‹ Art et natureChapitre 2 sur 35 · LETTRE-PREFACE · texte numérisé non relu

LETTRE-PREFACE

les conseillers obligeants — mais intransigeants — admis à visiter votre collection , vous ave\ marié , sur les cimaises de votre coquette galerie, les plus glorieux maîtres de notre école française de i83o, aux maîtres désormais incontestés de l’école impressionniste ; vous leur ave* même joint — on n’est jamais trop nombreux en si bonne compagnie — quelques indépendants de ïidée , de la forme et de la couleur , qui ne se rattachent exactement à l’une ni à l’autre des deux grandes écoles , mais qui , par leur puissance d’originalité , que nos arrière-neveux qualifieront peut-être de génie , s’imposent au choix des délicats , sans désarmer toujours l’ironie sotte et aveugle des poncifs, des ignorants ou simplement des imbéciles.

Et vous êtes un heureux homme , mon cher ami. En dépit de votre fortune, en dépit des merveilles dont vous vous êtes entouré, vous vive % sans bruit, inconnu , libre par conséquent. Vous ave\fui , avec une sagesse dont vous ne tire % pas vanité, la réclame qui eût eu beau jeu pour vous représenter en Mécène. Vous n ave\ pas voulu qu’on clamât plus haut que les toits le chiffre de vos bordereaux d’achat et la qualité des œuvres achetées ; vous m ave \ même laissé entendre que votre nom vous déplairait imprimé en toutes lettres en tête de ce livre, et j’ai dû vous dissimuler derrière l’X banal, précédé cependant de deux lettres qui évoquent , avec votre prénom, celui d’une compagne chérie, dont le souvenir vous est cruel et doux, puisqu’ Elle vous a donné, en partageant vos goûts et en fondant son âme dans la vôtre, tout le bonheur de sa jeunesse et de sa beauté.

Si je vous parle d’Elle ici, et si je ravive une douleur dont votre cœur endeuillé entretient l’âpre émotion, c’est qu aujourd’hui les joies que vous goûte * ne dérobent rien à cette mémoire adorée. Dans le culte de l’Art, où vous puise\ de sereines jouissances, votre âme s’élève aux plus hautes aspirations de l’idéal. Elle connaît désormais d’autres larmes que celles des angoisses humaines : elle s’est émancipée dans le domaine de l’infini ; elle s’est affranchie des servitudes terrestres , pour accepter les chaînes , — chaînes d’or, d’azur et de lumière, — du Rêve.

Et quel rêve plus absolu , plus enveloppé d’enchantement pouvait vous surprendre en votre isolement triste, que celui qui s’envole de tous les chef s-d’ œuvre qui vous tiennent compagnie !

A certaines heures, lorsque vous promener au milieu d’eux votre mélancolie, ne vous semble-t-il pas que les nymphes de Corot vous veulent égayer, que les lions de Delacroix se font caressants, que les paysans de Millet participent à votre inquiétude, que les soleils couchants de Cazjn vous disent des apaisements , que les formes de Gustave Moreau battent des ailes près de votre cœur, et que les figures augustes de Puvis de Chavannes, dans un geste de superbe simplicité , vous montrent le coin du ciel où vous sourit l’Envolée?

Oui, mon ami , vous êtes un heureux homme : dans le silence où vous aime* à vous recueillir , devant tous ces témoins des luttes grandioses livrées par des maîtres, au nom du Beau, vous vous sente je le sais, profondément

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