Art et socialisme
Aux socialistes, je voudrais faire bien comprendre combien il est indispensable qu'ils s'intéressent aux choses d'art. La vie supérieure de l'humanité ne peut leur être indifférente. Poursuivre des améliorations matérielles, c'est bien; mais c'est insuffisant. Notre marche en avant vers la Société Future exige des transformatious .morales et intellectuelles autant que des transformations économiques. Toutes ces évolutions doivent marcher de pair et nous devons les provoquer toutes et les soutenir avec une égale solUcitude si nous voulons réaUser un jour la Révolution Sociale. La déclaration du Parti Ouvrier Belge le dit avec infiniment de raison, en termes formels. C'est une déplorable erreur que de considérer l'art comme le délassement frivole de gens riches, de penser que les artistes ne sont que des oisifs inutiles ou même nuisibles. Trop de circonstances, malheureusement, peuvent parfois à l'époque actuelle, justifier ces préventions ; il faut que nos amis s'en dégagent, qu'ils se persuadent de la puissance et de l'utilité suprêmes de l'Art, l'une des plus nobles forces sociales, l'un des plus éclatants modes de la hbre expansion de la personnalité humaine. Loin de le mépriser ou de le haïr, il faut l'honorer ou l'aimer, le conserver précieusement pour les hautes jouissances qu'il réserve à ses élus.
Je voudrais de même montrer aux artistes combien sont injustes les préjugés que la presse bourgeoise a fait naître chez eux à notre égard. Elle aime à nous représenter comme soucieux uniquement d'intérêts matériels, décapités de toute préoccupation élevée, et quand elle parle de rnvènement socialiste, c'est avec des accents éplorés, comme s'il s'agissait de l'invasion de nouveaux barbares. A l'en croire, notre triomphe serait le signal de vam lismes effroyables. Rien n'est plus absurde. 11 ne sei point diliicile, je pense, d'établir que la situation de l'Art et des artistes serait bien meilleure dans une société socialiste, mais je crois même pouvoir affirmer que la renaissance des arts décoratifs, tant cherchée aujourd'hui, n'est possible qu'en suite d'une modification des conditions économiques des travailleurs, n'est réalisable que par le socialisme.
Afin de provoquer chez les uns et les autres quelques réfiexions sur ces sujets, il peut n'être pas inutile d'examiner rapidement, au point de vue spécial de l'action gouvernementale en Belgique, les rapports de l'art et du socialisme.
L'Art et les anciens partis
La Belgique est une nation pacifique et dont la neutralité est garantie par des traités et l'équilibre nécessaire des intérêts de ses puissants voisins, et son budget de la guerre s'élève à 50 millions. C'est aussi une nation justement fière d'un passé artistique glorieux, et son l^udget des beaux-arts atteint à peine 2" millions. C'est encore une nation laborieuse et industrielle entre toutes, et son budget du travail était, jusqu'en ces dernières années, de zéro.
Ces chiffres sont singulièrement éloquents : ils nous apparaissent, à nous et a bien d'autres, comme le renversement de l'ordre normal des ciioses. Il semble que le gouvernement ruine le pays eu dépenses inutiles et impro- -ductives, celles de la guerre ; quil c^t d'une parcimonie mesquine pour les dépenses utiles et agréables, — celles
pour les sciences et les arts; qu'il est d'une ladrerie coupable pour les dépenses sacrées et indispensables, — celles pour le travail.
Rien ne montre mieux le contraste des idées nouvelles que nous apportons avec celles qui, de tout temps, ont été celles des dirigeants; car la critique ne s'adresse pas seulement aux catiioliques, c'est depuis toujours qu'il en est ainsi ; depuis toujours cette situation a été acceptée, admise sans protestation et transmise des libéraux aux catholiques, des catiioliques aux libéraux .
Les deux partis qui ont alterné aux affaires pendant plus de soixante ans leurs superficiels antagonismes, ont été tous les deux également oublieux du peuple et incapables ou injustes vis-cà-vis des artistes. Les uns comme les autres ont été, à ce double point de vue, en dessous de leur mission gouvernementale, et le travail intellectuel ne fut pas mieux honoré par eux que le travail manuel.
Ils eurent un dédain pareil pour ceux qui peinent et pour ceux qui pensent. Soucieux du confortable, de la classe, les partis bourgeois se protégèrent admirablement. Ils organisèrent de façon parfaite les intérêts bourgeois, les moyens de faire des aff'aires furent perfectionnés à souhait, mais la desséchante adoration du Veau d'Or devait exclure à la fois la pitié pour les misères des humbles, et l'admiration, l'enthousiasme pour les splendeurs de l'art.
L'Art et le Parti socialiste
Il eût été assez compréhensible que les socialistes fussent dédaigneux vis-cà-vis de l'Art et des artistes, et que la plèbe souffrante eût considéré comme absolument inutiles les poètes et les peintres.
Mais, au contraire, — phénomène inattendu et consolant, qui montre bien les ressources infinies qui existent dans ces masses profondes, — nous avons pu constater que les populations wallonnes avaient compris et accepté le socialisme dans son caractère intégral. Elles en ont perçu la portée lointaine, dépassant singulièrement les débats politiques coutumiers. Elles y ont vu une foi nou-
voile, une révolution complète, non seulement économique, mais scientifique, esthétique et morale, révolution impliquant la transformation de tous les facteurs sociaux, de toutes les influences qui agissent sur les destinées humaines.
Au nombre de ces influences, il n'y en a certainement pas de plus nobles et de plus fécondes que celles de la Science et de l'Art. JN'ul homme cultivé ne contestera cette assertion, et parmi les âmes obscures des plus déshérités, auxquels le régime bourgeois a si parcimonieusement mesuré la lumière et auxquels les partis réactionnaires ont refusé l'instruction obligatoire, il y a de cette vérité une perception confuse,
I/ouvrier a le respect de l'intellectualité ; le travailleur sait vénérer le travail partout où il le découvre; et si,
Ïiarfois, des confusions peuvent se produire, par suite de a moindre évidence immédiate des fatigues du cerveau, il n'y a là que des malentendus faciles à dissiper. Le travailleur manuel, aussitôt qu'il s'est rendu compte de la réalité du travail intellecluol, sait l'honorer et le respecter ; nous avons toujours trouvé l'homme du peuple plein de déférence et de sympathie chaque fois qu'on lui a parlé de l'Art ou de la Science. Entre le travailleur intellectuel et le travailleur manuel, il peut y avoir des méprises, mais il n'y a point l'antagonisme que révent nos ennemis ; au contraire, l'entente est inévitable et nécessaire. Quand Karl Marx lança son cri de ralliement : «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! », il s'adressait non seulement aux ouvriers industriels, mais à tous ceux qui souffrent de l'organisation capitaliste actuelle.
Et cela est si vrai que les artistes qui ont commenté sa pensée ; '\^^alter Crâne en Angleterre et Steinlen en France, dans les estampes superbes qu'ils firent pour célébrei- le V Mai, nous ont montré dans les foules en marche vers l'inconnu radieux, des])aysans et des mineurs, des gens de lettres faméliques et des peintres, des forgerons et des pêcheurs, tous ceux de la plume comme ceux du marteau, ceux du i)inceau comme ceux de la bêche, tous ceux qui peinent et qui souffrent pour œuvrer !
Notez cet aspect : il n'en est point qui affirme mieux
l'ampleur du socialisme. Si comme certaines personnes sent tentées de le croire, il se réduisait à la discussion de quelques réformes législatives, il se rappetisserait aux proportions d'un accident local et passager, telle par exemple, la démocratie chrétienne. S'il se bornait à demander uniquem.ent l'amélioration de la condition matérielle des travailleurs manuels, le socialisme ne se lèverait point sur le monde comme une aube nouvelle, tant redoutée des uns, tant espérée des autres.
Ce mouvement qui passionne si prodigieusement les sociétés contemporaines, n'est pas né de la seule détresse des estomacs creux, ce n'est pas seulement une question de sasisfactions d'appétits qu'il s'agit de résoudre; le débat est plus haut encore, ce sont des conceptions inédites du mode de gouverner, c'est un idéal nouveau qui se pose et s'affirme, comme tel, vis-à-vis du vieux monde !
Pour la solution des difficultés redoutables de ce grand conffit, toutes les bonnes volontés devraient être mises en œuvre, tous les efforts utilisés et la Science et l'Art ne sont point de trop pour aider les œuvres de l'Equité.
Cela ne fut pas entièrement dès le début ; on put parfois taxer d'utopiques certains programmes socialistes de jadis. Les grands précurseurs français eurent des intuitions merveilleuses, mais peut-être n'étaient-elles pas appuj^ées sur des démonstrations suffisamment rigoureuses.
Mais depuis cinquante ans, la doctrine s'est fortifiée. Des savants sont venus étudier avec patience les faits et débrouiller les lois des phénomènes économiques ; par des statistiques et des chiffres, ils ont justifié les devinations des premiers sociologues, les aspirations confuses des masses ouvrières et des artistes aussi sont venues, des orateurs et des écrivains ont facilité par la propagande les évolutions prochaines. De plus en plus, la théorie se discipline et se coordonne ; de plus en plus, le socialisme est devenu scientifique et intellectuel.
C'est qu'aussi la poussée prolétaire a reçu une impulsion notable de certains échappés de cette bourgeoisie contre laquelle elle est dirigée. On a vu certains éléments aventureux quitter la classe des possédants pour aller vers les meurt-de-faim et les va-nu-pieds.
Ce phénomène social s'est produit, il y a à peu près un siècle, dans des conditions identiques. On pourrait l'observer à tous les moments de l'histoire des peuples où se prépare un changement complet de l'idée dirigeante. En 1789, la révolution française dirigée contre les privilèges d(i la noblesse fut préparée et en grande partie faite, au début, par les éléments audacieux et remuants de l'aristocratie, par des nobles qui avaient com|)ris l'absurdité et l'injustice des privilèges de leur classe et qui s'étaient tournés vers la bourgeoisie. Ils n'en furent peut-être que médiocrement récompensés; ils furent, alors, comme aujourd'hui, taxés d'ambitions malsaines et calomniés, mais qu'importe! Alors, comme aujourd'hui, c'est aux séductions mystérieuses d'un rêve de j ustice qu'ils obéirent ; ce sont les mêmes attractions invincibles qui détachent chaque jour, des rangs de la bourgeoisie, tant de jeunes âmes passionnées.
C'est cette fusion harmonieuse des intellectuels et des manuels, c'est la combinaison de ces deux forces également nécessaires qui donne au socialisme tant de puissance. Ce développement se manifeste partout, et chez nous peutêtre plus évidemment encore que dans d'autres pays, en un double mouvement parallèle : l'im, des intellectuels vers le peuple pour aller partager avec lui les richesses de la science et de l'art; l'autre du peuple vers l'intellectualité, dans un bel effort de se hausser et do s'instruire. L'empressement de l'ouvrier à écouter l'homme de science fut aussi marqué et aussi digne d'éloges que l'empressement de l'homme de science à aller enseigner l'ouvrier. Il y a là une double évolution dont le socialisme belge a le droit d'être fier.
Diverses œuvres déjà ont attesté, par des réalisations effectives, les tendances dont je fais honneur au Parti ouvrier. Les séances de la Section d'Art, à la Maison du Peuple de Bruxelles sont trop connues pour que j'y insiste. On trouverait d'ailleurs d'intéressants détails sur leur organisation dans VA7imiaire publié chaque année. L'exemple a été sui^^ également en province.
On a pu citer encore pour la collaboration prépondérante qu'y ont apporté les hommes du parti socialiste.
V Extension imiversitaire et V Université nouvelle de Bruxelles (1).
Raison des devoirs de TEtat vis-à-vis de l'Art
L'Etat doit entretenir et conserver les richesses nationales léguées par le passé, les augmenter et les mettre à la disposition de tous. Cette obligation n'a jamais été contestée et il n'est pas besoin de la justifier. Mais doit-il aller plus loin et encourager et subsi.iier l'art actuel. Doitil aux artistes une protection spéciale qu'il ne doit pas aux autres modes d'activité humaine? Nous pensons que oui pour les raisons suivantes : '
L'Etat doit protéger les artistes et ne doit pas protéger de la même manière les cordonniers et les pharmaciens par exemple, parce que les valeurs créées par les prpmiers sont absolument différentes, comme caractère et comme nature, de celles fournies par les seconds.
Lorsque le pharmacien a fait une boite de pilules lorsque le cordonnier a confectionné une paire de chaussures, le produit de leur travail à tous deux aura une destination déterminée et strictement hmitée, il se consommera et s'epuisera par l'usage qui en sera fait Au contraire, l'œuvre d'art n'a pas ce caractère de relativité et de contingence; elle a une inépuisabilité en quelque sorte absolue, et nul ne saurait dénombrer et préciser les sensations agréables, les émotions grandes et généreuses quelle peut susciter. Les chaussures s'useront, les pilules produiront ou ne produiront par leur effet ; l'œuvre d'art après avoir été contemplée par des milliers d'hommes! pourra 1 être encore par d'autres milliers et donner ainsi dune façon presqu'mfinie de nouvelles jouissances à 1 humanité. En faut-il des exemples? Qui comptera les nobles et sereines pensées qu'ont engendrées les marbres
ÎT.i+ln+^nL!?'^^^ renseignements sur ces deux excellentes Bruxelles ^"seignemeiit, s'adresser rue des IVlinimes, 13, à
de la Grèce? Qui fera le calcul des consolations tombées des voûtes des cathédrales gothiques? Combien a-t-elle enllammé de courages la chanson sacrée que clament les foules en marche vers l'avenir, la Marseillaise'^.
Et statues, édifices, chansons et poésies, après avoir tant réjoui de cœurs et élevé d'esprits, sont toujours im mortellement Jeunes, aussi vivantes, aussi inépuisables que jadis, toujours pi'êtes à donner à ceiix qui savent les comprendre les mêmes sensations sublimes. Ce sont des fontaines aux ondes toujours fraiches, jamais taries, auxquelles viennent boire successivement les générations assoiffées de beauté.
L'intervention de l'Etat se justifie encore par une autre raison, d'ordre plus pratique : c'est que, même en faisant abstraction des frais et des dépenses souvent considérables que doit supporter un artiste pour mettre au monde son œuvre, celle-ci n'est pas toujours immédiatement lucrative.
Le cordonnier et le pharmacien, dont je vous parlais tout à l'heure, ont, une fois leur besogne finie, produit une valeur dont ils peuvent généralement obtenir la rémunération équitable, tandis que l'artiste, surtout lorsqu'il a créé un dief-d'œuvre, ne peut songer à en obtenir cette rémunération. Ce n'est qu'après plusieurs années, et souvent après la mort de leur auteur que les œuvres d'art sont comprises et appréciées, que leur valeur d'échange se fixe et se précise. La vie de tous les grands artistes est là pour donner une triste confirmation à cette vérité. C'esc l'histoire de tous, des littérateurs comme des peintres. Les meilleurs ont vécu dans une pauvreté relative, quelquefois dans la misère. Après eux, leuis œuvres enrichissent des marchands et des spéculateurs. Je poui'rais en donner do nombreux exemples ; en voici un des plus nets :
Des œuvres de la pemtm'e moderne, il n'en est pas dont la valeur commerciale se soit plus multipliée que celles de F.-J. Millet. Un seul de ses tableaux s'est vendu naguère plus d'un demi-million. Eh bien, toute la vie de Millet fut misérable, et je relevais l'autre jour, dans l'étude que lui consacra Alfred Sensier, ce poignant fragment d'une lettre du peintre de V Angélus : •' Songez, mon cher Sen-
sier, que nous n'avous pas quarante sous à la maison. Et voilà vingt ans que cela dure !" Et ce grand homme a plusieurs fois agité la question du suicide, aimant mieux en finir tout d'un coup que de voir ses enfants dépérir lentement sous ses yeux, malgré ses efibrts et son obstination dans la lutte. Un jour, dit Alfred Sensier, qui avait été le confident le plus intime de sa vie besogneuse, Millet, échangea six de ses plus importants dessins contre une paire de souliers !
En raison de la nature particulière des valeurs qu'il crée, les conditions sociales ne permettent donc pas à l'artiste, même laborieux et méritant, de retirer de son travail la rémunération que les années ne tardent pas à accorder à des intermédiaires. L'Etat doit donc intervenir et l'aider dans la mesure du ^jossible afin que la misère aux doigts d'avorté use ne vienne point empêcher la naissance d'œuvres qui doivent être utiles à tous.
Que l'Etat '="'efforce donc de développer les richesses artistiques que peut produire le pays ! Sur ce point, l'accord parait unanime. Mais doit-il aller plus loin? Doit-il, non-seulement encourager, mais récompenser l'art, lui donner des couronnes et des distinctions, déclarer quelles écoles ont ses préférences, quelles sont celles qui n'en sont point dignes? Je n'hésite pas pour la négative.
Lorsque l'Etat apprécie et dirige l'art, il excède sa mission. Il fait éclore l'art officiel, pour lequel je ne me sens aucune sympathie. On a pu justement le définir : un art particulier qui a cela de singulier que ce n'est pas de l'art, mais seulement un bon métier.
Nous voulons, nous socialistes, encourager l'art et soutenir les artistes, mais avec le plus large éclectisme. Nous ne voulons pas les domestiquer, mais leur laisser toute hberté. Et nous n'admirons pas un artiste parce que socialiste, mais parce qu'il est artiste et qu'il produit des chefs-d'œuvre.
Nous savons qu'il faut à l'art une indépendance absolue. Nous savons que lorsqu'on prétend le diriger, on l'étouiïe et il meurt. Nous sommes avec Courbet, le communard, refusant la décoration qu'on lui avait offerte et écrivant au ministre la lettre fière dont j'extrais ce frag-
meut : « Mon sentiment d'artiste ne s'oppose pas moins à ce que j'accepte une récompense qui m'est octroyée par la main de l'Etat.
« L'Etat est incompétent en matière d'art. Quand il entreprend de récompenser, il usurpe sur le goût public, son intervention est toute démoralisante, funeste à l'artiste qu'elle abuse sur sa propre valeur, funeste à l'art, qu'elle enferme dans les convenances officielles et qu'elle condamne à la plus stérile médiocrité; la sagesse pour lui serait de s'abstenir. Le jour où il nous aura laissés libres, il aura accompli vis-à-vis de nous un devoir.
« Souffrez donc. Monsieur le ministre, que je décline l'honneur que vous avez cru me faire. J'ai cinquante ans et j'ai toujours vécu libre, laissez-moi terminer mon existence libre; quand je serai mort, il faudra qu'on dise de moi : Celui-là n'a jamais appartenu à aucune Eglise, à aucune Académie, surtout à aucun régime, si ce n'est le régime de la liberté. »
L Art dans la Société Collectiviste
Mais, me dira-t-on, vos idées quant au temps présent n'ont sans doute rien de subversif, mais plus tard? Quand toute propriété individuelle sera supprimée, qui achètera encolle des tableaux ou des livres? Quand le régime nouveau aura fait disparaître le luxe et la prodigalité des Mécènes, que deviendront l'art et les artistes?
C'est raisonner fort mal et confondre, comme on ne le fait que trop souvent, deux choses très différentes : les moyens de production et les objets de consommation. Nous voulons socialiser les premiers, mais nous ne nous sommes jam;iis opposés à l'appropriation individuelle des seconds, qui est d'ailleurs fatale. Dans la société coUectivi-ite, chacun restera maître d'orner son vêtement et de parer sa maison comme il lui plaira, chacun pourra disposer du fruit de son travail et l'employer à sa satisfaction préférée; l'art pourra donc subsister quand même ; mais est-ce à dire que rien ne sera changé ?
Oh! bien au contraire! Le domaine national, d'abord, sera augmenté dans des proportions dont nous ne pouvons avoir aucune idée ; à mesure que des lois protectrices des humbles auront assuré aux fouies plus de loisirs et de bienêtre, les besoins intellectuels s'accroîtront sans cesse; il sera permis à tous de s'intéresser aux sciences et aux arts. Il faudra gonfler de trésors nos collections nationales, nos musées, nos bibliothèques. Il faudra les multiplier jusque dans les centres secondaires. Partout, naîtront des besoins nouveaux d'instruction et d'émotion esthétiques.
De plus, un autre changement se fera dans les esprits. La solidarité s'étant développée jusqu'à des degrés que notre égoïsme actuel ne peut s'imaginer, chacun s'habituera à jouir des propriétés publiques comme on jouit aujourd'hui des propriétés privées ; chacun goûtera le charme de marcher dans les promenades publiques ornées de statues, la joie de voir dans les musées nationaux les œuvres qu'il aim.e, la satisfaction de consulter dans les bibliothèques de l'Etat les livres et les documents nécessaires à ses études ; et la promenade dans un beau parc, l'admiration du tableau, la lecture du livre, n'est-ce point tout ce que la propriété peut donner de meilleur ^ qu'importe que le parc, le tableau ou le livre ne m'appartiennent pas matériellement si j'ai été admis à toute la jouissance qui s'en pouvait déduire, si je puis recommencer demain et chaque fois que la fantaisie ou le besoin m'en prendra? Et n'€5t-ce pas un bonheur de plus de penser que d'autres âmes fraternelles le peuvent à leur tour, de penseï? que dans mon contentement, il n'y a point de privation ni de peine pour autrui?
Cela ne vaudra-t-il pas mieux que la propriété individuelle d'aujourd'hui, dont le plaisir est fait de l'humilicition du prochain? A présent, on a des tableaux par ostentation et vanité; on les montre avec une joie ravivée par le dépit de celui qui les regarde, sentiments égoïstes et sots ; car l'œuvre d'art est bien plus possédée par celui qui la comprend que par celui qui la paye !
Quand une solidarité plus intime et mieux comprise sera établie et pratiquée entre les hommes, que tous pourront profiter fraternellement de ce qui est à tous, qu'impor-
tera alors l'appropriation égoïste? N'aurons- nous pas assuré aux individus ce qu'il y a do seul digne d'envie, ce qu'il y a de meilleur dans la propriété?
La splendeur des monuments publics, la richesse des collections nationales, la beauté des promenades, tout cela sera tel qu'on ne pourrait le concevoir actuellement. Et qu'on ne me taxe point de rêveur fantaisiste, les faits du passé sont éloquents.
Lorsqu'un peuple a conscience de sa vie commune, lorsqu'il est pénétré de cette solidarité que nous espérons voir se développer superbement, lorsque lous les cœurs d'un peuple battent d'un seul battement, les chefs d'œuvre sortent d'une telle civilisation, fatalement et naturellement, comme des fleur-s. Cela s'est vu en Grèce, au Moyen- Age, parce qu'alors le même idéal hantait les cerveaux.
Et dans l'avenir que nous espérons, comme dans ces époques du passé, l'art sera partout. Non seulement il formulera de façon magnifique l'élan général vers l'idéalité, mais il descendra aux objets usuels de la vie quotidienne, il accompagnera toutes les actions humaines. Il enveloppera touie l'existence dans ses manifestations les plus diverses. Il ne sera pas seulement le privilège de quelques riches, mais tous en seront imprégnés et heureux.
Il n'y eut pas en Grèce que les superbes statues du Parthénonet les merveilles de l'architecture; les objets d'un usage courant furent empreints alors d'un caractère esthétique et nous admirons encore les monnaies, les nobles costumes, les délicieuses ligurines de l'art populaire. De même, au Moyen-Age, il n'y eut pas que les cathédrales. Tandis qu'elles s'élevaient vers le ciel comme des mains jointes passionnément, toutes les industries d'art avaient atteint un développement incomparable. La tapisserie, la ferronnerie, les plus humbles métiers furent illuminés d'un reïlet de la Jlamme esthétique.
Aujourd'hui, il en est tout autrement. L'organisation capiiàliste moderne a supprimé presque tout élément . esthétique de noti'e vie à tous et surtout de celle des ou vriers. L'art semble avoir divorcé avec la vie. Il s'est éloigné du peuple, raïUné, exaspéré en des complications douloureuses et sublimes. Au lieu d'être une onde bienfaisante.
partout épandue et partout faisant germer le plaisir de la beauté, c'est devenu je ne sais quel breuvage concentré, que seuls des initiés peuvent savourer de temps en temps.
Tous les objets qui entourent l'existence du plus grand nombre sont laids et vulgaires. Ceux qui parfois s'occiippent d'art le font comme si c'était quelque chose d'étrange et d'exceptionnel. « L'amateur, au sortir d'un musée, semble croire qu'il vient de traverser un monde spécial, et rentré dans la vie ordinaire, il n'a plus aucune préoccupation des lignes et des couleurs et de leur harmonie. Aucune protestation ne se lève en lui à la vue des rues uniformes et des maisons disgracieuses ; il ne souffre pas de la laideur de tous les accessoires de l'ornementation de la ville; rentré chez lui, il ne songe pas qu'un caractère esthétique pourrait être donné à l'ameublement et aux objets usuels, au lieu de la forme veule et ignoble que leur donne une fabrication par milliers, soucieuse uniquement du bon marché. »
Cette situation là, nous espérons la voir refuser. Lorsque viendra la société plus fraternelle que nous attendons, l'art cessera d'être l'apanage de quelques-uns, pour se mêler, d'une façon constante, à la vie de tous (Ij.
Mais cet épanouissement merveilleux que l'on peut entrevoir dans l'avenir, il ne sera possible que dans une société transformée. Dans l'organisation capitaliste et anarchique d'à présent, semblables fleurs ne peuvent fleurir.
Je ne recommencerai point une démonstration fréquemment faite : comment voulez -vous que le prolétaire puisse s'éveiller à l'art alors que toute son énergie est mangée par un labeur excessif ? Comment voulez- vous qu'il prenne plaisii* à sa tâche — ce qui est la condition nécessaire pour que le produit ait un caractère esthétique, à cette tâche de plus en plus spéciahsée, de plus en plus mécanique, où sa personnalité a de moins en moins l'occasion de s'attester ?
d) Voyez Edmond Picard, Socialisation de l'Art, et sui^tout Wilham Morris en ses divers écrits.
L'Art dans la vie courante. Possibilité d'une action gouvernementale esthétique
En attendant l'éclosion des formes nouvelles que ne manqueront point de provoquer les transformations économiques prochaines, les pouvoirs publics devraient s'efforcer tout au moins de ne pas accentuer encore les côtés déplaisants de la civilisation contemporaine. Ils croient avoir largement acquitté leurs obligations en créant dans les ministères une section administrative chargée du soin des beaux-arts. En dehors de ce petit coin réservé et spécial, il est presque paradoxal et ridicule de parler d'une tentative artistique quelconque. Le laid règne en souverain indiscuté. L'idée ne vient même pas aux multiples fonctionnaires préposés aux rouages de la machine nationale que leur influence pourrait être plus salutairement dirigée et s'inspirer d'ambitions esthétiques. Exprimez -leur cette réflexion et vous les verrez éclater de rire ou vous traiter en personnage subversif.
II convient de répéter sans cesse que l'art peut et doit être partout, non seulement dans les musées et dans les ateliers, mais dans la rue, dans le jiaysage, dans les moindres objets de la vie ordinaire. Il peut tout illuminer, tout transfigurer, tout marquer de son empreinte ennoblissante et réconfortante. Répétons que les époques les plus heureuses dans la vie des peuples sont précisément celles où les plus insignifiants détails du décor quotidien avaient une allure esthétique. Si, au siècle actuel, l'art semble avoir divorcé d'avec la vie courante, la faute en est surtout au régime capitaliste qui, par les labeurs trop prolongés, la division extrême des tâcnes, la fabrication à bon marché, a étoulTé chez les petits le sens du décor et a entouré la vie du pauvre de choses disgracieuses et laides.
Or ce qu'un gouvernement préoccupé des petits pourrait faire, ce serait de diminuer le plus possible, le nombre de ces choses disgracieuses et laides, de tout tenter, au contraire, pour procurer des jouissances d'art à ceux qui ue peuvent posséder dans leuvb modestes demeures les
œuvres des maîtres. L'enseignement inconscient qui résulte des objets rencontrés tous les jours est autrement fécond que les leçons d'académie. La rue moderne — et l'on sait combien elles sont déplaisantes le plus souvent —, la monnaie — on sait combien notre monnaie est veule et sans caractère —, le timbre-poste — nous avons l^s timbres les plus lamentables ! — pourraient ainsi servir à l'incessante éducation artistique de la nation.
On pourrait préciser ces indications, en bien des domaines où leurs applications paraîtraient inattendues ; bornons-nous à un exemple : les chemins de fer. Il dépend du Ministre des Chemins de fer de donner un aspect aimable, im caractère décoratif à des lieux et à des choses que rencontre quotidiennement l'existence de tous les citoyens.
Les grandes gares des villes, par exemple, offrent aux artistes d'admirables champs d'activité nouvelle. Ce sont là des monuments inconnus des siècles antérieurs pour lesquels une architecture inédite, appropriée à la destination, semble devoir éclore. Le fer, croyons-noas, y sera appelé à des applications imprévues et superbes.
Pour ces constructions si éminemment modernes, que l'on abandonne donc résolument les ordonnances pompeuses des styles grecs ou les complications pittoresques du style gothique, qui n'aboutissent qu'à de dérisoires anachVonismes? Une gare est un édifice particulier au xix"'^ siècle et il est ridicule de vouloir la construire en forme de temple antique ou d'hôtel de ville flamand. Que le -Ministre des Chemins de fer fasse appel aux jeunes architectes, aux chercheurs de neuf, à ceux qui pensent que le fer, la brique et la pierre peuvent chanter aussi des hymnes à la beauté, et qu'ils bâtissent pour lui, pour nous tous, des monuments grandioses, ou simples quand ii le faudra, mais que les hommes futurs pourront venir admirer comme nous admirons les merveilles que sur notre sol fit surgir la grande période des communes !
Mais cela même ne suffit point. Appeler un architecte pour fixer la hauteur ou la forme des marailles et des toits, c'est bien ; mais il reste à faire des choses non moins importantes. Le corps nu, il faut le vêtir et, quand il sera