PORTRAITS LITTÉRAIRES
M. de Vogué vient de quitter le Palais-Bourbon en secouant sur le seuil la poussière de ses souliers. Il en est sorti autrement que la plupart, puisqu'il n'eût tenu qu'à lui d'y garder sa place. Il y était entré différemment aussi du grand nombre, je veux dire à son corps défendant, et avec une idée singulière de son mandat. Imaginez que ce gentilhomme avait vu dans sa fonction législative l'accomplissement d'un devoir. Et combien surannée la notion de ce devoir!... Sollicité, pressé par de braves gens las de subir certaines « basses et féroces tyrannies » , il avait cédé à l'impératif de la dette sociale et de la tradition familiale. Il avait consenti à monter la garde sur le coin de terre où il naquit. Il y a, disait-il un jour, des Français bizarres qui gardent cette conception du service local, si fami-
lière aux propriétaires anglais ; transformation de l'office des vieux porteurs d'épée. C'est pour s'y être adaptée que l'aristocratie d'outre-Manche s'est conservée. C'est en la méconnaissant que la nôtre s'est perdue. Donc, le châtelain de Gourdan a monté une faction de cinq années, veillant, d'un de ces « nids de pierre » où gîtent les vieilles familles vivaroises, et qu'il a si bien décrits, sur les bourgs et les hameaux opprimés par des Dantons d'estaminet.
Puis, s'apercevant que le mal se faisait malgré lui, impuissant à défendre cette clientèle héréditaire qui lui avait demandé protection, empêché, au surplus, de rendre au pays, la plume à la main, des services plus généraux, il voulut être relevé de sa consigne, c'est-à-dire qu'il rendit son écharpe de député. Et le voilà de nouveau « dans l'exercice d'une pensée indépendante que les assemblées ne tolèrent pas » .
11 s'en sert d'abord pour juger ce milieu parlementaire qu'il vient de traverser. Jugement de philosophe nourri d'histoire, jugement de poète, dont les considérants sont de vifs tableaux, jugement de politique informé, jugement de Français attristé. Car le Jacques Andarran des
Morts qui parlent, ce représentant d'Eauze qui confie à son frère, l'officier, un découragement si profond, exprime le sentiment de l'auteur lui-même. L'auteur prend aussi comme porteparole le socialiste Perroz, le savant qui définit avec un rare bonheur d'images l'assemblée, le « monstre » si différent des unités qu'il totalise, « broyeur collectif , broyant à vide. » Le « Soudanais» Pierre Andarran est encore l'interprète du romancier quand il dit sa pensée sur les colonies, non rémunératrices pécuniairement, — à moins que beaucoup de choses ne changent, — mais « pépinières d'hommes » , « vaste trésor d'intelligence, de dévouement, de résolution, » réserve de « cadres » pour le relèvement national. Il ne serait pas non plus désavoué par l'ex-député de FArdèche lorsqu'il compare telle séance de la Chambre aux palabres des Touaregs. Enfin, nombre d'idées jetées çà et là, par celui-ci ou cet autre, sur l'usure du régime et le mode probable de sa fin, ou bien sur la question juive, sont, si je ne me trompe, celles mêmes de M. de Vogué.
Il empruntait, il y a deux ans, la forme d'une fiction pour exprimer des pensées et des senti-
ments d'un autre ordre. Après avoir beaucoup publié, il s'était pris à songer que l'écrivain est incomplet qui n'a pas touché à l'amour, et il avait voulu chanter un hymne au moteur souverain. Un hymne, disons-nous, car son Jean (TAgrève n'est pas autre chose, — non, certes, un hymne de toute pureté, — et l'ardente aventure qui en fait le sujet n'est que le point d'appui, le sol où, pour prendre essor, pose le pied son lyrisme. L'amour n'est point absent de sa nouvelle œuvre. Les Morts qui parlent encadrent, en effet, dans une fable de passion, ses vues de politique et de sociologue.
Ne les prenez pas pour celles d'un aristocrate qui boude son époque. M. de Vogué est de ceux qui acceptent les arrêts de l'histoire. Les « spectacles contemporains » le sollicitent, et c'est sans prévention de caste, avec un généreux libéralisme d'intelligence, d'un regard de philosophe et d'artiste, qu'il les considère. Ajoutons qu'il a influé sur son pays en s'y faisant l'initiateur d'un mouvement moral et en y acclimatant une littérature. Emplois multiples d'un talent très riche, qui n'y a pas épuisé son activité. Cette richesse même, dépensée à des travaux si variés,
embarrasse d'abord qui veut l'étudier. L'unité intime ne manque point cependant à cette œuvre diverse. Nous l'apercevons dans l'harmonie de quelques dominantes qui, dès les premiers essais de M. de Vogué, s'annoncent comme la loi de son esprit.
On (1) a décrit avec charme le château accroché aux flancs des Cévennes, où s'écoulèrent son enfance et sa toute première jeunesse. Vaste maison solitaire, perdue dans les bois, «fermée à tous les bruits du monde ; » une espèce de Gombourg : lieu propice aux songeries d'une imagination adolescente. A peinedevenu jeune homme, l'adolescent ébauchait une tragédie. La guerre lui coupa son troisième acte. Il a raconté en des pages d'une sobriété poignante sa brève campagne de l'Argonne, le lugubre 2 septembre et les démoralisantes journées qui le précédèrent. On voudrait seulement compléter par quelques détails cette narration d'un volontaire trop oublieux de sa blessure.
(1) M. Ch. Rousse, dans sa réponse au discours de réception de M. de Vogué à l'Académie française.
Comme il sortait des casemates de Magdebourg, une bonne fortune lui advint. Un ambassadeur, qui devait être pour lui mieux qu'un chef, mieux encore qu'un patron bienveillant, Temmena à Gonstantinople. Or, il était de ceux « pour qui le monde extérieur existe » . Il sut voir les splendeurs de la Corne d'Or, et bientôt il en allait esquisser un éblouissant tableau dans un premier volume illustré de bien d'autres images. Car derrière les falaises des Dardanelles, par delà, bien au sud, des terres l'attiraient dont, tout enfant, il avait suivi amoureusement les contours sur la carte, et qui lui semblaient « saillir du papier en relief d'or » . Un jour, donc, il s'embarqua pour la terre sainte, et il en rapporta des impressions crayonnées à l'aventure, « sous la tente, sur une table d'auberge, sur le pommeau de la selle et le bât du chameau, sur les colonnes affaissées de Baalbeek et de Byblos. » Notes désordonnées, — ainsi les qualifiait-il, — qui composèrent cependant, par la plénitude précoce de la pensée autant que par le sens descriptif et la qualité brillante de la langue, un merveilleux livre de début. N'oublions pas son compagnon de voyage, « un petit bouquin » dont il a dit, en des lignes
presque émues, les fatigues et l'usure, les Méditations poétiques de Lamartine. Compagnon éloquent et aimé, c'est par cet interprète qu'il avait appris à nommer ce qui était pour lui « sans nom » . A travers les strophes colorées et chantantes du poète de Milly, les choses de la nature avaient pris pour lui « une signification certaine, une physionomie connue, une voix intelligible » . Ce « frère » et ce « maître » , qui lui avait révélé sa montagne natale, l'aida sans doute à sentir l'Orient. Mais il avait sa sensibilité propre.
Les Histoires orientales suivirent de près Syrie, Palestine, Mont Athos. Parmi ces « histoires » pourtant se glisse un conte symbolique, et l'auteur transcrit des carnets de route de la même plume dont il commente des archives. Entre temps, il a fait un séjour à Boulaqet àSaqqarah, et, de ce stage à l'école de Mariette, il a rapporté goût des recherches et méthode critique. L'un de ses chapitres nous mène de Byzance à Moscou. Un hasard de chancellerie venait de conduire le jeune diplomate lui-même de Turquie en Russie.
Entre cet Orient de notre Europe et l'Orient asiatique ou africain, les analogies ne manquent
pas . Ce monde glacé lui rappela le désert d'Égypte : « Il en avait le silence, la solitude, l'éclat et l'immobilité : de la neige au lieu de sable, c'était la seule différence. » Et ce pays de frimas devint vite pour lui une seconde patrie. C'est avec un sentiment quasi filial qu'il décrivit son sol, qu'il compulsa ses annales, qu'il étudia sa littérature. Plus d'une affinité intime rapprochait des gens de la steppe ce Cévenol, disciple de Lamartine. Comme eux, incliné au rêve, il trouva à la terre russe « l'attrait des grandes tristesses » . Elle ne fut pas seulement pour lui une charmeuse mélancolique, elle fut une éducatrice ; il lui doit l'achèvement de son âme. La vue de l'illimité dispose à la méditation. « L'inquiétude des horizons sans fin » développa la qualité religieuse de son esprit.
L'ambiance morale y contribua plus encore. Si flottante que soit leur pensée, muable à tout vent de doctrine, les compatriotes de Dostoïewsky et de Tolstoï gardent dans les moelles le christianisme, un christianisme particulièrement attendri de charité, de pitié pour les humbles. Ne nous trompons point à leurs apparents reniements. Que leurs « stations dans le nihilisme » ne nous donnent pas le change. « En parcourant
leurs livres les plus étranges, on devine dans le voisinage un livre régulateur vers lequel tous les autres gravitent; c'est le vénérable volume qu'on voit à la place d'honneur dans la bibliothèque impériale de Pétersbourg, l'Évangile d'Ostromir de Novgorod (1). » M. de Vogué se prit de goût pour les romanciers russes, — le roman est là-bas, en même temps que la forme littéraire la plus originale et la plus parfaite, le récipient le plus usuel des idées; — il en connut personnellement quelques-uns, il les lut tous, et de ces fréquentations il garda une empreinte mystique.
Mais le mystique se tempérait en lui d'un philosophe : nous n'en voulons pour preuve que ses vues sur ce peuple, cette race, dont l'influence le pénétrait. Et une culture scientifique se remarquait chez ce philosophe à telle allusion ou parenthèse, parfois à la qualité des images dont il se plaisait à revêtir son idée, emprunts fréquents à la chimie, la géologie, la biologie... Çà et là des formules trahissaient le fervent de Taine. Ce voyageur à l'ample vision de poète observait, à l'occasion, le « petit fait » , l'infime
(1) Roman russe. Avant-propos.
élément « positif » , pour en conclure une loi générale.
Donc il nous revint, un jour, l'imagination irradiée, nous contant des visions orientales, et aussi des visions moscovites. Et ce peintre touché d'évangélisme, gagné à la religion de la pitié, tolstoïsant, moins les excès que nous dirons, se doublait d'un penseur de discipline toute moderne. Ainsi, c'était un esprit enrichi d'acquisitions précieuses qui nous était rendu, c'était aussi un talent en pleine ferveur, avec le meilleur de son œuvre en puissance. M. de Vogué rapportait dans sa valise des notes pour son Roman russe.
Ses précédents écrits avaient intéressé nombre de délicats. Il dut à celui-ci un commencement de gloire. Dirons-nous que le service littéraire qu'il nous rendait par cette initiation se doublait presque d'un service patriotique? Éloquent introducteur d'un art étranger, le contact intellectuel qu'il établissait entre notre pays et celui d'où
11 venait préparait un rapprochement d'autre nature et d'autre portée. Son entreprise ne fut cependant pas louée de tous. Quelques-uns lui
reprochèrent de vicier le génie gaulois par l'intoxication slave. On se rappelle un manifeste fameux contre les « littératures du Nord (1) » . M. de Vogué répliqua d'autant plus aisément que « la vieille romance méditerranéenne » lui est plus chère, la « glorieuse chanson latine » , berceuse du monde civilisé. Il ne fut point embarrassé de répondre que, tout en demeurant fidèle au devoir de conserver l ame classique que notre histoire nous a façonnée, on peut, selon « une tradition libérale et compréhensive » , désirer l'enrichir, cette âme, fût-ce des richesses des « gens de Thulé » . Notre substance intellectuelle ne se fit-elle point de plus d'une affusion étrangère? Sans remonter plus loin, tout notre romantisme n'est-il pas en puissance chez Jean-Jacques? Or, « ce diable d'homme, père authentique de Bernardin et de Chateaubriand, grand-père de George Sand et des autres, ne s'avisa-t-il pas d'être Suisse? » On sait ce qu'au commencement de ce siècle nous empruntâmes à l'Angleterre et à l'Allemagne. Deux cents ans auparavant, c'était en Espagne et en Italie que nous allions nous approvisionner. Ainsi M. de Vogué
(1) V. Influence récente des littératures du Nord. — Jules Lemaitre, Contemporains, t. VI.
se défendit. S'il avait eu besoin d'absolution, celle du succès ne lui aurait pas manqué. Les vitrines de nos libraires et les rayons de nos bibliothèques furent, grâce à lui, russifiés. Tout livre venu des bords de la Neva se vendit et même se lut. Notre public, déshabitué des longs récits, ami des « histoires » qui se dévorent en un petit trajet de chemin de fer, se reprit à digérer des romans en deux tomes et plus. La Guerre et la Paix en a trois. Par malheur, toutes ces nouveautés ne valaient pas la Guerre et la Paix, ni Anna Karénine, et ce n'est pas la faute de M. de Vogué si plus d'une admiration s'égara. Il avait averti notre goût. Tant pis pour qui ne sut pas distinguer Resimsky de Tolstoï. Tout compte fait, en dépit de quelques méprises, un gain nous est resté de notre commerce avec ces septentrionaux. Gain artistique, gain moral.
D'abord, leur influence a, sinon déterminé, du moins achevé le discrédit du bas naturalisme qui régnait chez nous. Un matin de juillet, dans la steppe du Donetz, M. de Vogué fut témoin d une cérémonie très simple, mais qui lui suggéra des réflexions profondes. Par les sillons tout frais du labour de la veille, un prêtre aux
ornements fripés, suivi de son diacre en lourdes bottes boueuses, marchait, goupillon en main. « Empêtré dans sa chasuble, tirant le pied dans la terre grasse, il tanguait avec la gaucherie d'un héron pris dans la vase; le diacre laissait tomber l'eau bénite. » C'était la bénédiction des semailles. Écrivain, le spectateur songea à l'interprétation littéraire de la scène. Elle n'eût, à coup sûr, guère ému un Courbet ou un Zola. Ils n'y eussent trouvé que vulgarité un peu comique, matière à quelque Enterrement d'Ornans. M. de Vogué y sentit une grandeur qui « dominait et excusait les pauvretés du détail » . Il comprit le haut symbolisme de ce qui se faisait en si piètre apparat. Sous cette grossière figuration rituelle, « autre chose » lui apparut, « le quelque chose enfoui au fond de l ame comme les germes de vie invisibles dans le champ. » Ce « quelque chose » , c'est précisément ce qu'un réaliste de là-bas, sans négliger le reste, eût aperçu. «Émotion morale, » « inquiétude du divin, » voilà ce qui ennoblit le réalisme russe. « Le Seigneur Dieu forma l'homme du limon de la terre. » Le limon, cvsst tout ce que peut connaître la science expérimentale. C'est l'ordre des connaissances positiveSp « ce qu'on tient de l'univers dans un labo-
ratoire, de l'homme dans une clinique. » On y peut aller très loin, ajoute M. de Vogué, mais, sans le souffle, il n'y a pas d'âme vivante. Que le créateur littéraire s'en souvienne. L'École naturelle, issue de Gogol, n'a eu garde de l'oublier, tandis que les disciples de notre Flaubert, ne retenant du verset de la Genèse que la première moitié, ont pétri, fouillé le limon, sans lui insuffler une âme. De là, entre les œuvres, un contraste instructif. Le Roman russe commente éloquemment cette leçon. Beaucoup l'ont comprise, et, s'il ne s'en est pas suivi tout le renouveau attendu, si un vague et extravagant spiritualisme a trop souvent compromis Ja réaction contre la littérature « expérimentale » , on ne peut nier pourtant que, selon l'espoir de M. de Vogué, nous n'ayons « repris du vol » .
Ce qui relève le réalisme moscovite, ce n'est pas seulement le sens de l'au-delà, c'est la sympathie humaine. Je crois bien que c'est de Russie que M. de Vogué a rapporté ce mépris du dilettantisme qu'il se plaît à exprimer. Il le qualifie ce un vol de forces morales et intellectuelles fait à la patrie, à l'humanité » . Ils professent, à ses yeux, une esthétique bien abaissée, les adeptes de tart pour fart, prestidigitateurs, gymnastes,
amuseurs forains. Que Ton prenne parfois la plume pour son plaisir, le cas n'est point pendable. Du dilettantisme, il en faut un peu « pour garder la vie aimable » . Mais qu'on n'érige pas en système ce qui doit rester « un délassement momentané au devoir humain du poète » . Surtout qu'on ne dédaigne pas « l'auteur bourgeois qui s'inquiète d'enseigner ou de consoler les hommes » . Il appartenait à celui qui nous révéla Tolstoï de redresser à cet égard notre sentiment. L'art doit se proposer une fin supérieure à lui-même. Ne concluez pas qu'il doive devenir un prêche; ne condamnez pas, avec l'apôtre de Toula, tout ce qui est « littérature » ; mais ayez le souci d' « agir moralement ». Cette leçon encore a été entendue. Nous avons vu se multiplier parmi nous les apostolats, plus ou moins efficaces. Observons que l'action sociale se confond souvent avec l'action morale. Pitié pour les déshérités ! Avec quel accent de tendresse éperdue cette exhortation nous vint, elle aussi, des bords de la Neva! A cette pitié un autre sentiment se mêle qui lui est un peu contradictoire, qu'on peut trouver entaché de superstition et que, d'ailleurs, M. de Vogué répudie.
Vous rappelez-vous un émouvant épisode de
la Guerre et la Paix : le paysan soldat, Platon Karataïef, étonnant par sa vertu, sa résignation, son acceptation indifférente de tout, — y compris la mort; — le civilisé, le noble, Pierre Bézouchof. Le grand seigneur instruit se met à l'école de l'être à peine pensant. Les paroles et l'exemple de ce simple lui révèlent un idéal de vie, une explication rationnelle du monde. Dans Anna Karénine, un gentilhomme d'esprit cultivé, Constantin Lévine , rencontre , comme Bézouchof, son moujik sauveur. Toute sa science lui paraît vaine en comparaison de la philosophie contenue dans le moindre aphorisme populaire que le bonhomme Fédor prononce en remuant le foin. Donc, le meilleur est celui qui pense le moins. Gardons-nous de « la sottise de la raison » , de « la coquinerie de la raison » . Ainsi conclut Lévine; ainsi devait conclure Tolstoï luimême. On sait jusqu'où sa sincérité l'a conduit. L'auteur du Roman russe ne nous engage point à l imiter tout à fait. « Aller dans le peuple, » comme on dit là-bas, c'est bien; mais le comte Léon Nikolaïévitch abuse de ce bain régénérateur. La sagesse ne nous condamne pas à faucher, à labourer, à coudre nos bottes. Un portrait représente le réformateur en costume de
moujik, tirant l'alêne. « Artisan de chefs-d'œuvre, ce n'est pas là votre outil! » M. de Vogué lui adresse d'ici ce reproche. 11 lui rappelle la prière de Tourguénef mourant : « Ce don vous est venu de là d'où tout nous vient... retournez aux travaux littéraires, grand écrivain de notre terre russe » (1) .
Le jour, cependant, où il dénonça certaine « banqueroute » , ne se souvint-il pas d'une page fameuse de Tolstoï : «... La science humaine ne m'a rien expliqué. A mon éternelle question, la seule qui m'importe : « Pourquoi « est-ce que je vis? » la science répondait en m'apprenant d'autres choses, dont je n'ai cure. » Car c'est M. de Vogué qui, le premier chez nous, a parlé des mécomptes de la science, et s'il n'a pas écrit le mot de faillite ou son équivalent, il a signalé plus d'un déficit. Entendons-nous bien, et, si vous voulez, changeons de métaphore. « En tant qu'atelier de l'intelligence et forge de nos œuvres matérielles, » la science est un édi-
(1) On sait qu'il y est, en effet, retourné, et quel usage il a fait de son « outil » .
fice « debout et magnifique » . C'est une ruine « en tant que logement des âmes » . Elle a élargi, fortifié nos prises sur le monde physique, l'auteur des Remarques sur V Exposition serait le dernier à le contester, lui qui entonnait cet hymne : « Force, jadis hostile et fatale, sois bénie et glorifiée.,. » Hymne à la force, captée par l'homme, c'est-à-dire par la science. Mais cette même science, qu'a-t-elle fait de ses promesses d'ordre moral? Elle devait nous guérir de la maladie de l'absolu, nous révéler le sens de la vie, nous instruire de nos origines et de notre destinée, tout au moins nous en apprendre des négations certaines. Or, elle n'a ni supprimé le mystère, ni démontré l'inexistence de lame, ni ébauché une éthique, à moins qu'on ne veuille qualifier de ce nom les leçons de brutalité que nous donne le darwinisme. Je ne défigure point, j'espère, la pensée de M. de Vogué. En ce sens seulement, il a entendu parler des déconvenues de la science, ou plutôt de celles qu'elle nous a causées. Confident de jeunes gens dont une éducation positiviste violenta les aspirations supérieures, il a dit leurs inquiétudes et leurs révoltes intimes, il a prophétisé l'insurrection idéaliste; il l'a commencée. Sachons comprendre son ma-
nifeste (1). Voici, au surplus, une observation à laquelle il souscrirait, je crois. Ces engagements non tenus, est-il bien sûr que la science les ait pris? N'est-il pas vrai plutôt qu'ils ont été souscrits en son nom, sans mandat? Sauf exception, les vrais savants ne hasardent guère de systèmes hors de leur spécialité propre. Modestes par nature et prudents, ils répugnent à cette aventure. Qu'on se garde donc de confondre avec la science ce qui a pu lui être témérairement surajouté, ce qui s'est bâti à côté d'elle ou sur elle, en porte-à-faux.
Qui tiendrait M. de Vogué pour un ennemi de la science serait d'ailleurs bien surpris de le voir invoquer si volontiers les analogies scientifiques et de lui découvrir une philosophie en quelque mesure influencée par ces analogies.
Nous avons fait h peine une allusion aux idées sociales et politiques de M. de Vogué. Non seulement il est étranger aux préjugés de caste, mais je ne crois pas lui déplaire en le disant démocrate. J'ajoute qu'il l'est avec foi% et ce n'est pas le trait le moins original de sa pliysio-
(i) Les Cigognes, dans Heures cU histoire.
nomie de gentilhomme. Sans paradoxe aucun, je prétends que cette foi, s'il ne Ta pas acquise au pays des tsars, s'y est fortifiée du moins, et marquée d'une nuance particulière. N'a-t-il pas défini la Russie une « démocratie patriarcale grandissant à l'ombre du pouvoir absolu » ? Voyez quelle place occupe la foule dans les tableaux d'un Ivanoff, par exemple; comme elle emplit la toile, au point de rejeter parfois au deuxième ou au troisième plan la figure principale. Éloquent symbole. Si fort que soit le pouvoir personnel dans cet empire, le peuple y apparaît formidable comme une puissance élémentaire. On devine, au reste, ce qu'un peintre moscovite peut, dans un tableau de sainteté, attacher d'intention mystique à cette prépondérance de la multitude, réservoir de vérité et de vertu. Ce mysticisme, le sentiment démocratique de M. de Vogué n'en est peut-être pas exempt. Pour lui, le peuple est le grand dépositaire de la vie ; il en détient « le mystère » . Rien n'est infaillible comme les « volontés prévoyantes » de cet « inconscient >> . Tandis que les « gens d'esprit » essaient avec labeur des constructions mortnées, contraires au vœu de l'histoire, il ébauche, en se jouant, des « créations monstrueuses » ,
mais vivantes, parce qu'elles « plongent dans la réalité » . C'est ensuite affaire aux gens d'esprit de les façonner. Les rares génies qui ont dirigé avec bonheur les destinées des nations n'ont fait œuvre durable que dans la mesure où ils ont réalisé les aspirations de l'âme populaire. Avec des variantes, cette idée est de celles qui reviennent le plus souvent sous la plume de M. de Vogué. Il voit au fond des masses le grand nisus vital et le sûr instinct.
Ne criez pas cependant à la superstition. Il entre de la philosophie et de la science dans le sentiment qui pousse ce vicomte vers « les grands faubourgs énigmatiques » . Ce sont des philosophes qui écrivent Y Inconscient avec un grand i. On sait comment Hartmann a dynamisé les atomes, comment aussi il les a spiritualisés, les douant d'une volonté obscure, mais qui tend à un but certain. Je ne prétends pas faire de M. de Vogué un disciple direct de cet Allemand, et je suis sûr qu'il ne souscrirait pas à cet aphorisme d'un Anglais : « La conscience est un luxe . » Je crois seulement que les théories ambiantes de tels psychologues ou physiologistes sur le subconscient n'ont pas été sans le séduire. Mais
c'est bien plutôt à la biologie qu'il emprunte des arguments. Il trouve aux découvertes de Pasteur un sens symbolique. L'omnipotence du nombre lui semble figurée et justifiée par celle de ces microzoaires que nous savons maintenant rois du monde physique. Morcellement, émiettement de la souveraineté, déchéance des individus opérant à grands coups d'autorité ; il croit lire cet arrêt dans les derniers résultats de la science.
M. de Vogué jette ces vues originales çà et là, dans des livres, dans des revues ou des colonnes de journaux. Car il ne dédaigne pas d'écrire de temps à autre des «premiers-Paris» . Mais, quelque sujet qui l'occupe, il élève toujours ses observations à la qualité d'idées générales. Je renvoie à tels articles sur le partage de l'Afrique, les obsèques du dernier maréchal de France, une exposition de peinture, de lithographie. y. ou bien à tels jugements sur de récents disparus : Taine, Renan, Puvis de Ghavannes... magistrales interprétations de vies et d'œuvres. Un choix de ces morceaux compose des recueils divers : Hi$-
toire et Poésie, Heures d'histoire, Spectacles contemporains, Devant le siècle...
Histoire et poésie, c'est-à-dire poésie de l'histoire, c'est-à-dire aussi philosophie de l'histoire. Les deux se mêlent si souvent... A cette fusion, M. de Vogué excelle. Qui se laisse conduire par lui à Ravenne, par exemple, apprend à voir en une cité défunte mieux qu'un fossile, découvre l'âme des siècles empreinte dans les pierres. On peut lui appliquer une image de son ami Gabriel d'Annunzio : « Une couronne d'idéal éclaire le sommet de sa pensée. » Le présent même, commenté par lui, apparaît parfois comme nimbé.
Ce n'est pas le Palais-Bourbon ni ses habitants qu'il glorifie de cette auréole. — Nous convenons que l'obscure et instinctive sagesse d'une assemblée de moujiks l'emporterait, sans doute, sur les « lumières » de cette Chambre de bourgeois. — Mais de ce « spectacle contemporain » il extrait, avec une rare supériorité de pensée, la philosophie infuse. Si elle n'est point consolante, faut-il lui en imputer la faute? Il a eu, comme Jacques Andarran, sa « lune de miel parlementaire » ; entendons ses illusions de nouvel élu.
Il a cru, lui aussi, pouvoir faire « un peu de bien » . Il dit, avec une tristesse fière, son regret de n'y avoir pu parvenir.
Nous n'avons qu'incidemment parlé de son style. Il garde des reflets d'Orient. C'est la richesse, le brillant, la splendeur des maîtres coloristes. Les belles sonorités aussi y abondent, et, lorsqu'une grande idée le soulève, il va d'un rythme très ample. Mais sa caractéristique est l'éclat. Dans ces rochers de Port-Gros, d'où Jean d'Agrève date quelques-uns de ses Quarts de nuits, des traces de minerai luisent parmi les cassures du schiste. Gomme les pierres de l'île enchantée, la prose de M. de Vogué a des fulgurations de métal, et la moindre de ses phrases roule une poussière d'or.
1er juillet 1899.