‹ Art et natureChapitre 33 sur 35 · J.-L. FORAIN · texte numérisé non relu

J.-L. FORAIN

orain appartient à une autre époque que Daumier, mais on devine qu’il émane du même sol, qu’il a respiré le même air. Seulement, sa Comédie Parisienne et son Doux Pays marquent une date, et s’il est certain que l’artiste survivra par son œuvre dans les collections, il faut constater qu’il a glissé dans cette œuvre une cruauté assez précise, et une acuité assez actuelle et définie, pour ne permettre pas une erreur de temps.

Il est surprenant de voir quelle puissance de couleur Forain a su mettre dans ses images, à l’aide simplement du blanc et du noir. Son écriture est sommaire, c’est vrai, mais ce sommaire est l’expression d’une synthèse extraordinairement habile. Le trait qui semble jeté à la diable a sous son crayon une précision rigoureuse, et cette précision a un sens éloquent, bavard, spirituel, enjoué, amer tour à tour. L’artiste paraît négliger tout ce qui n’est pas la figure de son sujet, et pourtant, si l’on y regarde attentivement, les fonds sont bien à leur place; la figure s’enveloppe bien d’atmosphère; il ne s’y trouve souvent qu’une indication, mais cette indication est plus que suffisante, elle est exacte. Je remarquerai cependant que le public ordinaire, dont l’œil

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serait choqué si dans les dessins de Forain quelque chose clochait, ne donne qu’une attention relative à l’inconcevable maîtrise du dessinateur et se préoccupe exclusivement de l’idée mise en scène.

C’est, il faut bien l’avouer, que cette idée qui vagabonde à travers toutes les classes de la société est singulièrement puissante, relevant d’une observation toujours en éveil, imprégnée de bon sens, mêlée d’une amertume qui pourrait être un mépris profond pour les conventions acceptées — ou imposées — du monde, et pour toutes les lâchetés, les hypocrisies, les sottises qui germent dans la vie, plus nombreuses que les cailloux fouettés par la vague sur le sol mouvant des grèves.

Et, comme avec l’audace et la robustesse du dessin, Forain a également la justesse et l’invention du mot; comme il sait, au-dessous de son dessin, inscrire une formule toujours heureuse, tellement heureuse même qu’il serait impossible d’en changer un seul terme et de l’expliquer mieux autrement, on comprend sans peine pourquoi aujourd’hui il a des admirateurs, aussi bien chez les raffinés d’art que chez ceux qui sont simplement, dans le premier stade du dégrossissement populaire, des curieux de l’image et du bon mot.

Ses pages sont faites d’ironie ou d’insouciance, de gaîté ou de larmes, d’héroïsme ou d’infamie, d’ingénuité dans le vice ou de perversité dans l’innocence, de caprice et d’inconscience, toute une modernité en un mot, que Forain a écrite avec infiniment de vérité, de franchise et de verve; la vie qui se détraque a déplacé la morale : le critérium de l’honnêteté ne sait plus se retrouver, et Forain s’est constitué le champion d’un principe de loyale humanité. Quand il s’occupe des malheureuses que le malheur a livrées et jetées au ruisseau, il sait, quand il ne peut pas leur donner trop de pitié, accabler de ridicule ceux qui ont été les agents malhonnêtes de ces chutes. Et le ridicule souvent est une grande leçon de morale.

Ainsi ce dessin : dans une cuisine, deux bonnes s’esclaffent, et, par la porte, la maîtresse du logis, en chemise, leur montre

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