J.-K. Hoy3M\N9, Les Foules de Lourdes
Or, d'après notre loi, si l'art chrétien est mort, c'est que la religion est morte ; c'est qu'elle n'est plus, en tant que facteur de vie ; c'est que sa sève est épuisée et qu'elle est condamnée à disparaître.
La réponse à cette objection pourrait nous entraîner fort loin. L'art étant le miroir de la vie, et la religion étant d'une certaine façon toute la vie, l'élude des conditions actuelles de l'art religieux nous amènerait à parler de toutes les conditions de la vie moderne.
Je m'en tiendrai à de brèves remarques.
Et d'abord dénonçons des exagérations dont il ne convient pas de nous faire les porteparoles. L'art religieux existe; l'art chrétien n'est pas mort, ainsi qu'on veut le prétendre. 11 se meut d'une allure languissante, sur un espace rétréci, mais il vit, et ce n'est pas à
nous d'organis^-r autour de lui soit la conspiration du silence, soit l'entreprise du dénigrement. L'anticléricalisme nous guette; trop heureux serait-il de se faire un argument de nos dires.
Que des médiocrités ou des horreurs sévissent ce n'est que trop certains; mais sont- elles donc spécialité chrétienne? Confondre l'art religieux tout entier, même l'art religieux moderne, avec l'art « Saint-Sulpice, » serait aussi injuste que de confondre tout l'art profane avec les images d'Epinal ou avec les chromos distribués au Bon Marché.
Partout, toujours aussi, il y eut et il y aura delà « camelote ». Il y en avait chez les Grecs. Les gens les plus artistes de la terre eussent été empêchés de l'expulser. Que de Tanagra ne sont que cela, en dépit de l'étiquette! Le moyen âge avait aussi sa camelote; il en avait plus que nous, pour cette raison que le minimum d'art possédé aujourd'hui par tous, telle l'instruction primaire, faisait souvent défaut à ceux qui sculptaient tant de ces images de bois
OU d'ivoire, qui peignaient tant de ces enluminures qu'on s'arrache maintenant à prix d'or. L'esprit du brocanteur ne voit pas cela; il confond volontiers ce qui est intéressant par la date avec ce qui est véritablement beau. De son côté, l'esprit de dénigrement abuse de l'équivoque. Mais il faut dénoncer l'illusion, et comprendre que Nuremberg et Epinal sont éternels.
Par ailleurs, si l'on veut regarder autour de soi, en beaucoup de lieux et même rue Saint-Sulpice, on trouvera de fort belles choses. A fortiori dans nos églises, dans nos musées modernes, à nos salons de peinture, les oeuvres de valeur inspirées par le christianisme ne manquent pas. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le courant général n'est pas là. Mais sur ce point encore, j'ai une importante remarque à présenter, en conséquence de nos dires.
La loi des trois états dans ce qu'elle a de vrai s'applique à l'art comme à tout le reste.
Au début, la religion absorbe tout, l'art aussi bien que les services publics, aussi bien que la politique, aussi bien qu'en partie la science. Plus tard seulement une diiïerenciation se produit ; une laïcisation relative et d'ailleurs légitime, s'installe ; ce qu'enveloppait l'art religieux s'établit en spécialités qui en paraissent violemment détachées, mais qui au contraire ont rompu leurs attaches aussi naturellement que l'enfant extrait de sa mère; qui d'ailleurs, à l'instar de celui-ci, conservent de leur premier état tout ce que le mot parenté désigne.
Voyez le paysage. 11 constitue aujourd'hui un genre bien marqué. Or où sont les paysages de Léonard, de Raphaël, de Titien ? Ils sont inclus dans leurs tableaux religieux. Aujourd'hui, on les peindrait à part, et oii serait le mal? N'avons-nous pas dit que tout est chrétien de ce qui est authentiquement naturel et humain ? Nous avons aujourd'hui des peintres chrétiens qui font du paysage ; s'ils y réussissent, qui de nous voudrait au
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nom de la religion les écarter de leur travail pour leur demander des Vierges?
J'en dis autant de la peinture de genre. Véronèse en a fait dans les Noces de Cana; toute la Renaissance en a rempli ses tableaux religieux. Aujourd'hui, on distingue, non pas encore assez à mon gré, et si l'on veut peindre une Maternité, on la peint, sans se croire obligé, comme Titien ou Botticelli, de l'appeler Sainte Famille. Où est le mal encore? Il y a là au contraire uq bien. J'aime mieux, si ce n'est pas l'Enfant-Dieu qu'on se propose.de chanter l'ayant vraiment dans l'âme, qu'on sache me taire ce Nom et qu'on efface l'auréole.
Mais ce que je veux dire, c'est que tout le travail d'art fait ainsi dans des genres détachés — disons si l'on veut laïcisés, ou mieux différenciés, ce travail ne se fait ni contre nous ni même au fond à côté de nous, sans lien avec ce qui religieusement nous inquiète. « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne
m'est étranger » : on peut appliquer ce mot au christianisme. Répétons-le à satiété, le christianisme, c'est la vie humaine, la vie, disje, regardée sous l'angle du divin, et la nature en fait partie, la nature inférieure qu'interprète le paysage comme la nature humaine objet de la pointure de genre ou d'histoire. Le tout est de garder en y fréquentant l'esprit du christianisme. Mais celui-ci sauvegardé, qui ne comprend qu'il n'y a plus lieu de regretter un soi-disant laïcismequi n'est qu'une émancipation naturelle?
Au paysagiste je dirai : Glorifiez la nature! N'est-ce pas glorifier Dieu? N'est-ce pas s'employer à une œuvre qui ravissait les plus chrétiens parmi les chrétiens, qu'ils soient Elisabeth de Hongrie ou François d'Assise?
Au peintre de genre je dirai : La vie individuelle ou sociale vous émeut? Mais elle émeut plus que vous l'homme qui en sait le prix divin! Peignez-la! Si votre esprit est haut, votre âme droite, vous êtes avec nous, explorant l'un de nos domaines préférés.
Je parlerai de même au peintre d'histoire, au portraitiste, à l'homme d'un art quelconque. Omnia vestra sunt, nous a déjà dit l'Apôtre. Toute étroitesse de jugement fait tort à Penvergure de ce principe. L'univers est à Dieu, et il est donc aussi aux fils de Dieu. La civilisation est à Dieu, et ne peut donc nous être étrangère. La vie des hommes et la vie des choses, fût-ce les plus humbles, s'écoule aussi en Dieu : nous y unir c'est nous unir à lui, et l'art qui les exprime fait partie de notre patrimoine.
Pourquoi, dès lors, proclamer l'universelle décadence de ce qui, comme chrétiens, nous intéresse, puisque beaucoup de choses actuellement florissantes, et glorieusement florissantes, doivent nous intéresser?
Pourtant, je conviens de bon cœur que cela ne suffit pas à résoudre la question posée. Il faut approfondir celle-ci davantage.
Tout art est religieux en un certain sens ; mais il y a pourtant un art proprement religieux, et autant il est vrai de dire que de beaux paysages, de bons tableaux de genre, d'histoire ou de quoi que ce soit peuvent servir à illustrer et glorifier le sentiment religieux en le poussant dans tous ses domaines — cela dis-je au cas où ce sentiment se manifesterait d'abord sur son premier terrain — autant Pexclusi- \ visme accordé à ces sujets prouverait que le sentiment religieux est sans force, que la religion n'a plus la vie en soi.
Pourquoi donc Part religieux au sens complet, Part spécialement religieux est-il si fort en baisse ?
La réponse est triste; il faut la faire pourtant. N'est-ce pas se mettre sur le chemin de la santé que de rechercher où est son mal? Toujours, partout la thérapeutique est fille de la pathologie.
La réponse est donc en partie — mais la partie ici change Pespèce — ce qu'insinuent
nos adversaires. C'est que le christianisme, aujourd'hui, ne rég"it plus la vie, je dis la vie avec toute l'ampleur que ce mot comporte. Môme chez les croyants ou chez ceux qui se disent tels; chez ceux qui font partie du groupe catholique; pour qui, en conséquence, la foi est encore un aspect de la vie — un des moindres, il n'est plus vrai en général de dire que ce soit la vie. La foi qui est quelque chose d'ardent, de fort ; qui est presque une passion, tant elle imprègne notre être et le domine; la foi qui soulevait jadis tant d'enthousiasmes, qui suscitait l'épopée des croisades au moment même oii elle suscitait l'épopée de pierre des grandes basiliques, cette foi-là n'est plus, même chez ceux que l'adhésion de l'esprit range parmi nous, les chrétiens du vingtième siècle.
Or, les grandes œuvres sont le produit de la passion, ou de la foi qui lui emprunte ses énergies afin de les appliquer à ses objets propres. Une conviction ardente diffuse dans les masses et participée plus ou moins, en tout cas repré-
sentée puissamment par l'artiste : telle est la condition première de l'œuvre d'art.
L'artiste supérieur n'est jamais que l'interprète d'un état d'âme collectif auquel il ajoute le sien, mais sans pouvoir jamais l'y substituer d'une façon complète. 11 est le miroir ardent qui recueille la lumière, la concentre et en fait une flamme. Il est la voix qui cric ce que tout le monde pense obscurément sans pouvoir se le définir. Qu'on no s'étonne donc plus que l'art chrétien ait vécu à titre de manifestation collective; qu'il soit chassé de la foule ; qu'il doive chercher un refuge dans l'âme restée chrétienne en dépit de notre paganisation progressive ; dans l'âme demeurée chaude au sein de la froideur universelle; fidèle,, au sein de l'universel abandon.
Mais alors la thèse de nos adversaires triomphe? Le christianisme a vécu? Ce n'est plus qu'une religion du passé? Les embaumeurs peuvent venir et coucher avec les honneurs que de droit — cette fois dans un se-
pulcre définitif — Celui qui fut jadis le Maître de la vie ?
Eh bien non! Ce n'est pas du tout cela que prouve la décadence partielle de Part religieux parmi nous. Ce que cela prouve, c'est la vérité de la loi que nous avons posée, à savoir que le progrès religieux, en art comme en quoi que ce soit, ne se fait pas tout seul. Il est en dépendance du milieu et de la tournure que prend la civilisation générale. La religion travaille la société et tout ce qui est de la société ; il n'est pas un domaine de vie collective ou individuelle où la question religieuse n'ait ses répercussions. Mais inversement, les manifestations de la vie courante, l'état de la civilisation et de l'ambiance réagissent sur la religion et sur tout ce qui est de la religion.
Là est le secret du phénomène.
Comprenons bien que la religion est une relation. Or, une relation ne se fait pas avec un seul de ses deux termes. Dieu ne peut pas faire la religion .à lui tout seul, parce que si la religion c'est Dieu avec nous, c'est aussi
nous avec Dieu, et c'est par conséquent nous autant et plus que ce n'est Dieu même.
Voilà pourquoi les commencements religieux sont pour une part en dépendance du milieu où ils se produisent : nous l'avons dit à propos de l'art des catacombes. Voilà pourquoi encore les progrès religieux sont pour une part en dépendance des progrès du milieu. Voilà pourquoi enfin les crises religieuses sont suscitées par les crises qu'a subies tout d'abord le milieu.
Nous sommes à l'un de ces moments de crise, et l'art religieux en a sa part. C'est tout simple.
Serait-il donc douteux que le monde, en ce moment, change de face ? Tous les points de vue sont renouvelés ; toute question se présente liée à des exigences nouvelles, qui rendent terriblement ardue l'entreprise de mettre « le vin nouveau dans les outres vieilles. » On cherche, on ne sait trop quoi, mais on cherche. On se dépouille d'un passé jugé périmé.
et beaucoup de misères en ressortent, mais c'est un fait humain dont il faut prendre son parti comme de tout ce qui existe.
En politique, en sociologie, je n'ai pas à montrer quels 'problèmes formidables et angoissants nous travaillent. Tous les rapports humains se désorientent, en attendant que l'avenir les oriente d'autre sorte.
En philosophie, les spécialistes savent qu'on évolue vers des formes de pensée dont nos pères n'avaient point souci. La position des problèmes a varié ; les solutions se précipitent.
En science, les savants se demandent à quoi ils travaillent, ce que valent leurs efforts, et quelques-uns se montrent effroyablement pessimistes à l'égard d'un labeur dont il y a cinquante ans nous étions si fiers.
En éducation, en morale, en tout il en est de même. La société enfante; elle s'est déprise de l'ancienne vie, a déplacé son idéal, et comme en raison de la solidarité fonctionnelle que je viens de rappeler, la religion de nos pères s'était fatalement colorée des teintes de
cet idéal, tous les bouleversements de la vie moderne ont eu leur contre-coup religieux, et la religion est en crise.
Mais alors, l'art, expression de la vie religieuse, ne doit-il pas y être aussi ? Il y a là trois choses emboîtées : premièrement la vie ; deuxièmement l'aspect religieux delà vie ; troisièmement l'expression de la vie religieuse dans l'art : les fluctuations de la première se retrouvent dans la troisième; le trouble actuel de l'une fait le désarroi relatif de l'autre.
De là un double mal. D'abord, l'art religieux aurait besoin de se renouveler , et il ne le fait pas toujours, de sorte qu'il n'arrive pas à donner satisfaction même à ceux qui seraient tout préparés à en subir l'influence. L'art de jadis exprimait la religion telle qu'elleétait vécue jadis: comment l'eût-il exprimée? Or, ceux de nous qui croient n'en ont pas moins des choses religieuses une conception un peu difi'érente — je ne dis pas certes au fond : la religion
étant un rapport éternel ne change pas, mais
dans les formes que l'art exprime. Dès lors, un art non renouvelé doit apparaître à beaucoup comme une vieillerie, un radotage intéressant pour l'archéologue, mais qu'on ne vit plus pour son propre compte. Le snobisme l'admet et s'en amuse ; les gens pressés ou simplement occupés se tournent vers autre chose.
Par ailleurs et surtout, puisqu'il y a désaffection des masses à l'égard de ce qui pourrait faire vivre l'art religieux, celui-ci doit être en baisse. La demande crée l'offre. Il faudrait de l'héroïsme pour ramer indéfiniment et en masse contre le flot. L'héroïsme est chose rare en ce bas monde; il y demeure facilement solitaire. Aussi, l'artiste religieux végétant, on voit la plupart des artistes refuser d'être religieux; ils cherchent d'autres formules. Pourquoi, pensent-ils, s'acharner sur ce qui n'est plus compris, sur ce qui ne répond plus à l'âme collective? S'ils le font quelquefois encore, c'est parce que le sujet religieux demeure en dépit .de tout un beau prétexte. Le public y consent, et l'on voit même ce pa-
radoxe d'artistes plus ou moins athées, voire notoirement anticléricaux, exposant aux applaudissements d'un public d e même nuance de vagues tableaux relig-ieux. Ce sont là jeux de dilettantes ; on y trouve occasion de faire la preuve — triste preuve à coup sur — d'une largeur d'esprit qui sait trouver ailleurs ses revanches. Mais à quoi servent religieusement ces parades ? Il en reste le métier , que du reste beaucoup s'empressent aujourd'hui de déclarer le tout de l'art, comme si ce n'était pas faire à celui-ci une mortelle injure.
Non, l'art n'est pas plus le métier que la calligraphie n'est le style. L'art, c'est la vie exprimée sous l'un de ses aspects par une âme qui en a reçu le choc, pour des âmes qui peuvent le recevoir à leur tour. Le vrai sujet religieux, ce serait donc un sentiment religieux exprimé par des moyens d'art ; le reste n'est que surface, apparence et, religieusement, vanité.
Ce qui peut nous consoler, à moins que cela
ne doive nous attrisler davanlag-e, c'est que l'art religieux n'est pas seul menacé par la tourmente actuelle. Tout le grand art est en cause; il subit les conditions de l'existence détachée pour un temps de ses aspirations les plus hautes. Seul l'art industriel peut se promettre un avenir immédiat. On conçoit que l'avènement de la démocratie n'est pas fait pour assurer à ce mal d'idéal une guérison prompte. L'art se mettra de plus en plus au niveau des couches qui montent, ce qui veut dire qu'il descendra, en attendant que ces couches sociales, actuellement barbares parce qu'elles sont dans l'enfance, se soient élevées assez pour que le grand art puisse trouver parmi elles un public. Ce sera long !
En attendant, au lieu de conduire les multitudes vjers les lumières supérieures, l'art moderne subit leurs sentiments et les sert.
Dans ce recul apparent n'y a-t-il rien d'utile, ce n'est pas ma question, mais cela est, et cela est contraire tout spécialement à l'art religieux, parce que celui-ci est le plus grand.
par suite le plus élevé au-dessus des préoccupations charnelles qui semblent aujourd'hui prévaloir.
Mais on voit bien que cela ne fait pas le procès de la religion en elle-même. Cela fait le procès du siècle, pour autant qu'il n'a pas su comprendre que la religion est le fond de la vie. Gela fait en partie le procès des hommes religieux, qui n'ont pas su se maintenir, peut-être, au niveau qu'il aurait fallu, à l'égard de cette civilisation générale dont nous avons dit qu'elle conditionne le divin même, en tant qu'il est applicable aux hommes. Fléchir ainsi, n'était-ce pas donner occasion aux hommes du siècle de se détacher de nous, soit par dégoût de certains point de vue maintenus contre toute évidence, soit par découragement de nous voir incapables ou perpétuellement défiants à l'égard de ce qu'il y avait de légitime dans les aspirations nouvelles ? Enfin, mettons que cela ne fait le procès de personne, mais que cela manifeste une grande loi, à savoir que toute adaptation nouvelle, tout grand
mouvement humain ne peut se faire qu'au prix d*une chute partielle.
Telle est l'explication que nous cherchions. 11 en ressort que Pavenir n'est nullement compromis. Il faut savoir regarder plus haut que les angoisses et les laideurs présentes. La religion est éternelle ; même de notoires démolisseurs l'ont reconnu. Or, nous devons savoir que le catholicisme est la forme authentique et complète de la religion; que si donc l'univers subsiste — j'espère que nous ne touchons pas à la fin du monde — le sentiment religieux subsistant aussi, et sa forme authentique, le christianisme catholique, subsistant de même, l'art chrétien qui en est le miroir vivra, quoi qu'il en soit de ses crises.
La religion ne peut pas perdre sa valeur esthétique plus qu'elle ne peut perdre sa valeur éducatrice, morale ou philosophique. 11 y aura lieu seulement d'en réadapter l'idéal, puis de rameaer à celui-ci les générations nouvelles, chaque fois qu'un grand tour de la roue uni-
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verselle aura chancre la face de ce monde.
Le christianisme est loin d'avoir donné, en toute chose, tout ce qu'il peut donner.
En politique, on sera bien aise, peut-être, de trouver son concours, pour refaire autrement et mieux ce que nous sommes en trai n de défaire.
En vie sociale, l'église n'a pas fini de nous servir. Si la démocratie veut réaliser vraiment l'œuvre entreprise, à ses yeux les sauvegardes évangéliques ne seront pas toujours sans prix.
En science, en philosophie, si l'on veut bâtir solidement l'édifice, l'achever en valeur en songeant à la vie intégrale, y compris le divin sans lequel rien d'humain n*aboutit, on sera heureux de s'appuyer du christianisme, afin qu'il donne à la fragile raison un secours si éminement utile qu'on pourrait le dire nécessaire, je veux dire le secours de la foi.
En tout domaine, le christianisme se présentera comme sauveur, à l'égard des recher-
ches futures. Il n'y a pas de raison pour qu'il en soit autrement en matière d'art..
Ceux-là donc s'illusionnent, qui voient exclusivement dans le passé Part chrétien. Ils s'illusionnent comme s'illusionnent en économie politique les conservateurs purs, en politique les réactionnaires.
L'art ne s'enferme dans aucune limite de temps ou d'espace ; il est progressif comme la vie, et si les artistes veulent faire œuvre bonne, ce n'est pas dans le passé qu'ils doivent regarder, à moins qu'il ne s'agisse d'en revivre l'âme éternelle : c'est dans le présent, autour d'eux et surtout en eux.
Qu'ils ne s'attardent pas aux pastiches. Dans le moyen âge français que certains veulent éterniser; au xiv* siècle en Italie et ailleurs, le christianisme a donné en art tout ce qu'il était capable de donner avec les formules alors en usage, et vu l'état général de la civilisation. Mais le travail est à reprendre.
Pourquoi ne le fait-on pas? C'est que c'est
là une œuvre séculaire. Qu'on se souvienne de ce que nous disions des débuts de Fart chrétien. Plusieurs siècles s'y épuisèrent; mais on vit à la fin des splendeurs. Aujourd'hui, nous sommes à un nouveau début ; les étapes de Pavenir reproduiront celles du passé, seulement, je l'espère tout au moins, à un niveau supérieur et d'une allure plus vive. La civilisation va en spirale, a écrit Gœthe; on pourrait ajouter que la spirale s'enroule sur un cône : les mêmes reprises exigent un détour moindre et atteignent plus haut. Néanmoins, ce sera nécessairement œuvre longue. Il faut d'abord le temps de comprendre; il faut ensuite celui de trouver la voie; il faut enfin celui de réaliser. Le génie même ne peut franchir d'un coup les étapes. C'est la vie, et elle seule, une fois bien assurée de soi, qui doit créer ellemême son miroir. Notre religion vécue à la moderne, mise en contact avec de nouveaux besoins, de nouvelles façons de sentir et de penser, se donnera bien un jour la forme de beauté faite pour elle, et saura bien l'imposer à tous.
C'est du dedans, que cette rénovation doit se faire. Soyons chrétiens; soyons modernes ; soyons artistes, et nous ferons œuvre d'artistes chrétiens modernes, au lieu de copier toujours ou de gémir.
Je ne voudrais pas faire de prophétie, mais il me semble — et pourquoi ne le dirais-je pas ? — que la caractéristique de Part Chrétien de l'avenir sera ce que j'appellerai d'un mot barbare Vintrlrisécisme, Dieu et le divin y seront représentés moins par des caractères extérieurs que par leurs effets dans l'homme. L'homme lui-même sera étudié moins dans ses gestes que dans les ressorts secrets qui le font agir. La nature sera moins vue comme un décor ; on s'apercevra que selon le mot profond d'Aristote, elle est « pleine d'âme », et l'artiste chrétien nous dévoilera son âme dernière, qui est Dieu.
Travail en profondeur, et par suite perfec-
tionneiîiont de l'art qui est avant tout un appel à l'intériorité des choses : voilà ce que tous les arts peuvent se promettre, quand les conditions du milieu renouvelé auront pu exercer à plein leur influence, et que l'agitation actuelle sera apaisée.
Il est bien manifeste que dans ce but de rénovation il faudra pousser en tous sens les recherches. On s'en dispense aujourd'hui facilement. Combien sont-ils ceux qui, chrétiens d'une part, artistes de l'autre, essaient de mettre sérieusement ces deux attributs en synthèse? On maintient la dualité; on travaille d'après des procédés à côté, comme on faisait aux Catacombes.
Quand on peint le cheval, on prend la peine d'étudier les formes et les attitudes du cheval, de suivre celui-ci en toute sa vie, voire en ses plus fugitives allures. La plein air exige même qu'on le baigne dans l'atmosphère d'alentour ; qu'on suive, à le regarder, la fuite des heures et des saisons sur sa robe. Quand il s'agit
d'art religieux, on se contente le plus souvent d'une extériorité banale. Agenouillement, prunelles relevées, mains jointes : c'est tout ce qu'on voit dans la prière. La sainteté est surtout faite d'auréoles. Dans les scènes pieuses, on pense surtout aux effets de lignes, aux curiosités de clair-obscur, puis au faire, le tout fondé sur quelques conventions traditionnelles. Or là ne sont point, pour l'art, la voie, la vérité et la vie.
Le divin en pénétrant un être, ou un groupe, y produit des effets. Ces effets sont spéciaux, subtils, infiniment difficiles à rendre, et ce ne serait pas trop d'y apporter tout au moins le soin qu'on accorde au reste. Que Ton compare dans l'œuvre d'Ingres la profondeur de regard que supposent ses portraits à la psychologie superficielle de ses toiles religieuses. Il était pourtant de ceux qui savent qu'il y a là une mine : j'en ai fourni plus haut le témoignage.
Ne faudrait-il pas aussi étudier l'histoire religieuse, se tenir au courant de ses progrès, au lieu de se contenter d'éternelles rapsodies?
Quand il s'agit des saints, si souvent demandés aux artistes, ne faudrait-il pas savoir qui ils sont, et pour cela les étudier, au lieu de les faire comme au pochoir, tous pareils, tous également niais ou banals, distingués seulement par le bric-à-brac d'attributs que fournit le dictionnaire iconographique?
Aujourd'hui que la critique règne partout, pourquoi refuser d'en faire en hagiographie et en psychologie religieuse, en exégèse d'art et en liturgie? On pourrait sur ce terrain dépasser largement ce qui a été fait au moyen âge, et sous beaucoup de rapport ce qu'ont fait les maîtres du xvi® siècle.
Quoi qu'il en soit des chemins, le but reste. Qu'on se garde d'en douter, un nouvel Edit de Milan est possible. Je dirai qu'il est sûr, avec cette différence que le nouveau Constantin nesera pas un empereur : ce sera la collectivité humaine devenue plus consciente, détrompée de ses aberrations antireligieuses ou antiprogressistes, ayant achevé par ailleurs ses essais.
Beaucoup déjà se trouvent lassés de ce qui prétendait de divers cotés à remplacer le christianisme. Ils ne sont pas la foule : la foule est longue a voir; mais quand elle aura vu, elle fera ce qu'on fait toujours quand on voit où est la vie : elle s'y orientera de toute son âme. Le bourgeon ne tourne-t-il pas vers la lumière et la chaleur vivifiante ses énergies enveloppées? L'être humain ne peut pas se montrer inférieur à la plante. Or, si cela se fait, l'art chrétien refleurira, ayant trouvé ses conditions divines et humaines d'existence. Sur ce terrain comme sur tout autre, une vertu sortira de nouveau du Christ pour revivifier tout, nous rendre les inspirations d'où sortent les grandes œuvres.
Et alors, il faudra se consoler des longues périodes d'incubation obscure et douloureuse. Il faudra dire encore avec Pascal : Il est bon d'être lassé et fatigué par V inutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au Libérateur.
Imprtmeria GéuàraJe Un Cliftulloa-Bur> Seine. — A. Piohat.