‹ Art et apologétiqueChapitre 9 sur 10 · Lettre sur le culte des images · texte numérisé non relu

Lettre sur le culte des images

un groupe quel qu'il soit, nulle mentalité individuelle ne peut prétendre à elle seule incarner la doctrine tout entière. Les erreurs et les déviations personnelles existent partout. Même les héros religieux n'en sont pas à l'abri. Il est donc possible que l'excès du mysticisme intérieur ait pu faire oublier à certains tel aspect de la vie qui ne méritait pourtant ni dédain ni blâme; qui eût pu, au contraire, servir le sentiment religieux, élargir son champ d'action, le nourrir. Ce fut le cas de saint Bernard. Mais on sait que des protestations autorisées se firent entendre par la bouche de Pierre le Vénérable et de Sugcr contre les exagérations passionnées decette grande âme. On lui fit voir qu'il débordait sur la tradition, et que son rigorisme, tout élevé qu'il fût de sentiment, était une étroitesse.

Que si Ton regarde non plus à la doctrine, mais à la pratique d'art, et qu'on demande pourquoi tel artiste qui passe p )ur représenter le mieux l'art chrétien, Angelicopar exem-

pie, a négligé si souvent la forme, il ne faudrait pas croire que ce fût par dédain. Evidemment, il n'y attachait qu'une importance secondaire; l'expression était sa recherche, et Pon sait à quel point il y excella. Mais si j'ai dit plus haut les motifs religieux de cette préférence, je considère volontiers qu'elle ne doit impliquer nul mépris pour les formes savantes et l'expression de la vie en tous ses domaines. Or, qu'ilen fût ainsi chez Angelico, — j'y insiste parce que son cas a donné beau jeu à nos adversaires — j'en donnerai cette preuve péremptoire que le pieux artiste perfectionna de plus en plus sa technique, et fit effort sans cesse, lui l'élève des missels et de leur inspiration candide, pour me mettre à la hauteur des progrès réalisés par Masaccio, Ghiberti et Bartolomméo ses contemporains. N'aurait-il pas pu dire, comme Léonard dans son épitaphe : Quod potiii feciy veniain cla mUii, posterltas ?

Qu'on s'en souvienne donc, une doctrine

universelle comme la religion chrétienne a le temps et l'espace devant elle ; elle participe aux progrès humains et aux vicissitudes humaines. On ne peut pas lui demander de manifester partout, toujours, chez tous, les conséquences de ses principes. C'est assez que ceux-ci soient nettement formulés ; que dans l'ensemble de sa vie, leur influence éclate. Or, c'est ce que je viens de faire voir en ce qui concerne la première partie de ce progamme. La seconde pourrait nous retenir longtemps : tout au moins vais-jeyjeter un rapide regard. Il me suffit de prouver que sur le terrain des faits, la justification du christianisme est facile.

LiPREPE DES FAITS

L'Epreuve des Faits

Les faits sont la pierre de touche des doc- Irines. Si le christianisme, qui a été pendant tant de siècles le maître de la vie^ le docteur et le guide d'un nombre respectable de peuples ; qui a donc eu le loisir et les occasions de donner sa mesure, développant ses principes, poussant leurs conséquences à l'action — si, dis-je, le christianisme n'avait réussi en art à rien produire de considérable, sa cause serait jugée, il faudrait décider contre lui sans appel.

Mais je ne crois pas émettre un paradoxe en disant que c'est exactement le contraire qui est le vrai; que ni le passé antéchrétien, ni la concurrence extra-chrétienne ne peuvent lutter avec lui sur ce terrain, je ne dis pas certes sous tous les rapports, mais tout compte fait, c'est-à-dire en comparant ici "et là les synthèses.

Toutefois, jetions à signaler une équivoque qui a égaré plus d'un historien de Part et qui, si nous y tombions nous-mêmes, nous ferait instituer une fausse épreuve. Dans l'art chrétien envisagé à la lumière des faits, il convient de distinguer ce qui appartient proprement à la religion et ce qui appartient à la civilisation générale. 11 y a, en effet, action et réaction de ces deux choses. La religion est un élément primordial de la civilisation, mais celle-ci à son tour favorise la religion de ses conquêtes. Les Pères de l'Eglise apprenaient aux premiers chrétiens Part d'utiliser le paganisme. Aujourd'hui et toujours, l'acti-

vite même de nos ennemis travaille pour nous. D'une façon générale, c'est de la collaboration incessante de la religion avec les influences oii elle se développe que se fait l'œuvre commune.

Il va de soi que dans cette œuvre il sera toujours hasardeux de distinguer ce qui ap partient aux doctrines hostiles ou favorables, aux ambiances hostiles ou amies. Toujours est-il qu'il faut en tenir compte. Ni il ne faut demander au christianisme d'avoir tout fait, même dans ce qui en apparence le regarde : par exemple, d'avoir appris le dessin aux imagiers du moyen âge, ni il ne faut attribuer à la religion tout ce qu'il y a d'excellent, même dans l'art le plus authentiquement religieux.

Ce qu'il faut montrer, c'est que dans ce travail en commun qui a lié ensemble le sort du christianisme et celui de ki civilisation moderne, l'apport du christianisme est tel qu'il ne saurait lui être contesté ; qu'au contraire, il est si splendide que c'est en somme

grâce à lui, christianisme, que dix-neuf siècles d'art peuvent lutter, ainsi que je l'ai prétendu, avec un énorme avantage, contre les siècles antérieurs, d'une part; de l'autre, conles travaux extérieurs à lui, pour autant qu'ils peuvent prétendre à une réelle indépendance.

Pour faire cette démonstration, bien des façons de procéder seraient acceptables.

Je suivrai en gros l'ordre des temps, sans m'astreindre d'ailleurs à une suite chronologique trop rigide ; sans prétendre surtout faire ici, en quelques pages, l'histoire complète de l'art.

J'ai fait remarquer déjà que l'histoire de l'art chrétien commence avant le christianisme, du moins avant ce qu'on appelle d'ordinaire ainsi. L'antiquité judaïque dont nous procédons religieusement eut un art. On nous

en a tenu compte pour l'objection, nous pouvons en tenir compte pour la thèse. De même que notre relig'ion est appelée par les historiens judéo-chrétienne, notre art religieux peut s'appeler aussi judéo-chrétien. L'art judaïque doit donc entrer en cause. Il est peu étendu, et j'en ai formulé les raisons. Ce sont d'abord les prohibitions portées contre l'emploi esthétique de la fîg"ure humaine; puis le manque de génie plastique observé chez cette race ; enfin, l'influence absorbante des grandes civilisations voisines, que ce soit laPhénicie, l'Assyrie ou l'Egypte.

On ne trouve pas de peinture chez les Juifs ; fort peu de sculpture, et elle est purement décorative. En fait d'architecture, l'œuvre unique, non pas même autochtone, est le temple de Jérusalem, père de quelque tombeaux. Mais ce peuple à l'âme passionnée semble avoir excellé en musique, et l'on ne niera pas que l'inspiration n'en fût avant tout religieuse. En tout cas, il est certain qu'il fut incomparable en poésie.

La preuve? Elle n'est nulle part ailleurs, mais elle est amplement dans la Bible. JN^ous avons invoqué celle-ci lorsqu'il s'agissait de prouver la puissance religieuse de l'art : elle prouve tout autant la puissance esthétique de l'idée religieuse. Que la Bible soit inspirée, cela n'y change rien, car nul de nous n'entend l'inspiration à la façon d'une dictée verbale : c'est une poussée intérieure qui vise un but moral et qui utilise pour y atteindre l'apport humain en son intégrité; qui est donc humaine de forme, si elle est divine d'influence.

Or, cette humanité de la Bible est splendide. Nous n'avons pas fini, disais-je, d'épuiser ce qu'elle a apporté de ressources à la poésie de tous les siècles, et non seulement à la poésie, mais à tous les arts, puisqu'il s'opère entre eux des échanges permanents, et que l'art poétique est celui de tous qui exerce l'influence la plus générale.

C'est donc un hommage hors de pair qu'on adresse à l'art judéo-chrétien lui en attribuant

la Bible. Mais c'est assez parler de la préface.

Le premier musée de l'art chrétien proprement dit nous est assez connu : ce sont les catacombes.

Cette Pompéï chrétienne est déjà plus riche que l'autre, si l'on tient compte des germes d'avenir qu'elle renferme.

J'ai dit cependant qu'il ne faut pas exagérer sa valeur.

Il faut nous souvenir tout particulièrement ici de la loi tout à l'heure énoncée, loi de progrès en commun, de collaboration de la religion avec l'ambiance et l'état de la civilisation générale. Il serait fâcheux et imprudent, sous prétexte d'apalogie, de nous extasier devant certaines représentations qui n'ont pour elles que le caractère touchant de leurs origines. Les catacombes sont vénérables; elles ne sont point géniales. Leur art, principalement funéraire, représente pour nous comme des souvenirs de famille, et l'on conçoit l'émotion du visiteur pieux qui s'y égare. Elles respirent un parfum d'innocence, de noblesse d'âme et

de joie modeste. Mais autant elles nous disent les espérances, les efforts, les martyres de nos premiers pères dans la foi, autant elles glorifient peu leur puissance plastique. Elles appartiennent manifestement à une période de décadence. Peu de construction dans les figures ; peu d'harmonie dans les compositions : proportions négligées, gaucherie trop visible. Pas d'invention : des artistes païens convertis tirent simplement de leurs albums des sujets rebattus qu'ils adaptent, dont ils élaguent ce qui choquerait. Aussi les figures nouvelles ressemblent-elles d'abord aux anciennes. Le bon Pasteur reproduit les traits d'Endymion, et c'est le monstre d'Andromède qui engloutit Jonas.

Reste la préoccupation décorative et l'ornementation non dépourvue do style. C'est peu.

Mais si le christianisme naissant ne fait pas meilleure figure, nous n'avons plus à en dire les raisons, elles nous parurent trop évidentes. Il s'agit à ce moment-là de conque-

rir le monde; de se raidir, en attendant, contre lui en des attitudes que la violence de son attaque démesurée rendra facilement excessives. On est en pleine réaction contre le train ordinaire de la vie : ce n'est pas le moment de se pencher pour y cueillir la fleur de l'art. L'austérité triomphe; l'intensité des sentiments intérieurs prime tout. De là à paraître un instant les « ennemis du ^enre humain », il n'y avait que l'épaisseur d'un préjugé : ce préjugé fut celui de la multitude des païens, même sincères. L'action de Savonarole à Florence et les auto-da-fé artistiques d'un homme qui, par ailleurs, fut Tami des plus grands de sa génération et le maître chéri de Michel- Ange, reproduisent en petit les circonstances et les particularités de cette période.

D'ailleurs, l'intensité du sentiment religieux à sa première heure ne prêtait pas à des manifestations esthétiques trop visibles. Les grandes émotions sont d'abord muettes; elles couvent, ainsi que sous la cendre le feu; elles apparaissent tranquilles comme ces bulles

d^eau que le poêle rouge laisse courir un instant, en attendant qu'il les dévore. Ce n'est pas qu'elles ne cherchent des signes où se fixer, mais leur intensité s'y condense au point de n'en exiger presque rien. Un nom écrit ou noté en initiales ne sufût-il pas à l'amour qui rêve, en attendant qu'il éclate en cantiques? Dans Job, les trois amis venus de loin pour visiter l'homme de douleur à l'entrée de sa ville, s'assient silencieusement sur le tas de cendres, et durant sept jours ils reviennent ainsi. Job se taisant comme 'eux, jusqu'à ce qu'enfin la foudre d'éloquence et de (douleur amoncelée au sein de cet homme, puis le flot de réflexions pessimistes enflé dans celui de ses trois amis s'élancent en gerbes éblouissantes et sonores.

On comprend donc qu'au premier jour de cette immense révolution d'âme que fut le christianisme, la sécheresse de l'art qui la figurait n'ait point frappé ses héros. Ils ne lui demandaient rien de plus que cette notation, à propos de laquelle leur propre cœur

jetait sa gerbe d'étincelles. Ils en vivaient le sens, et le sens leur suffisait. Plus tard seulement la vie sainte et ses formes d'art s'épanouiront en richesse. Pourvu que celle-ci soit là en germe, il n'y a pas lieu d'exiger qu'elle prodigue aussitôt fleurs et fruits.

Deux fois déjà j'ai insinué qu'il y a là une première explication de ce fait que la Rome souterraine voit son art décliner au lieu de croître, durant les premiers temps du christianisme. Cette raison n'est pourtant que secondaire. La vraie et la définitive, c'est que la création d'un art est œuvre longue et difficile. Quand l'axe de la vie humaine se déplace, la chute des points de vue primitifs commence par faire choir l'art qui en était l'expression exacte, et comme l'idéal nouveau ne peut produire de suite un art complet qui lui corresponde, il est fatal qu'une longue période de tâtonnements s'introduise. Quand on aura trouvé au service de la vie renouvelée les conditions esthétiques qu'elle comporte, un

26't ART ET APOLOGÉTIQUE

nouveau type de beauté s'intallera; l'art commencera un nouveau règne, jusqu'au temps où sévira quelque révolution ultérieure.

• C'est l'édit de Milan (313) qui donne le signal du renouveau et qui délivre de ses langes l'art chrétien. La liberté du culte accordée par Constantin entraîne la liberté de l'art. Les craintes des catacombes sont évanouies ; la religion va se socialiser sur un plan plus large, se mêler à la vie générale et en recréer selon son esprit les manifestations.

Prenant sa place sous le soleil de Dieu, le christianisme y pourra fleurir.

Il fleurit.

L'art funéraire qui se continue aux catacombes en donne déjà la preuve ; l'hiératisme y cède un peu ; do nombreuses scènes de la vie courante se mêlent aux représentations symboliques. C'est ainsi que dans le caveau

d'une confrérie de tonneliers, au cimetière de Priscille, on voit des tonneliers au travail.

De tels cas fréquemment renouvelés sont un signe de ce que j'ai dit tant de fois, à savoir qu'aux yeux du christianisme, c'est la vie même qui est religieuse, non quelques-uns de ses actes, de sorte que Part chrétien peut les consacrer tous, au lieu de se renfermer en un domaine étroit et exclusif.

Toutefois, ce n'est pas encore là qu'il faut aller chercher les grandes œuvres.

C'est l'art des basiliques qui constitue le premier grand effort de l'esthétique chrétienne. Non pas que la structure môme de ces palais religieux nous appartienne en propre : le mot qui les désigne dit leur origine civile et roijale. Ne va-t-il pas de soi qu'avant de créer, une institution jeune commence par adapter et par choisir? Nous imitons aujourd'hui, dans nos églises, le roman ou le gothique ; nos pères, n'ayant derrière eux, religieusement, que les temples païens qu'ils adoptaient avec

peine; qui d'ailleurs n'offraient pas les espaces nécessaires pour le culte, imitèrent ou adaptèrent les édifices publics. Ceux-ci n'avaient plus rien qui pût froisser la pensée nouvelle. Ils procédaient d'un art qui revêtait aux yeux de tous le prestige de Rome ; ils n'étaient pas antichrétiens, donc ils étaient chrétiens, puisque le Maître avait dit : Qui n'est pas contre vous est avec vous, et puisque Tart, fils de Dieu, est le frère d'une religion authentiquement divine.

On abrita donc le culte nouveau dans les basiliques; seulement on leur fit subir les remaniements nécessaires, et surtout on les décora. Là prirent naissance les grandes mosaïques, œuvres de si puissante envergure, et qui contrastent si étonnamment avec les expressions de foi intense, mais comprimée des catacombes.

Le IV' et le v" siècles sont remplis par cette éclosion; l'admirable composition décorative exécutée à Sainte- Pudentienne, l'œuvre plus complète encore des SS. Cosine et Damien,

celle-ci du vi* siècle, en donnent la mesure.

En ce même temps, le type traditionnel du Christ s'établit, et chacun sait après l'événement la richesse inépuisable de cette formule d'art unique.

Il y faut ajouter la technique un peu lourde, trapue, mais riche des sarcophages aux figures entassées et expressives, Le vi^ siècle y excelle.

Que si, oubliant un peu les arts du dessin, nous regardions au merveilleux épanouissement que révèlent en ce temps-là les arts de la parole, nous donnerions une idée presque suffisante d'une source inspiratrice qui doit jaillir pourtant en nappes si diverses.

La poésie religieuse fait voir chez Grégoire de Nazianze, chez Basile ou chez Chrysostome la vérité de ce que Humboldt a si judicieuse-

ment remarqué K à savoir que le christianisme a ranimé le sentiment vrai de la nature, affaibli au profit de l'exclusivisme humain de la civilisation antique.

D'ailleurs, l'humanité ne perd rien à ce renouvellement. S'il g-lorifie le cadre, le poète chrétien n'oublie point le tableau : la vie humaine demeure son objectif premier, à condition qu'elle reconnaisse que si elle trouve Dieu dans la nature, elle doit aussi le trouver audelà d'elle-même. En face de l'univers divin, ces liommes qu'on pourrait croire tout orientés au dedans se font voir d'admirables peintres; ils ont la rêverie immense qui crée le lyrisme ; ils ont la profondeur de psychologie qui le soutient.

L'apogée de ces qualités si heureusement complémentaire se rencontrera plus tard, au temps do la Divine Comédie, œuvre peut-être la plus capable, à titre de synthèse tout au

i. Cosmos, t. II, l'e partie, ch. I.

moins, do faire sentir la valeur esthétique du thème chrétien, en dépit de ce qui a vieilli aujourd'hui dans cet immortel poème. Tout s'y donne rendez-vous : la nature, qu'on y voit peinte en traits rapides et expressifs ; l'homme, dans tous les aspects infiniment variés de sa vie individuelle et sociale; le divin, dans ses étapes terrestres et ses relations miséricordieuses ou terrihles avec notre vie. C'est le poème universel, qui sait se faire avec cela théologie et philosophie chrétienne. Son syncrétisme n'a rien omis, et a su tout revêtir des formes les plus splendides.

Qui ne sait aussi que nos vieilles épopées moyenâgeuses, nos mystères, nos vieux romans chevaleresques, nos romances charmantes de jadis procèdent du même souffle chrétien, parfois s'émancipant gracieusement, parfois montant jusqu'au sublime, toujours manifestant l'âme nouvelle donnée au monde par le christianisme, et la psychologie humaine renouvelée par l'irruption soudaine du

divin qui rend la vie à la fois grave et toute jeune?

Les impuissances de la technique arrêtent souvent Pessor. Pas de langue formée; pas" de versification arrêtée. Une grande inexpérience dans la plastique des mots et des images empêche d'épanouir les germes ; mais quelle sève les gonfle ! Gomme on sent ce qu'elle donnerait, pour un peu, de ramures et de floraisons superbes!

L'éloquence de nos Pères n'est pas moins admirable et riche que leur poésie : elle Test bien davantage. Aux noms déjà cités il faudrait joindre ceux d'Augustin, d'Ambroise, d'Hilaire, le Rhône de V éloquence latine, et de beaucoup d'autres.

C'est que l'éloquence chrétienne a de qui tenir. Les prophètes en avaient donné d'éternels exemples ; le Christ en est le modèle le plus accompli, si l'on tient compte de ce qui convenait à sa mission spéciale et à sa personne. Quand Pascal écrivait : « Il y a une

éloquence qui se moque de l'éloquence », sans doute il pensait à celle-là. Elle réalise la sijlva rerwn de Cicéron ; elle ne sacrifie rien à la forme, et cependant, quelle forme! Que de poésie et de fleurs d'humanité s'y abritent ! Les paroles n'y sont rien, et c'est elle qui a jeté dans l'humanité ses plus inoubliables paroles.

Après ce modèle livré à la méditation quotidienne, l'éloquence chrétienne ne pouvait déchoir. L'apostolat lui offrait une matière devant laquelle pâlissent nécessairement toutes les autres. Ni le barreau confiné le plus souvent dans d'étroits domaines ; ni la tribune politique, où s'élargit un peu l'horizon, sans que d'ailleurs on échappe aux barrières terrestres, ne peuvent ouvrir les ailes de l'éloquence comme les sujets traités par les Ghrysostome, les Bernard, les Bossuet ou les Lacordaire. L'antiquité a pu être égale ou supérieure dans la forme — j'en doute ; mais la forme n'est pas tout l'art, et peut-être les invectives souvent grossières et si cruelles d'un Démosthènes, de

quelque forme inouïe qu'elles se revêtent, ne valent-elles pas, somme toute, les élans d'âme d'un Bossuet ouvrant le ciel au-dessus d'une tombe.

De la musique, je ne dis qu'un mot rapide. Ses débuts furent modestes ; les traditions païennes plus ou moins modifiées par les souffles nouveaux en firent les frais. Sans méthode et sans règle fixe, on laissa chanter Tâmè chrétienne dans la syrinx antique. Sous saint Ambroise seulement (iv« siècle) ; plus tard sous saint Grégoire (iv® siècle), la codification eut lieu. Comme toujours, elle ne fit que consacrer les acquisitions antérieures, mais cette consécration était grosse d'avenir ; il en sortit une musique pauvre à coup sûr, si on la compare aux splendeurs du grand cycle allemand, français ou italien de l'ère moderne ; mais incomparable pour exprimer les sentiments

simples, et plus que tous celui dont la simplicité est faite de plénitude transcendante : le sentiment religieux.

Pour en revenir aux arts du dessin, le v® siècle voit le grand effort accompli à Ravenne dans la décoration de San-Vitale et de San- Apollinare-nuovo. Pourtant, le mouvement se ralentit à cette époque. Les Barbares sont venus ; on a vu s'arrêter pour un temps l'activité sociale; les conditions politiques ont changé ; la vie s'est rétrécie ; or, nous savons que sa collaboration à tous les niveaux est nécessaire à l'expression esthétique de la vie religieuse. Les sources les plus fécondes ont besoin d'un lit qui les reçoive ; elles le creusent à la longue, mais en attendant elles se disséminent. L'insécurité sociale crée l'infécondité esthétique. D'ailleurs, n'exagérons

pas cette dernière : on trouve plus d'un épi

à glaner dans cette disette relative. Sans nous attarder à les cueillir, môme dans les champs fleuris de la miniature carolingienne, courons aux greniers d'abondance que nous ouvrent les grandes époques de l'architecture, par elle de tous les arts que l'architecture provoque : les XII® et xiii® siècles.

Le xii® siècle est une préparation ; le xiii* siècle est une gloire. Un art nouveau, bien propre au christianisme, vient d'éclore par le fait de deux formes architecturales que j'ose déclarer hors de pair : je veux dire le roman et le gothique. Quand je dis hors de pair, on doit penser que j'envisage ces formes en leur ensemble, en tant que valeur totale ; car à des points de vue particuliers, de formidables^concurrences surgiraient. Mais sous ce rapport global, quelles autres avant ou à côté pourraient lutter contre elles avec avantage ?

Serait-ce l'art de l'Egypte, art d'une grandeur et'd'une puissance d'impression gigan-

tesques, mais lourd, morno et privé dévie? Ce qu'expriment les colosses ég-yptiens, temples,, hypogées ou pyramides, c'est l'éternité opprimante et silencieuse. L'intensité du rêve surhumain vit dans les yeux des sphynx démesurés, penseurs à l'énigmatique sourire, figés dans une sérénité qui fait peur, au regard horizontal et fixe comme la ligne d'horizon sur l'océan vide. Mais ce caractère même, si impressionnant qu'il soit, ne donne pas satisfaction à l'âme religieuse; il nous écrase trop pour nous jeter au divin ; il nous immobilise. C'est l'esthétique de la vie subjuguée et stagnante; c'est l'art imposant des tombeaux.

Serait-ce l'art assyrien ? Nul ne le prétendrait, même ceux que passionnent les récentes découvertes. La richesse de cet art à certains points de vue, je veux dire quant aux principes mis en œuvre, ne le grandit qu'à demi ; car ces principes, il ne les développe point. 11 est semblable à une plante belle de

promesses, mais arrêtée dans son développement et qui végète.

L'art perse, privé d'autonomie, vivant d'emprunts qui ne sont pas rénovés, ne peut pas même entrer en ligne.

Avec l'art grec, la question devient redoutable. Je n'ai pas à dire que l'art grec, dans le sens précis où il se développe, touche à l'extrême limite du parfait. Il réalise des merveilles pures. Mais une fois qu'une admiration sans réserve a mis le critique en règle avec la justice, celui-ci doit se ressaisir et constater que si les créations grecques sont parfaites, leur esthétique se meut dans un champ limité. Ce qu'elle a pour elle, c'est le sentiment de l'harmonie, des justes proportions, de l'élégance ; c'est le fini du détail dans une sobriété qui est exquise, car en évitant l'insistance, elle donne l'idée d'une plénitude de jugement que la beauté même n'entraîne pDÎnt, sûre qu'elle est de dominer tou-

jours d'un degré son effort et de se montrer ainsi à la hauteur de plus hauts problèmes. Par contre, l'effet de stabilité que donne la prédominance des horizontales est obtenu aux dépens d'autres qualités que développera au maximum Part gothique. Point de lutte, en cette rencontre impeccable de lignes, en cette montée tranquille de matériaux qui se tiennent à distance prudente du sol, cimentés par la pesanteur autant que par leurs joints. L'élan hardi et l'angoisse des conquêtes sur l'espace manque à ces créations de la Minerve attique. Celle-ci s'avance vers l'idéal comme la victoire ailée de Samothrace, d'une allure vive, légère, enveloppant sa beauté dans des grâces toutes élyséennes. Mais elle ne monte pas.

Le Parthénon, dernier mot de cette recherche harmonieuse et tranquille, n'est donc pas le dernier mot de l'art. Il y a place pour des accents de vie plus riches.

Quant à l'architecture romaine, sa majesté

répond à celle du haut impérialisme dont la pensée sociale de ce peuple offre le caractère. Grandeur des conceptions politiques, grandeur des édifices publics : ces deux choses se déduisent Tune de l'autre. Quand les Florentins commandèrent à Arnolfo di Cambio leur Dôme gigantesque, ils lui imposèrent pour programme d'élever un monument « digne de la grande âme des citoyens unis dans une même volonté » : les Romains semblent avoir travaillé la pierre dans une pensée semblable. Le grandiose et le solide répondent chez eux à un sentiment de durée et à un besoin de domination indéracinables. Ils ajoutent à Part grec ces deux valeurs sans prix : l'arc et la voûte. Quant à ce qu'ils lui empruntent, c'est pour le glorifier sans doute en l'appliquant à de nombreux et grands ouvrages, mais non sans l'altérer, sinon le dénaturer, la touche exquise n'étant par le fait de l'ardeur un peu lourde avec laquelle le Romain manie le compas de l'architecte.

La mosquée musulmane, faite d'élégance subtile, de grâce décorative où l'excès de recherche frise la mièvrerie, pèche en ceci surtout que ses dessous sont relativement faibles, empruntés d'ailleurs pour le fond aux constructions de Rome et de Bizance.

Bref, si l'on fait la synthèse des qualités architecturales mises partons les esthètes à l'actif des divers peuples, on constatera que l'art chrétien, par le fait du roman et du gothique, en garde une grande partie, et en ajoute une de toute première importance: la vie.

S'agit-il du roman, il est clair qu'il procède du Romain, mais en le modifiant pour les nécessités du culte ; en l'épurant par l'exclusion des ordres grecs, mis hors de cause par l'emploi de données fondamentales disparates ; en le perfectionnant, grâce à des expériences nouvelles, mères de changements heureux.

Le roman, c'est la basilique voûtée, et sous cet adjectif se cache pour le technicien une immensité de problèmes. L'intérêt architec-

tonique, en passant des colonnes à la voûte, de la chose qui porte à la chose portée, modifie toute l'économie de l'édifice. Les hommes de Part peuvent dire si ce changement capital n'est pas réalisé dans le roman avec une logique et une grâce parfaites.

Le roman, c'est la basilique complétée et amplifiée: en plan horizontal par l'adjonction des chapelles rayonnantes de l'abside ; dans le plan vertical par l'insertion des tours dans les voûtes.

D'ailleurs, l'ornementation intérieure et extérieure, obtenue par les moyens les plus normaux, va s'enrichissant sans cesse, développant une vie intense.

Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que nul déclin ne pousse cet art vers la décrépitude; il s'épanouit en valeur, sans défaillance ni recul, jusqu'à ce que son insuffisance en face des aspirations nouvelles le fasse mourir de son triomphe môme, dans une apothéose.

C'est le gothique qui recueillera l'héritage.

et ici le dithyrambe est permis, aussi ne s'en est-on pas fait faute.

Le gothique, c'est la vie tout entière consacrée à Dieu, absorbée en Dieu ; c'est la réalisation pleine de ce que nous avons dit du temple chrétien, à savoir qu'étant destiné à abriter Dieu et l'homme, comme la nature, il est normal qu'il exprime celle-ci en même temps qu'il exprime l'homme, en même temps qu'il s'efforce à exprimer Dieu.

Ce caractère de synthèse vitale et universelle est assez visible dans le gothique à qui le regarde du dehors ; mais il faut le voir aussi dans la structure intime de l'œuvre. Le plan gothique exprime déjà une vie de la matière, étant fait d'équilibre, ainsi que le corps vivant.

Les anciens critiques s'élevaient volontiers contre cette conception d'un édifice « qui ne peut pas se soutenir par lui-même », quia besoin de béquilles comme un infirme ; de cales, comme un vaisseau blessé qu'on radoube.

C'était là, disait-on, pure décadence, oubli des règles immuables imposées aux Anciens par la nature des choses.

N'en déplaise à cette haute esthétique, la vérité tourne le dos à ses systèmes. Le gothique se soutient « par lui-môme », à condition qu'on n'appelle pas lui-même une partie arbitrairement séparée de l'ensemble. Contre-forts et arcs-boutants ne sont pas des béquilles, mais des jambes. La différence, c'est que la béquille est un ajoutage inerte, et que la jambe vit. Un homme se tiendrait-il debout sans ses jambes, sans le travail des muscles et l'équilibre de leurs actions ? Ainsi le travail de la pierre, l'équilibre des masses balancées est nécessaire au vaisseau gothique. L'inertie ne lui suffit pas. Au pilône égyptien, à l'architecture grecque, voire à la voûte romaine, la stabilité est fournie par le repos ; dans le gothique, c'est l'effort permanent qui la donne. Il faut ici le bras tendu des hauts arcs-boutants aux riches dentelles, le coup d'épaule des contre-forts, l'écartèlement ef-

frayant des combles. Sans cela, Tédifice croulerait à l'instant, s'effondrant sur lui-même sous la poussée périphérique, ou rejetant au dehors ses hautes œuvres de par l'effort des voûtes. Mais ce n'est point là une faiblesse, c'est une formule de vie, pareille à celle qui relie en nous les fonctions et ordonne les organes l'un à l'autre. N'avaient-ils pas raison, ceux qui s'intitulaient « maîtres des pierres vives », quand, munis de cette formule. d'art, ils avaient, en effet, vivifié la pierre et l'avaient assouplie en muscles ?

Vivant par la structure, le gothique l'est aussi, cette fois visiblement, par l'ornementation qu'il suppose. Il la suppose, en effet, par lui-même. Au lieu de la tolérer seulement, il la suscite. A la statuaire, il prépare une place architcctonique du fait des amortissements, des retraites imposées, des gargouilles, d'une foule de particularités organiques. C'est tout un peuple, peuple de géants ou de gnomes, qui sera invité à poser le pied, à appuyer le dos là où l'architecte a besoin d'un

point de force, d'une masse pesante qui déguisera le service rendu sous rapparence d'une liberté décorative sans contrainte.

A la peinture, le gothique prépare dévastes surfaces lisses que le goût ne permettrait pas de laisser sans décoration ; mais il prépare surtout l'espace vide des grandes baies, où les verrières multicolores étaleront comme à Chartres, à Mantes, à Clermont ou à Rouen, des chefs-d'œuvre de luminosité et d'ordonnance.

Puis, par l'intermédiaire des nécessités liturgiques, dont le gothique est né, cette forme d'art invitera à toutes les recherches. L'orfèvrerie, l'émail, le travail de l'ivoire, la miniature prendront un vigoureux essor. La musique religieuse ne pourra moins faire, dans ces espaces élargis, que de dégager ses ressources. Bientôt, l'antique plain-chant fera place au contre-point, et avec Palestrina, Vittoria et leurs émules convertira Paul IV au progrès, comme un jour, j'espère, de vrais chants religieux modernes convertiront ses

successeurs, après que d'odieuses parodies liturgiques et de haïssables flonflons auront armé leurs mains de justes foudres.

Il n'est plus besoin de décrire la merveilleuse floraison qui signale de toutes parts Fore des grandes cathédrales. Je ne lui attribue point le parfait. Fort souvent elle admet les médiocrités et jusqu'aux infernales laideurs mêlées à ses fantaisies ingénieuses et folles. Mais la forêt se préoccupe-t-elle des arbres rabougris et des amoncellements de feuilles mortes ? Elle n'en menace pas moins le ciel et n'en couvre pas moins de larges espaces.

Fort souvent l'éloquence du moyen âge ressemble en art à celle du paysan du Danube ; on y entend des choses sublimes dites par un homme qui ne sait pas la langue du pays et qui ignore le style. Mais que de saisissement dans cette parole vraie et puissante, fût-elle gauche! Il en jaillit des traits inattendus ; son mouvement est celui d'un large torrent de vie qui s'écoule.

D'ailleurs, dans ce vaste effort, les pièces inachevées foisonnent. Quoi d'étonnant à cela ? Quand on part pour un tel voyage vers l'idéal, il doit être fréquent qu'on ne puisse fournir qu'une partie de la route. Les vicissitudes humaines n'ont pas permis à beaucoup d'édifices gothiques de fermer le cercle de réalisations qu'avait prévues et préparées le «maître de l'œuvre ». Ne nous en plaignons pas. L'inachevé du gothique répond à l'inachevé de la vie. Celle-ci peut-elle jamais arrêter ses printemps et déterminer la mesure d'ascension que fournira l'essor des sèves ? L'âme humaine, elle non plus, ne s'achève pas. Son progrès vers le bien, sa prière, ses extases ont l'infini devant eux ; le silence la prend avant qu'elle ait pu se dire tout entière. La cathédrale vivante pousse de môme son élan. Elle s'efforce. Quand les puissances sociales qui la pressent en tous sens : en haut pour qu'elle lance vers le ciel la supplication de ses flècheà ; en bas pour qu'elle consacre à

son Dieu plus d'ampleur et ambrasse dans l'étreinte des murailles maternelles plus de faiblesse et de souffrances humaines: quand ces puissances faiblissent, la croissance colossale prend fin et le monument ne vit plus que de l'invisible vie qui convient aux choses éternelles.

Le temple antique ne pouvait pas s'arrêter ainsi. Issu d'une pensée simple, nettement exprimée en des phrases étroitement solidaires, il ne pouvait demeurer inachevé qu'en renonçant à être. On eût d'ailleurs manqué de respect au dieu, celui-ci ayant besoin de sa demeure et la trouvant proportionnée à sa taille. Le Dieu chrétien est d'autre essence. « Celui que les cieux ne peuvent contenir » déborde de toutes parts son temple : l'effort des pierres vivantes le poursuit, et le désespoir de l'inachevé prend la valeur d'un hommage surhumain.

Il ne faut pas oublier de noter qu'après le gothique, la Renaissance française en vit en-

core. C'est lui qui fournit la sève et les principes généraux de construction nés, ainsi que je l'ai dit, de nécessités liturgiques encore subsistantes. Mais les guerres religieuses et le protestantisme viennent arrêter le courant. N'estce pas la preuve que le sentiment religieux et catholique en était l'authentique source?

Et depuis, qu'a-t -on fait de grand en architecture?...

Pendant que cela se voit en France, le mouvement classique italien, si souvent décrit, poursuit ses destinées triomphantes, depuis Giotto, le premier peintre qui ait su exprimer la vie en sa liberté, jusqu'à Léonard qui touche à l'apogée de l'art classique. Entre les deux, les Orcagna et les Ghiberti, les Angelico et les la Robbia, les Mantcgna et les Botticelli, les Ghirlandaio et les Pérugin épuisent la gamme des notes délicates ou ardentes ;

poursuivent la forme ou le sentiment jusqu'à leurs limites extrêmes ; rivalisent d'un enhousiasme dont la juvénilité gagne le lecteur des chroniques.

Taine a supérieurement dépeint cette époque; il a fait voir que le courant religieux et le courant « laïque » y mêlent intimement leurs eaux. Ce n'est pas nous qui serons surpris de ce mélange. Nos principes l'ont prévu. Mais l'esprit dominant est bien toujours celui qu'insuffle aux âmes nées de l'Evangile, en fussent-elles même pleinement inconscientes, le génie inspirateur de la foi.

Aux Pays-bas, les Van Eyck, les Memling, les Quentin Metzys ; en Allemagne, les Durer et les Martin Schongaûer ; en France, les Jean Fouquet épuisent l'admiration de leur temps. La muse chrétienne est le plus souvent aussi leur muse familière. Le grand sérieux de tous en face des thèmes religieux, la foi ardente de quelques-uns font merveille.

Et nous voici à la Renaissance proprement dite.

On a tant écrit sur ce grand sujet que la plume hésite même à en tracer le nom, futce par une allusion rapide. La Renaissance est le triomphe de la forme et de la liberté artistique; c'est, sous bien des rapports, le point culminant de la beauté. Par malheur, l'humanisme y fait grand tort au christianisme. Envisagée au point de vue moral, un juge sévère dirait de la Renaissance qu'elle est une déchéance du cœur au profit d'une raison qui cherche des nouveautés flatteuses, n'ayant pas su exploiter son trésor. Paganisme moral au début, dans la décrépitude du moyen âge ; paganisme artistique et intellectuel ensuite : tel serait le verdict. On expliquerait en partie par là, en partie aussi par un très naturel enthousiasme, Pirrésistible engouement qui gagne les artistes à l'égard de cette antiquité enjôleuse qui donne à tous des leçons de beauté sans pareilles, et n'exige en retour nul effort moral.

ART ET APOLOGÉTiaUE 291

Dante avait admiré l'antiquité autant que personne; pourtant, il poursuivait la beauté chrétienne ; sa Béatrix prenait d'autres chemins que la Fornarina. Dans la Divine Comédie, on peut goûter à l'honneur du christianisme la différence qui se marque entre deux sources inspiratrices également épuisées, non pas, comme dans lesMartyrs de Chateaubriand, avec un parti pris de système, mais avec une sincérité d'enthousiasme égale et une humilité de disciple.

Lorsqu'elle arrache ses artistes aux pensées religieuses pour les mettre au service des princes jouisseurs, ou à l'école de l'antiquité seule, ou à celle de la nature seule, vue hors du regard chrétien, la Renaissance fait tort à l'art, au sens le plus sublime de ce terme. Elle perfectionne ses moyens, élargit son domaine, et ce sont là des hauts bienfaits. Mais fallait-il les payer d'un abaissement d'idéal manifeste, tout au moins dans un nombre d'œuvres qui excède de beaucoup celui que la muse chrétienne signerait ?

N'exagérons pas toutefois. Qui a rêvé devant la Pleta de Michel-Ange, ou devant la madone du Grand-Duc ou devant les cartons de Hampton-Gourt, ou devant l'œuvre deLuini... grâce à Dieu je pourrais allonger la liste — peut-il oublier ce qu'il doit aux maîtres qui ont laissé filtrer de tel rayons à travers leur âme?

Même quand la lumière est moins vive et que Vesprit s'égare en partie, la lettre est là qui en retient une part non méprisable. Les sujets païens ont beau fleurir, ils ne supplantent pas les sujets chrétiens ; ceux-ci demeurent la raine inépuisable, aux filons préférés. Les grands amants de la beauté antique rendent à la beauté chrétienne le témoignage d'une fidélité qui l'honore d'autant mieux en un certain sens qu'elle est moins vertueuse. Raphaël savait bien que la Vierge et l'Enfant étaient plus inspirateurs que la Psyché de sa Farnésine. Remarquons aussi que même les sujets païens subissent entre les mains de ces demi-

transfuges une empreinte chrétienne. L'Iphigénio de Racine a une autre saveur que celle d'Euripide; l'Horace de Corneille n'est pas uniquement romain. Ainsi, le Parnasse de Raphaël ou telle œuvre païenne de sujet est très loin de ce qu'eût été un Parnasse de Xeuxis ou d'Apelles. On a pu qualifier ce tableau de « scène céleste ». C'est qu'en effet une impression religieuse s'en dégage. Une humanité supérieure est là. Qui l'a fournie, sinon le christianisme?

Le Vatican, d'où part en bonne partie le mouvement — je dis dans ce qu'il a d'heureux, mais quelquefois aussi, hélas! dans le reste, le Vatican en ramène à soi les manifestations les plus grandioses, sinon toujours et en tout les meilleures. Nommer Saint-Pierre de Rome, la Sixtine, les Chambres et les Loges de Raphaël, ce n'est encore nommer que les capitales de l'univers artistique qu'ont su créer les papes. Et quelle immensité en ces quelques noms ! La civilisation qu'ils expri-

ment doit beaucoup à ce vieux monde dont saint Paul a dit qu'il était livré à sa propre loi — loi après tout divine, puisque c'est la conscience ; mais n'est-ce pas une vérité éclatante que le meilleur d'elle — je dis au point de vue proprement esthétique, lui vient d'une loi plus haute, d'une formule de nature, de vie et d'humanité amplement élargie, creusée jusqu'aux abîmes de mystère, élevée jusqu'à Dieu?

Au demeurant, si l'on recherche la dominante religieuse de cette époque et sa répercussion dans Part, on découvre qu'elle dit plus souvent l'établissement temporel de l'Eglise que son essence mystique et que son rôle spirituel. La grande aspiration transcendante qu'exprime la Bonne Nouvelle le cède trop fréquemment à la politique ou au faste. Saint- Pierre de Rome, c'est la papauté commandant ïJrbi et Orbi. Le Dôme de Florence, c'est l'orgueil non dépourvu de foi d'une cité artiste et puissante. Le Gésij, c'est la dévotion riche et l'empressement un peu hautain d'une clien-

tèle aristocratique. Et il en est de même de beaucoup de choses. Comme tout cela est loin du grand recueillement de la basilique romane et du mystère gothique! N'importe, il y a là aussi une grandeur, grandeur que la religion pénètre, et que l'Eglise l'ait suscitée, c'est une portion, quoique la moins authentique, de sa gloire.

Après cette initiation définitive, les créations se multiplient, à l'actif de la civilisation chrétienne. Un Rembrandt, en Hollande; un VanDyck, unRubens, en Flandre; en France, un Poussin, un Philippe de Champagne; mieux, un Lesueur ; en Espagne, un Ribera, un Zurbaran, un Morales qualifié divin, un Vélasquez, un Cano ou un Murillo ne continuent-ils pas la longue et précieuse chaîne des œuvres ?

Le xvii^ siècle montre un christianisme se-

rieux, de foi profonde; mais peut-être celleci est-elle de volonté arrêtée plus que d'enthousiasme, plus sociale et politique que sentimentale. On vit de traditions et dans un formalisme un peu étroit, moins pénétré que jadis. L'essence mystique de la religion est laissée au second plan chez beaucoup do ceux qui comptent pour les arts. L'esprit de cour introduit par le Grand Roi se reflète dans la religion officielle. Le jansénisme est là qui dessèche, avec son succédané protestant le puritanisme. Le clacissisme de la renaissance est repris. On en vient à méconnaître de bonne foi la valeur esthétique de la religion chrétienne dont on accepte néanmoins la maîtrise, ne voyant pas Tabsurdité d'une position qui accepte comme bonne pour vivre une chose qui ne serait pas bonne pour rêver.

De la foi d'uQ chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles,

écrira Boileau. Et il y a là deux erreurs énormes : une par vers.

Où Boileau a-t-ilpris que la foi d'un chrétien ne contient que « mystères terribles »? Elle contient à nos yeux toute la vie, dans toutes ses formes, selon toute son ampleur, et il y a là matière tant qu'on voudra aux « ornements égayés » qui d'ailleurs, eux non plus, ne sont pas tout Part.

Ce qu'il y a de superficiel dans ce jugement éclate.

Pourtant, le grand Corneille est du même avis. Selon lui, renoncer aux fables païennes comme fond poétique.

C'est interdire aux vers ce qu'ils ont d'agréable, Anéantir leur fougue, éteindre leur vigueur Et hasarder la muse à sécher de langueur.

Le malheur voulut i]ue les défenseurs de Part littéraire chrétien fussent quelconque; que Dépréaux eût du talent, Corneille du génie.

D'ailleurs, Esther, Athalie et Polyeucte naquirent ; mais ce n'est qu'aujourd'hui qu'ils sont mis à leur place. La commande faite à Racine par madame de Maintenon le jeta dans « une grande agitation». Boileau lui conseilla

« brusquement » de refuser. Heureusement pour sa gloire il ne le fit point. Mais où peuvent donc conduire des préjugés d'école devenus dogmes !

Ce que donne en art religieux cette époque solennelle n'est pas indifférent, bien s'en faut. En peinture, les pompes d'un Lebrun ou d'un Mignard ne sont pas sans grandeur. Les autres arts suivent des voies parallèles. On a laissé de côté des formules touchantes, pittoresques ou profondes ; mais une certaine majesté couvre tout, impose sa conception du parfait et désarme finalement la critique.

Ce n'est qu'au xviu* siècle que la mythologie et le sensualisme régnant, l'inspiration religieuse périclite. Encore, les sujets demeurant là, toujours et en dépit de tout s'imposant, toujours et en dépit de tout respectés, leur influence poétique s'exerce ; les milieux d'art en ont le bénéfice, l'Eglise l'honneur.

Le XIX® siècle verra un renouveau chrétien avec Overbeck et son groupe, avec l'école anglaise, avec le romantisme français, avec Hippolyte Flandrin, avec les belles pages de Gustave Moreau, de Puvis de Chavannes, de Bonassieux, de Luc-Olivier Merson... Mais je ne veux point parler des vivants.

En littérature, l'école romantique reprend avec tapage, souvent aussi avec éclat les traditions du moyen âge, après l'aberration étrange du clacissime dont les génies du XVII® siècle avaient fait la fortune. Cette époque mêlée a la gloire de reconnaître hautement la valeur éminemment esthétique du christianisme. Chateaubriand ne rend pas en cela un petit service. Les grands littérateurs ses cadets : Hugo, Lamartine, Lamennais, Lacordaire, môme ce pauvre Musset — je néglige la foule — démontrent par le fait que la sève chrétienne est riche; que les fondements de la foi portent la cité d'art la plus admirable.

C'est le voltairianisme bourgeois qui arrête

ce bel élan juvénile. Le « Dieu des bonnes gens » : voilà la divinité inesthétique par essence 1

Le romantisme afifolé d'une part, le naturalisme lourd, le décadentisme déliquescent de l'autre, s'installent.

Ne fait-on pas effort aujourd'hui pour en sortir ? S'il convenait, dans ce simple aperçu à vol d'oiseau, de s'appesantir sur des travaux non encore éprouvés par le temps, on ferait voir la religion chrétienne reprenant dans les plus authentiques milieux d'art une part précieuse de sa séculaire influence.

Je montrerai combien celle-ci est aujourd'hui autant que jamais légitime.

En attendant, il faut nous résumer et conclure.

Nul art au monde n'a dépassé ni même égalé au total l'art chrétien. Il y en eut de plus parfaits peut-être ; mais disons-le une fois encore, la perfection — j'entends la perfection de

la forme — n'est pas tout ! la richesse, la fécondité, la puissance, la profondeur des sentiments, la variété de la vie, Tintensité de Témotion suggérée, tout cela est aussi quelque chose, et sous ces multiples rapports, rien ne le vaut.

Atteignant jusqu'à Dieu ; exprimant l'homme dans tout ce qu'il est : individuellement et socialement ; corporellement et spirituellement; temporellement et dans l'éternel; dans son plan naturel, transposé en surnature ; capable de sublimité et de misère ; jeté à l'infini du bien et du mal : Part chrétien a tout voulu et tout su dire. On Ta justement comparé à l'un de ses plus précieux instruments : Torgue, dont la puissance, la délicatesse, la richesse d'harmonie dépassent tellement la lyre antique et toutes les voix profanes.

Mais ce qui compte plus que tout, c'est que le christianisme, en même temps qu'il a un art à lui, est la source de ce qu'il y a de meilleur dans ce qui soi-disant lui échappe. En art comme en politique, comme en sociologie,

comme en tout, ceux qui l'ignorent en vivent; ceux qui Paccusent le pillent ; ceux qui refusent d'être avec lui le font voir néanmoins avec eux.

Il est manifeste et reconnu des plus grands que l'avènement du christianisme a été l'avènement de Part moderne, comme des libertés modernes, comme de la démocratie légitime, comme de tout ce qui nous enorgueillit.

Ceux qui ne veulent pas en convenir ne le prouvent pas moins que les autres. Ils ne peuvent s'empêcher, voulant être païens, athées, matérialistes, d'être néanmoins ce qu'ils sont, et ce qu'ils sont, ils le sont pour beaucoup par le Christ. Ce qu'ils ont dans le sang, c'est la vraie gloire chrétienne.

Si PEvangile n'a point achevé son travail, il faudra dire comment il peut le reprendre ; mais largement déjà il a donné sa mesure.

Deus qui incœpit, ipse perjlciat.

L'ART RELlfiliUX MODERl

L'Jî rt Religieux me de me

Nous terminons notre série d'études. Convient-il de regretter que ce soit sur un acte de défensive ? L'art chrétien poursuivi à travers les siècles nous a fourni des motifs d'orgueil — j'espère d'un noble orgueil ; l'art chrétien d'aujourd'hui nous invite à l'humilité, et, s'il est vrai, ainsi que nous l'avons prétendu nous-mêmes, que les faits sont la pierre de touche des doctrines, n'avons-nous pas à craindre aujourd'hui que ce principe ne se

retourne contre nous?

30G AKT ET APOLOGÉTIQUE

Tout le monde proclame la décadence de l'art religieux. En peinture, en sculpture, on déplore l'envahissement de l'art « Saint-Sulpice », c'est-à-dire des gravures fades, des statues peinturlurées, de tout ce qu'en leur style irrévérentieux et boulevardier les jeunes artistes appellent la « bondieuserie catholique ». « Idoles pour sauvages perfectionnés » disait récemment quelqu'un ^

En musique, c'est l'opéra qui nous fait vivre. Nos messes de mariage et de Requiem, les autres aussi en grande partie sont aux mains des profanes, ou bien n'existent point en tant qu'art. Nos cantiques... mieux vaut n'en point parler.

En architecture, nous en sommes aux rééditions, aux pastiches, à l'éternelle copie sans âme.

En poésie, nous avons MM. Rostand et Haraucourt pour continuer les Evangiles. Quo- Vadis et le Rayon nous ont ravis, pourquoi ? Pour cette raison qu'en l'absence de nourri-

1, Alphonse Gerimin.

ture solide, peu de chose suffît à tromper la faim. Même Verlaine a été acclamé en tant que poète religieux. J'y consens, mais pour mieux signaler la pénurie profonde oij nous sommes.

La liturgie elle-même n'est plus qu'une rare spécialité. Dans l'ensemble, elle languit, confinée en quelques sanctuaires. Tel d'entre ces derniers n'est guère qu'un de ces endroits sélects où les amateurs d'émotions religieuses ou de simple archaïsme vont chercher des sensations neuves. Là donc n'est plus la vie. La liturgie en tant que manifestation esthétique, est morte, et nos rapides messes de onze heures, nos Saluts ont pris la place des grandes solennités au prestige autrefois immense.

Et il en est ainsi partout. On le dit, on le répète : l'art chrétien se meurt; l'art chrétien est mort. D'aucuns l'annoncent d'un ton navré; d'autres insistent sur le mode irrité. Un récent converti employait à nous fustiger de ce chef le meilleur de sa verve ^

Page 1