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UNE CORRESPONDANCE INÉDITE

Cette publication n'ajoute rien à la gloire littéraire de Mérimée, mais elle ne le fait point déchoir de son haut rang parmi les épistoliers français. On y trouve du bon Mérimée, c'est-àdire de la prose nette et vive, sans éclat d'images ni débordement de sève, bien entendu. Mais si cela « manque de mollets » , comme disait je ne sais plus qui, c'est d'une maigreur joliment distinguée, et si cela ne fait pas étinceler aux yeux des paillettes, à chaque tournant de phrase, ce n'est pas le pétillement de l'esprit qui y fait défaut. Ajoutons que ceux qui gardent un reste de curiosité morale pour ce grand homme sec, si fermé et « boutonné » , seront heureux d'y découvrir, comme le promet M. Brunetière (1) , presque un Mérimée nouveau.

(1) Dans un Avertissement, en tête du volume.

Par les Lettres à une inconnue, on connaissait le Mérimée amoureux; — amoureux comme il croyait permis de l'être à un homme de sa sorte, maître de soi et point dupe; soucieux de ne se pas trop livrer, surveillant ses expansions, à volonté caressant ou moqueur, alternant des tendresses aux épigrammes, baisant avec humilité des «pieds mystérieux» ou raillant un travers d'esprit ou piquant d'une pointe impertinente une coquelterie d'ailleurs en éveil ; mais enfin amoureux tout de bon, et jusqu'à la poésie. On connaissait le Mérimée politique, et en même temps le Mérimée cynique, par ces Lettres à Panizzi où, à l'occasion, triomphe l'impudeur. La Correspondance inédite révèle un Mérimée respectueux. Et combien faut-il qu'il le soit pour résister à certaine démangeaison !... Songez qu'il fait taire, ou à peu près, son anticléricalisme. Et pourtant son irréligion contenue est provoquée à une défensive qui facilement pourrait tourner à l'offensive. On veut le convertir!

Eh bien! il ne s'en irrite pas, il s'en montre même touché, il remercie de l'intérêt que l'on daigne porter à « sa pauvre âme » . Ce n'est pas qu'il laisse la moindre illusion à sa correspondante. À parler franc, « il ne croit pas à sa con-

version ; mais il y a en Crimée des sœurs de charité qui soignent des blessés condamnés par les médecins, et leurs soins leur rendent la mort douce » . Parfois il rit de l'entreprise, et il exprime pour son salut des espérances comiques, comme lorsqu'il escompte, « en déduction de ses péchés » , toutes les tribulations qu'il éprouve « pour restaurer des églises » . — Il faut convenir que certain clocher, auquel s'intéressait Mme lui coûta bien des pas et de l'écriture. — Parfois aussi il discute. Qu'est-ce que la foi? Il essaye de définir cet état d'esprit qui lui est si étranger. Ou bien il se prend aux textes, et il hasarde un commentaire de saint Jean. Pauvre exégète, encore qu'il ait lu Renan, à qui d'ailleurs il avoue préférer, « pour le sérieux » , Peyrat et Charles Lambert. Mince philosophe aussi. Qui donc lui trouvait « la tête trop petite pour contenir une idée générale » ?

Pour la satisfaction de sa couver tisseuse il lit tous les jours un chapitre de saint Luc en grec, et il raconte qu'un soir, dans une auberge, ayant pris le livre pour s'endormir, il ne s'est endormi qu'après l'avoir fini. C'était cependant une relecture, et non la première ni la seconde, lia traduit saint Luc non seulement du grec,

mais de l'anglais et du rommani, quand il apprenait la langue des Bohémiens. En Mérimée, n'oublions pas le linguiste. Ce personnage maculé d'encre joue quelquefois au gentleman le mauvais tour de le faire ressembler à un cuistre. Mais l'homme du monde rentre vite ce bout d'oreille de Trissotin.

C'est bien plutôt l'amateur, le bibliophile élégant, qui se montre dans ce catéchumène difficile, et si son aimable prêcheuse avait de l'expérience psychologique, l'ironie de son dilettantisme devait la contrister davantage que ses objections savantes. Elle lui a promis un Évangile, il en a pris acte et il s'est engagé à le faire « relier honorablement en maroquin janséniste, comme son Imitation » . Après quoi, il lui parle des Fleurs du mal et de Baudelaire, qu'il estime « niais et honnête » .

Mais, pour rien au monde, il ne voudrait la scandaliser. Il proteste de sa tolérance; il affirme qu'il n'a « nulle haine » contre les gens à froc, et il se réclame de plusieurs amitiés de moines liées dans un de ces voyages d'Espagne où il ne visitait pas que des moines. Enfin, il s'excuse des querelles qu'il fait à la foi de sa correspondante. Dieu le garde de la peiner ! La foi est « un

des grands moyens d'être heureux » . Mais on n'y arrive pas sans la grâce, et la grâce, «malheureusement, n'est pas donnée à tout le monde » .

Rapprochez ces lignes de celles adressées à Vinconnue sur ses « convictions absurdes n et ses « idées saugrenues » , et mesurez la différence. Pour imposer à un tel homme pareil changement de ton, il fallait que l'amie nouvelle fût, comme l'observe M. Brunetière, « une femme d'une rare distinction, d'une grande hauteur d'esprit et d'une singulière fermeté de caractère » .

A d'autres égards, du reste, elle commandait le respect, et ce n'est pas seulement son sentiment religieux qui est traité par le sceptique sans irrévérence. A peine le libertin se permet-il un mot sur la vertu de chasteté, dont il trouve l'importance surfaite, et, si ses vieux souvenirs lui mettent au bout de la plume une histoire un peu gaie, il la raconte avec convenance et il s'excuse par surcroît.

11 est vrai, ce n'est pas la gaieté qui domine dans ces lettres, où l'homme vieillissant crie sa lassitude, son dégoût, son « cœur à rien » . A maintes reprises le confie à celle qui veut bien

l'entendre : depuis que l'a abandonné une personne qu'il aima pendant quinze ans et qu'il continue à chérir, il erre sans but, lui qui avait « écrit pour quelqu'un toute sa vie » . Et puis, les cheveux gris foisonnent sur ses tempes. Au Pré-Catelan, un mot d'une danseuse espagnole eût été pour lui, au besoin, un dur avertissement. Enfin sa santé s'en va. Sans cesse il parle de son estomac, de ses rhumatismes, de ses bronchites. Selon le mot de Barbey d'Aurevilly, elle est «grelottée et toussée » , cette correspondance. Mais une bonne part de celle à Panizzi ne l'est pas moins, et cela n'y empêche pas les retours de gaillardise ; — pas plus que dans celle de Voltaire, cet autre vieillard malade qu'affectionnait Mérimée, et dont la verdeur polissonne se redressait assez lestement entre deux quintes. Reste donc à la nouvelle « inconnue » de ces lettres l'honneur d'en avoir préservé la décence.

LES ÉTAPES D'UN RÉFRACTAIRE Par JEAN RIGHEPIN

Ce réfractaire, c'est Jules Vallès; réfractaire, parce que déclassé. Lui-même s'était ainsi qualifié et s'était peint comme un exemplaire achevé de cette espèce. Il en résume, en effet, les caractères les plus intéressants, avec le relief d'un type.

Au lendemain des journées de mai, alors que siégeaient les conseils de guerre, M. Jean Richepin publiait en feuilleton ces Étapes , que la librairie Flammarion vient de rééditer; biographie sympathique du communeux qui, le premier, avait parlé de « flamber » Paris. C'était d'une audace inquiétante. On se demandait si le normalien de vingt ans qui osait pareille apologie ou demi-apologie n'était pas une recrue offerte à

cette armée des révoltés qui compte, Vallès Ta dit, moins de fils du peuple que d'enfants de la bourgeoisie. M. Richepin trompa ces prévisions. Pas de suite pourtant, et il sembla tout d'abord tenir une partie de ce qu'il avait promis. Il chanta les « gueux » , et sa muse démagogique eut maille à partir avec la justice. Il blasphéma aussi en quelques milliers de vers. Enfin, il affecta les allures d'un irrégulier. Mais , depuis des années, il s'est apaisé et assagi. Il n'ira plus en prison. Rangé, « casé » comme son Monsieur Scapin , il est devenu , lui aussi , ce qu'on appelle un « monsieur » . On le joue à la Comédie française, et peut-être le verrons-nous bientôt sous la coupole.

Pourquoi rappelle-t-il l'attention du public sur ces Étapes qui furent ses premiers pas à lui dans la carrière des lettres? On garde toujours une secrète tendresse pour ses juvenilia. Elles sont d'ailleurs curieuses, ces pages de jeunesse, bien venues quelques-unes, d une jolie verve, avec des morceaux de bravoure et, çà et là, des recherches d'images, des jeux de style qui trahissent le débutant. Ce qui y manque plus, c'est la pénétration psychologique de cette nature orageuse que fut Vallès, et aussi un jugement

supérieur sur cette vie forcenée. Car nous ne pouvons tenir pour tel l'épilogue déclamatoire sur les torts de la société.

En quelques pages fines et précises, M. Paul Bourget nous renseigne mieux sur l'être intime de cet incendiaire et sur les circonstances extérieures qui l'ont influencé. Vallès était de ces hommes qui, de par leur structure physique et morale, naissent condamnés à ne point sortir d une « sensation personnelle et tout animale » . A défaut d'autre témoignage, son style le prouverait assez; tout en images vives, en couleur montée et en coupes violentes, en sursauts de phrases, traduction directe des secousses de ses sens. Il n'a guère que des souvenirs d'ordre concret et matériel, et plus d'une de ses pages contient l'aveu d'une incapacité absolue d'abstraction. Il ne saurait envisager quoi que ce soit au point de vue impersonnel, objectif. Il ne connaît le monde extérieur qu'en tant que sa sensibilité y est engagée. Ne lui demandez pas d'entrer dans la pensée d'autrui, de considérer en eux-mêmes et de leur point de vue, ne fût-ce que pour leur devenir indulgent, les hommes qu'il coudoie. Il ne les peut saisir que dans leurs relations avec sa propre nature. Il est incapable

aussi de cette compréhension large et détachée des choses qui y démêle une raison supérieuse et en accepte les conditions, même hostiles. « Il jouit et il souffre trop vivement » , dit M. Bourget. Les gens de son tempérament « s'en vont tout entiers dans la convoitise ou la répulsion » , ignorants d'un refuge possible dans les hautes régions de la pensée contre leurs sens en appétit ou en révolte. Notons qu'il n'a pas un atome de foi religieuse.

Ainsi fait, l'épiderme irrité au moindre contact, et sans appui intérieur pour réagir contre les incitations d'une sensibilité exaspérée, Vallès devait, plus qu'un autre, être le produit de son milieu. Mais il y a deux manières d'être ce produit. Car on aime son milieu, on l'accepte, on le subit tout au moins avec résignation, ou bien on s'en fait l'antagoniste haineux. Or, dans ce dernier cas, c'est encore lui, en un sens, qui vous façonne par le renversement systématique de l'attitude où vous place votre refus d'adaptation. Dès l'enfance, Vallès souffrit avec fureur du monde où le sort l'avait placé. Famille et école lui furent odieuses. Lisez, dans Jacques Vingtras, ce qu'il dit de sa mère. Au collège, il organisait des mutineries, insurgé non

seulement contre la discipline, mais contre l'enseignement. Déjà aussi il haïssait la société; il rêvait de millions pour avoir de quoi humilier ceux qui l'avaient connu pauvre : M. Chose, qui appelait ses parents des pannés, et la ce demoiselle du sous-préfet» , qui avait ri de ses culottes rapiécées et de ses gilets trop courts. Lorsque à seize ans il arriva à Paris, il apportait dans son cœur une réserve de colères et des révoltes toutes prêtes à éclater. L'année d'après, il conspirait. Il avait tout simplement imaginé, avec quatre gaillards comme lui, d'enlever le président Louis-Napoléon. Cet enfantillage le conduisit à Mazas. Relâché, sans autre ressource que son diplôme de bachelier, sur le pavé de Paris « qui coupe les pieds » , sans accès facile à aucune carrière, répugnant, d'ailleurs, au travail selon des programmes, à l'attente aussi et à toute filière lente et régulière, il se jeta dans la bohème, c'est-àdire qu'il s'enrôla parmi ceux qui « n'ont pas daigné se mêler aux autres, prendre un numéro dans la vie » , et qu'il a nommés les rêfractaires.

Comment il vécut de besognes de hasard, utilisant ce grec et ce latin qui l'avaient fait « crever d'ennui », courant le cachet, rimant des chansons d'almanachs, le récit en serait long.

La Fortune lui vint pourtant. Un article publié au Figaro, sous ce titre le Dimanche d'un jeune homme pauvre, plut à Villemessant, qui, après une collaboration intermittente, essaya de s'attacher Fauteur, en lui confiant la chronique de Y Événement. Dix-huit mille francs par an, c'était la richesse. Mais l'obligation d'une tâche quotidienne ne tarda pas à peser comme un joug insupportable à cet indépendant.

De jour en jour, sa copie se fit plus rare, et on lui demanda sa démission. Il retomba dans la misère, — pour en ressortir encore, il est vrai. Mais les circonstances et sa propre faute l'y avaient replongé de nouveau, quand vint 1870. Alors, écrit M. Richepin, « il n'y avait plus pour lui de milieu entre mourir de faim ou vivre d'une révolution » . Il choisit de vivre. Il fut membre de la Commune, et l'on peut dire que ce temps fut pour lui le triomphe et le plein épanouissement de la vie.

« Oui, tu nous le payeras, société bête. . . tu ne perdras rien pour attendre. J'aiguiserai l'arme qui un jour t'ensanglantera. » Il pouvait donc enfin réaliser cette menace. Le 26 mars, le drapeau rouge flottait sur l'Hôtel de ville. C'était « la fête nuptiale de l'Idée et de la Révolution» ,

et, pour la célébrer, il proposait de tout supprimer, même l'orthographe.

Et cependant, peu sûr du lendemain de son pouvoir, cet énergumène était prêt aux transactions pour le conserver. Vallès, qui l'eût cru? essayait de rassurer les bourgeois. Il rêvait de les rallier à la Commune!... « Allons! que le rez-de-chaussée et la mansarde se raccommodent... Plus de sang versé! Les fusils au repos! Assez de guerre civile comme cela! Après avoir vaincu par le combat, fortifions-nous par le travail. »

C'était parler en vainqueur généreux. Quand vint la défaite irrémédiable, il ne songea plus qu'à « sauter avec Paris » . Ce fut son Cri du peuple qui signifia à l'armée de Versailles que la capitale était « décidée à tout plutôt que de se rendre » , ajoutant : « Si M. Thiers est chimiste, il nous comprendra. »

On a raconté qu'il avait fui déguisé en prêtre. M. Richepin trouve cette « mascarade funèbre d'un goût assez bizarre pour qu'on puisse la lui attribuer » . De Londres , où il vécut quelques années, il nous revint après l'amnistie. Nous lui devons Mme Séverine, qui l'appelle son « maître inoublié ». Et, de fait, elle a parfois quelque

chose de son style, de ce style où, dit-elle, « il y avait du rouge toujours » .

Ce n'est pas une raison suffisante pour que nous souhaitions de posséder beaucoup de Vallès. Nous en avons pourtant en grand nombre, et il nous en pousse toujours.» A qui la faute? » demande M. Richepin, et il répond : « A la société. » Vallès était orgueilleux, il avait le droit de l'être. Avec son talent, avec sa plume, « il pouvait et devait aspirer à la gloire » . Au lieu de la gloire, qu'a-t-il trouvé? « A peine du pain. »

L'auteur des Étapes s'est réfuté par sa propre narration. Du pain, et mieux que cela, Vallès en trouva, quand il daigna s'assujettir à un travail quasi régulier. La notoriété, sinon la gloire, lui était venue aussi d'assez bonne heure. Et la société doit-elle donc de la gloire à tous les chroniqueurs, même de talent?

LA

M. Jules Lemaître nous le pardonnera-t-il? Il fut un temps, non fort lointain, où nous le prenions surtout pour un homme d esprit, — nous ne disons pas pour un amuseur. Homme d esprit et dilettante, c'est-à-dire adonné à ce badinage supérieur si bien décrit çà et là par Fauteur des Contemporains lui-même. On se promène d'un pas agile à travers les opinions ; on entre dans toutes les croyances, ainsi qu'en des séjours de passage, sans domicile propre, en vagabond. On dit avec Montaigne : « La seule variété me paye. » Loin de se mettre en peine des contradictions, on se divertit aux antinomies. M. Lemaitre a pratiqué en perfection ce pyrrhonisme élégant, formulé presque dans sa définition de la critique : « l'art de jouir des livres et d'enrichir et d'affiner par eux ses sen-

sations » . Il se plaisait aux idées pour ellesmêmes; il les collectionnait sans souci de les mettre d'accord, à seule fin de s'en composer, selon le terme de son ami Paul Bourget, une curieuse mosaïque intérieure ou une tapisserie bariolée. Il y réussissait. Il était cet « homme mêlé » dont parlent les Essais. Jamais avec plus d'aisance on n'accommoda le oui et le non; jamais on ne balança la thèse et l'antithèse avec plus de virtuosité espiègle. Personne ne revêtit et ne dépouilla, de cet air dégagé, comme un frac ou un froc, des formes de pensées plus diverses. Nous lui trouvions, à ce jeu, le rictus léger de son Serenus. M. Anatole France, qui s'y connaît, le louait d'y montrer une « grâce diabolique » .

De cette grâce, diabolique ou non, l'ingrédient le plus piquant était l'esprit. Pour exceller à cette voltige qu'est le dilettantisme, il faut à l'intelligence vivacité et prestesse. Or, l'esprit est cela même : éveil et promptitude, et en même temps dextérité charmante et rusée. S'il se met au service d'un scepticisme réjoui par

la fragilité des opinions et leurs contrariétés, on devine avec quelle adresse il les fera s'affronter et se détruire.

C'était plaisir de voir M. Lemaître se divertir à ces rencontres et à ces ruines. De la grâce, oui, sans doute, il y en avait dans le détachement ironique de son attitude devant le conflit des idées. Il se vérifiait en lui que l'esprit ajoute de la saveur à toute gaieté, même à celle qu'on a nommée « gaieté philosophique » .

On eût dit cependant parfois qu'il s'en fatiguait. Cette vie de sans-foyer — ainsi peut se nommer le dilettantisme — semblait, à certaines heures, lui laisser un vide. Il lui arrivait d'écrire : « Ceux qui essayent, comme moi, d'entrer partout, c'est souvent qu'ils n'ont pas de maison à eux, et il faut les plaindre. » A la vérité, certains se demandaient si cette mélancolie n'était pas artificielle et y soupçonnaient une manière nouvelle de jeu. Pourquoi ce doute? Vivre hors de soi lasse aussi bien que vivre hors de chez soi. On se dégoûte des âmes d'emprunt comme des toits de hasard.

Au surplus, les intimes de l'écrivain, et aussi ses lecteurs attentifs, devinaient en lui autre chose à côté et au-dessus de cet esprit aux

manèges si élégants. C'était parfois le sentimental qui se trahissait en M. Lemaître. On remarquait son goût pour les récits de deuil, et que Mariage blanc n'était pas la seule histoire de poitrinaire qu'il eût inventée. De Luce on rapprochait Phthisica, sa pâle sœur des Médaillons,

Frêle enfant, doux fantôme au contour délié...

On observait, à vrai dire, que, chez le conteur comme chez le poète, la malice surveillait d'assez près l'émotion et que telle de ses fables de tristesse recélait son grain d'ironie. Ailleurs, c'était le moraliste qui se laissait entrevoir, badinant, j'en conviens, et se moquant de lui-même, comme dans sa « philosophie » du costume d'aujourd'hui, ou son réquisitoire d'un « raseur » contre l'exposition, mais capable aussi d'envisager avec sérieux, ne fût-ce qu'en passant, les graves problèmes; ainsi dans cette incisive Révoltée, où s'avoue la préoccupation de l'indéfini retentissement de nos actes. Le mordant portraitiste des Contemporains raillait pourtant M. Paul Desjardins et son « action morale » .

Qu'adviendrait-il de cette complexité?. De ces tendances diverses laquelle l'emporterait?

Étaient-elles en lutte ou seulement en alternance? Le pyrrhonien souriant nous ménageait-il la surprise d une conversion, ou, pour user du mot à la mode, d'une « évolution » ? On se le demandait.

L'évolution se fit. Elle s'annonça, un beau matin, par ces trois mots en tête d'un premier- Paris : Opinions à répandre, un titre qui valait une profession de foi. Il était donc des opinions « à répandre » , sans doute parce que plus certaines que d'autres, et meilleures? M. Lemaître se Tétait dit, et ce « passant intellectuel » , — il méritait ce nom, comme le Dorsenne de Cosmopolis, — insoucieux de la qualité morale de ses rencontres, ne voyant dans les idées qu'objets de curiosité, se prenait à les envisager différemment. Le contemplateur amusé, en qui s'offrait, hier encore, un exemplaire achevé d'épicurisme cérébral, se laissait gagner par les hautes sollicitudes. Et, comme à beaucoup d'autres, le cœur avait eu part à cette conversion. Des fibres avaient vibré tout au fond de l'analyste indifférent. Devant certain péril national, son patrio-

tisme s'était ému. Un livre l'avait impressionné; un livre qu'il comparait à « un plein verre d'amertume » . La « supériorité des Anglo- Saxons » lui avait paru trop démontrée par M. Demolins, et il jetait un cri d'alarme. Cri d'apôtre. Car c'était bien un apostolat qu'il inaugurait : sévère à nos mœurs publiques et privées : dénonçant nos erreurs en même temps que nos vices; s'attaquant à l'alcoolisme et au malthusianisme de la même plume dont il condamnait les études gréco-latines comme « un anachronisme effronté » ; enfin professeur d'énergie. L'énergie, il la recommandait sous toutes ses formes, particulièrement ennemi de la mollesse bourgeoise qui nous détourne de l'esprit d'entreprise, nous déconseille ce « bon déracinement » qu'est la colonisation.

M. Lemaître était, en effet, devenu un colonial. Oui, comme l'humoriste Grosclaude, bien que sans avoir voyagé. Et l'une des vérités qu'il voulait « répandre » le plus activement, c'est que, sous peine de mort, le pays doit se réveiller de sa somnolence casanière, qu'il faut que non seulement ses capitaux, mais ses fils passent les mers, émigrent, essaiment.

Ainsi allait prêcher cet homme de lettres

assez heureux et adulé pour se complaire, comme beaucoup, dans son succès et oublier le reste, mais qui venait de s'aviser qu'il avait une patrie et qu'une plume à la main peut servir à autre chose qu'à de la « littérature » .

Prêcher? non; il ne saurait. Quelque chose l'en préserve qui est son esprit même, cet esprit où nous avons vu l'agrément délicat de son scepticisme. Qui est pourvu de cette élégance native et de ce tact fin s'interdit l'attitude du sermonneur. Non que l' ce outil universel » de Gil Blas ne trouve nul emploi à la noble tâche d'améliorer les hommes ; l'esprit exclut seulement certaines façons et certain ton, auxquels, d'ailleurs, ne gagne rien la vertu persuasive de la vérité. Contre le genre prédicant, M. Jules Lemaître est mieux défendu que personne, et ce qui est en lui coquetterie si attirante ne saurait nuire à l'efficace de sa bonne parole. Combien résisteraient à l'austère raison, qui sont conquis par la raison égayée du scintillement de cette paillette !

De la paillette et du scintillement, il y en a, certes, dans les pages qui composent le récent volume à" Opinions à répandre. L'auteur a renié le dilettantisme, et il se montre sévère au dandysme intellectuel que signifie ce mot. On Ta entendu, l'autre jour, l'égaler à une manière de « débauche privée » . Pourtant ce dilettantisme répudié, il ne serait pas impossible d'en trouver trace dans ce livre. M. Lemaître ne redevient-il pas le vieil homme lorsqu'il loue le « nihilisme très fin et très gai » de M. Maurice Donnay? Sans compter que ce seul nom trahit un retour de littérature parmi ces pages d'exhortations patriotiques.

Oui, vers la fin, l'apôtre a succombé à la tentation de l'artiste; et ce n'est pas nous qui lui imputerons à crime cette rechute; non plus que nous ne lui reprocherons le brillant colifichet auquel jamais il ne renonce. Car s'il arrive à M. Lemaître de dépouiller le dilettante, il ne dépouille jamais l'homme d'esprit. Soit dit sans offense.

3 février 1901.

L'auteur des « flâneries » élégantes qui viennent de paraître au Pavillon de Hanovre nous donnait naguère un Beaumarchais où nous goûtions une langue de jolie sobriété, ferme et fine, en même temps qu'une critique de justesse spirituelle. Parisien, il devait comprendre Figaro, « trois ou quatre fois Parisien » , a-t-il dit, et, flâneur avec volupté, il devait se plaire à la société de ce garçon espiègle, « paresseux avec délices » . Ce n'est pourtant pas de Figaro que je veux le rapprocher, mais d'un enfant de Paris qui ne portait pas de résille, paresseux aussi à sa façon, qui fit des chefs-d'œuvre en badaudant.

Un croquis de Gabriel de Saint-Aubin porte cette mention : « Dessiné en marchant. ,. » Lisons : en flânant. Car c'était un baguenaudier d'habitude, ce crayonneur au pied levé qui promenait sa curiosité amusée, non seulement par les galeries du Salon et les couloirs du Palais,

mais par les rues, sur les boulevards, dans les jardins publics, aux fêtes populaires, s'oubliant à écouter le boniment des forains, ou bien à humer la vapeur des fritures en plein vent. La musardise observatrice de M. André Hallays se donne un champ plus vaste, puisqu'il lui arrive de sortir de France. Si pourtant le destin les eût faits contemporains, j'imagine qu'ils se fussent assez souvent rencontrés, sinon devant les beignets du Pont-Neuf ou ses charlatans, — encore que M. Hallays ne dédaigne pas les divertissements populaires, — du moins, dans les salles du Louvre. L'humoriste d'En flânant y fréquente, en effet, volontiers, pour sa personnelle délectation d'artiste et aussi pour le plaisir de se mêler aux groupes de visiteurs, de ceux du dimanche surtout.

C'est le dimanche que les tableaux entendent le plus de sottises d'une certaine qualité dont M. Hallays est friand. Dans la matinée, avant l'heure où afflue le gros public, des guides « éclairés, bien disants et gantés de blanc » , mènent à travers les chefs-d'œuvre des caravanes de gens « distingués » . Et les ciceroni et les amateurs qu'ils conduisent affirment, en des propos savoureux, un goût non attardé. M. Hallays,

qui estime ces propos « instructifs » , les saisit à la volée. Il y gagne d'apprendre « qu'on peut sans inconvenance ne plus tant admirer les primitifs » et déclarer sans ambages que Cimabué ce embête » , que Mantegna « rase »... En même temps, il note les attitudes, les airs et jusqu'aux inflexions des opinants.

Oui, ils se seraient plu à vaguer ensemble, l'académicien de l'errante académie de Saint- Luc et l'exquis flâneur des Débats. Tous deux armés : Tun de son crayon agile; l'autre du mince outil de bon acier, luisant et aigu, dont il fait de jolies piqûres, non appuyées, mais où perle tout de même parfois une gouttelette de sang. Car l'offensive de sa malice nonchalante ne se prend pas qu'à la niaiserie ou au snobisme anonymes. Il s'attaque aux individus, et, parmi nos « notoires contemporains » , il en est plus d'un dont sa plume pointue irrita l'épiderme. Redoutable aux conservateurs de musées endormis dans la routine et plus encore aux audacieux qui se risquent à la scabreuse réparation des chefs-d'œuvre; redoutable aux esthéticiens prétentieux ; redoutable aux édiles haussmannisants, outranciers d'alignement et de symétrie; redoutable— oh ! combien ! — aux architectes a restau*

rateurs » , c'est-à-dire saccageurs. Il ne ménage, à vrai dire, guère davantage ceux qui travaillent dans le neuf. De la corporation remueuse de pierres, il n'a épargné, à notre connaissance, que le constructeur du nouveau monastère de Solesmes, un moine, mais qui a passé par l'école des Beaux-Arts. « Qui l'eut dit? Et quel malheur que, après avoir étudié rue Bonaparte, un grand nombre de nos architectes ne songent pas à se soumettre à la règle de Saint-Benoît ! »

Ce satirique, pourtant, cet ironiste, théoricien si pénétrant de l'ironie, et si élégant à la définir, est capable d'émotion. A Solesmes, où nous l'entendions à l'instant railler l'École en louant un de ses élèves émancipés, il se laisse toucher par 1' « allégresse pieuse et naïve des cantilènes grégoriennes » . Et avec quelle poésie il décrit l'envolée des antiennes, « fumées légères sorties d'un encensoir » , les vocalises des alléluias, qui « s'effeuillent comme des roses sous la brise » , les psalmodies aux « murmures » et aux «limpidités de ruisseau» ... La page d'avant nous offre à contempler le paysage reposant, le site de douceur angevine où est bâti le couvent. Ailleurs, il célèbre, j'allais dire il chante, Majorque, la découpure de ses côtes, le dessin de ses

montagnes, sa lumière, ses senteurs et le charme prenant de Palma, la ville à demi orientale. Ailleurs encore, il raconte la royale beauté et le silence du parc de Weimar, désert qu'habite l'âme de Gœthe. Et il nous quitte sur cette dernière « flânerie » le long des vastes avenues, au bord de l'Ilm rapide.

Nous fermons le livre; nous le rouvrirons. On aime la démarche de cet esprit, son pas de promenade à travers « les œuvres, les faits, les idées » . On aime cette philosophie négligemment mordante, cette ironie infuse, point exclusive de la faculté de s'éprendre. Nous parlons de philosophie, car il y a en M, Hallays un philosophe, un moraliste, qui se garde, certes, de professer, mais se laisse deviner sous son badinage et dit son mot, à l'occasion; par exemple, à propos du « Tout-Mazas » . Enfin — j'y veux revenir — autant que cet esprit, on aime la langue qui est la sienne. On se plaît à cette justesse aiguisée, à cette netteté française, à cette prose sans complications ni fausse virtuosité, « droite, unie et claire » , celle que la marquise recommandait à son cousin.

29 mars 1900.

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