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La divergence de leurs méthodes peut se prendre sur le fait dans leurs jugements sur Plaute. L'un prononce ex cathedra que le poète latin « s'est entièrement mépris sur l'espèce de gaieté qui doit régner dans la comédie » . L'autre veut qu'avant de formuler une opinion, nous nous fassions une esthétique dramatique expérimentale. A cette fin, il nous invite à fermer tous les livres, y compris Plaute et ce qui a été écrit sur lui, et à courir tous les soirs d'une salle de spectacle à l'autre, quelle qu'elle soit, ajoute-t-il, depuis la Comédie française jusqu'au Chat-Noir. Après ces promenades nombreuses, ayant bien vu « ce qui fait rire le public et pourquoi il rit » , il nous prédit que nous serons stupéfaits de la lumière dont s'éclaireront à nos yeux les scènes du vieux comique. Muni d'un pareil « stock d'observations » , il le juge, lui, « homme de théâtre avant tout » .
C'est dans une conférence, deux fois donnée à l'Odéon, que M. Sarcey a fait cet éloge de l'auteur de Rudens. Le premier jour, un auditeur impertinent lui a demandé une chansonnette, et la garde a dû expulser ce loustic. Le second, personne n'a réclamé Y Aveugle de Bagnolet, mais une
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familiarité un peu libre s'est manifestée, par moments, de l'assistance à l'orateur. Il est vrai, ce pontife bonhomme autorise, mieux que cela, encourage un tel sans-gêne. Quand, par exemple, il s'écrie : « G'est-y un premier acte, ça? » les potaches, toujours nombreux à ces « matinées classiques » , sont tout disposés à lui répondre : « Oui, notre oncle. » Et lorsque, commentant une scène de dispute entre esclaves, il se joue à imiter l'accent faubourien de Gavroche, il provoque à lui riposter les haut perchés de la salle.
Disons que cette transposition parisienne de la querelle de Trachalion et de Gripus n'était pas pur badinage. Le conférencier voulait souligner une différence entre le tempérament romain et le nôtre. Chez nous, les explications eussent été vives et courtes, et les poings se fussent vite mis de la partie. Entre l'homme de Pleusidippe et celui de Démonès, ce sont deux thèses de droit qui se heurtent. Trait tout à fait romain, remarque M. Sarcey, les conquérants du monde étant nés ergoteurs de jurisprudence. Il observe, en effet, que, sous des noms grecs, c'est la société romaine, ses mœurs, ses ridicules, ses tares apparentes ou secrètes, que n'a cessé de peindre le tourneur de meule. En quoi encore, avec raison
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d'ailleurs, il contredit Laharpe, qui, dans toutes les comédies latines, ne veut voir « de latin que le langage » .
Il lui inflige, sans le nommer une fois, et peut-être sans le viser, bien d'autres démentis. N'est-ce pas sur le propre nez du vieux critique qu'il donne une nasarde lorsqu'il dit : k Plaute est en scène! Si vous ne sentez pas la force de cette expression, c'est que vous n'êtes pas homme de théâtre ! »
Pas homme de théâtre, l'auteur de Warwick et de Mélanie, de cette Mélanie dont « le style approchait de celui de Racine » et que « l'Europe attendait » , écrit Voltaire? Eh bien! non, puisqu'il ne sait pas voir que Plaute est « toujours en scène » . N'ose-t-il pas lui reprocher de faire entrer et sortir sans raison ses personnages, de laisser le théâtre vide, tandis qu au contraire M. Sarcey ne craint pas de le comparer à Molière pour les marches et contremarches de ses héros, toutes réglées par le dialogue?
Le dialogue de Plaute, si vif, si plein de saillies, si brusquemment coupé, enfin si naturel, c'était bien ce que pouvait le moins goûter Laharpe. On sait avec quel faux négligé il loua, à
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l'Académie de Marseille, la bonhomie de Lafontaine. Cela rappelle, disait une femme d'esprit, la fable du loup devenu berger. ïl reconnaît au poète de YAulularia, de la Cistellaria, du Rudens.. .
« un fonds de comique dans quelques situations, de la gaieté dans quelques scènes » . Mais il estime
a très mauvais » son goût de plaisanterie et son dialogue. Nous sommes mieux préparés qu'il ne l'était à apprécier l'un et l'autre. Ne nous en montrons pas trop fiers. Le Chat-Noir, que M. Sarcey nous recommande, le Théâtre-Libre et d'autres y sont pour quelque chose. Plaute était poète populaire, et il le fallait bien pour que ses pièces pussent se faire jouer dans cet amphithéâtre romain où un public grossier submergeait une élite. Sous peine de voir les mangeurs de noix et de pois, fricti ciceris et nucis, réclamer, au milieu d'une scène, un ours ou des lutteurs,
... média inter carmina poscunt Aut ursum aut pugiles,
force lui était de les amuser à coups de lazzis. Et ces bouffonneries sont souvent brutales, a dégoûtantes » , le mot de Laharpe n'est pas trop fort, et, encore une fois, si nous les supportons mieux que lui, il n'y a pas de quoi nous
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enorgueillir. Nos récentes « tentatives d'art » nous ont fait des oreilles aussi peu délicates que celles de ces hauts gradins, de cette summa cavea qu'Horace comparait à un âne sourd. Oui, sourds à l'indécence, nous le sommes devenus, en ce sens du moins que nous l'entendons sans sourciller. Mais il faut dire aussi que nous savons mieux goûter la familiarité énergique, le pittoresque hardi, la saveur franche de la langue peuple, et cela, nous n'en devons pas rougir.
Dans ce Rudens que l'Odéon vient de représenter, et qui a été l'occasion de la conférence de M. Sarcey, les propos abondent où les métaphores plébéiennes se croisent avec une vivacité, un éclat, un élan de jet, qui rappellent la verve imagée de nos gamins de Paris, à moins que ce ne soient les gouailleries de nos matelots, pleines de tropes aussi, mais d'autre origine et tout trempés de salure marine.
Je ne puis guère prouver mon dire par des citations, qu'il faudrait faire trop longues pour les faire caractéristiques. Je renvoie au dialogue, déjà signalé, de Gripus et de Trachalion, et au joli tableau de la vie du braconnier d'eau par le chef de la troupe des pécheurs, — pauvres gens,
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qui rentrent plus d'un soir « salés et baignés » , comme le poisson qu'ils n'ont pas pris. Une simple et vraie poésie chante dans ces vers. Ailleurs,, ce sont des échappées de lyrisme, — d'un lyrisme qui ne vise, il est vrai, parfois qu'à enfler la bouffonnerie, comme lorsque Labrax naufragé invoque les osiers toujours secs, et Gharmidès, son compagnon, les canards.
M. Sarcey loue Plaute de mêler cet ingrédient à son comique. Laharpe ne l'a même pas soupçonné. Il était plus apte à aimer Térence, qu'il félicite de n'avoir « pas un seul des défauts » de son devancier. Térence a « ennobli » les personnages que lui léguait une tradition impérieuse. C'était de quoi plaire au protégé de M. de Ghoiseul; mais c'est peut-être aussi de quoi nous ennuyer. Montaigne lui sait gré de « sentir bien plus au gentilhomme ». M. Sarcey le trouve « fadasse » ; nous de même. Ainsi évolue le goût.
Mars 189T.