A LA GALERIE GEORGE PETIT
A l'entrée, à droite, un masque polychrome et sanguinolent de Rollinat, accroché au mur comme une tête de guillotiné, nous accueille de ses yeux caves. Puis c'est un monde étrange de têtes hyperboliques, de nez déréglés, de ventres bedonnants et de jambes atrophiées, qui grimace sous verre, lavé à 1 aquarelle par Giraud ou photographié par Nadar : Théophile Gautier, Flaubert, Arsène Houssaye, Desbarolles,. . . un défilé caricatural et panaché de contemporains, où la tignasse en tumulte du père Dumas voisine avec le crâne d'Augier.
Au bout du couloir, un Littré quadrumane et un petit Thiers posé comme un insecte sur la page d'un gros livre ouvert, — tous deux de Gill, — indiquent l'escalier en haut duquel
Balzac nous attend; un Balzac en terre cuite, buste énorme, carré, où s'enflent les plis de cette robe de moine dont l'écrivain aimait à s'affubler dans son cabinet de travail.
Nous allons le retrouver en peinture, dans ce même froc de dominicain, avec cette exubérance de force et de santé animale qui lui donnait l'air d'un « sanglier joyeux » (1) ; puis en bronze, en gravure... Cinq fois, ce n'est pas trop dans cette galerie du siècle. Pareille place lui était due; il se l'est faite de force, à grands coups de cognée, l'homme trapu dont la surabondante vie physique soutenait le labeur de bûcheron, et qui gravait sur la pomme de sa canne : « Je suis briseur d'obstacles! »
Quelle foule dans ces salons et quels coudoiements imprévus ! Veuillot et le comte de Falloux, Déroulède et Glémenceau, Delphine Gay, Sarah Bernhardt, Gyp, Mgr Dupanloup, Lacordaire... Et nulle gêne, presque delà familiarité. On est là sous le même toit pour quelques semaines, en amis, en camarades, autant que les bienséances le permettent.
(1) Lé mot est de Ghampfleury .
Deux siècles même fraternisent; ils se mélangent, se pénètrent. Car le groupement se fait en dépit de la chronologie, et j'aperçois un Aurélien Scholl en bronze qui, si je ne me trompe, avise Ghamfort de son monocle, un vrai monocle, dont un fil de fer figure le cordon. 0 souci de la vérité !
Jusqu'aux écoles de littérature et d'art qui fusionnent. Un Baudelaire convulsé tord ses mains sur le bras d'un fauteuil, non loin de Ponsard. A deux pas du pur profil de Leconte de Lisle, tout radieux de la couleur de Benjamin Constant, le crâne bossué de Verlaine s'estompe dans le brouillard de Carrière, tandis que le Mallarmé de Manet allonge vers une mare grisâtre, qui a l'air d'un manuscrit, un tentacule qui pourrait être une main.
Ingres tolère Delacroix.
Que dis-je? David a laissé une ébauche désordonnée du romantique s'installer en pleine cimaise, à trois mètres d'une de ses plus rigoureuses esquisses. Qu'elle est jolie, cette George Sand de Delacroix, prise au vol, saisie d'une main de fièvre, et qu'elle nous fait comprendre ce que ni Clésinger ni Couture ne nous avaient
expliqué, le charme d'Elle en sa jeunesse ! Sur un fond qui est un furieux gâchis de couleurs s'enlève une figure d'un bistre ardent; des yeux noirs, cernés d'ombres, l'éclairent d'un jet de flammes ; une touche brusque de vermillon empourpre les lèvres; un trait vif et dur, comme au couteau à palette, dessine la lourde masse des cheveux bruns en bandeaux; tandis qu'un chapeau à grandes ailes, à peine posé, ainsi qu'une vague auréole, gondole et se tord, et qu'autour du cou, un filet blanc qui serpente fait bouillonner une collerette.
Mais le voilà, lui aussi, le peintre, portraituré par son modèle. Le voilà, griffonné à la diable, son profil découpé, l'anatomie étrange, les reliefs tourmentés de sa face, indiqués en deux balafres de la plume de Lélia.
Et sans y songer, nous sommes redescendus. Nous avons donné un coup d'œil au plâtre fruste de Clovis Hugues. Nous avons passé devant le sourire de Renan si grassement modelé par Bernstram. Ozanam, dont l'austère et massive téte fait vis-à-vis à un pimpant Jules de Goncourt, représenté par son frère en une gaie aquarelle, la pipe à la bouche et les pieds sur la cheminée, —
Ozanam nous a retenus un instant, à la rampe, pour nous persuader que le dilettantisme est un péché, que les sceptiques et les ironistes sont des amuseurs meurtriers, que les polisseurs de syllabes sont des laborieux frivoles, que rien ne mérite l'effort, ne vaut, n'est bienfaisant, qu'une grande œuvre chrétienne. Tout en méditant sur ces graves maximes, nous nous retrouvons devant les grotesques de Giraud.
Ils se moquent, dirait-on, des lauriers de Michelet, dont ils regardent le médaillon couronné là-haut, presque à hauteur de la frise?
Mais voici, face à ces outrances bouffonnantes, un grave crayon : une vieille en capeline bordée d'une ruche vulgaire, une femme du peuple, dirait-on, — quelqu'un l'a prise pour une loueuse de chaises. C'est un philosophe hautain et un poète, Mme Ackermann. Pessimiste avec âpreté, elle a écrit des vers passionnés contre la nature et contre Dieu :
... Eh bien ! reprends-le donc ce peu de fange obscure, Qui pour quelques instants s'anime dans ta main ; Dans ton dédain superbe, implacable nature, Brise à jamais le moule humain!
Puis elle s'est retirée du monde, par mépris.
Regrette-t-elle ses strophes? Elle a l'air d'une bonne femme, d'une grand'mère, elle qui blasphéma la vie... Oublions l'impiété de ses anathèmes contre l'amour, et sortons sous son regard d'aïeule pensive et douce.