‹ Art et natureChapitre 23 sur 35 · ALBERT BESNARD · texte numérisé non relu

ALBERT BESNARD

e ne puis regarder un pastel de Besnard, sans évoquer immédiatement par la pensée le plus osé, le plus humain, le plus moderne des pastellistes du siècle dernier : j’ai nommé Quentin de Latour.

C’est le même souci de la vérité, la même patience à pénétrer dans l’expression vive de la nature, quelle qu’elle soit ; la même volonté d’affirmer l'originalité de sa vision, en dépit des controverses que le rendu de cette vision devra soulever, et, en regardant ces têtes d’étude, Diderot eût de nouveau écrit : « C’est devant ces morceaux que l’homme instruit qui réfléchit, s’écrierait : « Que la peinture est un art difficile ! » et que l’homme instruit, qui n’y pense pas, s’écrierait : « Oh ! que cela est beau ! »

Je sais bien — et Besnard le sait également — que la formule où s’inspire toute son œuvre n’est pas admise de tout le monde; je sais bien que ses recherches d’effets voulus, d’effets préparés même — et ceci n’est pas une concession, qu’on ne s’y trompe pas, — je sais bien que cette recherche ne va pas sans surprendre nombre de gens. Je sais encore que rapprocher Besnard et Quentin de Latour peut sembler de prime abord un

paradoxe insoutenable ; je sais bien qu'on me dira : Latour marche avec son siècle, Besnard a devancé le sien. Je sais tout cela, et c’est pourquoi je maintiens mon jugement à son égard.

Quelle est donc la véritable originalité qui s’impose de suite sans rencontrer de surprises ni d’obstacles. Est-ce donc qu’être original n’est pas précisément devancer son siècle ? Croyez-vous que Latour lui-même se soit vu, dès son premier effort, adopté par le goût public, si versatile, si capricieux, si hésitant. Croyezvous qu’il ait marché si régulièrement avec son siècle? Mais, ces portraits qui arrachaient à Diderot les paroles enthousiastes que je rappelle plus haut, ces portraits se trouvaient, lors du Salon de 1748, à l’une des places les plus défavorables, et passaient inaperçus, excepté de quelques-uns; Diderot, qui rapporte le fait, ajoute : « C’est évidemment pour faire acte de suzeraineté que Latour avait exposé ses têtes ; c'était pour nous montrer l’énorme distance de l’excellent au bien, et il est sûr qu’au sortir du coin où on l’avait relégué, il était difficile de regarder d’autres ouvrages du même genre. »

Et Diderot continue d’avoir raison dans notre siècle : distinguer l’excellent du bien, c’est là tout le mérite des esprits cultivés. Le Bien , c’est la loi commune, c'est la mesure d’appréciation de toutes les consciences ; l’excellent, c’est l’exception au niveau de laquelle le regard ne se hausse pas toujours; c’est un au-delà qui restera obstinément mystérieux pour ceux qui ne veulent pas soumettre leur sensibilité, mollement affective, au contrôle plus lent, mais plus certain, de la raison.

Or, plus j’examine, plus je raisonne les pastels de Besnard, plus je reste convaincu que sa notation est exactement celle qui convient à cet art essentiellement humain, « parce qu’il n'est que poussière » — - c’est encore Diderot qui le dit; — celle qu’avait inaugurée Latour au siècle dernier, avec une laborieuse précision de dessin, une puissance qui s’emploie aux effets les plus délicats, une délicatesse qui se revêt d’une incomparable puissance.

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