‹ Art et natureChapitre 19 sur 35 · BARYE · texte numérisé non relu

BARYE

arye fait mieux que marquer une date dans la statuaire du siècle, il évoque l’idée d’un genre qu’il a créé et fait sien ; et si tous ceux qui ont vu ses fauves l’apprécient, les heureux amateurs qui possèdent des modèles ou des épreuves de ses œuvres l’aiment avec une véritable passion. Baryea conquis son émancipation des servitudes qui, à son époque, pesaient sur la statuaire.

Mais, pour montrer cette émancipation de l’ouvrier devenu artiste, puis maître, en dépit de toutes les attaques, de tous les déboires, de toutes les difficultés de la vie, et pour expliquer cette tranquillité dont il ne se départit pas, cette persévérance qui le soutint dans la lutte, cette confiance inébranlable dans la sûreté de son but, la puissance de son tempérament et l’inspiration de son génie, il faudrait des pages et des pages encore.

« La déterminante du génie de Barye, disait un jour le regretté M. Destable, alors inspecteur général de l’École des Beaux- Arts, c’est la puissance et l’originalité. » Puissance acquise par l’examen attentif des forces qui s’expriment et des mouvements-

d’originalité unique dans la traduction des bêtes. Car Barye ne se contente pas de représenter un lion, un cheval, un tigre; ce qu’il veut, c’est raconter la vie et la force triomphante chez le lion, la vie et la félinité chez le tigre, la vie et l'élégante souplesse chez le cheval; on sait avec quelle distinction il y réussit.

Pour cela, il fit de sérieuses études d’ostéologie, et il se composa par la suite une ostéologie à lui. Il comprit que le mouvement amenait souvent une déformation de la ligne, et il osa s’aider de cette déformation pour indiquer le mouvement. Dès les premiers modèles, les diacres de l’art poncif jetèrent des cris de colère; mais le public, guidé par quelques indépendants, ne s’y trompa pas, et sentit que c’était là le caractère qui ferait de Barye un artiste incomparable, et le premier animalier de la statuaire moderne.

D’ailleurs, si Barye était incontestablement plus moderne que son temps, il ne méconnaissait pas les époques antérieures, et quelques-unes de ses œuvres semblent se souvenir des Doriens et de la Renaissance. On pourrait distinguer plusieurs périodes dans sa vie, dans le génie de l’artiste, depuis l’heure où il se souvenait encore du ciseleur d’orfèvrerie, très porté vers le fini du détail, jusqu’à la dernière manière, où le détail ne comporte plus qu’une simple mais déterminante indication, pour laisser toute leur force aux masses, et quand j’ai dit masses , il faut entendre que je ne veux pas parler de dimensions. Dans ses plus petites pièces, telles que le Cerf blessé, Barye a su faire des fauves géants; il y a de lui des lions qui ne sont pas plus grands que la main et qui, malgré l’exiguité de la pièce, vous font éprouver une véritable impression d'effroi.

Barye est certainement le seul animalier qui ait eu le génie de nous émouvoir et cela parce qu’il est demeuré obstinément dans la nature. Il n’a pas cherché à dramatiser les bêtes; il les a faites telles qu’elles sont, mais il les a faites avec leurs instincts, leur cruauté, leur idiosyncrasie, si je puis m’exprimer ainsi. Il avait toujours la vérité pour point de départ, avant d’exécuter d’admirables broderies sur l’ostéologie.

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