‹ Art et natureChapitre 24 sur 35 · CAMILLE PISSARRO · texte numérisé non relu

CAMILLE PISSARRO

mille Pissarro ! Encore un vieux lutteur. Devant les premières œuvres qu’il montra jadis, on cria à l’impressionnisme et on se moqua. Certes, impressionniste, Camille Pissarro l’est; mais il l’est dans l’acception la plus favorable, la plus peintre du mot. Ce qu’il a cherché, c’est l’impression rendue à l’aide des éléments les plus simples, de manière à traduire la nature dans son maximum de vérité, et dans une synthèse compréhensible pour tous, à force de précision et d’exactitude.

Pour bien saisir la belle intensité de cette peinture, toute de nuances et de vigueurs à la fois, il faut se mettre à un certain point, et, lorsque ce point est trouvé — ce qui n’exige pas d’ailleurs un travail d’Hercule — quelle splendeur d’aspect et quel admirable concept, où tout est coordonné pour concourir à un effet voulu, qui a été vu et observé.

Camille Pissarro a eu deux préoccupations dans son œuvre : l’interprétation de la nature dans son évolution des saisons et des heures, et l’interprétation des bêtes qu’elle voit naître avec la note caractéristique de leur anatomie spéciale et de leur mouvement. Toutes les campagnes ne se ressemblent pas, non plus que les paysans qui y travaillent.

Ce sont ces différences que le peintre a senties et qu’il a marquées d’un pinceau extraordinairement habile et sincère ; l’atmosphère plane, diaphane, au-dessus, formant un fond lumineux à ce décor sans cesse renouvelé, et donnant idée de la quiétude de la vie, là où les intérêts humains s’effacent devant la lente et précise évolution de la nature.

Camille Pissarro, lui aussi, a eu le feu de son art ; lui aussi, il a méprisé les heures difficiles de la lutte, parce que, pour le soutenir contre ces heures difficiles, il avait une ardente conviction et une sincérité qui ne transige pas.

Aujourd’hui, comme des soldats que les rudes batailles ont aguerri, il est debout, droit et superbe, avec sa longue barbe blanche, qui lui donne, avant l'âge, des airs de patriarche. Un peu sceptique quant au commerce de l'humanité, il est bienveillant et affable, indulgent pour tout ce qui apparaît un effort, et il poursuit son œuvre, infatigable, volontaire, tenace, heureux de ses notations d’un établissement si sûr, qu'il s'agisse de peinture, de pointe sèche ou de lithographie ; heureux surtout quand il rencontre des âmes vibrant au clavier de son esthétique. Comme tous les artistes vraiment doués, il a la curiosité de tout, et ce campagnard sait, dès qu’il met le pied sur le boulevard, devenir le Parisien le mieux renseigné qui soit. On ne peut l'approcher sans se sentir une confiance affectueuse en lui et une admiration pleine de respect.

Ces impressionnistes d’ailleurs sont vraiment des hommes d'un autre âge : par-dessus les années, ils tendent la main aux maîtres de l’école de i83o, et ils ne forment, avec eux, qu’une même pléiade en deux générations distinctes, pour la plus grande gloire de notre art national.

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