‹ Art et littératureChapitre 37 sur 40 · A QUOI SERT UN MUSÉE DE VASES · texte numérisé non relu

A QUOI SERT UN MUSÉE DE VASES

A quoi sert un musée de vases, M. Edmond Pottier, conservateur de la céramique au musée du Louvre, a cru nécessaire de l'expliquer au public. Il a voulu aller au-devant d'un préjugé défavorable à cette archéologie spéciale, issue, il le confesse, « du magasin et du bric-à-brac des antiquaires » . A quoi servent ces « bibelots » : cratères, amphores, lécythes... plus ou moins endommagés, beaucoup à l'état de débris informes? Plus d'un visiteur se pose la question, et l'ignorance la résout souvent d'un haussement d'épaules. C'est ce geste que M. Pottier a voulu prévenir. Car il le peine que le mépris , même d'un ignorant , puisse aller au moindre de ses vases, fût-ce au moindre de ses tessons.

C'est que le plus petit éclat d'une poterie grossière, barbare, sans engobe ni peinture, peut devenir pour l'historien un document sans prix. Un fragment de vase chypriote, découvert à Hissarlik , n'atteste-t-il pas les relations commerciales étendues de l'ancienne Troie? Des céramiques à décor linéaire, trouvées dans le Delta, n'ontelles pas servi à établir la date approximative des premières manifestations artistiques de la Grèce et, du même coup, celle du contact le plus ancien entre l'Hellade et l'Égypte? Tels sont les services rendus par ces parcelles de terre pétrie. M. Pottier a raison de les comparer aux cailloux blancs du conte. Elles ont permis aux races européennes de « retrouver leur chemin dans la nuit de l'histoire » ; et non seulement leur chemin à travers cette Asie et cette Afrique qu'elles ont foulées, mais leur chemin à travers les idées.

Variations des types divins, évolutions des légendes sacrées, formes diverses de la vie, conceptions de l'art, jusqu'aux querelles d'écoles et d'ateliers... on lit tout cela dans ces « manuscrits d'argiles » . Savez-vous qu'une petite amphore italiote de la décadence, très commune de style, a révélé, par le satyre à jambe de bois dont elle

porte l'image sur une de ses faces, l'état de la science chirurgicale au IVe ou au me siècle avant notre ère? Une tradition conservée par le biographe d'Apollonius Dyscole rapporte que ce grammairien, fort pauvre, écrivait ses ouvrages sur des tessères, sy ôarpoxoiç. Le savant Egger (1), il est vrai, tient cette tradition pour « suspecte d'hyperbole » , mais en confessant « que rien n'autorise à la croire tout à fait mensongère » . Que ne peut-on donc espérer déchiffrer sur les vieux pots?

Il n'est pas jusqu'aux modes, aux façons passagères de coupe et de port du costume, qui n'aient rencontré sur leur panse fragile une immortalité imprévue. Et voilà que des gens à la mode, de ceux dont la Bruyère a écrit qu'ils

« durent peu » , sont immortels, parce qu'ils ont été seulement figurés sur l'argile. Beaux éphèbes — l'épithète de xaÀoç s'inscrit presque toujours à côté de leurs noms — admirés, en leur temps, à Athènes; quelques-uns, j'en conviens, historiques à d'autres titres, mais pas tous. Que si l'on se récrie, estimant que c'est trop d'honneur à

« leur beau physique» , on aie loisir de supposer

(1) Emile Egger, Mémoires d'histoire ancienne et de philologie.

que les moins connus de ces jeunes hommes — supérieurs aux héros de M. Henri Lavedan — ressemblaient à ceux que Platon compare à de jeunes chevaux consacrés aux dieux.

En est-ce assez pour expliquer l'importance attachée par les savants aux collections de vases antiques? En faut-il davantage pour justifier l'œuvre commencée par M. Pottier, pour recommander à l'intérêt, non des philologues de profession, — c'est trop inutile, — mais de tous les esprits cultivés, la contribution que ses albums vont apporter à ce Corpus rerum qui sera, dit-il, avec le Corpus inscriptionum, le grand œuvre de la science archéologique moderne?

Pour nous, il nous paraît qu'en dehors de toute arrière-pensée de découvertes, on devrait se plaire encore à étudier, en ses origines, cet art du potier si vénéré par Ruskin. Vénérable, en effet : combien de fois le figulus est-il nommé dans les Livres saints! \j' Ecclésiastique énumère ses procédés, depuis le pétrissage de la terre avec les pieds (ante pedes suos curvabit virlutem suam) jusqu'à la préparation du vernis. Dans Jérémie, c'est le Seigneur lui-même qui se corn-

pare au potier. Irrité contre Israël, il s'annonce prêt à détruire son peuple comme le modeleur de terre brise l'œuvre encore molle qu'il a manquée. Et ne se fit-il pas, en effet, manieur d'argile, lorsqu'il façonna l'homme, cette pauvre barbotine?

EXPOSITIOiN DE SON ŒUVRE A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS

Ceux qui aspirent, comme Gœthe, à demeurer au milieu de « relations permanentes » , ceux surtout qui cherchent dans l'art la représentation du monde sub specie œternitatis, ne se plairont pas, je le crains, à l'exposition Stevens. Quoi de moins immuable que la mode? Montaigne voyait dans ses changements, « si subits et si prompts» , l'image même de la « continuelle variation des choses humaines » . Que les hommes assortissent, comme on Ta dit, leurs habits à leurs mœurs, c'en est assez pour que l'invention des couturiers ne doive pas chômer. Mais le vêtement « évolue » plus vite encore que la coutume et les manières. « Voyez ce taffetas; la mode en est nouvelle, » dit certain « jeune frisé » de Mathurin Régnier. Nouveauté, c'est par là que vaut la mode; elle est, par définition, l'éphémère.

Gherbuliez proclamait Alfred Stevens « le premier homme du monde pour brocher une dentelle, pour faire chatoyer le satin, pour peindre la soie, le velours et surtout les châles de cachemire » . Le cachemire, des élégantes d'aujourd'hui l'envient à celles d'il y a quarante ans. En ce temps-là, disent-elles, la toilette pouvait encore se nommer un art. Les femmes d'à présent sont toujours bien avec leurs jaquettes, pourvu que leur taille soit bien prise et que leur tailleur ait bonne coupe. Celles qui « savaient se mettre» se distinguaient jadis par leur façon de jeter le châle. Oui, c'était un art de le draper, de le faire onduler, de le casser en beaux plis ; sans parler des harmonies à ménager entre la variété de ses tons et celui de la robe.

Stevens excellait à peindre, sur l'ampleur de la jupe ballonnée par la crinoline, le cachemire opulent. La qualité de sa pâte, sa riche matière, aux sonorités moelleuses, comme on l'a définie, « agréable au toucher ■ , — lui-même ne trouvait-il pas que la bonne peinture invite à la palper? — rendait à merveille les souplesses et le a corps » chaud du tissu des Indes.

Cachemire et crinoline, c'est le second Empire, et le frisson des étoffes sur ces cages rondes et

ballottantes où elles s'étalent, soulevées au moindre vent, pour la grande joie de Gavroche et des caricaturistes, symbolise la légèreté et le mouvement un peu fou de cette société si joliment caractérisée naguère par M. Henri Lavedan. Tandis que le crayon satirique de Marcelin, de Grévin, de Cham, de Bertall..., essayait de fixer sa trépidation étourdissante, Stevens notait le côté sentimental, le côté « romance » de sa vie, en conteur d'anecdotes doublé d'un costumier soigneux, au point de mériter à demi le reproche de s'intéresser à l'humanité pour l'aspect de bibelot précieux qu'elle peut prendre.

Mais, à côté des jupes bouffantes, en voici de moins amples, qui se ramènent en arrière, sur des croupes artificiellement accentuées. Nous sommes aux environs de 1875. La « tournure » est née. L'a-t-on « créée » précisément pour empêcher les femmes de demeurer assises, pour les inciter à vivre dehors? Ce serait superflu. Car l'année terrible n'a point changé les mœurs, notre société française s'est vite reprise à la joie de vivre, et le temps de 1' « ordre moral » va être l'une des périodes les plus animées et les plus brillantes de la mondanité française. Donc, par la bizarre exagération d'une partie d'elle-

même, la femme semble se pencher comme pour une marche rapide, et tout dans sa toilette concourt à lui donner cette attitude, depuis le treillis de baleines qui lui fait comme un panier rejeté sur les reins, jusqu'aux hauts talons qui la contraignent à porter le buste en avant. Charles Blanc disait : « Elle s'habille comme pour être vue de profil. Or, le profil, c'est la silhouette d'une personne qui ne nous regarde pas, qui passe, qui va nous fuir. » Ainsi, la femme nouvelle a l'air de « hâter le pas » , de « fendre l'air » , d' « accélérer la vie » .

Mais la « tournure » , c'est encore le passé; un passé déjà presque aussi ancien que la crinoline. Le costume s'est ajusté, il a étroitement épouse les formes; même il les serre, les bride. La et jupe-fourreau » et l'ancienne jupe ballonnée font une antithèse aussi violente que ce buse de pourpoint « entre les mamelles » et ce buse bas « avalé » dont Montaigne signalait la succession prompte comme exemple des sautes du goût.

Or, l'histoire de ces variations, Alfred Stevens Ta écrite. Elle se lit sur les murs de l'École des beaux-arts. Tant pis pour qui estime frivole le

plaisir de cette lecture. La mode, c'est, nous en sommes convenus, le transitoire, l'éphémère. Mais l'éphémère, fixé par l'art, inspire parfois une émotion singulièrement fine et rare, par le sentiment de la « fluence » du phénomène arrêté, du fugitif devenu le durable, de l'accidentel, du particulier élevé jusqu'à « l'idée de son espèce » , comme dit Schopenhauer.

Stevens ne s'est jamais piqué de philosophie. Plus d'une de ses toiles nous donne pourtant des impressions de cet ordre. « Peintre de modes » , qu'il ne s'offense plus de s'entendre appeler de ce nom. Ses tableaux, datés par les toilettes changeantes de ses modèles, racontent un moment de notre histoire sociale. Et, s'il n'est pas, comme d'autres, un psychologue de profession ou d'enseigne, il lui arrive assez souvent d'atteindre, sous la frivolité des dehors, sous le colifichet soigneusement peint, une parcelle d'âme. De sorte qu'il traduit quelque chose de l'éternel féminin.

Nous n'avons qu'indiqué d'une allusion ce qui fait son « sujet » habituel. Mises à part quelquesunes de ses œuvres, entre autres ces marines estimables, mais qui n'ont rien ajouté à son renom, il est le narrateur de la vie mondaine et, plus spécialement, de la vie amoureuse de la

femme. Dans les quelques lignes qui font préface au catalogue de l'exposition, M. Robert de Montesquiou nomme Stevens « le peintre aux billets» . De moins bien intentionnés que le précieux poète qui se fit l'organisateur de cette féte d'art ont défini à peu près de même l'auteur de Douloureuse certitude, de Souvenirs et regrets, de Dernier jour de veuvage... Et il faut convenir que maints détails de ses tableaux — lettre froissée, album tombé des mains de celle qui le feuilletait — en soulignent trop quelquefois l'intention sentimentale. Ne parlons pas de certains titres, qui tendent à rabaisser au niveau de « faits divers » les petits romans douloureux qu'ils désignent. Ces romans, le thème en est un peu varié. Mais la richesse de son vocabulaire permet au conteur d'éviter les redites fastidieuses.

Car c'est, nous l'avons dit, un praticien excellent et qui trouve dans son métier des ressources inépuisables. De bonne heure, on remarqua la qualité de sa technique, et l'on put prévoir quelles délices promettait aux délicats ce Flamand par les harmonies pleines d'invention coloriste où il se jouait, traitant avec une finesse digne de ses vieux compatriotes les entours de

ses personnages, et, ces entours si ingénieusement peints, les accordant, avec une virtuosité subtile, aux figures mêmes. Jamais on ne sut mieux baigner un visage, un bras, une épaule, dans l'ambiance de lumière et de couleur la plus favorable. Maître ouvrier, une joie intime dut souvent le récompenser d'un labeur qui, à vrai dire, était déjà une volupté. Il a écrit, dans un carnet d'Impressions : « Heureux celui qui, de nos jours, pourra laisser un beau morceau de peinture. » Plus d une fois, en sa vie, il a pu penser que ce bonheur serait le sien, et l'hommage unique qu'il reçoit en ce moment le lui dit assez haut. Qu'il en jouisse.

Un comité de dames qui comprend, non le « tout-Paris » , mais le « tout d'Hozier » , a patronné cette exposition. L'aristocratie féminine devait ce témoignage à qui lui consacra près d'un demi-siècle d'art. Imaginerait-on que l'historien des élégances se crut appelé à raconter la misère? Oui, l'auteur de la Dame rose, de la Femme en jaune, delà Rentrée de bal, des Visites... se laissa un instant solliciter par les spectacles des boulevards extérieurs. Cette Mendicité, où l'on voit une malheureuse emmenée par une

patrouille, et dont la facture — soit dit en parenthèse — est si évidemment inspirée de Courbet, atteste les hésitations de ses débuts. Par bonheur, il se ravisa vite. Il arrive aux vocations les plus certaines de se méconnaître d'abord.

26 février 1900.

Page 1