‹ Art d'arriver au vrai philosophie pratiqueChapitre 6 sur 60 · DE JACQUES BAL.MÈS · texte numérisé non relu

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année à Paris cl en Belgique (i). — Cette union présentait d'autres avantages bien grands pour rétablir l'Espagne dans ses rapports les" plus utiles avec les autres puissances. Par l'étendue de son territoire, par les qualités de son caractère et de son génie, la nation espagnole a le droit de se placer , vis-à-vis du reste du monde , dans une indépendance, non pas seulement nominale, mais réelle. A l'avéncment de Philippe V, l'Europe entière, Louis XIV lui-même, avait reconnu ce droit. Les traités qui mirent fin aux guerres de la Succession obligèrent la nouvelle dynastie d'Espagne à s'attacher sans retour au peuple qui l'avait appelée. Par sa magnanimité, Philippe V, en un instant, avait naturalisé sa race sur le sol espagnol. Le nouveau droit d'hérédité emprunté à la coutume salique tendait à prémunir l'Espagne plus solidement que jamais contre les influences de l'étranger. Cet édifice de l'indépendance de la péninsule se trouvait tout à coup mis en péril par la pragmatique sanction de Ferdinand VII qui, donnant vigueur à la cédule des Cortès de 1789, restaure en faveur de sa fille Isabelle l'antique loi d'hérédité féminine. L'intérêt de la révolution l'exigeait ainsi contre don Carlos , prince attaché aux maximes de l'autorité absolue. A l'occasion du mariage de la reine Isabelle, la protestante Angleterre reprenait en Espagne des espérances qui lui semblaient interdites par le principe salique consacré par la loi de Philippe V. La révolution de juillet, coïncidant avec l'intrigue qui

(1) Dans les négociations auxquelles il prit part, il garda une réserve extrême, qu'il jugeait convenable à son indépendance comme écrivain et à sa considération comme ecclésiastique. Lui-même a défini sa règle de conduite par ce peu de mots : a Jusque dans les «affaires secrètes, j'observe une règle fort simple, de ne jamais rien «faire en secret que je ne puisse soutenir publiquement, si l'indiscrétion vient à le révéler ou si la méchanceté le divulgue. » Voy. Vida de Balmes, por D. B. Garcia de los Santos.

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changeait à Madrid le droit de succession royale, avait enlevé à l'œuvre de Louis XIV une dernière protection. Impuissante à soutenir ouvertement les traditions véritables de la France, la récente monarchie française s'efforçait de les continuer par la ruse. De là, dans les antichambres du palais de Madrid, une lutte misérable entre la diplomatie française et celle de l'Angleterre, lutte qui révoltait chez le peuple d'Espagne le sentiment de la fierté nationale , et discréditait de plus eu plus l'amitié de la France. — Rappeler au trône d'Espagne, dans la personne du comte de Monlemolin, la lignée masculine de Philippe V, c'était anéantir les espérances que l'Angleterre tirait du changement de l'hérédité royale, et, en môme temps, frapper d'un coup humiliant les prétentions de la maison d'Orléans. Les Etats du centre et du nord de l'Europe n'auraient pas manqué d'applaudir, heureux jdes gages nouveaux de sécurité que cette conciliation aurait donnés au principe monarchique. L'Espagne rentrait ainsi, vis-àvis de l'Europe entière, dans une attitude aussi avantageuse pour son indépendance que flatteuse pour son amour-propre. La Fronce elle-même n'aurait pas tardé à pardonner, car ses intérêts permanents, trop distincts de ceux de la maison d'Orléans, se trouvaient d'accord, dans le fond, avec les intérêts de l'Espagne. — 4. fialmcs développait ces avantages à un point de vue purement espagnol. Il s'attachait à discréditer les candidatures que le cabinet des Tuileries mettait en avant. Hien de plus facile que d'échauffer l'orgueil national contre ces prétentions, aussi antipathiques au goût de l'Espagne que peu d'accord avec ses intérêts. Il déroulait un tableau singulièrement exact des infirmités que la France avait contractées en se confiant à la dynastie d'Orléans ; sa plume prophétique décrivait d'avance les désastres que l'esprit révolutionnaire, entretenu par les

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insiitutions de la France, allait faire éclater sur ce pays. II suppliait sa patrie deviter toute solidarité avec un trône croulant, tout rapprochement trop étroit avec une nation rongée d'un mal formidable et contagieux.

Dans cette lutte, El Pensamienio de la Nacion avait Sentiment le concours d une partie considérable de l'Espagne. Les '^3** masses populaires, dans la plupart des provinces et dans certaines cités, conservaient, conservent encore, une sympathie non douteuse pour la cause carliste. Si l'on s'étonne que celle cause, appuyée sur un ici assentiment, n'ait pu triompher, c'est que les masses populaires, en Espagne comme ailleurs, subissent le joug de l'habileté, du courage ou de l'audace, qui sont habituellement au service des classes instruites de la société. Et c'est ainsi qu'en Espagne, comme ailleurs, la démocratie, entendue à la façon moderne, est une fiction. — Le parti carliste, représenté par ses chefs, encourageait et assistait Balmès. En recevant d'un jeune écrivain conseils, direction, doctrines, ce parti donnait un exemple rare de docilité et d'abnégation. L'autorité du caractère sacerdotal et la renommée du dévouement de Balmès pour les intérêts de l'Eglise obtenaient celte obéissance. Par la même force puisée dans une source sacrée, Balmès avait fait triompher le désir de la réconciliation dans l'esprit d'un nombre * infini de partisans d'Isabelle. Non-seulement El Pensamiento de la Nacion trouvait un appui et des encouragements éclatants; mais un nouveau journal, /:/ Conciliador, créé sous l'inspiration de Balmès, devenait l'organe d'une jeune école d'écrivains, soustraits heureusement par l'efficacité de la foi aux influences qui stérilisaient toute plume en Espagne. Cette feuille, dirigée par don José Maria Quadrado, fut fondée, au printemps de 1845, en vue de soutenir par une publi-

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cilé quotidienne, les efforts du recueil hebdomadaire rédigé par Balmès. Rien de plus élevé, de plus libéral, de plus noblement patriotique et chrétien que l'esprit du Conciliador.

l a question Mais enfin, après bien des variations, le cabinet le cabinet r des Tuileries, en vue d'un intérêt de famille, décida français. cn dernier ressort le mariage de la reine d'Espagne en faveur de l'infant don François d'Assise. Le motif qui a guidé avant tout la politique française en celte affaire était d'assurer au duc de Montpensier la main de l'infante Ferdinanda (i); et puis, elle aimait à écarter cette ombre de restauration que la royauté du fils de don Carlos aurait fait apparaître au sommet des Pyrénées. — Habileté stérile ! Quel péril a été conjuré, quelle influence reconquise par les brillantes noces du 10 octobre 1846? L'Angleterre, humiliée un instant, n'a-t-elle pas été vengée trop tôt ? La France , qui croyait retrouver la politique de Louis XIV, n'applaudissait qu'à un simulacre de cette politique. Le i l novembre 1846, un mois seulement après les noces royales, Balmès écrivait : « Probablement des «soucis cruels seront pour la cour des Tuileries, le prix »de son succès. Déjà, ces soucis l'atteignent. Mais » c'est sur l'Espagne que pèseront le plus durement les conséquences de cette affaire. Quelques-uns de ceux

(1) Celle politique, toute d'intérêt personnel, du cabinet français, Balmès la montra au vif sous celle formule mathématique :« Lorsque «la France, dit-il, faisait des démarches sérieuses en faveur du " comte de Monlemolin, nous nous sommes aperçus déjà que le «problème du mariage de la reine d'Espagne élait posé constamment, pour le cabinet français, comme une équation dans laquelle «figurent deux quantités, Tune constante, l'autre variable. La «quantité constante était celle-ci : de façon ou d'autre, M. le duc «de Montpensier épousera l'infante. La quantité variable était : le •mari de la reine : comtes de Trapani, de Monlemolin, iufant don «Henri ou infant don Francisco »

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» qui ont favorisé le double mariage ont reçu, peut- -être, en récompense, des décorations magnifiques : »un jour viendra où, accablés des souvenirs amers • qui seront le fruit du service rendu par eux, ils » seraient bien heureux d'oublier tout à la fois et le «service et la récompense. » Voilà le jugement de Balmès sur ce double mariage. Les événements de î 848 ne sont venus quo trop vérifier ses prédictions !

Evidemment El Pensamiento de la Nation avait terminé sa lâche. Le langage de J. Balmès ne pouvait être désormais qu'une récrimination ; l'écrivain se résolut au silence. Le 51 décembre 1846 sa feuille cessa de paraître : elle avait eu trois années d'existence. En la supprimant, Balmès préférait sa dignité à ses intérêts. Cette feuille comptait des lecteurs nombreux et rapportait à son fondateur un revenu abondant (i). — Au mois de mai suivant , Balmès recueillit en un volume ses divers Ecrits politiques (*). Il semblait ainsi dire adieu à ces études qui l'avaient si noblement passionné.

Online» *e retire de la politique.

Ses écrits politiques.

t) Ses ouvrages philosophiques.

Dans un des rares voyagesqui le ramenèrent à Vich,

(1) On regretta de voir disparaître la feuille de BaltnA*. «Ecris, «écris, disait Rislol à son ami. « — « Cher Antonio, je ne puis accéder »à ton désir. Des raisons supérieures m'obligent au silence. » — « Des larmes remplissaient ses yeux, ajoute Ristol; non point qu'il »se sentit atteint dans son amour-propre, mais parce qu'il prévoyait «des désastres auxquels sa plume ne saurait porter remède. » — «Jamais, disait-il, je ne me serais attendu à un jour aussi amer, «aussi cruel que. celui dans lequel on m'annonça le mariage de la «reine. L'unique espérance qui nous restait est à jamais anéantie."

— « A propos du roi des Français, il dit : ce souverain malavisé. »en contribuant comme il l'a fait au mariage de notre reine, a

- porté lui-môme son arrêt de mort. » Xoticia, etc., par D. B. de Cordoba, p. 1G4.

(2) Escritos politicos, 1 vol. in-4", espagnol, à 2 col. de 800 pag. Madrid, 1848.

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au milieu des souvenirs et des amitiés de son enfance, Balmès se promenait, un soir, en compagnie de ce chanoine Soler qui, une fois, avait été son compétiteur, pour devenir ensuite son confident, son guide. Les cimes gigantesques de deux montagnes catalanes, le Monseny et le Tangamanent, se dressaient devant eux dans un ciel calme. « Quel spectacle magnifique !

dit Balmès. Quelle jouissance grandiose d'admirer, » du haut de ces sommets incommensurables, la toute- » puissance de Dieu et d'y penser à 1 éternité ! Si vous

• pouviez disposer de quelques jours en ma faveur, » nous irions ensemble sur l une de ces cimes, faire une » retraite spirituelle, et nous recueillir dans les abstractions métaphysiques. Là, éloignés de tout bruit, n nos pensées se concentreraient uniquement sur notre « divin Créateur. Une moitié de notre temps serait em-

• ployée à nourrir nos âmes de cet aliment spirituel «dont elles ont constamment besoin. Le reste serait m consacré à méditer sur les points les plus importants

des sciences philosophiques. » Celle proposition fut acceptée (i).

Sou dmililo Balmès, à celle époque, mettait la dernière main à

^hiîowphif ' un ^ e ses 8 ran d s ouvrages. Dans un livre intitulé : Deusei» <in Philosophie fondamentale (2), il venait de consigner etotmagn. vn ç in l'expression, la forme définitive et coordonnée de ses méditations philosophiques, commencées dans la cellule de l'étudiant de Ccrvera. Vingt années s'étaient succédé. Des volumes nombreux, des écrits qu'on ne comptait plus étaient sortis de la pensée et de la plume de l'étudiant devenu célèbre; mais, jusqu'en Tannée 1846, le trésor silencieux recueilli par lui dans les pages de S. Thomas d'Aquin, était resté

(t) Noticia, etc., por don B. de Cordoba, p. 183.

(2) Filosofia fondamental, 4 tom. in-8°, Barcelona, 1840.

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intact au fond de son intelligence. Précisément, ce fut au moment où la politique occupait et remuait le plus les puissances de son esprit, qu'il se sentit mûr pour donner lumière et vie à ces conceptions abstraites. Les dix livres dont se compose la Philosophie fondamentale furent écrits pendant le période le plus agité de la vie de Bnlmès. Il ne faut pas s'imaginer que la Philosophie fondamentale soit un livre d'idéalité vague, de rêverie philosophique. Nullement. L'esprit aristotélique, c'està-dire , mathématique, exact, y domine. Tel est, comme l'on sait, l'un des caractères de la philosophie de S. Thomas, caractère qui, chez ce docteur, se trouve joint à une puissance d'intuition pour ainsi dire semblable à la Vision angélique. Quelque chose de pareil se remarque dans la philosophie de Balmès. A la différence d'un grand nombre d'esprits d'ailleurs illustres, l'auteur de la Philosophie fondamentale s'élève jusqu'aux contemplations les plus hautes, en descend, y remonte , sans perdre un seul instant 1 aisance , la simplicité, la clarté, qui sont les qualités habituelles de son talent. Nulle part sa pensée n'est plus lucide, son langage plus transparent que dans ses traités de métaphysique : mérite extraordinaire qui, réuni à une haute puissance de pénétration, constitue certainement un esprit philosophique de premier ordre. — Balmès a composé sa Philosophie fondamentale principalement dans le but de substituer une philosophie saine, judicieuse, à ces systèmes inqualifiables qui, venus des bords du Rhin, pénétraient jusqu'en Espagne, décorés d'une phraséologie sonore par la plume des éclectiques français. L'école semi-protestante , semi-panthéiste d'Allemagne et de France se trouvait ainsi combattue par l'écrivain espagnol sur les deux terrains qu'elle avait envahis : dans la politique et dans la philosophie. — Cependant, pour parvenir au but qu'il s'était pro-

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posé, il ne devait point se borner à un traité de philo* sophie transcendante. Afin de mettre son enseignement à la portée des collèges et des universités, il convenait de le réduire à des proportions plus simples. Tel fut le plan d'un nouvel ouvrage, intitulé : Cours élémentaire de philosophie, que Balmès rédigea dans les deux longues espagnole et latine (<).

Philosophie « Le titre de Philosophie fondamentale, nous dit ron p"âV| C, j* ,e " B a l m e s d ans le prologue de son livre, n'exprime point l'ouvra»* » une prétention vaniteuse, mais simplement le sujet » que je vais traiter. Je ne me flatte aucunement de :• fonder sur le terrain de la philosophie, je n'ai d'autre v objet que d'examiner les questions fondamentales de

-cette science Il faut empêcher que certaines

» erreurs, introduites par mode au milieu de nous , ne • prennent racine et ne deviennent principes. Cette calamité ne peut être prévenue que par un ensemble » d'études solides et bien dirigées. La répression seule, »à notre époque, ne suffit plus à contenir le mal ; il »faut, déplus, le combattre par l'abondance du bien. « Notre livre portera-t-il ce fruit? Le public en jugera. » — Le premier volume de la Philosophie fondamentale traite de la Certitude, Les divers principes sur lesquels s'appuie la certitude humaine y sont discutés, mis en parallèle. Chaque système moderne, depuis celui de Descartes jusqu'à celui de M. de Lamennais, s'y trouve analysé, jugé. Presque à chaque page de l'ouvrage, les doctrines de l'Allemagne exercent la critique de Balmès. S. Thomas intervient fréquemment dans celle lutte du philosophe catholique contre les erreurs mul-

(1) Curto de filosnfia elemmtah 4 cuadernos (cahier*). Madrid 1847.— Version latine. Barcelone, 1849.— M. A. de Blanche* Raffin, assisté de deux de ses amis, travaille à une traduction complète des œuvres philosophiques de Balmès. VEl criterio (Art d'arriver au vrai) traduit par M. Edouard Manec a déjà paru.

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liples de notre temps (i). — Le second volume contient deux livres, l'un intitulé Des sensations, Faulre De ï étendue et de f espace. Le traité Des idées (*) occupe

(1) u Toute dispute, dit Ralmès, Filosofia fundament., lib. 1% »cap. xxxiv, sur le point de savoir lequel des principes de la certitude mérite le premier rang, accuse une confusion d'idées. Entre ■des choses d'une nature différente, nulle comparaison n'est possible. Trois principes de certitude se trouvent à notre usage : la «conscience ou sens intime, l'évidence, et l'instinct intellectuel, «autrement appelé sens commun... Or, ces trois principes nous »sout nécessaires , ebacun en son ordre et d'une façou différente* «Aucun , d'ailleurs, n'est absolument indépendant des autres. On «n'en saurait détruire un seul sans amener un bouleversement dans

«notre intelligence Toute philosophie qui se contente de consi-

«dérer l'homme sous un môme aspect est une philosophie incom- «plète qui court le risque de devenir une philosophie erronée. »

Le principe de Descartes : — « Considéré comme Enthymène , le «principe de Descartes ne saurait prétendre au titre de principe «fondamental. Mais si l'on envisage ce principe comme la simple «manifestation d'un fait, la question change ; il convient dès lors «d'examiner si la prétention n'a rien de légitime.» Ibid., cap. xvn,

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