‹ Art d'arriver au vrai philosophie pratiqueChapitre 9 sur 60 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Le nom de Jacques Balmès n'a plus besoin d'être loué. Le mérite excellent de ce maître est désormais reconnu de tous. Pour les esprits attentifs, son livre sur le Protestantisme et le Catholicisme dans leurs rapports avec la civilisation européenne, est devenu, non-seulement en France mais en Europe, un véritable manuel de l'Histoire de la civilisation. Ses Ecrits politiques (i), sa sagesse, sa perspicacité, au milieu des débats qui ont agité son pays, assurent à sa mémoire un second titre d'honneur. Pour achever de faire juger parmi nous les œuvres du docteur espagnol, il reste uniquement à traduire ses Ecrits philosophiques.

Le premier de ces Ecrits, par ordre de dates, est le volume offert en ce moment au public. L'auteur l'a intitulé : El Criterio , c'est-à-dire Moyens pour parvenir à la vérité, art de juger, art du bon sens. C'est un traité de Logique à la portée des jeunes esprits; une Philosophie appropriée aux besoins des gens du monde, et cependant digne des intelligences les plus exercées. Balmès, dans cet ouvrage, a déployé toutes les richesses habituelles de son talent : une connaissance profonde des lois qui régissent l'être humain ; une clarté, une simplicité parfaites dans le langage; un sens pratique qui ne l'abandonne jamais, et qui le guide sur le champ vers les côtés utiles des vérités qu'il considère.

Ce qui frappera principalement dans les pensées et

(1) J'en ai présenté ailleurs une analyse.

xcn

PHÉFACE

dans les écrits de Balmès, c'est un caractère qui manque ordinairement aux meilleurs esprits formés dans l'atmosphère du xix e siècle. Ce caractère, c'est simplement ce que notre langue a nommé le bon sens, c'est-à-dire une certaine justesse, habituelle, constante dans les opinions, dans les sentiments; le calme du cœur joint à la sérénité de l'esprit; le silence des passions; l'exercice désintéressé des facultés intellectuelles.

Or, ce caractère imprimé aux écrits de Balmès se retrouve marqué dans tous les actes de son existence. C'est un mérite qu'il ne dut point uniquement aux dons généreux de la nature : ces dons s'étaient perfectionnés en lui par l'avantage d'une éducation saine et d'une instruction puisée à des sources irréprochables. De même que notre corps tire sa vigueur du coin de terre sur lequel il vit et de l'atmosphère qu'il respire, notre esprit, notre cœur puisent leur force dans l'éducation nationale, dans l'atmosphère intellectuelle et morale qui nous environne. Balmès, selon nous, doit surtout aux mœurs et aux traditions catholiques de l'Espagne ce que nous remarquons de véritablement rare et supérieur en lui. La crainte de Dieu, l'obéissance stricte formèrent la règle de son enfance; la sublimité de l'enseignement théologique fut l'aliment de son esprit pendant l'adolescence ; sa jeunesse fut tout ensemble contenue et développée par la discipline d'une Université orthodoxe, cette discipline qui, dominant à la fois l'intelligence et le cœur, façonna, dans les siècles croyants, tant de grands esprits et de nobles caractères.

Si l'on y veut faire attention, le niveau général de l'intelligence et de la raison dans les sociétés modernes, s'est élevé fort au-dessus du point où l'antiquité lavait porté. Or, ce phénomène ne saurait s'expliquer par une supériorité intrinsèque de l'intelligence humaine dans les

Préface. xchi

âges présents. Non-seulement cette supériorité pourrait être niée, mais légalité même entre les esprits de l'antiquité et ceux des temps modernes donnerait matière à contestation. Le phénomène dont nous parlons se rattache donc à une autre cause. Il s'explique par la diffusion et l'empire des vérités chrétiennes au sein de l'humanité.

Ainsi l'enseignement des vérités surnaturelles ; cet enseignement qui, dans la société chrétienne, est à la fois le lait des enfants, le pain des forts, le vin des vieillards; cet enseignement si malheureusement amoindri de nos jours par l'action du rationalisme, réalisait, réalise encore en quelques contrées du monde civilisé, un double bienfait: d'une part, il familiarise les intelligences les plus humbles avec la science la plus sublime; de l'autre, il inculque aux esprits, et leur fait goûter les règles d'une sagesse surhumaine. Par la vertu de ces leçons divines, l'intelligence chrétienne se trouve, avant môme de s'en apercevoir, transportée sur un sommet à la hauteur duquel les esprits les mieux doués de l'antiquité ont été loin d'atteindre. De là, l'œil naissant du génie parcourt, sans s'égarer, des horizons lointains. Il s'exerce à mesurer de vastes distances. Considérée de cette élévation , la terre ne lui présente jamais que de grands spectacles, tandis que le ciel, envisagé de plus près, l'a tout de suite charmé par ses perspectives infinies.

Balmès ne se contente point d'appliquer son bon sens aux réalités de l'ordre terrestre. D'un même coup d'œil il embrasse la destinée passagère de l'homme et son avenir immortel. Avec la même sagesse et la même rectitude, il trace les règles qui constituent ici-bas l'art de la vie, et celles qui mènent à une béatitude impérissable. Jamais l'être humain ne lui apparaît que dans sa plénitude et dans son unité : plénitude de durée, unité de facultés; àme et corps; sensibilité, intelligence; passion, volonté;

xciv puêpace.

nature inclinée vers le mal, redressée divinement vers le bien; unie à la faiblesse, à l'infirmité, mais pressentant la gloire ; tirée de la terre, mais se préparant pour le ciel.

Avant d'avoir parcouru en sou entier Y Art d'arriver au vrai, on ne se fera point une idée juste des fruits que ce livre renferme. Le dernier chapitre, intitulé De l Entendement pratique, formerait seul un ouvrage utile. Ce chapitre ne contient pas moins de soixante paragraphes, dans lesquels Bal mes traite de l'influence des passions sur les opératious de l'intelligence. Silvio Pellico, dans sou opuscule Des devoirs des hommes, laisse parler son àme aimante, sanctifiée par le sacrifice; Balmès, dans Y Art d'arriver au vrai, nous fait entendre le grave et sage génie qui modère le cœur ardent de l'Espagne. En maint endroit, lorsqu'il scrute les mystères de l'Ame humaine, le moraliste espagnol, par la justesse et la pénétration de son regard , rivalise avec la Bruyère ; mais, dédaigneux des frivolités de l'esprit, il néglige tout détail qui n'intéresserait que la curiosité : constamment pressé d'un zèle sacré, il se hâte, il court vers les conséquences utiles.

Ailleurs j'ai décrit les circonstances qui accompagnèrent la naissance de ce livre (i). On me permettra de rappeler ce récit. Balmès n'avait point encore terminé son grand ouvrage sur le Protestantisme. Il habitait Barcelone. Du sein de cette cité tourmentée par la Révolution, sa voix, connue déjà de toute l'Espagne, se joignait aux protestations qui assaillaient le pouvoir impie d'Espartero. Barcelone, où la Révolution avait consommé son triomphe en 1840, fut bombardée trois fois dans l'espace de trois années. Le dernier de ces bombardements eut lieu après l'expulsion du Dictateur. En vain la nation

(1) Jacques Balmès, sa vie et ses ouvrages.

Page 1