XVIII, XIX
Erreur de M. de Lamennais : — u L'homme se sent porté par «une foi instinctive vers l'autorité humaine. C'est un fait que i'expé- «rience atteste et qu'aucun philosophe ne saurait mettre en doute. «Dirigée convenablement par la raison , cette foi constitue l'une
«des bases de la vérité Un écrivain célèbre a prétendu réduire
«tous les principes de la connaissance au seul principe de l'autorité «humaine. Pour lui le consentement commun, sensus communié,
^est le sceau apposé à la vérité; il n'en existe pas d'autre
«Système aussi étrange qu'erroné Se fier à l'autorité d'aulrui
«en tout et pour tout, c'est ôter a l'individu tout moyen de discerner «le vrai; c'est anéantir tous les principes de la connaissance, sans «excepter celui môme qu'on prétend établir par là. «
(2) S'il existe des idées innées? Filosofia fund , lib. iv c , cap. xxx. • Qu'entend-on par le root inné? ce qui n'a point pris naissance ; — Lorsqu'il s'agit d'idées, celles que l'esprit possède, non par son propre travail, mais par un don immédiat de celui qui a créé l'esprit. Exisle-t'il des idées innées? c'est demander si quelque idée se trouve en notre esprit avant toute impression reçue et antérieurement à tout acte opéré par l'intelligence.-- « En premier lieu, on ne saurait soutenir que les représentations sensibles soient innées. Sans l'impression reçue par nos organes, la représentation qui correspond à l'impression nous fera défaut a L'idée intuitive qui
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une partie du volume suivant. L'idée de Y Etre, Y Unité et le Nombre, enfin le Temps, forme la matière de trois autres livres. Le quatrième tome de l'ouvrage contient trois traités, l'un sur Y Infini, l'autre sur la Substance, le dernier sur la Nécessité et la Causalité. Comme on le voit , l'ouvrage entier se divise en dix livres ou traités ; chacun de ces livres se subdivise en chapitres généralement brefs. Enfin un ordre suivi de numération sert à relier les divers paragraphes, afin de marquer l'enchaînement rigoureux des pensées. Toutes les qualités de l'esprit de Balmès sont portées, dans cet ouvrage, à leur plus haut point de développement. Cours Complément et résumé de l'ouvrage précédent, te élémentaire œurs élémentaire de philosophie se divise en 4 parties, philosophie. La première forme un traité de logique simple et cet'oôvrtge. abrégé. L'auteur a conservé dans ce traité divers échan-
ne se rapporte point à la sensibilité ; Pidée , par exemple, qui se produit en nous lorsque nous réfléchissons , sur l'acte comprendre ou l'acte vouloir, ne présente pas davantage le caractère d'innée. En effet, cette idée n'est autre chose que l'acte môme de la compréhension ou de la volonté , se présentant à notre perception dans la conscience. Affirmer qu'une telle idée est innée, ce serait prétendre que l'acte dont il s'agit, existait avant même d'exister... Donc nulle idée intuitive n'est innée. — «Quant aux idées générales, elles sont de deux sortes : l'idée générale déterminée est celle qui se rapporte à une intuition. Elle ne saurait exister avant l'intuition môme. Or, cette intuition n'étant possible que par un acte, il est manifeste que l'idée générale déterminée ne saurait être innée.— « Reste l'idée générale indéterminée, c'est-à-dire, celle qui, par elle seule, n'offre à l'esprit rien d'existant ou môme rien de possible. En approfondissant le caractère de cette idée, on découvrira qu'elle est simplement la perception d'un certain aspect des objets considérés sous une raison générale. Mais pourquoi nous figurerions-nous cette idée comme une forme préexistante en notre esprit et distincte de l'acte par lequel s'exerce notre faculté de percevoir, sorte de tableau uu fond d'un musée et soustrait jusqu'à un jour donné au regard curieux du spectateur?... Au lieu de nous abandonner à ces vaines hypothèses, bornons-nons à reconnaître dans notre esprit une activité innée, laquelle se trouve soumise à certaines lois tracées par l'intelligence infinie et créatrice. »
DE JACQUES P. U.MÏs. Gl
tillons des formules usitées dans la dialectique au moyen âge. — La seconde partie, intitulée Métaphysique, comprend à la fois YEsthélique ou traité de la sensibilité , YIdèologie pure , un traité de grammaire générale, enûn la Théodicée. Le troisième cahier contient Y Ethique ou morale. L'ouvrage se termine par une Histoire de la philosophie. Ce dernier livre présente sous une forme claire, abrégée, méthodique, un résumé complet de la science philosophique.
Dans son Oraison funèbre le Docteur Manuel Mar- Jugement* tinez, professeur au séminaire de Saragossc, résumant p ffiLap\ùe l'enseignement philosophique de Balmès , dit entre de Batmèi. autres choses : « La forte intelligence de Balmès pénètre jusqu'au fond des choses, et y trouve partout des règles posées de la main de Dieu. La question de la certitude, pierre d'achoppement pour la philosophie, occasion perpétuelle d'erreur et de chute, est résolue par lui avec une justesse habile. A la différence de certains philosophes qui semblent rejeter leur propre nature et cesser d'être hommes, il inculque sans cesse une maxime que Tcrtullien enseigne en ces mots : Prior homo ipse quam philosophus. A la suite de saint Augustin, et de saint Thomas, Balmès démontre que l'esprit de l'homme, même dans l'ordre naturel, obéit forcément à l'obligation de croire. En effet, ce que l'homme comprend est bien peu de chose comparé à ce qu'il est tenu de croire. Balmès parcourt le cercle entier de la création; il cherche le principe de la vérité; il ne le trouve qu'en Dieu, océan de lumière, dans lequel il se voit précipité par une irrésistible logique, dès qu'il s'élève à la notion d'une raison universelle. — •< Si la théorie des idées innées, prise en un sens rigoureux, se trouve justement combattue par St. Thomas d'Aquin, et répudiée par Descartes, néanmoins, de
BlBL. HIST. 7 e ANNÉE. 4 e OUVR. 6
VJE ET TRAVAUX
St. Augustin jusqu'à M. de Donald , presque tous les maîtres de la philosophie chrétienne ont éprouve une vive sympathie pour une théorie qui présente un caractère si grandiose. Leurs explications diverses n'ont pas toujours été exactes. Marquer le point précis vers lequel tous les grands esprits s'acheminaient par des «entiers distincts , semblait une gloire réservée à
Balmès « Balmès, dans sa philosophie, est libre
comme Descartes, mais plus attentif que Dcscarlcs à prévenir le danger du scepticisme ; profond comme Malebranche, mais plus en garde contre ses illusions sublimes. J'irai plus loin, Messieurs, j'oserai dire que Balmcs nous présente une image de St. Augustin écrivant au XIX 0 siècle. — « Toute investigation humaine aboutit à un vide, à un abîme: cet abîme n'est comblé que par Dieu. Pour Balmès, comme pour St. Grégoire de Nazianze, Dieu est le point culminant de la philosophie. Fidèle à celte loi de sobriété recommandée par l'Apôtre, Balmès conserve , au milieu même des entraînements de la science, une modération admirable. Ses écrits philosophiques sont mêlés partout d'une douce saveur de piété. — « La rigueur de l'esprit philosophique aurait dû , ce semble , éteindre chez Balmès l'imagination et le sentiment. Il n'en est rien. Son commerce avec les livres ne l'a point empêché de pénétrer à fond la science pratique du cœur humain. Sa plume privilégiée sait revêtir de belles images les idées les plus abstraites, et son langage touche les fibres les plus sensibles du cœur. Aussi sa parole a-t-elle remué la génération présente et ce mouvement se transmettra aux générations à venir. »
D'après M. de xWora , dans un discours prononcé au moment où il allait occuper le fauteuil que Balmès laissait vide dans l'Académie de Madrid , « la philosophie de Balmès a le mérite précieux de s'adapter aux
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besoin de notre patrie et de notre époque. Si l'élude de la philosophie, parmi nous, était autre chose qu'une simple formalité, requise à l'entrée de certaines carrières, Balmès aurait fondé en Espagne une école puissante , propre à régénérer nos études et à nous préserver des erreurs qui causent de nos jours tant de ravages dans les pays les plus éclairés de l'Europe (<). »
« Il est difficile, écrit don J. Roca y Cornet, de réunir au même degré que Balmès, l'étendue, la profondeur, la connaissance de l'homme et du siècle, de l'individu et de la société. »
« Les études scolastiques et l'habitude des mathématiques, ajoute un de ses biographes (2), avaient accoutumé Balmès à n'avancer jamais une proposition, même incidente, sans la prouver de tout point. Examinée d'abord au point de vue de la raison, chaque vérité était ensuite contrôlée par lui avec les faits. Sa méthode dans les discussions était celle-ci : exposer la question avec la plus grande clarté, présenter exactement les opinions contraires, développer ensuite sa propre opinion. Une telle méthode , empruntée à l'école, et notamment à St. Thomas, peut paraître de nos jours fort surannée. Balmès, toutefois, s'attache à déguiser les formes arides du syllogisme. Il doit à la solidité de ses raisonnements un de ses plus grands avantages sur les autres écrivains de notre temps. *
0 Son Vio IX (1847.)
Au printemps de l'année 1847, Balmès avait ter- Dcruier miné la publication de ses deux ouvrages philoso- «*yaged«
1 • 1 11 • j n . t. . , Balmès en
phiques. La collection de ses h crtts politiques , a celte Fronce.
Se« prévisions
... ... . sur le sort
<1) Dtscurso pronunciado en la real Academia Espanola, el 10 j e ce p avs
de diciembre de 1848, por don J.-J. de Mora. Madrid.
(2) Vida de Dalmcs, por don B. Garcia de los Santos.
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même époque, était sous presse. Depuis six mois il avait mis (in à toute publication périodique. Il jouissait d'un intervalle de liberté. Sa santé fatiguée lui commandait de chercher des distractions dans un voyage. Son ami, don Pedro de la Iloz, directeur de La Esperanza et l'une des lumières de la presse monarchique en Espagne, se rendait aux bains d'Ontancda, dans la province de Santander. Balmès l'accompagna. Ce voyage a procuré aux biographes des détails pleins d'intérêt sur ses habitudes et ses pensées familières. — Après un mois de séjour dans les montagnes de la côte Cantabre, Balmès, en compagnie de don J. M. de la Iloz, frère du publiciste, se dirigea vers Paris. C'était la troisième fois qu'il visitait la France. 11 y passa un peu plus d'un mois. Vers le milieu d'octobre, il était déjà de retour à Madrid. — Le mariage de la reine, qui s'était accompli l'année d'auparavant sous l'influence du gouvernement français ; les symptômes de plus en plus manifestes de cette corruption intellectuelle et morale qui ravageait intérieurement la France, et, de là, menaçait de s'étendre à l'Europe entière; mille souvenirs, mille prévisions inquiètes, une rancune mal étouffée mêlaient un sentiment amer à la plupart des impressions que Balmès recevait en France. Déjà, comme l'on sait, son premier séjour à Paris avait laissé en lui une empreinte d'anxiété et de tristesse. Cette disposition à critiquer, à condamner la France, n'avait fait que s'accroître. Hélas ! en présence des raisons qui l'expliquent, pouvons-nous dire que Balmès, dans son jugement sur la France, dépassât les bornes de l'exacte équité ? En rentrant dans son pays il disait : « Je viens de voir en France des symptômes pareils à ceux qui précédèrent, en 1830, la » chute de Charles X. » Une conversation qu'il avait eue l'année précédente (1846) avec le chanoine Soler
DE JACQUES BALMÈS* 65
dévoilera les pensées qui le préoccupaient depuis longtemps. « Docteur don Jaime, disait le chanoine de » V ieil , je suis navré, consterné, lorsque je considère » ces doctrines socialistes, rationalistes, répandues par » certains écrivains de l'étranger. La société repose sur «des bases qu'on ne saurait ébranler sans faire crouler «l'édifice. Voici que la propriété est déclarée un vol. » La religion est outragée. Toutes les digues qui conle- :» naient le torrent des passions sont brisées. L'autorité «est foulée aux pieds. Si de telles doctrines se propagent, la société continuera-t-elle d'exister? Ou » bien , toucherions-nous a la fin du monde ?» — » Non, non, mon cher chanoine. Mais ce qui est » indubitable, c'est que nous marchons à une dissolu- ;» lion sociale, ou à un état de société tel que les prévinsions humaines ne le sauraient deviner. Oui, si Dieu » ne nous éclaire, si ces écoles insensées achèvent de » prendre faveur, nous retournerons aux siècles de barbarie. La première victime de ces doctrines sera «la France. Toutes mes observations, pendant mes » voyages, me l'ont fait croire. » — Ainsi, à ce moment, Balmès n'entrevoyait qu'une lueur d'espérance : le secours de la miséricorde divine. Un peu plus tard celle espérance s'était affermie. Un homme apparaissait comme un gage donné par le ciel à la terre. Cet homme était le souverain Pontife Pie IX.
Il y avait déjà plus d'une année que Pie IX occupait Opuscule le trône de St. Pierre. L'Italie, l'Europe entière étaient émues par les grands actes qui signalèrent les prerm'ers moments de son pontificat. Ni dans son journal, ni dans aucun autre écrit, Balmès n'en avait encore rien dit. On pouvait cependant remarquer entre le Pontife et l'écrivain une sorte de parenté intellectuelle. Les ouvrages de Balmès étaient connus de Pic IX ; on ajoute même qu'il les lisait attentivement. Balmès luimême disait un jour en riant : « Le Pape et moi, nous
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• sommes rencontrés. » Balmès, dans sa patrie, avait entrepris et réalisé aussi, jusqu'à un certain point, un dessein analogue à celui qui dirigeait le chef de la chrétienté. Réconcilier les temps modernes avec les institutions du passé; étendre de plus en plus l'exercice légitime de la raison et de la liberté ; retremper publiquement, dans un fleuve de charité et de justice, 1 epée divine de l'autorité : telles étaient les pensées inspirées en commun au Pontife et au Lévite (i). Mais, en même temps, les innovations apportées par Pie IX dans le gouvernement de ses Etats, cette confiance hardie, en apparence téméraire, dans la sagesse de son peuple, présentaient un caractère qu'on ne trouvait point au même degré dans le système conseillé par le publicistc espagnol à la royauté et au peuple de son pays (i). De là, sans aucun doute, le retard qu'il mettait
(1) Voir en particulier le 3« vol. du livre sur le Protestantisme.
(2) Voici Topiiiion précise de Balmès sur la monarchie et les formes diverses de gouvernement. Il préfère aux autres formes, qu'il est loin de désapprouver, l'institution monarchique héréditaire, pas absolue mais limitée. «g Progresser, c'est marcher en avant. En quel cas est-il juste de dire que la société progresse ? Uniquement lorsqu'elle marche vers sa perfection- Vient-elle à perdre quelque chose de la perfection, elle rétrograde. La question du progrès social est simplement celle de savoir si la société a obtenu ou uon un degré nouveau de perfection. Le mol progrès est employé par certaines gens comme synonyme de tendance démocratique. Il serait nécessaire de prouver que les lois et les institutions sont d'autant plus parfaites qu'elles sont plus démocratiques et que la perfection consiste dans l'empire absolu de la démocratie. Propositions insoutenables, car l'histoire et la philosophie se réuniraient pour les contredire. La perfection de la société exige que l'élément démocratique soit, suivant les circonstances, tantôt restreint, tantôt développé. » (Consideraciones politicos, cap. II.) D'accord avec plusieurs des grands docteurs des écoles théologiques , Balmès considère la forme habituelle et traditionnelle des gouvernements de l'Europe, c'est-à-dire, une monarchie mélangée, à des degrés divers, d'aristocratie et de démocratie, de fixité et de progrès, comme la plus propre à garantir les biens sociaux. L'Eglise eaiholique, dans sa hiérarchie, présente un type assez complet de cette sorte de gouvernement.
DE JACQUES BALMÊS. G7
à formuler un hommage public à l'égard du Pontife. Enfin, un silence plus prolongé lui aurait paru, à luimême, répréhensible. Des attaques passionnées contre la politique du successeur de Grégoire XVI s'élevaient chaque jour, en Espagne, des rangs du parti le plus religieux et du sein du clergé. L'exaltation pouvait pousser certains esprits jusqu'au péril de tout suspecter dans le Pontife. Balmès, du moins, savait les vertus et la piété de Pie IX. On apprit, à son retour de France, qu'un écrit de lui, intitulé Pio FX, sortait des presses de l'imprimeur Aguado.
Cet écrit était court, mais quelles pensées et quels Analyse tableaux dans ce petit nombre de pages ! C'était le cet ^p rit panorama de l'histoire, de la philosophie, de la politique, resserré en quelques traits, éclairé d'une lumière qui semblait une clarté anticipée de l'avenir autant qu'un reflet du passé. En regard de l'institution du Pontificat, soutenue manifestement par une main divine, Balmès plaçait les autres institutions terrestres et leur faisait reprendre ainsi leurs proportions chétives. Il montrait l'Europe divisée entre un double empire : celui de la force matérielle, celui de l'esprit. D'un côté, l'autocratie russe et l'aristocratie anglaise ; de l'autre, la propagande française, force subtile, envahissante, prèle à tout déborder. Ces deux puissances, ennemies l'une de l'autre, étaient en même temps ennemies de l'Eglise : l'Eglise devait les adoucir, les assujettir, les dompter. Le monde touchait à une de ses grandes évolutions. Il allait passer à un état nouveau « que le faible esprit de l'homme pressentait, mais » qu'il n'aurait su définir. » « Il fallait que la double
• souveraineté du Saint-Siège, temporelle et spirituelle.
• traversât le bouleversement profond auquel TEurope »étail destinée. » Cette double autorité d un prix inestimable pour les intérêts confondus de lhumanité et
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de l'Eglise, devait demeurer respectée au sein de la transformation générale des idées et des mœurs. En un mot, le nouveau pontife était appelé « à résoudre, » pour son époque, le problème que ses prédécesseurs » avaient résolu chacun pour la leur. » — Telle était la pensée de l'ouvrage. Jamais l'éloquence de Balmès n'avait jeté un éclat plus vif. Certaines pages, une entre autres, consacrée à peindre et à caractériser la France, étaient dignes des plumes les plus illustres.
L'opuscule de Balmès sur Pie IX semble inspiré par le génie de l'espérance chrétienne. Rapproché des discours et lettres de Donoso Cortès, marquis de Valdegamas, cet écrit brille comme un rayon de lumière succédant à une nuée orageuse. Toutefois, entre les prévisions qui alarment le marquis de Valdegamas et celles qui consolent Balmès, on ne saurait signaler une contradiction absolue. Aux regards de l'un , la société temporelle d'une partie de l'Europe va subir un cataclysme; aux regards de l'autre, la barque de Pierre, surnageant au milieu du naufrage, recueillera les débris pour les reporter à la rive. L'un, rempli de terreur au souvenir des vengeances divines que l'histoire lui rappelle, retrace ces tableaux formidables et fait apparaître en même temps la catastrophe finale par laquelle la justice de Dieu consommera ici-bas son triomphe; le second, au contraire, tient son regard fixé sur lés jours de miséricorde qui seront encore prêtés à la terre. Au surplus, M. de Valdegamas luimême, dans un entretien intime, a exprimé ce jugement sur l'écrit de Balmès. « Le dernier ouvrage » de Balmès , dit-il , mérite encore l'attention à un • autre point de vue. Balmès, qui fut toujours un «grand penseur, n'avait point été un grand artiste. «Chez lui les études littéraires n'allaient point de «pair avec les études philosophiques. Exclusivement
DE JACQCES BALMÈS. 69
w occupé de l'idée, il en négligeait l'expression. Lhabi- » tude de la polémique, celte exterminatrice des styles, » avait rendu Balmès verbeux. Mais dans son écrit sur
• Pic IX, il élève tout à coup l'expression à la hauteur » de la pensée. Pour la première fois sa grande pensée
• brille revêtue d'un magnifique langage. Lorsque "Balmès est mort, l'écrivain était devenu digne du «philosophe; la critique, en les mesurant, les trouvait » égaux. >•
Les concessions faites à temps paraissent à Balmès le moyen le .plus sûr pour opérer sans secousse les transformations de l'ordre politique. Selon lui, Grégoire XVI dut refuser toute concession; il n'en pouvait accorder sans plier par cela même devant les exigences révolutionnaires, exigences manifestées plus d'une fois, sous son règne, à main armée. Pie IX, mettant à profit pour accomplir ses réformes, un instant où l'Europe est en paix et Rome en repos, prévenait habilement les périls attachés au système de la résistance absolue. Balmès, du reste, analysait avec une sagacité prévoyante les divers dangers que l'autorité pontificale allait traverser. Il ne recule pas même devant l'hypothèse d'un renversement passager de la souveraineté temporelle du St.-Siége. « Celte souveraineté absente, » dit-il, laisserait un vide que rien ne saurait combler.
• Un tel événement produirait une perturbation si » profonde que la restauration même du pouvoirtombé
• deviendrait indispensable. Oui, si l'Europe était condamnée à revoir le spectacle donné déjà une fois au
• commencement de ce siècle, il serait dès ce moment «permis de pronostiquer une restauration nouvelle. » En certains cas, l'excès du mal amène forcément le >» remède. Le domaine de St. Pierre n'occupe qu'un >• point sur la carte, mais ce point est d'une telle importance, que nulle puissance européenne, même du
VIE ET TRAVAUX
«premier ordre, nïnlércsse le monde à un si haut » degré. Faites disparaître l'une des grandes puissances, >«le monde en sera moins troublé que de la ruine de «l'autorité temporelle du Pontife. »
Attaques L'apparition du Pio IX, causa dans le public de faim* Madrid et de l'Espagne une émotion singulière. Los amis de Balmès, ses admirateurs, furent presque tous saisis d'un sentiment qui les porta non à l'éloge, mais au blâme. Les plus passionnés, les plus confiants dans la parole du maître se bornèrent à contester l'opportunité de l'écrit. Les réformes politiques opérées par Pie IX semblaient, au grave esprit espagnol, imprudentes, excessives. Ce sentiment était redoublé par les louanges que ces réformes obtenaient, en Espagne comme dans le reste de l'Europe, de toutes les plumes et de toutes les bouches révolutionnaires. Balmès, il est vrai, mentionnait soigneusement les réserves que faisait Pic IX lui-même au profit de l'autorité. Ce qu'il approuvait, c'était uniquement une réconciliation plus ample entre la liberté et le pouvoir. C'était pour Rome, pour le reste du monde, ce qu'il avait tenté d'obtenir, pour son propre pays, par le mariage de la reine Isabelle avec l'héritier de don Carlos. Telle pouvait être aux yeux du public sa justification. — Tandis que ses amis mêlaient à leur critique l'expression habituelle de leur sympathie, des obscurs adversaires attaquèrent l'auteur du Pio IX par le sarcasme, l'injure, la calomnie. Pour la première fois , Balmès recevait un outrage parti des rangs d'où s'était élevé, depuis sept ans, en son honneur, un hommage si universel. Des disciples, mus par un zèle spontané, se chargèrent de répondre aux insultes (i). Quant à lui, fidèle à sa dignité, il ne
(1) La liste des pamphlets, des brochures, publiés dans diverses villes d'Espagne , pour ou contre le Pio IX est trop longue pour être rapportée ici. — On alla jusqu'à imputer à Balmès, à l'occa-
DE JACQUES BALMÈS.
prit soin de se justifier que dans l'estime de ses amis les plus dévoués. — Avant de partir pour Paris il avait dit : « La question du changement de la politique » romaine est la plus grave, la plus difficile qui soit en h Europe. Mais je ne m'en inquiète guère; tout, dans «ce pays-là, se trouve retenu par une chaîne d'or dont » le premier anneau est rivé dans le ciel. » — " Pie IX, » disait-il plus tard, est, à un haut degré, un homme » d'oraison. Voilà pourquoi je suis sans crainte sur le » succès Anal. — Que peut la révolution contre un ». homme uni à Dieu, qui, sans se lever de son trône, «dit : « Je ne hougerai pas d'ici. » Celui-là vient-il à » manquer, un autre prend sa place. D'ailleurs qu'est-ce «que Rome et l'Italie sans le Pape? S'il n'était plus «là, certes, on ne tarderait guère à l'aller chercher. »
— « Je réve peut-être, disait-il encore; si je rêve, je « puis du moins vous assurer que c'est tout éveillé. » Il avouait n'avoir jamais écrit avec un tel enthousiasme. Plus d'une fois il s'était vu obligé de quitter la plume de peur de céder à son transport. « En publiant cet ouvrage, dit don Antonio Soler, il voulut prévenir de la part de l'Espagne, à l'égard du Pontife, le moindre signe de mécontentement ou de défiance, La seule idée d'une protestation, même colorée d'un prétexte spécieux, le faisait frémir. » — « Il s'est interposé entre les outrages et le Pontife, écrit un autre ami; Balmès s'est offert en holocauste pour le catholicisme. »
— On remarqua que depuis la publication de son écrit, nul n'osait plus mettre en doute la piété ni les autres
sion de ce livre, des vues d'ambition et d'orgueil. Dans ses conférences avec Mgr. Bruuelli , envoyé apostolique, Balmès, dit-on, avait contribué au choix d'un grand nombre d'évèques pour les sièges vacants en Espagne. Jaloux de sa liberté et de ses jouissances d'écrivain, il repoussait pour lui-môme toute dignité ecclésiastique. Certains esprits imaginèrent qu'il visait au cardiualat.
VIE ET TRAVAUX
vertus de Pic IX. — Don Antonio Ristol, cet ancien et fidèle confident de Balmès, blâmait aussi, comme inopportune, la publication du Pio IX. « Sacbe, lui » dit Balmès, que c'est un devoir de conscience qui m'a >• fait prendre la plume. Ma conviction d'avoir bien fait « est telle que, si j'avais à récrire mon Pio IX, je n'y » ajouterais ni n'en ôlerais un seul mot. Mon ouvrage »n'a pas été compris. » On rapporte que ce langage s'est reproduit dans sa bouebe jusqu'au dernier instant de sa vie.
Ainsi, la dernière action publique de J. Balmès a été de s'immoler au pied du trône où siège la double majesté du Pontificat. Si la politique inaugurée dans les Etats romains s'accordait peu avec les pensées habituelles de l'écrivain espagnol, l'adhésion formulée par lui dans son Pio IX a été une marque de la simplicité de sa foi, supérieure à la ténacité de ses opinions. Sans le chercher, sans y penser, Balmès effaçait par là le nom d'opiniâtreté et de passion qui, dans l'esprit de quelques-uns de ses compatriotes, pouvait se mêler au souvenir de sa longue lutte à l'occasion du mariage de la reine Isabelle-la-Catholique. Quant à 1 honneur ou au discrédit que son dernier ouvrage fera rejaillir sur sa renommée de publiciste, il est assuré, dans tous les cas, de partager le sort de l'exilé de Gaëte. L'avenir écrira-t-il sur ce livre le mot erreur: cette erreur, chez Balmès, sera nommée une illusion delà foi, comme l'erreur, chez le Pontife, prendrait pour nom : illusion de la charité. Pour notre part, plein de confiance dans le jugement que prononcera la postérité , nous admirons , dès ce moment , chez l'écrivain , un pressentiment extraordinaire de l'œuvre divine accomplie par le Pontife, au prix de tant d'angoisses et de larmes.
DE JACQUES BALMÊS.
Mort de Balmès. — Deuil de l'Espagne.
Bientôt l'amertume dont on abreuvait en Espagne Baimèa l'auteur du Pio IX fut augmentée par les nouvelles ««««tire
° 1 à Barcelone
qui affluaient de l'étranger. Deux mois après la défaite pour l'occuper du Sonderbund des cantons catholiques de la Suisse, la Gwnét catastrophe du 24 février 1848 en France faisait éclater philosophie. tous les périls cachés au sein de la sécurité apparente de l'Europe. L'Espagne, par son esprit public, secondée vaillamment de 1 epée, repoussait la contagion, comme un corps vigoureux traverse impunément une atmosphère empestée. Mais l'Italie n'avait point le même privilège. Balmès lui-même, prophète trop clairvoyant, avait prédit , avec une justesse désolante, les événements dont la France était le théâtre. Avant d'expirer il n'a été témoin que des préludes de la révolution romaine. — Peu de temps avant les grands événements de février et de mars 1848, Balmès avait quitté Madrid pour se retirer à Barcelone. Toute son activité se repliait alors sur un labeur quelque peu étranger aux occupations des précédentes années. Il traduisait en latin son Cours élémentaire de philosophie ; et, ravivant les réminiscences de cet âge où il écrivait plus aisément en latin qu'en castillan, il s'appliquait à formuler sa pensée selon le génie le plus pur de la langue de Cicéron. A ce travail se rattachait un souvenir de son dernier voyage en France. Mgr. Aflfre , si près alors de l'illustration du martyre, avait entretenu Balmès avec le sentiment simple et touchant qui a laissé dans tant de mémoires une impression ineffaçable. 11 lui avait conseillé de traduire en latin son
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VIE ET TRAVAUX
Manuel philosophique. Doeleur lui-même, Mgr. Affre promettait un droit d'asile à celle doctrine, dès qu'elle aurait revêtu la forme classique, nécessaire pour la naturaliser dans les écoles du clergé.
Mort édiBante On se rappelle cette première maladie qui faillit Balmès emporter Balmès, dans sa 17 mo année, à l'université
9 juillet 1848. de Cervera. Plus tard, au printemps de 1841, il subit une nouvelle étreinte d'un mal de même nature : une fièvre calarrhalc ne céda qu'à l'efficacité d'un remède qui lui fut souvent et trop vainement recommandé : le repos. La plus grande partie du temps qu'il a donné à la vie publique fut disputée en quelque sorte par lui à la souffrance et à la mort. Lorsqu'il s'éloigna de Madrid pour la dernière fois, il emportait déjà une blessure secrète. Le terme de ses efforts et le jour de la récompense étaient venus. — « Le 14 ou le 15 mai, » nous dit don Miguel Balmès son frère, nous causions «ensemble, seuls, assis sur un canapé. Tout à coup il »fut saisi d'un tremblement glacé. » C elait le premier symptôme d'un mal qui , dès le premier instant, se trouva sans ressource. La nuit suivante il fut en proie à l'insomnie. Les médecins lui conseillèrent d'aller respirer l'air vivifiant des montagnes natales. Son frère et toute la famille de son frère quittèrent avec lui Barcelone, le 28 mai, et l'accompagnèrent à Vich. Dans les premiers jours qui suivirent son arrivée, un soulagement momentané fit espérer qu'il se rétablirait. Il se promena une fois; il parcourut d'un pas déjà hésitant ces lieux où s'était écoulée sa studieuse jeunesse. Remède inutile. « Bientôt, nous dit don Antonio Soler, » cette intelligence si lucide comprit que la dernière » heure approchait. Il accepta le sacrifice sans mur- » murer. On put cependant saisir en lui un vague désir »de conserver l'existence : dernier instinct de notre » nature , qui prouve à quel point il est véritable quo
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>îa mort est un châtiment. » — Le 19 juin Balmès se levait encore : il aimait à voir quelques amis rassemblés autour de lui. Le 21 il demanda lui-même un confesseur. On lui parla du Sainl-Viatique. Le lendemain , jour de la Fêle-Dieu, l'hostie fut consacrée dans sa chambre, et il reçut notre Seigneur avec une tendre dévotion. Deux jours après, un médecin renommé de Barcelone, le docteur Gil , appelé à Vich en consultation, déclarait, d'accord avec ses confrères, que la maladie était une phlhisic pulmonaire , arrivée à un degré où elle se trouvait incurable. «< Vous ne sauriez «vous figurer, écrit don Miguel Balmès, la résignation » qu'il a conservée au milieu de ses souffrances. Nul »de nous n'a entendu sortir de sa bouche un seul "gémissement. « — « Quelle consolation, écrit à son «tour le chanoine Soler (lettre du 7 juillet), de le voir » ainsi immolé sur l'autel du divin vouloir! Il ne veut • que ce que Dieu veut, et de la manière que Dieu le » veut : présage heureux que celte grande àme, abîmée «bientôt dans le sein même de Dieu, commencera » d'accomplir pour 1 'éternité, au milieu de délices sans »fîn, la volonté divine. » — Un peu avant d'entrer en agonie, un de ses amis lui ayant demandé comment il se trouvait : « Grâce à Dieu, je vais bien, répondit » Balmès. Il y a deux hommes en moi : l'un spirituel, «l'autre corporel. L'homme corporel m'occupe fort «peu. » — Les deux derniers jours de sa vie furent remplis de convulsions, d'accès de délire , d'angoisses. Pendant les intervalles calmes et lucides, son àme, soutenue, exhortée par les paroles d'un ami , se tenait élevée vers Dieu. La Sainte-Eucharistie lui avait été administrée une seconde fois. Il recul aussi l'Extrême- Onction. « Deux heures avant d'expirer, il fit com- » prendre qu'il désirait voir son confesseur. Celui-ci " vint. Dès qu'il l'aperçut, Balmès exhala sa contrition
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»avec des signes d'une douleur touchante. On plaça «tout près de son lit une pieuse figure de la sainte
• Vierge. Les yeux du moribond s'attachèrent avec » ardeur sur celle image. Son àme passa dans les mains »dc Marie, pour être présentée par elle au Juge » suprême des vivants et des morts. Ainsi expira » Balmès, grand dans sa vie, non moins grand dans >»son trépas. » (Autre lettre du chanoine Soler.) — C'était le 9 juillet, à trois heures vingt minutes après midi. M. de Chateaubriand, que Balmès avait vu dans l'un de ses derniers voyages en France, était mort quatre jours auparavant (i).
Deuil Une mort si prématurée jeta dans toute l'Espagne h hnmmsgej uft ^tonnement douloureux. A des degrés divers, en l'Espagne, dépit des opinions différentes , chaque espagnol avait pris coutume de considérer Balmès comme l'une des gloires de la patrie. Or, cette gloire était encore si jeune, elle s'accroissait tellement de jour en jour, que la voir disparaître tout à coup fut un malheur senti de tous. La ville de Vich, plus particulièrement intéressée à la renommée de Balmès, fut aussi plus surprise cl plus émue de la catastrophe survenue dans ses murs. « A peine Balmès eut expiré dit don Antonio Soler »(Biographia), nous sentîmes tous qu'il faisait partie » de la gloire nationale j nous nous crûmes tous » obligés de recueillir les vestiges de celle grande mé- » moire. On lui fit des obsèques dignes d'un prince de » l'Eglise. Dans la ville de Vich il n'y eut pas une seule » personne notable, dans quelque rang ou de quelque » profession qu'elle fût qui n'accompagnât ses restes ou
(I) « Ainsi, dit un biographe. l'Eglise a perdu, presque dans le " môme instant, deux des hommes qui Font défendue le plus victorieusement, l'un par la philosophie, l'autre par les enchantements
• poétiques (Ant. Soler). » Il serait d'ailleurs facile de signaler d'autres rapprochements entre ces deux serviteurs de l'Eglise.
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«n'assistât à la cérémonie funèbre. La municipalité en «corps s'y rendit, ce qui n'a lieu que dans les cas les «plus extraordinaires. » Au lieu des funérailles modestes qu'il avait demandées par son testament, la ville entière, l'alcade, le corps municipal, l'Evèque élu du diocèse , le chapitre de la cathédrale résolurent de rendre à ses restes les plus grands honneurs. Le Séminaire, dans lequel on se rappelait qu'il avait reçu ses premières leçons, avait envoyé tous ses professeurs et une députation choisie parmi ses élèves; Monseigneur 1 'Evoque élu du diocèse voulut, en personne, célébrer l'office. — Quatre jours après la mort de Balmès, la municipalité de la ville de Vich prit l'arrêté que voici : « A l'exemple de ce qui se pratique constamment dans la capitale du royaume, considérant «qu'il est juste d'inscrire en quelque endroit de nos » murs le nom de notre célèbre compatriote le docteur »et prêtre don J. Balmès, décédé en cette ville »lc 9 du présent mois; considérant qu'à l'entrée de «la ville, du côté de la porte de Barcelone, se trouve «précisément une place spacieuse qui n'a point encore «reçu de nom : le très-illustre Âyuntamiento constitu- «tionnel, dans sa séance ordinaire du présent jour, a «décidé que ladite place prendra désormais ce nom : » Place de don Jacques Balmès. — Fait à Vich , «le 14 juillet 1848. Par décision du très-illustre » Ayuntamiento const., José Praldesaba, secrét. (i). • En faisant connaître à un ami ces premiers honneurs rendus à la mémoire de Balmès, le vénérable chanoine magistrat de Vich écrivait ceci : « Dans le malheur que «nous pleurons, je ne considère pas tant la perte du » riche joyau qui décorait notre ville, que le détriment
(1) Cette décision prise par la Municipalité fut imprimée et publiée, ainsi qu'un discours prononcé par l'alcade. Ces deux pièces étaient suivies d'une relation détaillée des obsèques.
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>' apporté à la société par la ruine de cette puissante -colonne, ornement de l'Eglise. Heureusement, le» » lumineux écrits de Balmès ne descendent point avec n lui dans le tombeau, chacun de ces écrits fera revivre '■son souvenir aimé.... Le sentier de Balmès, tel que »celui du juste, sera semblable à une clarté brillante qui s'accroîtra jusqu'au milieu du jour. Plus on étu- (liera ces écrits de pures étincelles de la vérité, plus
• on verra s'étendre l'honneur de celui qui les a tracés.» On peut dire que ce langage fut celui deJ'Eglise entière d'Espagne. Dans un grand nombre de sanctuaires illustres du royaume, des services solennels, à l'intention de Balmès, réunirent les magistrats et l'élite de la nation. Plusieurs oraisons funèbres, prononcées du haut de la chaire et répandues dans le public, témoignent à quel point la doctrine de l'écrivain remuait et vivifiait les esprits dans le clergé. Un de ces discours fut prononcé, le 3 août , dans l'église du séminaire de St. -Charles, à Saragosse , par le docteur don Manuel Martinez, en présence de l'archevêque du diocèse, des autorités et des personnes les plus distinguées de la cité. Au pied du catafalque étaient placés tous les livres écrits par Balmès sur des matières religieuses ou philosophiques.
Absorbé par la passion d'étendre la vérité beaucoup plus que par le soin d'édifier sa propre réputation, Balmès, comme on l'a vu, n'avait brigué ni dignités ecclésiastiques, ni distinctions littéraires. « L'Espagne
• cependant, dit don Antonio Soler, commençait à lui » conférer les honneurs qu'il avait depuis si longtemps »mérités; ce fut précisément ce moment que Dieu n choisit pour l'appeler à d'autres récompenses. »
A la fin de janvier 1 848, quelques mois avant sa mort, un fauteuil, celui de Mgr. Amat, évèque d'Astorga, était venu à vaquera l'Académie royale de Madrid : M. le marquis de Viluma fut chargé, par un vœu unanime
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du corps académique, de le lui offrir. Baimès remplit les formalités d'usage. Il fut élu membre de l'Académie. Baimès y prenait place au litre d'historien et de philosophe, plutôt qu'au titre de linguiste ou de gammairien. 11 n'eut pas même, avant de mourir, le temps de terminer son discours d'ouverture. Son fauteuil, redevenu libre avant qu'il en eut pris possession, a été occupé par un littérateur dont le goût et la politesse sont connus à Paris et à Londres aussi bien qu'en Espagne, don Joaquin de Mora. Au moment de s'asseoir à cette place, marquée d'un grand et triste souvenir, M. de Mora prononça le 10 décembre 1848, en l'honneur de Baimès, le discours dont nous avons fuit mention plus haut. — A cet hommage de l'Académie, il faut joindre celui que l'Espagne entière continue de décerner chaque jour à la mémoire de Baimès, en ajoutant de nouvelles offrandes aux sommes déjà recueillies pour lui ériger un mausolée. Ces listes de souscription contiennent les noms les plus connus de l'ancienne monarchie , les plus brillants de 1ère moderne. Il suffirait de les parcourir pour comprendre à quel point l'influence exercée par Baimès était universelle. En effet, un nombre immense d'intelligences recevait de lui une direction qui les guidait en tout, dans la religion, dans la politique, dans la philosophie. Les esprits même opposés à ses doctrines, vénéraient involontairement son caractère et sa piété. L'ébranlement qui venait d'agiter toute l'Europe, rapprochait en Espagne, par la vue d'un péril commun, des hommes qui, jusque-là, séparés par des noms propres ou des nuances d'opinion, s'étaient traités en ennemis. Au moment où Baimès descendit dans le cercueil, il était devenu , par le danger des circonstances et par la supériorité de son talent, le docteur de la nation entière. Le monument par lequel son pays lui témoigne
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une gratitude immortelle, s'élèvera, parmi les souvenirs des dissensions civiles, comme une marque de cette unité cachée qui réconcilie de nouveau, sur les bases de la foi catholique et du dévouement à l'Eglise, les enfants de la patrie espagnole, depuis trop longtemps inquiets et divisés.
Mais un panégyrique encore plus mémorable, en l'honneur du publiciste catholique, s est fait entendre dans les actes du gouvernement espagnol et dans le langage que tiennent les représentants officiels de la nation. Le bouleversement commencé en France au mois de février 1848 et delà étendu à l'Europe presque entière, n'a pu ébranler le sol espagnol. Cette terre saturée du christianisme pratique, a repoussé celle fois les atteintes révolutionnaires. Seule parmi les grandes nations soumises à la foi romaine, l'Espagne a pu offrir à pie IX une assistance libre et solennelle. Cet exemple donné par l'Espagne a été suivi par d'autres nations; mais le principal honneur doit lui en revenir. — Ce n'est pas tout. A l'ouverture des cortès (1849), la conduite du gouvernement espagnol, soit dans les affaires de Rome, soit dans sa résistance aux entreprises de la démagogie, a été le sujet d'un débat public. La pensée nationale était appelée à se manifester. Quelles doctrines a-t-on entendues? — Une démonstration magnifique des principes de la politique chrétienne, telle que les docteurs les plus illustres et Balmès, leur dernier écho, l'ont enseignée. Il serait nécessaire de transcrire ici, dans son entier, le discours prononcé le 4 janvier 1849, à la tribune du congrès espagnol, par don Juan Donoso Cortès, marquis de Valdegamas. Orateur du parti qui gouverne l'Espagne, le marquis de Valdegamas a reproduit, sous une forme admirable, les mêmes enseignements qui remplissent les écrits de Balmès. En se faisant ainsi le traducteur de la pensée catholique, il
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est devenu l'interprète des convictions qui maîtrisent presque toutes les intelligences en Espagne. De là le succès éclatant qui a été la récompense de son discours. Admirateur du talent de J. Balmès, d'accord avec lui sur les principales vérités de l'ordre politique, le marquis de Valdegamas ne refusera pas d'être inscrit au nombre de ses apologistes. Aucun n'est plus éloquent (i).
Œuvres posthumes et portrait de Balmès.
Un écrivain actif et fécond ne meurt pas, presque inopinément, à l'âge de 58 ans, sans laisser plus d'un travail à demi ébauché par sa plume ou par sa pensée. Balmès avait conçu des projets nombreux. Au moment de mettre On à sa feuille politique, il eut la pensée de la continuer pour répandre, mêlées à ses propres leçons, les œuvres du comte Joseph de Maistrc, pour lesquelles il éprouvait une vive admiration. Vers le même temps, il conçut le projet d'ériger à Madrid une sorte $ Athénée catholique qui aurait servi de foyer et imprimé une direction au mouvement de renaissance religieuse en Espagne. L'élite de la nation, d'un bout à l'autre du royaume, se serait vue conviée à l'entreprise. Une multitude d'ouvrages anciens et nouveaux, propres à retremper dans l'orthodoxie la littérature, les sciences, l'histoire, auraient été édités par celte société. Peu de temps avant sa mort, Balmès fut sur le point d'ouvrir à Madrid une chaire publique. Il fut occupé aussi du plan d'une Revue Catholique. Enfin, pour l'avenir, il rêvait d'écrire un Traité de Théologie,
(1)On a réimprimé, à Bruxelles, les deux Discours les plus remarquables de M. Donoso Cortès, ainsi que ses Lettres à M RI. de Monialembert, etc.
Ouvrage»
inédit*
et projets de Balmès.
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un abrégé de Y Histoire sacrée et des Mémoires sur les événements survenus en Espagne depuis 1833. — Sous le litre de Lettres à un Séminariste, il avait commencé un ouvrage dont le dessein était de tracer un plan d'études ecclésiastiques. Outre la version latine du Cours élémentaire de philosophie et le fragment sur la République française, ses papiers contenaient, au moment de sa mort, des notes nombreuses pour un livre sur les mathématiques. — D'autres. écrits d'une date plus ancienne, en particulier un mémoire intitulé: De la conduite que les ecclésiastiques doivent observer à l'égard des incrédules, trouveront leur place dans le recueil de ses œuvres posthumes. — A l'époque où les relations diplomatiques furent renouées entre l'Espagne et le St. -Siège, Balmès traça un tableau de la situation religieuse, politique et sociale de son pays. Cet écrit, qu'on dit être d un ordre excellent, fut adressé à Sa Sainteté Pie IX. Sur son lit d'agonie, le publiciste chrétien reçut une consulte par laquelle le même Pontife, l'interrogeait sur le droit de nationalité, sur l'indépendance. La mort ne lui a point permis de répondre (i). — Mgr. Brunelli , envoyé extraordinaire de Pie IX en Espagne, n'a pas craint de surnommer Balmès : un père de V Eglise pour l'époque actuelle (El santo padre de la epoca. — Vida de Balmes, loc. cit.) On vient de voir que l'écrivain espagnol est descendu dans la tombe, honoré d'une dernière marque de la confiance pontificale. Ainsi, avant de mourir, il a mérité les distinctions les plus dignes d'une pieuse ambition, en professant des doctrines puisées d'une main hardie et sûre, dans les riches sources des inspirations catholiques. Portrait Le sentiment qui se peint le plus nettement dans ?• l'existence entière de J. Balmès, dans ses actions ainsi
Balaies.
(1) Vida de Balmcs, por don B. Garcia de los Sanlos.
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que dans ses écrits, c'est son dévouement aux intérêts de la foi. Aucune passion n'écarte son cœur de cet amour persévérant par lequel il s'est lié au service de l'Eglise ; aucune pensée ne distrait son esprit du culte de l'orthodoxie. Le 2 e vol. de la Philosophie fondamentale avait été dénoncé à Rome à la Congrégation de l'Index, comme entaché d'erreur. « J ai lu et relu le livre, "disait Balmès à un ami. Je crois qu'il ne s'y trouve » point d'erreur dogmatique. Cependant, quelle que soit »ma conviction à cet égard, je ne prendrai point la » plume pour me défendre. Si une seule proposition est «condamnée, je retirerai l'édition entière et la ferai >< jeter au feu. J'annoncerai en même temps, parla » voie des journaux, mon obéissance à la décision de »rEglise.» Heureusement, le soupçon, à peine formé, s'évanouit. Au lieu de censures, l'ouvrage du docteur espagnol recueillit à Rome de vifs éloges.
»i Une des choses sur lesquelles Balmès comptait «pour se préserver de Terreur, dit un des biographes «(Vida de Balmes), c'était sa sensibilité extrême et "l'impression que produisait en lui tout avertissement »donné de bonne foi. « Peut-être, disait-il lui-même, » ressenti rais-je d'abord une émotion chagrine; mais la » réflexion viendrait bientôt et me ferait suivre la voie "indiquée. » Aussi avait-il chargé quelques-uns de ses amis les plus intimes de lui signaler le moindre écart de sa plume. — Au moment où des critiques violentes assaillent son Pie IX, il écrit ceci : « La vérité, la «vertu, la conscience, Dieu : tels sont les points sur "lesquels notre regard doit demeurer fixé. Tout le » reste ne fait que passer. » La perspective des honneurs temporels, la faveur des grands ou des princes trouvaient Balmès insensible. Appelé dès son enfance à l'étal ecclésiastique par une vocation décidée, il répétait que cent fois cet état aurait été préféré par lui, s'il eût
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d\\ cent fois renouveler son choix. Pour donner une dernière satisfaction à la dignité de son caractère, il songeait à se retirer sous l'abri d'un toit sacré, à l'ombre de quelque église. « C'est, disait-il , ce que doit faire un prêtre. »
Balmès était d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, d'une complexion faible, peu développée. Son teint délicat et pâle indiquait une habitude de souffrances. Sa démarche même révélait l'épuisement de sa santé. On ne pouvait le considérer sans se sentir entraîné vers lui par une sorte d'attrait douloureux. Toutefois, celle apparence de langueur répandue sur tout son être était combattue par le feu qui étineelait dans son regard. Son front , ses lèvres portaient une empreinte d'énergie qui se retrouvait aussi dans ses yeux. noirs, profonds, animés d'un éclat exlraordinaire. L'expression de sa physionomie était un mélange de vivacité, de candeur, de mélancolie, de force dame. Dans la société de ceux qui avaient son amitié ou sa confiance, son visage s'épanouissait et laissait briller la limpidité du cœur. En présence des inconnus au contraire, ce même visage semblait se couvrir d'un voile impénétrable. — L'influence d'une première éducation , quelque peu agreste , se laissait apercevoir parfois, ou deviner, dans les gestes et le maintien de Balmès; on ne pouvait néanmoins s'empêcher de reconnaître en lui un naturel porté à la noblesse et à une certaine dignité élégante. Le fond de son caractère était une sensibilité voilée et comprimée , qui attirait et remuait fortement les sympathies (i). Par l'effet de
(i) Son cœur exerçait un attrait si puissant que les Biographies nombreuses, les Eloges , les Oraisons funèbres par lesquels l'Espagne a honoré sa mémoire, sont presque tous empreints d'un sentiment d'émotion que nous voudrions pouvoir faire passer dans ces pages.
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l'abnégation chrétienne et sous l'étreinte de la volonté, cette sensibilité avait été assujétie aux règles d'une raison austère. Elle n'en subsistait pas moins. — Don José Maria Quadrado, qui a surtout connu et fréquenté Balmès à l'époque où l'expérience et la maturité des années avaient tout perfectionné en lui, termine par ces traits la peinture de ses mœurs et de son caractère : «Observateur scrupuleux des moindres obligations » sacerdotales, il puisait dans la pratique de l'ascétisme «cette vigueur qu'il déployait dans ses travaux intellec- » tuels. La distribution de son temps était extrêmement h méthodique. Ses plaisirs se bornaient au commerce » intime de cinq ou six amis. Sincère dans ses jugements, » plein de tact dans ses conseils, il connaissait profon- » dément les secrets du cœur humain, non-seulement • ses élans les plus sublimes, mais les mouvements » excités par les incidents vulgaires de la vie. La flatterie •> lui déplaisait moins que l'indépendance. Il honorait » ses amis en leur donnant des preuves de la confiance »la plus absolue. Sa sensibilité était exquise, mais il »• l'avait rangée sous l'empiré de la raison. Il avait réussi » surtout à la dissimuler. Avide d'être aimé, nous l'avons » vu s'alarmer à la pensée que les attentions dont il était » l'objet , pouvaient bien s'adresser, moins à l'homme » qu'à l'écrivain (i). »
D'après une règle assez ordinaire , les mérites qui Caractère distinguent le talent de chaque écrivain participent des Bon d t * ]ent qualités qu'on a reconnues dans ses inclinations ou dans son caractère. De plus, il est facile de remarquer chez Balmès une empreinte particulière communiquée a son esprit par l'action des croyances et des institutions qui influèrent sur sa jeunesse. — Le vrai génie de
(1) Revis ta hespanica, America., entrega 3«. BlBL. HIST. 7 e ANNÉE. 4 e OUVR. 8
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Balmès, la marque distinctivc de ses ouvrages , le cachet qui met à part ses pensées et ses écrits, c'est le bon sens. On observe à bon droit que celle qualité devient de plus en plus rare chez la plupart des peuples de l'Europe. En France surtout, à dater du 17 e siècle, la décadence du bon sens suit une marche effrayante : si Ton y veut faire attention, cette qualité, c'est-à-dire, un certain degré de justesse dans nos sentiments et dans nos idées, ne saurait résulter que d'un ensemble de notions exactes, établies et fixées solidement au fond de notre intelligence. Or, le catholicisme, grâce à la précision de ses doctrines et à la fermeté de ses institutions, parait seul capable de donner une exactitude habituelle et durable à l'universalité des opinions et des sentiments d'un peuple. C'est un effet de cette unité d'un ordre excellent, par laquelle, s'emparant à la fois du domaine de la théorie et de celui des actions , il ramène toute vérité à une source identique, toute intelligence à une règle, toute volonté à un but légitime. L'incrédulité ou le scepticisme, au contraire, en obscurcissant cette triple connaissance de l'origine, de la règle et du but, répandent dans les intelligences et les caractères un goût d'utopie et d'aventure entièrement contraire a cette belle qualité que nous venons de signaler chez Balmès. — Si cet écrivain présente, au milieu de notre siècle, l'exemple d'une pensée vive et hardie, réglée par une raison imperturbable, c'est, selon nous, un mérite qu'il doit à l'enseignement catholique, conservé dans toute sa pureté au sein d'une université espagnole (celle de Cervera) et communiqué à une intelligence que Dieu avait, d'ailleurs, disposée merveilleusement pour le recevoir.
Une clarté, une facilité surprenante et une noblesse soutenue, ont été les qualités prééminentes de la plume de Balmès. Ces mérites sont les plus essentiels chez un
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écrivain dont l'esprit s'est voué presque exclusivement aux exercices de la raison.
Telle a été l'existence, telles ont été les mœurs, les vertus de l'homme à qui les lettres espagnoles, durant la première moitié de ce siècle, auront dû leur honneur principal.
L'influence du publiciste espagnol, on le sait assez, s'est étendue fort au-delà des frontières de sa patrie. Dans toute l'Europe, ses principaux écrits sont lus, analysés, et prennent part parmi les documents les plus importants pour la cause de la vérité. Dans l'Amérique du Sud , ces ouvrages ont conquis une popularité nationale. Pour cette région immense, dans laquelle le Bien cl le Mal se livrent, de nos jours, un combat si lamentable, et dont l'issue, malheureusement, reste encore si douteuse, la langue de Balmès est la langue des ancêtres; sa pensée est aussi la pensée qui régnait dans un âge plus heureux. On reconnaît, dans cette voix, l'écho des grands docteurs qui firent autrefois de la mère-patrie l'institutrice d'un monde nouveau, la nourrice féconde d'une civilisation naissante.
Balmès, d'une part, a opposé aux progrès de Terreur une résistance tenace ; de l'autre, il a rouvert à l'activité des esprits des voies sûres, mais larges. Précepteur prudent, il a fait comparaître devant le bon sens de sa patrie les opinions mêlées de tant d'illusions pour lesquelles l'humanité, presque entière, s'est affolée de nos jours. Ces opinions, il les a dévoilées, jugées. Et toutefois, d'une main déjà émue des premiers frémissements d'une tempête qui allait bouleverser le monde, il n'a pas craint d'écrire un testament, dans lequel, à côté du mot avenir f se lit à chaque ligne cet autre mot : Espérance. Ce testament est l'opuscule intitulé Vio IX. Ainsi, selon l'aspect sous lequel on le considère, Balmès apparaît comme novateur, ou comme sectateur prudent