THÉODULE RIBOT
membres du jury de peinture ne se piquent pas d’être infaillibles. Pourtant un marchand de tableaux bien avisé comprit tout le parti à tirer de ce débutant qui avait besoin de vivre et qu’on rebutait si légèrement. Il acheta à Ribot tout son stock d’ébauches et lui commanda des copies et des imitations pour les exporter de l’autre côté de l’Atlantique.
Ribot accomplit ses nouvelles tâches avec une conscience digne de tous éloges ; après des bergers tendres et roses, il fit des pierrots tout blancs. Puis un jour de carnaval que son gamin s’était affublé d’une cotte de marmiton, il le peignit dans ce costume ; il le recommença deux fois, trois fois; ce fut pour lui une source nouvelle d’inspirations. Il voulut d’autres modèles; il parcourut les cuisines du quartier, croquant de droite et de gauche, dans toutes les attitudes de leur profession, ces blocs enfarinés et vivants qui circulaient entre le vert éclatant des légumes, la bonne crudité des viandes et la chaude lumière des cuisines. Cette fois le succès allait venir. Le peintre avait trouvé le secret de rendre avec une belle sûreté toute cette gamme de tonalités qui descend du blanc le plus aveuglant jusqu’au gris le plus accentué. Son envoi marmitonnesque au Salon de 1 86 1 fut très remarqué, et Théophile Gautier lui-même donna le signal des applaudissements. Les œuvres qui vinrent après eurent un égal succès : mais, si j’insiste sur ces œuvres-là, qui ne sont pas les moins importantes, d’ailleurs, nées sous le pinceau de l’artiste, c’est pour bien établir quelles furent les difficultés de toutes sortes qui vinrent assiéger Ribot à ses débuts.
Ribot a été un virtuose et un réaliste : dans tout ce qu’il voyait, dans tout ce qui l’entourait, il découvrait matière à s’exercer, il trouvait la vie des choses dans leur couleur. S’il nous émeut, c’est par la vérité de ce qu’il nous met sous les yeux, par la perfection du morceau qu’il exécute. Si bien que ce réaliste, par l’impeccabilité de son pinceau, peut donner la main aux Parnassiens de la poésie. Sa palette est chargée de notes qui sonnent aux yeux, comme aux oreilles sonnent les rimes dorées des poètes.
Dans son œuvre très considérable, il a abordé tous les genres, il a touché à toutes les inspirations, et sur tout ce qu’il a signé il a imprimé sa marque éminemment personnelle. Qu’il aille de la Passion du Christ à ces histoires de cuisine dont je parle plus haut ; qu’il nous fasse assister, derrière un pilier d’église, au sermon qu’écoutent des paysannes, ou qu’il nous montre, sur une table d’office, le gigot qu’il mangera le soir avec sa chair rose et sa graisse blanche ; qu’il couche dans une lourde ivresse le buveur à rouge trogne dont la calebasse est vide, ou qu’il dessine le délicat profil d’une jeune fille, les cheveux blonds dénoués, simple et chaste dans son humble toilette, c’est toujours, malgré la diversité des objets, la même habileté, la même ampleur, la même hardiesse.
On a dit : Ribot s’inspire de Rembrandt et de Ribera : il fait noir. Je répondrai : Non! Il faut chercher autre part le secret du peintre : Ribot voyait sombre, ce qui n’est pas la même chose. Je m’explique. Ribot était trop consciencieux et trop sincère pour ne pas faire ce qu’il voyait. Or, il ne voyait pas noir, puisqu’il a, comme pas un, des éclats de lumière ; puisqu’il savait sous l’épiderme faire couler un sang bien vivant ; puisqu’il distinguait, dans ce qu’il avait à interpréter, les nuances les plus délicates.
Mais il voyait sombre : c’est-à-dire que, dans la pleine clarté, il ne s’éblouissait pas : il ne laissait pas l’objet se noyer et perdre toute valeur sous le rayon qui l’atteignait. Au contraire, plaçant son sujet bien au jour, il voit d'abord une tache générale ; puis, comme cette tache occupe toute son attention, il l’analyse, la décompose, la dégage de toute l’ambiance qui peut la dénaturer, et il y découvre alors, en vrai coloriste qu’il est, des modelés, des reflets et des ombres, des clameurs et des atonies, tout un clavier, dont il savait jouer avec une admirable sûreté.