L'homme s'étonne de se sentir tout autre, et, ce que naguère il n'aurait osé rêver, l'impossible d'hier, devient le fait accompli du lendemain.

Ce qui se fait dans ces circonstances extrêmes et sous l'empire de la nécessité , nous enseigne ce que nous pouvons dans les choses ordinaires de la vie. Pour obtenir, il faut vouloir; mais vouloir d'une volonté décidée, résolue, inébranlable; d'une volonté qui marche au but sans se laisser décourager par les obstacles ou les fatigues. Nous croyons avoir une volonté, nous n'avons que des velléités. Nous voudrions, mais nous ne voulons pas. Nous voudrions , s'il ne fallait point rompre avec notre paresse, affronter certains périls , surmonter telles difficultés; mais la fin ne nous parait point valoir les moyens ; nous déployons nos facultés avec mollesse, et nous tombons en défaillance à moitié chemin.

§ LVII. — Fermeté de la volonté.

Fermeté dans la volonté! Cette fermeté assure le succès dans les entreprises difficiles; par elle nous nous dominons nousmêmes , condition première pour dominer les choses. Il est deux hommes en nous; l'un, intelligent, actif, élevé dans ses pensées, noble dans ses désirs, soumis aux lois de la raison, plein de hardiesse et de générosité; l'autre, inintelligent, sans ressort, sans élan, n'osant élever ni sa tète ni son cœur au-dessus de la poussière, enseveli tout entier dans les instincts, dans les intérêts matériels. Pour celui-ci, l'homme est un être qui sent, jouit et passe; ni souvenir d'hier, ni prévision du lendemain ; l'heure présente , la jouissance présente, voilà le bonheur ; tout le reste n'est rien. Le premier, au contraire, s'instruit aux leçons du passé, il sait voir dans l'avenir ; il a d'autres intérêts que ceux du moment; il ne circonscrit point dans ce cercle étroit que l'on appelle la vie l'essor de son ame immortelle. 11 sait que l'homme est une créature faite à l'image de Dieu ; il

élève son front et son cœur vers le ciel; il connoit sa dignité, il se pénètre de la noblesse de son origine et de ses destinées , il plane au-dessus de la région des sens. Que dirai -je encore? à la jouissance , il préfère le devoir.

Nul progrès solide et permanent, si I on ne favorise la partie noble de lame en lui assujettissant l'homme inférieur. Celui qui se domine lui-même, domine facilement les circonstances. Une volonté ferme et persévérante, abstraction faite des autres qualités, rallie, subjugue les volontés plus faibles, et leur impose naturellement et sans efforts sa supériorité.

L'obstination est un défaut très-grave, puisqu'elle ferme notre oreille aux conseils,- puisqu'elle nous enchaîne à nos sentiments, à nos pensées, à nos résolutions, en dépit de toute considération de prudence ou de justice : plante vivace dont la racine est l'orgueil. Toutefois, les dangers de l'obstination sont moins grands encore que ceux de l'inconstance : si Tune nous aveugle en concentrant nos facultés sur un seul point, quelquefois sur une erreur, l'autre énerve ces facultés, soit en les laissant oisives, soit en les appliquant, avec une mobilité sans repos , à mille objets divers. L'inconstance nous rend incapables de terminer une entreprise ; elle cueille le fruit avant sa maturité ; elle recule devant les plus faibles obstacles : une fatigue légère, un léger péril lui font peur: elle nous livre à la merci de toutes les passions, de tous les événements, de tout homme qui peut avoir intérêt à nous dominer ; enfin elle nous rend sourds aux conseils de la justice, de la raison et du devoir.

Voulez-vous acquérir une volonté persévérante, ferme et vous prémunir contre l'inconstance? Formez-vous des convielions arrêtées, tracez-vous un système de conduite, et ne livrez au hasard rien de ce que vous pouvez lui enlever. Les événements, les circonstances, votre prévoyance à courte vue et presque toujours trompée, vous forceront souvent à modiûer les plans que vous aurez conçus ; il n'importe ! cela ne doit point vous empêcher d en former de nouveaux ; cela ne vous autorise point à vous livrer aveuglément au cours des choses,

à marcher à l'aventure. N'avons-nous point reçu la raison comme un guide et comme un appui?

Tracer d avance sa ligne de conduite, n'agir qu'après réflexion, caractère infaillible de supériorité sur la foule que mène le hasard ! L'homme qui se conduira par ces principes deviendra , je l'ose affirmer, le premier parmi ses égaux, et, pour ainsi dire, sans avoir besoin d'y prétendre. Ceux-ci se rangeront d'eux-mêmes sous ses ordres ; nul ne lui disputera sa royauté de fait, et s'il a des ennemis, il leur résistera sans peine; leurs traits impuissants viendront tomber à ses pieds.

Conscience calme , volonté ferme, plan bien conçu, voilà donc les moyens de mener à bonne fin les entreprises difficiles. Tous cela demande de nous quelques sacrifices , j'en conviens; tout cela suppose un travail intérieur énergique et persévérant; il faut commencer par se vaincre soi-même ; mais, dans l'ordre intellectuel et moral, comme dans Tordre physique; dans les choses du temps, comme dans celles de l'éternité, celui-là seul mérite la couronne et l'obtient, qui sait affronter les fatigues et les périls de la lutte.

S L VIII. — Fermeté, énergie, impétuosité.

Volonté ferme, volonté énergique, volonté impétueuse, ne sont pas une même chose. La première diffère de la seconde, et encore plus de la troisième, qui diffère, à son tour, des deux autres.

Toutes trois distinctes, toutes trois indépendantes, il n'est même pas rare que ces volontés s'excluent. L'impétuosité est un accès de passion, une convulsion de la volonté entraînée par la passion, et, pour ainsi dire, la passion elle-même. Un accès momentané ne constitue point l'énergie : l'énergie suppose la force avec une certaine durée. Dans l'impétuosité il y a explosion : le coup part, mais le projectile tombe à courte portée. Il y a pareillement explosion dans l'énergie, avec moins de fracas peut-être, mais le trait porte plus loin.

La fermeté ne requiert ni l'impétuosité ni l'énergie , et quel-

quefois elle les repousse toutes deux ; mais elle admet la passion , elle la nécessite même presque toujours, mais la passion constante, fixe dans sa direction , régulière. L'impétuosité détruit en un moment tous les obstacles ou se brise; l'énergie prolonge plus longtemps la lutte, mais elle se brise également , après certains efforts. La fermeté écarte les difficultés, s'il lui est possible ; sinon, elle les évite, elle les tourne. Que si elle ne peut les éviter ni les tourner, elle s'arrête et attend.

II ne faut point croire cependant que, dans certains cas, la fermeté ne puisse devenir énergique, impétueuse. Après avoir patienté longtemps, elle s'irrite enfin. Une résolution extrême est d'autant plus redoutable qu'elle a été plus longuement préméditée. Les hommes froids en apparence, mais en qui brûle un foyer intérieur comprimé, sont terribles lorsque vient le moment fatal, et qu'ils disent : « Allons, c'est l'heure! » Leurs regards enflammés s'attachent à leur proie; ils s'élancent rapides comme la foudre, irrésistibles comme elle.

Les forces morales sont comme les forces physiques : il ne faut point en user à tout propos. Celui qui sait les ménager et les mettre en réserve, les retrouve plus puissantes au moment opportun : les volontés les plus fortes ne sont pas celles qui se heurtent à chaque instant à toute chose ; les volontés emportées cèdent lorsqu'on leur résiste , attaquent lorsqu'on leur cède. La fermeté ne se prodigue point; elle ne fait point, aux choses indifférentes, l'honneur de se mesurer avec elles. Aussi, dans l'usage de la vie, les hommes forts sont-ils condescendants, faciles , prompts à céder; ils se prêtent sans répugnance aux volontés d'aulrui. Mais, que le moment soit venu de déployer une grande force dans une affaire importante , ou , dans une moindre affaire, de cesser les condescendances, de dire : C'est assez! terribles comme des lions dans l'attaque, ils sont, dans la résistance, inébranlables comme des rochers.

Cette force de volonté qui donne la bravoure dans les combats, la fermeté dans la douleur, qui triomphe de toute* les résistances, qui ne recule devant aucun obstacle, que les

revers ne rebutent point, que les chocs les plus rudes ne sauraient briser ; celte volonté qui, selon le temps et la circonstance, devient glace ou volcan ; qui fait passer, à son gré, sur les traits toutes les tempêtes de l'âme, ou imprime à la physionomie une sérénité plus formidable encore ; cette force de volonté qui est aujourd nui ce qu'elle était hier, ce qu'elle sera demain et sans laquelle on ne saurait terminer une entreprise difficile ou de longue durée; cette force de volonté, caractère distinctif des hommes qui ont laissé dans l'humanité l'empreinte de leurs pas, de ces hommes qui vivent encore dans les monuments qu'ils ont élévés, dans les institutions qu'ils ont fondées, dans les révolutions qu'ils ont faites, ou dans les digues par lesquelles ils les ont contenues ; cette force de volonté qu'ont possédée les fondateurs d'empires, les chefs de sectes, les chercheurs de nouvaux mondes, les inventeurs qui consument leur vie à la poursuite d'une idée, les politiques qui, de leur main de fer, jetant les sociétés en fusion dans un moule nouveau, les ont frappées d'une empreinte que les siècles n'ont pu effacer; cette force de volonté qui, d'un humble moine, fait un Sixte-Quint ou un Ximenès ; cette force de volonté qui arrête comme un mur d'airain la réforme au pied des Pyrénées, qui lance sur l'Angleterre une armée gigantesque, qui écoute, impassible, la nouvelle de la ruine de cette armée, qui soumet le Portugal, triomphe à Saint- Quentin, élève l'Escurial, et qui, de l'angle sombre d'un monastère, contemple d'un œil serein la mort qui s'approche, pendant que :

«Une agitation étrange, de tristes clameurs remplissent le » palais de Philippe, et se répandent avec des lamentations >» pleines d'angoisses dans les cloîtres et parmi le peuple : »

Cette force de volonté, dis-je, nécessite deux conditions, ou plutôt résulte de l'action combinée de deux causes ; ces deux causes sont : une idée cl un sentiment. Une idée claire, vive, arrêtée, puissante, qui absorbe l'entendement, qui le possède, qui l'envahisse tout entier; un sentiment fort, énergique, maître exclusif du cœur, et complètement subordonné à l'idée.

Si l'une de ces conditions vient à manquer, la volonté fléchit et vacille.

Lorsque 1 idée n'est pas soutenue par un sentiment, la volonté est nulle; que si le sentiment ne s'appuie point sur une idée, la volonté flotte; elle est inconstante. L'idée est la lumière qui indique le chemin; elle est le point lumineux qui fascine, qui attire, qui entraine; le sentiment est l'impulsion , la force qui met en mouvement et lance la volonté.

Lorsque l'idée manque de vivacité, l'attraction diminue, l'incertitude commence, la volonté reste en suspens; lorsque l'idée n'est point arrêtée, permanente, lorsque le point lumineux change de place, la volonté flotte incertaine; qui si l'idée se laisse offusquer ou remplacer, la volonté change d'objets, elle est inconstante ; et lorsque le sentiment n'est pas suffisamment fort, lorsqu'il n'est point dans une juste proportion avec l'idée, l'entendement contemple cette idée avec plaisir, avec amour, avec enthousiasme peut-être, mais l'àme n'ose point se mesurer avec elle et se trouve inférieure; son vol ne peut s'élever jusque-là ; la volonté ne tente rien , ou se décourage au premier essor et retombe.

Ce que peuvent ces deux forces unies est incroyable; et, chose étrange ! leur influence ne se fait point sentir seulement en ceux qui les possèdent ; elle est surtout expansive, sympathique. Quel merveilleux ascendant les hommes qui en sont doués n'exercentils point sur les autres hommes! La force de la volonté, soutenue, dirigée par la puissance d'une idée, a quelque chose de mystérieux qui semble investir l'homme d'un droit supérieur et lui donner le commandement. C'est elle qui inspire la confiance sans limites, l'obéissance aveugle aux héros que le génie a marqués de ce signe; les ordres qu'ils donnent seraient-ils insensés, on n'a garde de les croire tels; on les attribue à un plan secret que l'on ne peut comprendre. « Il sait bien ce qu'il fait,» disaient les soldats de Napoléon; et ils couraient à la mort.

Dans les actes ordinaires de la vie, les qualités dont nous parlons ne sont point nécessaires à un degré aussi éminent ;

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mais les posséder dans une juste mesure, proportionnellement au talent, au caractère, à la position sociale, est chose toujours très-utile, souvent indispensable. C'est à ce don que certains hommes doivent leur supériorité dans le maniement des affaires ; et nous pouvons affirmer que l'absence complète de ces qualités accuse une incapacité radicale.

Les grandes choses exigent de grandes forces; de moindres forces suffisent pour les petites choses ; mais rien ne se fait sans l intervention d'une force quelconque. La différence est dans l'intensité de la force ou dans l'objet auquel on l'applique, non dans la nature des facultés ou de leur développement. Chez le grand homme comme chez 1 homme vulgaire, l'intelligence dirige ; la volonté et la passion donnent l'impulsion. Dans l'un et l'autre, la permanence de l'idée, la force du sentiment, sont les deux principes qui impriment à la volonté fermeté et énergie. Le grain de poussière qu'emporte le vent est soumis aux mêmes lois que la masse d'un monde.

J LIX. — Conclusion et résumé.

L'art d'arriver au vrai est le premier, le plus utile de tous les arts, l'art pratique par excellence. La vérité dans les choses, est la réalité des choses ; la vérité dans l'entendement, c'est la connaissance de ce qui est; la vérité dans la volonté, c'est la droiture, c'est l'acquiescement aux règles de la saine morale ; la vérité dans la conduite, c'est l'action, soumise aux lois d'une volonté droite. Pour celui qui se propose une fin, la vérité, c'est , eu égard aux circonstances, la convenance et la justice ; enfin, dans le choix des moyens, fa vérité, c'est la moralité de ces moyens, c'est leur aptitude à remplir la fin qu'on se propose.

Vérités de différentes sortes, pnree qu'il existe différentes sortes de réalités; moyens divers de parvenir au vrai. Toutes choses ne doivent point être considérées de la même manière ; clwcune doit l'être par le côté qui permet de la mieux saisir. L'homme a reçu des facultés multiples ; aucune n'est inutile,

aucune n'est mauvaise en soi ; mais nous en faisons un mauvais usage : leur stérilité, leur malice viennent de nous. Une bonne logique devrait embrasser l'homme tout entier, car la vérité présente des relations avec toutes les facultés de l'homme : développer l une et négliger l'autre , c'est souvent nuire à la première en paralysant la seconde. L'homme est un petit monde, un microcosme. Ses facultés sont nombreuses et diverses ; il a besoin d'harmonie : point d'harmonie sans une juste combinaison de toutes choses; point de juste combinaison, à moins que chaque chose ne soit à sa place, et n'entre en mouvement ou ne s'arrête à propos. L'homme est une harpe ; les facultés de son âme sont comme des cordes harmonieuses. Laisse-t-il inactives quelques-unes de ces facultés, l'instrument est incomplet ; il le met en désacord s'il les tend outre mesure ou s'il les touche d'une main inhabile. La raison est froide, mais clairvoyante : échauffez-la sans l'obscurcir. Les passions sont aveugles, mais pleines d'énergie; dirigez-les, mettez leur puissance à profit. L'entendement assujetti à la volonté, la volonté assujettie à la morale, les passions soumises à l'entendement et à la volonté, toutes les facultés éclairées, dirigées par la religion, voilà l'homme complet, l'homme par excellence ! En lui la raison dirige ; elle éclaire de son flambeau les réalités de la vie : l'imagination tient le pinceau et fournit les couleurs, le sentiment vivifie, la religion divinise.

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