CHAPITRE XXII
î I. — Classification des actes.
J'appelle pratiques les actes de l'entendement en vertu desquels nous agissons. De là deux questions : quelle fin nous proposons-nous dans l'action? quel est le meilleur moyen d'obtenir cette fin?
Nous agissons sur la nature matérielle soumise à la loi de la nécessité ; de là les arts dans toutes leurs branches. Nous agissons sur la nature morale et douée de libre arbitre ; de là des règles de conduite relativement à nous-mêmes et à tous les êtres créés, c'est-à-dire la morale, les devoirs envers le prochain, la famille et l'Etat.
Les règles que j ai données sur l'art de penser, en général, me dispensent de traiter en particulier chacun de ces différents sujets. En effet, si l'on s'est bien pénétré de ces règles, l'on doit savoir comment, avant d'agir, on se propose une fin, et comment on trouve le meilleur moyen d'atteindre cette fin. Je vais toutefois, sans sortir des limites que je me suis tracées, ajouter quelques observations pratiques qui, je l'espère, ne seront pas inutiles.
$ II. — Se proposer la fin voulue, n'est pas toujours chose facile.
Je n'entends point parler de la fin dernière, qui est le bonheur dans l'autre vie; la religion nous y conduit. Il ne peut être ici question que des fins de second ordre comme, par exemple : s'établir convenablement dans le monde; bien conduire une affaire ; sortir avec honneur d'une position diflfi-
DE LENTENDEMENT PRATIQUE. 243
cile; se préserver des traits d'un ennemi; rompre les fils d'une intrigue ; organiser un système politique , administratif ou domestique ; détruire des coutumes nuisibles, et autres choses de ce genre.
Au premier abord , il nous semble que tout acte suppose, dans la pensée de l'agent doué de raison qui le produit, une fin déterminée; et, toutefois, l'observation nous apprend qu'ils sont rares, très-rares, même parmi les hommes d'action les plus énergiques, ceux qui ne livrent au hasard qu'une partie de leur fortune et d'eux-mêmes.
Nous voyons certains hommes parvenus au faite de la puissance et de la gloire, et nous supposons qu'en toutes choses ils ont du suivre un plan sagement prémédité; nous leur prêtons des projets vastes et profonds, une vue merveilleuse des obstacles, une appréciation pleine de sagacité des moyens dont ils disposent, etc. Quelle erreur est la nôtre! Dans toutes les conditions, dans toutes les circonstances, n'importe l'éclat ou l'humilité de la vie, l'homme reste ce qu'il est, c'est-à-dire une chose très-petite et très-bornée; ne se connaissant point lui-même, n'ayant presque jamais une idée vraie de ce qu'il peut, tantôt exagérant sa force et tantôt sa faiblesse; ne sachant ni où il va ni où il doit aller, vivant en proie au doute et à l'incertitude. Que dis-je ! ses intérêts les plus chers, souvent il les ignore, et son ignorance de ce qu'il peut s'augmente encore de ses incertitudes sur ce qu'il doit désirer.
§ III.— Examen du proverbe : Chacun est fils de ses œuvres.
Il est faux que l'intérêt privé soit un guide infaillible, et qu'il préserve toujours de l'erreur celui qui suit ses inspirations. En ceci, comme en tout le reste, nous marchons dans les ténèbres. N'avons-nous point, quelquefois, travaillé nousmêmes à notre malheur? Triste expérience qui devrait nous enlever toute illusion.
Cependant le proverbe est vrai : « Heureux ou malheureux, l'homme est fils de ses œuvres. »
244 ART D'ARRIVER AU VRAT
Dans le monde moral comme dans le monde physique, fe hasard n'est qu'un mot. Le flux et le reflux des choses humaines renversent quelquefois, il est vrai, les plans les mieux concertés, enlèvent le fruit des combinaisons les plus ingénieuses, des travaux les plus méritants, tandis qu'ils favorisent d'autres plans, d'autres travaux, d'autres combinaisons sans valeur; mais cela n'est point aussi commun qu'on le dit ou que I on semble le croire. Une observation attentive de ce qui se passe dans le monde rectifierait, je l'ose affirmer, bien des jugements trop légèrement formés sur les causes de la bonne ou mauvaise fortune qui s'attache à certaines personnes.
Il n'est pas un malheureux qui, à l'entendre, ne soit la victime des hommes ou du sort. Croyez-vous, toutefois, qu'en étudiant à fond le caractère, les mœurs, le jugement, la conduite du plus grand nombre, leurs habitudes, leurs conversations, leurs relations de famille ou d'amitié, il nous fût impossible de découvrir quelques-unes des causes, sinon toutes les causes de leur infortune?
Nous ne savons voir que l'événement qui décide du sort de la personne, sans réfléchir que ce dernier fait était préparé par beaucoup d'autres faits antérieurs, ou qu'il doit son influence décisive et funeste à la position particulière où le malheureux se trouvait placé par suite de ses erreurs passées, de ses défauts ou de ses fautes.
Il est rare que la bonne ou mauvaise fortune aient une cause unique. Elles se compliquent le plus souvent d'une infinité de causes d'un ordre très-divers. Mais comme on ne peut suivre le fil des événements à travers les formes mobiles et multiples de la vie, on signale comme fait unique, principal ou déterminant, ce qui n'est souvent qu'une simple occasion: la goutte d'eau dans un vase trop plein.
S IV. — L'homme haï.
Voyez-vous cet homme pour qui même des amis d'autrefois n'éprouvent plus qu'éloignement ou indifférence ; que ses
parents haïssent , qui ne trouve dans la société personne qui s'intéresse à lui, dont le nom soulève une animadversion générale; l'explication qu'il donne de son isolement, c'est « lïnjusntice des hommes, c'est l'envie qui ne peut souffrir l'éclat du » mérite; c'est l'égoïsmc universel qui sacrifie à soi la famille, » l'amitié, la reconnaissance. Il accuse le genre humain de » s'être ligué contre lui , de s'obstiner à méconnaître son mérite, »ses vertus, l'élévation de son esprit et de son cœur. >» Ce qu'il y a de vrai dans celte apologie, l'apologie elle-même vous le révélera peut-être; vous avez remarqué la vanité, l'àprelé, l'emportement qui sont le fond de ce caractère ; joignez à ces défauts l'ardeur de médire, et vous comprendrez la haine des uns, l'éloignement des autres, enfin l'isolement que cet homme déplore trop lard.
§ V.- L'homme ruiné.
Celui-ci , « une bonté excessive , l'infidélité d'un ami , des malheurs imprévus ont ruiné sa fortune, en faisant échouer les combinaisons les plus prudentes, les plus sûres. »
La bonté de son cœur, l'infidélité d'un ami, ses malheurs, tout ce qu il avance est vrai. Mais ce n'est point là, c'est dans ses conceptions aussi superficielles que rapides ; c'est dans la légèreté de ses jugements, dans sa manière de raisonner spécieuse, mais sophistique, dans son ardeur à former des projets, dans sa précipitation, dans sa témérité, qu'il faut chercher les causes de sa disgrâce. Elles sont assez nombreuses pour qu'il soit superflu de faire intervenir les bonnes qualités. La ruine de cet homme, loin d'être un caprice du hasard, est la conséquence dernière d'une suite de fautes qui la préparaient depuis longtemps. Il eut pu facilement éviter son malheur, prévenir l'infidélité de son ami , se mettre à l'abri des tristes conséquences de cette infidélité, s'il eût été plus discret, s'il eût moins imprudemment placé sa confiance, s'il eût veillé sur luimême , s'il eût apporté plus de soin, plus de vigilance à ses affaires.
I VI — L'homme d'esprit insoUaWe et le ruslre opulent.
« Intelligence, esprit, savoir, il a tout pour lui. D'où vient • que non-seulement il n'a pas accru, mais qu'il a gaspillé sa "fortune, tandis que son voisin, homme lourd et dépourvu de » toute espèce de culture, a centuplé la sienne. » Hasard, fatalité, mauvaise étoile! Ainsi dit-on, sans réfléchir que Ton mêle d'une façon déplorable les idées les plus opposées ; que l'on associe les uns aux autres, que l'on fait dépendre les uns des autres des faits qui n'ont aucun rapport.
Le premier est un homme spirituel et rempli d'instruction ; c'est un homme du monde: l'autre, un ignorant, un homme complètement illettré. Mais il s'agit d'affaires, non d'une œuvre d'art; de marchés à conclure, non dune œuvre littéraire à juger. Je conviens que la parole du premier est plus facile, que ses idées sont plus variées, ses observations plus piquantes, ses répliques plus promptes et plus incisives : mais il n'existe aucun rapport entre cet ordre de choses et ce qui nous occupe, c'est-à-dire 1 habileté en affaires. Nous passons d'un fait particulier à des faits tout différents.
Observez avec attention ces deux hommes; et, je l'ose affirmer, vous ne tarderez pas a reconnaître que la prospérité de l'un comme la ruine de l'autre ont des causes très-naturelles.
Celui-ci, j'en conviens, parle, écrit, forme des projets, calcule avec une extrême facilité; il apprécie tout, répond a tout; avantages, inconvénients , chances heureuses et contraires, il a tout vu, tout dit, tout prévu: la matière est épuisée.
L'autre a le coup d'œil , le jugement , la parole moins rapides ; mais en échange, il voit plus clair, plus profondément, avec plus de justesse et de sûreté. Il ne peut opposer calculs à calculs, raisonnements à raisonnements ; mars le tact, le discernement, développés en lui par l'observation, par l'expérience, l'avertissent, pour ainsi dire, d'une manière infaillible. Ses facultés se résument toutes en une seule, le bon sens; l'esprit n'en est
que la contrefaçon brillantée. Il n'importe que le regard de cet homme embrasse un moindre horizon, s'il voit mieux ce qu'il doit voir. Qu'importe qu'il n'ait point une grande facilité de pensées et de paroles, facultés brillantes, mais, en affaires , véritables hors-d'œuvre?
• § Vit. — Observations. L'esprit de sophisme et le bon sens.
La vivacité n'est point la pénétration ; l'abondance des idées ne suppose point toujours la clarté des idées, l'exactitude de l'esprit; un jugement trop rapide est justement suspect; le sophisme se cache parfois dans ces longs raisonnements où la subtilité déroute le bon sens et prend insensiblement sa place. • Signaler ses défauts , surtout lorsqu'ils sont revêtus du charme de la parole ou du style, est un travail plein de difficultés. Les ressources de l'esprit sont infinies ; certains hommes possèdent des qualités si entraînantes, ils savent présenter les objets avec tant d'art, que souvent le bon sens, le savoir, le jugement le plus sur, réduits au silence par ces adversaires pleins de séductions, se voient forcés d'en appeler au temps, à l'expérience, pour avoir raison de leurs sophismes.
En effet, il est des choses qui se sentent mieux qu'elles ne se comprennent; il en est qui se votent et ne se prouvent pas. Il est des détails minutieux, des rapports pleins de délicatesse, que l'on ne peut démontrer, qui restent à jamais cachés, s'ils ne sont aperçus du premier coup d'œil. 11 est des perspectives si fugitives, qu'il est impossible de les retrouver, si l'on n'a su les saisir au moment favorable , et pour ainsi dire au passage.
5 VIII. — La pratique seule révèle certains phénomènes intellectuels.
Dans l'exercice de l'intelligence , ou même de toutes les autres facultés de l'âme se révèlent des phénomènes que la parole ne saurait exprimer. Pour comprendre celui qui les éprouve, il faut les avoir éprouvés soi-même ; chercher à se rendre intelligible a qui ne les a point sentis, c'est tenter de donner une idée des couleurs à un aveugle de naissance.
Ant d'arriver au vrai.
Ces phénomènes particuliers et pleins de délicatesse, ces nuances, si je puis m'exprimer ainsi, abondent dans tous les actes pratiques de l'esprit; c'est pourquoi nous ne saurions trop nous garder des abstractions vaines, des systèmes de pure invention. Sachons pVcndre les choses, non selon nos désirs ou nos rêves, mais pour ce qu'elles sont en effet. Sans cela, les idées que nous nous formons se trouvent toujours en désaccord avec la réalité; nos plans les mieux concertés s'évanouissent en fumée.
Observons encore que dans la pratique, et surtout dans les rapports que les hommes ont entre eux, l'influence de l'entendement n'est point isolée, et que les autres facultés se développent simultanément avec l'entendement. Il n'y a pas seulement communication d intelligence à intelligence, mais de cœur à cœur. Outre l'influence réciproque des idées, il y a l'influence non moins vive des sentiments.
5 IX. — Les absurdités.
N'oublions point , et cette observation nous sera très-utile dans la pratique de la vie, qu'il est des hommes mal doués à qui manquent certaines facultés de l'intelligence. Ils sont, relativement à ceux qui possèdent ces facultés, ce que le malheureux privé d'un ou de plusieurs organes est à l'homme bien constitué.
Qui n'a souri quelquefois des efforts tentés par un esprit de bonne foi sur certaines intelligences fourvoyées? Un homme énonce de sang-froid une absurdité; la discussion s'engage, et vous vous efforcez de prouver, à qui ne peut vous comprendre, une vérité incontestable. Peine inutile! Est-ce le savoir qui manque à votre adversaire? Non, mais le sens commun. Ses dispositions naturelles, ses habitudes l'ont fait ce qu'il est; vous devriez comprendre qu'un esprit capable d'admettre et de soutenir une absurdité n'est pas en état de saisir la force des arguments dirigés contre cette absurdité.
§ X. — Esprits faux.
Il est des hommes dont l'esprit est naturellement défectueux (il le semble du moins), car ils ne voient rien sous un jour véritable. Est-ce folie? est-ce absence complète de jugement? Non. Stériles par excès d'abondance, une insupportable loquacité les caractérise ; ils nouent et dénouent avec une facilité extrême des arguments sans valeur; prononcent hardiment sur toutes choses, et presque toujours à faux ; que si, par hasard, ils rencontrent la bonne voie, ils passent sans s'arrêter : le sophisme les entraîne. Vous pourrez quelquefois entrevoir dans leurs aperçus certaines perspectives séduisantes, mirages qui les trompent eux-mêmes, parce qu'ils les prennent pour des réalités solidement établies. Le secret de leurs erreurs, le voici : ils ont avancé comme incontestable un fait incertain, douteux, inexact ou complètement erroné; ils ont établi comme principe d éternelle vérité une supposition gratuite : ils ont pris une hypothèse pour la réalité.
Impérieux, pleins de présomption, n'écoutant rien; sans autre guide que leur raison faussée; entraînés par une ardeur invincible de discuter, de parler; égarés, perdus dans le tourbillon de leurs idées, dans le bruit de leurs paroles, ils oublient leur point de départ; ils ne remarquent point que 1 ediflee qu'ils élèvent manque de solidité ou même ne porte sur rien.
$ X! Leur incapacité dans les affaires.
iMalhcur aux amures dans lesquelles ces hommes mettent la main, et souvent aussi malheur à eux-mêmes s'ils sont abandonnés à leur propre direction! Les qualités essentielles d'un esprit pratique sont la maturité, le bon sens, le tact; ceux-ci en sont privés au plus haut degré. Il faut, pour arriver à la vérité, passer des idées aux choses; ils oublient presque toujours les choses pour ne s'occuper que des idées. Dans la pratique de la vie, il importe de raisonner, non sur ce qui devrait ou pourrait
être, mais sur ce qui est; ils ne s'occupent point de ce qui est, mais de ce qui devrait ou pourrait être.
Ce qu'un esprit droit voit clairement, l'esprit faux ne sait même pas l'apercevoir. Tel fait hors de doute pour celui-là parait très-contestable à celui-ci. Que le premier pose une question d une manière simple et naturelle, le second l'envisage aussitôt sous un autre aspect. Ils ne se comprennent point; ils ne pourront jamais s'entendre. L'un de ces deux hommes, frappé d'une sorte de strabisme intellectuel, déconcerte et confond celui qui regarde et voit les objets dans leur direction véritable.
J XII. — Ce défaut intellectuel naît ordinairement d'une cause morale.
Que si l'on cherche le pourquoi de cette aberration, on le trouvera plus souvent dans le cœur que dans le cerveau. La vanité est le vice dominant de cette sorte d'esprits. Un amourpropre mal entendu les pousse à se singulariser en toutes choses; et ne voulant ni penser ni parler comme le reste des hommes, ils en viennent insensiblement à se mettre en lutte avec le sens commun.
La constance même de leur opposition prouve que, livrés 5 leur raison seule, ils rencontreraient plus fréquemment la vérité; elle prouve que leurs extravagances sont moins des erreurs de jugement qu'un désir ridicule de se singulariser, converti en habitude. Si ce défaut tenait au jugement, ils ne prendraient point la contradictoire sur toutes les questions. Chose remarquable ! Un moyen sùr de les amener à la vérité, c'est de soutenir l'erreur en leur présence.
Je veux que le plus souvent les hommes de ce caractère ne se rendent point compte de leur manière d'être; qu'ils n'aient point une conscience bien claire de cette inspiration de la vanité qui les subjugue et les dirige ; mais elle n'en existe pas moins. Que s'ils s'en aperçoivent, le mal n'est pas sans remède ; surtout si l'âge, la position sociale, la flatterie n'ont point entièrement perverti leur raison. Souvent, d'amers dégoûts ,
des humiliations cruelles suivent l'abus qu'ils ont fait de leur esprit. Abattus par l'adversité, instruits par l'expérience et par la douleur , ils ont des intervalles lucides que peut mettre à profit une amitié sincère.
Mais lorsque la réalité n'a pas encore détrompé leur amourpropre; lorsque dans l'accès de la passion ces hommes s'abandonnent sans retenue à la vanité de leurs projets et de leurs rêves, ne leur résistez point; ce serait inutile; gardez le silence, et, les bras croisés, la tète baissée, attendez avec une impassibilité stoïque que 1 avalanche ail passé. Cette froideur produira peut-être de salutaires effets; le silence enlève tout motif à la dispute; on ne peut faire d'opposition lorsqu'on n'a plus d'adversaire. Il n'est pas rare de voir ces querelleurs intraitables, ramenés au sang-froid par le silence , rentrer en euxmêmes et s'excuser de leur vivacité. Esprits ardents, inquiets, vivant de contradiction, ayant besoin de l'éprouver à leur tour, ils s'en dégoûtent lorsqu'elle n'est plus une occasion de lutte; surtout s'ils viennent à comprendre que loin d'être en présence d'un adversaire résolu, toujours prêt à combattre, ils n'ont devant eux qu'une victime volontaire s'immolant tous les jours à leur triste défaut.
5 XIII. — L'humilité chrétienne dans ses rapports avec le commerce du
monde.
Vertu qui nous indique les limites de nos forces, qui nous révèle nos défauts, qui ne nous permet point d'exagérer notre mérite, de nous élever au-dessus d'autrui, de rabaisser autrui; qui nous porte à faire notre profit de tous les bons exemples, de tous les bous conseils ; qui nous enseigne à regarder comme indigne d'un esprit sérieux la recherche des applaudissements, le vain plaisir, la fumée des louanges; qui ne nous laisse point croire à notre perfection ; qui dessille nos yeux et nous montre ou l'immense carrière qui nous reste à parcourir ou la supériorité de ceux qui marchent devant nous ; l'humilité ! l'humilité qui n'est autre chose que la vérité appliquée à la connaissance
de nous-mêmes et de nos rapports avec les hommes et avec Dieu ; guide infaillible au milieu des écueils que l'a mou rpropre sème sur noire route; l'humilité, dis-je, vertu pratique par excellence, est non-seulement utile dans les choses de Dieu, mais encore dans les choses de la vie.
Les avantages de cette vertu sont immenses même au point de vue purement humain. L'orgueilleux achète bien cher les satisfactions de son amour-propre. Il ne voit point, l'insensé, qu'il immo'c le plus souvent à l'idole qu'il a dressée dans son cœur ses intérêts les plus chers, sa réputation, peut-être même la gloire qu'il poursuit avec une ardeur si inquiète.
§ XIV. — Dangers de la vanité et de l'orgueil.
Que de réputations ternies, effacées, sinon perdues, par une vanité misérable! Combien promptemenl se dissipe l'espèce d émotion respectueuse qu'un grand nom nous inspire si, dans celui qui le porte, nous trouvons un homme ne sachant parler que de lui , rapportant tout à lui ! Modeste , on l'eût admiré ; son orgueil indispose, il provoque la satire. L'affectation d'une supériorité, même légitime, a quelque chose d'irritant et de ridicule a la fois ; la sottise est (iile de l'orgueil; l'orgueilleux s'engage en des entreprises désastreuses, il se discrédite et se perd parce qu'il n'a foi qu'en ses propres pensées. Que lui importent les réflexions, le savoir, les enseignements d'aulrui? Trop haut placé désormais, s'il daigne écouler un conseil, il craindrait de s'abaisser en le suivant. De Tempirée élevé par sa vanité , ce faux dieu ne descend plus dans les régions où végètent les humbles mortels.
Voyez! son front hautain semble menacer le ciel; son regard impérieux exige le respect; ses lèvres respirent le dédain; sur toute sa physionomie déborde un contentement suprême, une conûance intime, absolue, en son propre mérite; ses gestes affectés, compassés révèlent l homme plein de lui-même, et qui porte avec une vénération respectueuse et jalouse sa propre supériorilé. H prend la parole : faites silence ! — Que si vous
essayez de lui répondre, il vous interrompt et poursuit. Insistez-vous pour avoir votre tour : même dédain, mais, cette fois, accompagné d'un regard impérieux qui impose l'attention. 11 se tait, enfin, de lassitude et d'épuisement; vous voulez saisir l'occasion longtemps attendue d'exposer votre pensée ; vains efforts ! le demi-dieu ne vous écoute pas ; il est distrait; il adresse la parole à d'autres; à moins, toutefois, qu'absorbe dans une méditation profonde, les sourcils froncés , les lèvres entr ouvertes, l'oracle ne se prépare à déployer de nouveau les solennelles merveilles de son éloquence.
Gomment un homme si profondément infatué de son mérite ne tomberait-il pas en de grandes erreurs? Eh, qu'on ne s'y trompe point ! il en est de celte espèce, bien que l'orgueil n'atteigne pas toujours ces proportipns déplorables. Malheur à celui qui, dès ses premières années, ne s'accoutume point à repousser la louange, à l'estimer ce qu'elle vaut ; qui ne sait point rentrer en lui-même et se tenir en garde contre les conseils perfides de l'amour-propre ! Lorsque l'âge des affaires et de l'indépendance est venu pour l'homme ; lorsque sa réputation méritée ou imméritée est faite , lorsqu'il a des inférieurs, les amis deviennent moins indépendants, moins sincères, les flatteurs plus nombreux ; livré tout entier à la vanité dont il est désormais l'esclave, il s'abandonne chaque jour plus aveuglément à ses inspirations ; il s'enfonce de plus en plus dans son isolement, dans la confiance absolue en lui-même et dans ses lumières : ce n'est bientôt plus de l'amour-propre, c'est de l'idolâtrie.
5 XV. - L'orgueil.
La vaine gloire ne se révèle pas toujours sous les mêmes aspects. Chez les hommes d'une trempe forte, d'une intelligence élevée, ce sentiment devient orgueil; il reste vanité dans les esprits et les caractères médiocres. L'objet est le même; les moyens seuls diffèrent ; l'orgueil est une sorte d'hypocrisie de la vertu; la vanité a la franchise de sa faiblesse. Flattez Por-
BlBL. HIST. 7 e ANNÉE. 4 e OUVR. 22
gueilleux, il repoussera la louange dans la crainte de nuire par le ridicule à sa renommée. On a dit de l'orgueilleux , avec une grande vérité , qu'il est trop fier pour être vain. Au fond, il éprouve pour la louange un grand attrait; mais il sait qu'elle cesse d'être honorable lorsqu'on s'en laisse enivrer. Aussi ne nous mettra-t-il jamais l'encensoir à la main ; il saura même exiger qu'on le tienne à dislance.
Le dieu permet qu'on lui dresse des temples magnifiques ; il aime un culte splendide, mais il veut rester caché dans les mystérieuses profondeurs du sanctuaire.
Cette passion, sans doute plus coupable aux yeux de Dieu que la vanité, est toutefois moins exposée au ridicule. Je dis seulement moins exposée, parce qu'il est bien difficile que l'orgueil prenne possession d'un cœur sans dégénérer en vanité; la fiction ne se peut prolonger indéfiniment. Se complaire aux louanges et témoigner qu'on les dédaigne, se poser pour objet principal les jouissances de la gloire et feindre des sentiments tout différents : une telle dissimulation est au-dessus des forces humaines. Le voile se déchire tôt ou tard et laisse voir enfin la vérité dans sa nudité honteuse.
L'orgueilleux ne peut donc se confondre avec l'homme vain. 11 nous inspire un sentiment plus défavorable encore : comme l'homme vain, il provoque la raillerie, et de plus l'indignation.
J XVI. — La vanité.
La vanité n'irrite pas, elle fait pitié; c'est l'aliment quotidien de la satire. Loin de mépriser les autres hommes, le vaniteux les respecte, les admire peut-être , et surtout redoute leurs jugements. Mais il est dévoré de la soif des louanges : ces louanges, il a besoin de les entendre lui-même et sans intermédiaire ; il a besoin de savoir que c'est lui, que c'est bien lui qu'on loue; de se complaire longuement dans celle suprême jouissance, de se montrer reconnaissant aux âmes bienveillantes qui chatouillent ainsi sa faiblesse, de leur exprimer avec un innocent sourire sa joie intime, son bonheur, sa
profonde gratitude. A-t-il fait une bonne action? par pitié, parlez!... qu'il sache qu'elle vous est connue, que vous l'admirez; ne le faites pas languir; ne voyez-vous point qu'il brûle d'amener la conversation sur le sujet aimé? Cruel! qui ne voulez pas comprendre qu'il vous met sur la voie ; qui le forcez , avec vos distractions, à devenir de plus en plus explicite, à vous supplier enfin !
Avez-vous approuvé ce qu'il a fait, dit, écrit ; quelle joie ! Mais, remarquez, il doit tout à l'inspiration, à la fécondité de sa veine! Appréciez-vous comme il convient ces traits heureux, ces beautés exquises ; de grâce, n'éloignez point vos yeux de ces merveilles ,• gardez-vous d'introduire autre chose dans la conversation. Laissez-le jouir de son bonheur; il n'est ni hautain , ni dédaigneux , ni même exclusif. Que d'autres soient loués, il ne s'en irrite point, pourvu qu'on lui fasse sa part.
Avec quelle complaisance ingénue il raconte ses travaux, ses aventures ! sa parole ne tarit pas, il parle de lui-même ; sa vie est une véritable épopée. Les faits les plus insignifiants deviennent des épisodes du plus grand intérêt; les vulgarités , des traits de génie ; les dénouements les plus naturels , le résultat de combinaisons profondes. Il ramène tout à lui ; l'histoire de son pays et de son temps n'est qu'un grand drame dont il est le héros; rien ne lui plaît s'il n'y trouve son nom.
S XVII. - Dans les affaires l'influence de l'orgueil est plus funeste que
celle de la vanité.
Ce défaut n'a point, dans la pratique, les mêmes inconvénients que l'orgueil, bien qu'il soit plus ridicule. Comme il est un attrait pour la louange plutôt qu'une passion de supériorité, il n'exerce pas sur l'entendement une influence aussi malfaisante. C'est le cachet des caractères faibles, comme le prouve l'entraînement avec lequel l'homme vain se laisse aller à son inclination. Loin de repousser les conseils comme l'orgueilleux , il les recherche quelquefois : l'un ne veut rien devoir qu'à lui seul et dédaigne tout honneur partagé ; l'autre
accepte de toutes mnins, et glane volontiers dans le sillon d'autrui. Quelques flatteries à recueillir après le succès, un parfum de louanges, quel qu'il soit, c'est assez pour sa vaine gloire.
S XVIII. — Comparaison de l'orgueil el de la vanité.
L'orgueil renferme plus de malice, la vanité plus de faiblesse : l'un concentre les facultés de l ame, l'autre les dissipe ; l'orgueil peut inspirer de grands crimes, la vanité suggère des petitesses ridicules ; l'orgueil est accompagné d'un sentiment énergique d'indépendance et de supériorité ; la vanité s'allie avec la déflance de soi, et même avec la soumission ; l'orgueil tend les ressorts de l'âme ; la vanité les relâche ; l'orgueil est violent, la vanité caressante ; l'orgueil recherche la gloire , mais avec une certaine dignité, avec hauteur, avec empire : il ne se dégrade pas ; la vanité la recherche aussi, mais avec abandon, avec mollesse, avec une certaine langueur ; c'est, si je puis m 'exprimer ainsi, l'effémination de l'orgueil; aussi la vanité est surtout particulière aux femmes. L'enfance a plus de vanité que d'orgueil ; l'orgueil est, par excellence, le défaut viril, le défaut de l'âge mûr.
Bien que théoriquement ces deux vices se distinguent par les caractères que nous venons de signaler, il ne faut pas croire, néanmoins, que les formes sous lesquelles ils se montrent, dans la pratique , soient toujours aussi tranchées. Le plus souvent ils sont mêlés, confondus dans le cœur de l'homme, ayant tour à tour, non-seulement leurs époques, mais leurs jours, leurs heures, leurs moments. On dirait deux couleurs à peine distinctes ; seules, certaines nuances, certaines irrégularités, des reflets, des chatoiements particuliers les signalent à des yeux exercés.
A vrai dire, l'orgueil et la vanité ne sont qu'une même chose : la forme, l'apparence changent selon les rayonnements du jour ou les reflets de la lumière ; le fond, c'est l'exagération de l amour-propre, le culte du moi. L'idole se couvre d'un voile ou se présente aux adorations avec un visage affable et
riant ; mais c'est la même idole, l'homme ! l'homme qui , sur un autel dressé de ses mains, dans son propre cœur , brûle lui-même en son honneur l'encens des louanges, et voudrait voir à ses pieds le reste des mortels.
f XIX. — Combien cette passion est générale.
On peut l'affirmer, l'orgueil est la plus générale de toutes les passions. A part quelques âmes d'élite, submergées, perdues dans les ardeurs de l'amour divin, il est peu d'exceptions. L'orgueil aveugle l'ignorant comme le sage, le pauvre comme le riche, le faible comme le fort, l'enfant comme le vieillard ; le bonheur, l'infortune, tout plie sous sa lot. Il domine le libertin et trouble le cœur de l'homme austèrej il a planté son drapeau dans le monde, et il se glisse dans les cloîtres les plus humbles, les plus retirés; il resplendit sur les traits de la femme altière, reine des salons par les talents, par la beauté , par la naissance, et se laisse apercevoir dans la parole timide de la recluse, qui, sortie d'une famille obscure, s'est ensevelie dans une maison de paix, et là, inconnue des hommes, n'attend qu'une tombe ignorée.
Il est des cœurs chastes, des cœurs exempts de cupidité, d'envie, de haine, de vengeance ; mais des cœurs entièrement libres de cette exagération d'amour-propre, qui, selon la forme qu'elle revêt, se nomme orgueil ou vanité, non, il n'en existe pas ! Le savant se complaît dans sa science, l'ignorant savoure sa sottise; l'homme courageux aime à raconter ses prouesses , l'homme du monde ses aventures ; l'avare vante son économie, le prodigue sa générosité ; l'homme léger sa vivacité, l'esprit lourd son aplomb; le libertin s'enorgueillit de ses désordres; l'homme austère se laisse aller avec complaisance à la pensée que des traits amaigris révèlent ses macérations et ses jeûnes.
C'est le défaut universel, c'est la plus insatiable des passions lorsqu'on lui lâche les rênes, la plus insidieuse, la plus habile à se soustraire au joug. Si, par l'élévation, par la maturité de l'esprit, par l'énergie du caractère, l'homme parvient à s'en
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rendre mailre, l'orgueil tourne aussitôt ces nobles qualités contre elles-mêmes : il pousse ce cœur victorieux à se complaire dans la contemplation de ses propres vertus. Que si vous lui résistez avec les seules armes véritablement puissantes, l'abnégation chrétienne, il ne s'avoue pas vaincu ; craignez ses trahisons et ses embûches. Il se cache jusque dans l'humilité ; le reptile arraché de notre sein se traîne encore et s'enroule à nos pieds : vous lui écrasez la tète, il vous mord au talon.
§ XX. — Une lotte continuelle est nécessaire.
Puisque l'orgueil est une de» imperfections de notre humanité, puisque nous devons vivre avec cet ennemi dans une lutte sans repos, ne le perdons jamais de vue ; renfermons-le dans le cercle le plus étroit ; élevons sans cesse contre lui de nouvelles barrières. Si le mal est incurable, sachons du moins en arrêter les progrès et nous placer à l'abri du dernier malheur. Maître de l'orgueil, l'homme est le mailre de lui-même ; son jugement se mûrit et se perfectionne j il fait des progrès plus rapides dans la connaissance des choses et des hommes ; la gloire ellemême, gloire d'autant plus méritée qu'il la recherche moins, devient souvent le fruit de cette conquête.
5 XXI. — L'orgueil n'est pas le seul défaut qui nous cache la fin . que nous devons nous proposer.
Pour ne point se tromper dans le choix du but vers lequel on doit tendre, pour se proposer une fin réalisable, il faut, avant toutes choses, se connaître soi-même. Nous l'avons dit, la plupart des hommes marchent à l'aventure, parce qu'ils ne fixent pas à leurs efforts une fin déterminée, ou que celle qu'ils se proposent n'est point en rapport avec leurs moyens. Dans la vie privée comme dans la vie publique, bien connaître ce que l'on peut n'est pas chose facile. L'homme se crée des illusions sans nombre sur l'étendue de ses forces, sur l'usage qu'il en doit faire, sur le moment où il s'en doit servir. Souvent sa
vanité les exagère, parfois aussi sa pusillanimité les atténue au delà de la vérité. Son cœur est un abime de contradictions. Nous élevons avec une extrême facilité d'immenses tours de Babel, dans l'espérance insensée d'atteindre le ciel. Un jour s'écoule : la timidité succède à l'audace, et nous n'osons bâtir même un humble toit de chaume. Véritables enfants, qui tantôt espèrent, en gravissant la colline, toucher de la main la voûte des cieux, et tantôt, prenant pour des étoiles les exhalaisons rampantes et fugitives, les feux follets qui traînent sur le sol, les placent à des distances incommensurables dans l'espace infini. Peut-être ces enfants osent-ils parfois plus qu'ils ne peuvent, mais parfois aussi ils ne peuvent rien parce qu'ils n'osent rien.
Quel est donc ici le moyen d'arriver à la vérité? Question difficile à laquelle on ne saurait répondre que par de vagues à peu près. L'homme s'ignore lui-même; comment connaîtrait-il ce qu'il peut ou ne peut point? L'expérience, dira-t-on. L'expérience est un maître habile; mais elle ne s'acquiert qu'avec lenteur, et souvent ne donne son fruit qu'au déclin de la vie.
Je ne dis point, il est bon de l'observer, que celte vérité soit hors de notre portée; au contraire, et, dans plusieurs parties de cet ouvrage, je crois avoir indiqué les moyens de l'atteindre. Je signale la difficulté, non l'impossibilité ; et cette difficulté, loin de nous abattre, doit encourager nos efforts, exciter notre ardeur.
§ XXII. — Développement des forces latentes.
Il est dans l'esprit humain telles facultés qui restent à l'état de forces latentes jusqu'à ce qu'une occasion les éveille et les mette en mouvement. Ceux qui les possèdent ne les soupçonnent même pas. La plupart des hommes descendent dans la tombe sans avoir jamais eu conscience de ce trésor, sans qu'un rayon de soleil se soit réfléchi jamais sur ce diamant pur qu'un hasard heureux aurait pu placer le premier entre les joyaux du plus brillant diadème.
Une scène inattendue, une lecture, un mot quelquefois, une révélation remuent lame dans ses profondeurs; aussitôt elle entend comme des voix, elle reçoit comme des inspirations mystérieuses. Froide, insensible, inerte jusque-là; désormais, cratère ouvert et lançant des tourbillons de feu que nul ne soupçonnait en elle. Qu'est-il arrivé? Un léger obstacle qui empêchait la communication avec l'air libre a été écarté; on a présenté à la masse électrique un corps attrayant, et le fluide s'est élancé : il a jailli avec la rapidité de la pensée.
L'esprit se développe par le contact avec d'autres esprits, par la lecture, par les voyages, par la contemplation des grandes scènes de la nature ou des grandes œuvres de l'art, et, chose remarquable, moins en vertu de ce qu'il reçoit du dehors que des découvertes qu'il fait au dedans de lui-même. Si la faculté qu'une heureuse rencontre a révélée à l'homme se conserve en lui vive et entière, il importe peu qu'il oublie ce qu'il a vu ou entendu, ce qu'il a lu dans les livres. Le foyer est allumé; il brûle sans s'éteindre : qu'a-l-il besoin de l'étincelle qui a produit l'incendie?
Une âme inexpérimentée dort du sommeil de l'innocence : ses pensées sont celles de l'ange sous l'œil de Dieu ; ses illusions sont pures comme les flocons de neige que le vent d'hiver amoncèle au flanc des montagnes; mais une heure, heure fatale, a sonné : le voile tombe, l'illusion fait place à la réalité, le monde paisible de l'innocence a disparu, et l'horizon calme et serein se convertit en une mer de feux et de tempêtes. Une lecture, une conversation imprudente, la présence d'un objet séducteur, voilà l'histoire du réveil de nos passions, comme du réveil d'un grand nombre de nos facultés. Attachée au corps par un nœud incompréhensible, notre intelligence est faite pour entrer en contact avec d'autres intelligences; certaines de ses puissances restent enchainées jusqu'à ce qu'une impulsion extérieure vienne briser leurs liens.
Si nos aptitudes particulières nous étaient connues, il nous serait facile, en les appliquant aux objets de leur choix, de les développer et d'en tirer parti. Mais une fois engagé dans la car-
Hère de la vie, il arrive souvent que l'homme ne peut revenir sur ses pas, ne peul remonter le chemin que l'éducation, la profession imposée ou choisie lui ont fait déjà parcourir. Qu'il sache alors accepter les choses telles qu'elles sont, s'a i dont du bien, évitant le mal autant qu'il est en lui: c'est là toute la sagesse humaine.
§ XXIII. — II faut , en se proposant une Gn , se garder à la fois et de la présomption et d'une défiance excessive.
Dans toutes les carrières , dans toutes les positions, et, quels que soient ses talents, ses goûts, son caractère, l'homme doit s'aider de la raison, soit pour découvrir et se poser d'avance un but réalisable, en rapport avec les facultés qu'il a reçues , soit pour chercher les moyens d'atteindre ce but.
Que la fin soit proportionnée aux moyens ; ces moyens sont les forces intellectuelles, morales, matérielles dont on dispose. Viser à un but hors de sa portée, c'est dépenser inutilement ses forces , de même que rester dans l'inaction , ou n'oser prétendre à ce que l'expérience et la raison nous désignent comme un but légitime, c'est, en quelque sorte, méconnaître les vues de la Providence ; c'est résister à ses desseins sur nous.
J XXIV. — La paresse.
S'il est prudent de se défier de la présomption , s'il ne faut point se lancer à la légère en des entreprises difficiles ou périlleuses, il importe aussi de ne pas oublier que la paresse peut se cacher sous une apparence de résistance aux inspirations de l'orgueil et de la vanité.
L'orgueil est un mauvais conseiller , un mauvais guide; il est difficile de se préserver de ses embûches. Eh bien, il trouve, ou peu s'en faut , dans la paresse , une rivale digne de lui. L'homme aime les richesses , la gloire , les plaisirs ; mais il aime aussi à ne rien faire ; jouissance véritable à laquelle il sacrifie souvent sa réputation , son bien-être. Dieu connaissait
bien la nature humaine lorsqu'il Ta punie parle travail. Manger son pain à la sueur de son front est pour l'homme un châtiment de toutes les heures, souvent bien lourd à porter.
S XXV. — Un avantage de la paresse sur les autres passions.
Pour nous subjuguer, la paresse, c'est-à-dire la passion du repos, a un avantage sur les autres passions : c'est de ne rien exiger de nous. En effet, son objet est purement négatif. On ne peut conquérir une position élevée sans beaucoup d'activité, d'efforts, de constance. Un nom glorieux suppose des litres à la renommée, et ces titres ne s'acquièrent point sans fatigues. L'amour des richesses impose un travail persévérant, des combinaisons habiles ; les plaisirs les plus efféminés même veulent qu'on les recherche ; ils sont le prix de certains efforts. Toute passion exige un labeur; seule, la paresse n'exige rien. Vous la contentez mieux assis que debout, encore mieux couché qu'assis , mieux encore endormi qu'éveillé. Sa tendance est le néant; le néant est sa limite extrême. Plus le paresseux s'anéantit dans son existence, plus il est heureux.
5 XXVI. — Origine de la paresse.
Ne cherchons point ailleurs que dans notre organisation , dans la manière dont s'exercent en nous les fonctions vitales, l'origine de la paresse. Toute action entraine une dépense de forces ; donc, elle contient un principe de fatigue et partant de douleur. Lorsque la dépense est insignifiante , qu'elle n'a lieu que durant le temps nécessaire au développement des forces organiques, la souffrance est nulle; il se peut même qu'il y ait plaisir. Mais bientôt la perte devient sensible et la fatigue commence. Voilà pourquoi les paresseux eux-mêmes entreprennent souvent certains travaux avec joie. Nous disons, remarquez-le, entreprennent. C'est peut-être pour une semblable raison que les hommes les plus vifs sont rarement les plus laborieux. L'ardeur, l'intensité de leurs efforts doivent
exciter en eux, plus tôt que dans des organisations calmes, le sentiment de la fatigue; et ils prennent plus facilement le travail en aversion.
§ XX Vil. — Paresse d'esprit.
Tout exercice des facultés intellectuelles étant accompagné de certains actes organiques, la paresse joue un rôle, et se fait sa part dans les phénomènes actifs de I "intelligence comme dans ceux du corps : ce n'est pas l'esprit qui se fatigue, mais les organes corporels qui sont au service de l'esprit. De là vient que parfois l'on éprouve, à penser ou à vouloir, la répugnance qu'inspirent les travaux manuels les plus pénibles. Remarquez que ces deux paresses ne sont pas nécessairement simultanées, et peuvent exister l'une sans l'autre.
La fatigue du corps, la fatigue purement musculaire, ne produit pas toujours la prostration intellectuelle ou morale. Nous en avons tous fait l'expérience ; de même , après des travaux d'esprit intenses ou trop prolongés , lorsque nos forces intellectuelles louchaient à 1 épuisement, nous avons quelquefois exercé nos forces physiques avec un véritable plaisir. Ce phénomène s'explique par ce fait : Que les altérations du système musculaire sont loin d'être proportionnées aux altérations du système nerveux.
§ XXVIII. — Raison à l'appui de ce que nous venons de dire sur
l'origine de la paresse.
A l'appui de ce que nous avons établi, que la paresse est un instinct de précaution contre la souffrance, on peut faire les observations suivantes : 1° que l'action, loin de répugner, devient attrayante lorsqu'elle a pour objet le plaisir; 2° qu'au début d'un travail, la répugnance est plus grande, parce que, pour mettre les organes en action , un effort particulier est nécessaire; 5° que la répugnance est nulle lorsque, l'impulsion ayant été donnée, il ne s'est pas écoulé assez de temps pour
que la fatigue qui nuit de l'épuisement des forces ait pu se produire encore ; 4°que la répugnance reparait et s'accroît à mesure que la fatigue se produit ; 5° que les hommes d'une grande vivacité sont plus sujets que les autres à éprouver celte répugnance , parce qu'ils sont les premiers à sentir la douleur; 6° que les caractères mobiles et légers sont rarement exempts de ce défaut, par cette raison, que l'effort exigé par le travail n'est pas le seul qui leur soit imposé, et que, pour vaincre leur inclination au changement, ils ont besoin de se dompter euxmêmes.
S XXIX. — L'inconstance ; sa nature et son origine.
L'inconstance, excès apparent d'activité, puisqu'elle nous pousse à nous occuper sans cesse d'objets nouveaux, n'est au fond qu'une paresse déguisée. L'inconstant substitue un travail à un autre travail pour éviter l'ennui d'assujettir son attention, pour échapper à la continuité d'une action déterminée. Voilà pourquoi les paresseux sont , en général , grands faiseurs de projets. Les projets, vaste carrière ouverte aux divagations, n'exigent aucun assujettissement d esprit. C'est pour la même raison qu'ils se lancent avec une extrême facilité dans toutes sortes d'entreprises, à la condition, toutefois, qu'ils n'en mèneront aucune à bonne fin.
$ XXX. — Preuves et applications.
Que d'hommes sacrifient à leur inconstance les intérêts, les devoirs les plus saints! Certains travaux leur sont imposés; ils les abandonnent pour d'autres, plus pénibles peut-être, mais qu'ils choisissent eux-mêmes : une affaire importante les appelle; le temps presse; ils s'oublient en d'inutiles conversations. On doit agiter en leur présence des questions intéressantes; avec quelques heures d'étude, quelques efforts, ils se mettraient en état de donner leur avis en connaissance de cause ; et ces heures, que le devoir réclame, ils les prodiguent à des discussions vaines; la politique, la guerre, les sciences, la littérature,
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loute chose leur est bonne, pourvu qu'elle ne soit point obligatoire.
Mais se promenér, converser, discuter, c'est agir; c'est exercer ou les facultés du corps ou celles de l'esprit; et toutefois, les promeneurs, les bavards abondent, tandis que les hommes véritablement laborieux sont très-rares. Pourquoi? C'est que la promenade, la discussion, la conversation ne contrarient point l'inconstance, n'exigent aucun effort, admettent la variété , le changement , entraînent avec elles des alternatives naturelles d'exercice et de repos, entièrement libres ou ne relevant que du caprice !
§ XXXI. — Sage milieu entre les extrêmes.
Eviter la faiblesse sans fomenter la présomption ; soutenir , exciter l'activité sans éveiller l'amour-propre; donner à l'esprit le sentiment de ses forces sans l'aveugler par l'orgueil : science bien difficile lorqu'il s'agit d'aulrui , bien plus difficile encore lorsqu'il s'agit de soi-même; c'est la science que l'Evangile enseigne, c'est le triomphe de la raison. Les écueils que je viens de signaler, nous devons les côtoyer sans cesse, non avec l'espoir de les éviter tous, d'y échapper toujours, mais avec le désir, avec l'espérance de survivre aux naufrages.
La vertu est difficile ; elle n'est point impossible. Celle de l'homme se trouve mêlée de beaucoup de faiblesses, mais il la peut perfectionner. La raison est un monarque condamné à une lutte sans repos contre des sujets révoltés ; mais Dieu lui a donné les forées nécessaires pour combattre et vaincre : lutte terrible, pleine de hasards et de périls, mais par-là même d'autant plus digne de tenter les âmes généreuses.
En vain essaye-t-on, dans notre siècle, de proclamer la toutepuissance, l'ascendant irrésistible des passions sur la raison de l'homme. Emanation sublime de la Divinité, l'âme immortelle n'a point été abandonnée par son créateur. Non, il n'est donné à aucune puissance d'éteindre le sentiment de la morale, soit
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