J.-L. FORAIN
au bout du bras une perruque du plus beau noir; la légende dit : « Que j’vous fasse rigoler; v’ià sa perruque que j’y ai pris pendant qu’il dort. »
Il y aurait d’ailleurs à étudier chez Forain, et isolément, les types qu’il a faits siens, et qui se rencontrent dans ses compositions : les mères aux plantureuses extrémités, les filles émaciées, les horizontales et les agenouillées, façonnées au caprice du couturier, les nobles bourgeoises aux rides simiesques, les petits jeunes gens aux raideurs britanniques, les soubrettes aux félines bonhomies, les ouvriers, les ouvrières et les trottins, les pierreuses et leurs amis aux blairs significatifs, les rastaquouères aux excentricités de costume et de maniérisme, les danseuses de l’Opéra et toute leur psychologie. Mais ce n’est pas le lieu de pratiquer cette anatomie sociale.
Qu’il nous suffise d’avoir précisé le sens de ces dessins, qui sont non seulement l’œuvre d’un imagier, mais l’œuvre d'un philosophe et d’un penseur.
RODIN
Eve
Héliogravure Georges Pelil.
RODIN
our ceux qui connaissent son œuvre, ce nom évoque l’image d’un penseur d’un autre temps, une sorte d’apôtre vivant en dehors de la mode du jour, tout entier à la ferveur de son idéal, sans se soucier des intrigues des petits ouvriers, qui se jouent autour de lui, sans colère contre les jalousies que sa gloire grandissante contre les manœuvres qui l’ont forcé si longtemps et si injustement de demeurer dans l’ombre, contre les calomnies mêmes qui tâchaient de le blesser dans sa dignité, dans sa conscience d’artiste. Sa gloire ! Oh ! une gloire toute simple, mais une gloire solide qui s’étaye sur des chefs-d’œuvre, — comme VÈve, comme le Baiser, comme la Douleur, comme les Bourgeois de Calais, comme enfin cette Porte de l’Enfer, où le sculpteur a donné une forme à la- pensée extraordinairement humaine du poète, — et des chefs-d’œuvre que le goût versatile du public sera impuissant à diminuer ; une gloire qu’il ne doit qu’à ses efforts de trente laborieuses années, années de luttes ininterrompues, de luttes souvent cruelles, de luttes où on ne l’a pas vu faiblir une seule fois, où il n’a rien perdu de son inépuisable inspiration et de sa belle sérénité d’âme.
éveille, sans rancune
Peu de personnes le connaissent, et pourtant tout le monde l’a rencontré dans les musées, devant les reliques du grand art, en France et à l’étranger ; tout le monde a croisé sur sa route, cet homme à longue barbe, aux yeux très doux et très clairs, à la voix musicale, qui ignore les éclats emphatiques et donne des notes atténuées d’un charme qui commande la sympathie. Et lorsque 1 homme apparaît, lorsqu’on a eu la chance de pouvoir sonder un peu, ou analyser cette vaste intelligence, si modeste, mais si sûre, on comprend l'artiste, on comprend le travail gigantesque de cette pensée, on devine l’étincelle qui éclaire ce cerveau.
Rodin ignore les objectivités banales : il généralise et son concept, pour être très humain, plane au-dessus de l’humanité; ce qu il voit, c’est la grande cause de l’amour et de la douleur ; c est toute la volupté des baisers et toute l’amertume des larmes; c est le bercement des tendresses inassouvies et les géhennes sanglantes des trahisons et des désespérances ; c’est la génératrice féconde des races et le vice aux impuissances inavouées ; c’est 1 humanité grandie par le mystère où elle se renouvelle, et c’est l'humanité vaincue par les abandons qui l’épuisent ; c’est le poème de la chair harmonisé au poème de l’âme ; c’est, après la sublime envolée au pays des spasmes qu’on croit sans lendemain, l’ironie désenchantée des mauvaises ivresses et des joies trompeuses : c’est la vie et c’est la mort !
Les épisodes n’ont plus de date ; les acteurs ont dépouillé leur costume ; les êtres apparaissent, sans hypocrisie et sans impudeur, mais vivant d’une vie intense.
Tout dans leur mouvement, dans leur geste, dans leurs attitudes — ces attitudes qui sont une des créations du génie de Rodin tout traduit leur âme, avec ses emportements et ses défaillances, le mal qui la torture et le bien qui l’enivre, la force qu’elle subit ou la volonté qu’elle impose.
La note caractéristique de Rodin, au point de vue spécial de sa conception, est la puissance dans la passion. Chez lui, rien de brutal ; tout est puissant, jusque dans les plus grandes délicatesses,
RODIN
jusque dans l'expression des sentiments les plus difficilement saisissables au bout de l’ébauchoir ; chez lui, tout est passionnel; et qu’on ne se trompe pas sur le sens précis qu’il faut donner à cette épithète. Rodin n’a rien créé pour les spectateurs sensuels et les chercheurs de grivoiseries. S’il nous montre de tendres enlacements, des possessions d’êtres, des chairs qui se heurtent et des lèvres qui se cherchent, s’espèrent, s'exaspèrent et se rencontrent, c’est toujours la passion qu’il traduit, la passion dans l’amour et non dans le vice : c’est la formule génétique de toutes les espèces, servie pour la belle audace des lignes, et ce n’est nullement l’acception malsaine inventée par les individus. Qu'on regarde ces groupes, ces couples dont l’étreinte parle de tendresses aveugles, et on dira si l’inspiration du statuaire n’est pas telle que je me suis efforcé de la définir.
Est-ce que, s’il en était autrement, l’auteur des Damnées aurait eu un seul instant une foi assez mystique pour tailler dans le marbre cette Ève incomparablement belle, à qui le premier frisson de la maternité future annonce le pardon de l’éternelle faute ! Ah ! quelle pensée étrangement profonde, quel sentiment d'une poésie infinie a dû guider la main qui sculptait cette figure ! Devant des œuvres pareilles, la tête s’incline, l’esprit songe, le cœur s'attendrit et se recueillie, car celui qui les a signées porte en lui le signe radieux réservé aux êtres d’élection.