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vêtu, le parer. Celle besogne si délicale, on s'en soucie généralernenl forl peu. Ou la laisse à des en 1 repreneurs, à des arlisaiis inférieurs qui IravaiJlenl séparément et dont aucune idée commune ne guide et ne coordonne les eflbrls. La nécessité de raisonner l'édifice jusque dans ses moindres détails, de composer un ensemble harmonique, on peut dire que jamais elle ii'csl comprise dans nos travaux publics.
La dôcoralion est limitée généralement à rornemenlation des murs. Je voudrais qu'elle englobât, au contraire, jusqu'aux installations qui y paraissent le plus rétives : le carrelage du pavement, les ferrures des guichets, U^s contours des banquettes, tout enfin, que rien n'y échapiiat, qu'à côté de l'industriel, du menuisier, du forgeron, de l'artisan, il y eût toujours la sollicitude de l'artiste. Il ne faut pas nécessairement pour cela des personnalités diflérentes ; si nos arts décoratifs étaient mieux enseignés, mieux encouragés, mieux cultivés, souvent le même individu réunirait en lui le sens de l'artiste et l'habileté de l'ouvrier.
Mais que nous sommes loin de telles eurythmies! que l'on entre dans une des gares de Bruxelles , la gare du Mjdi, par exemple, tout y est sale, rébarbatif et misérable. La propreté, ce luxe des pauvi'es gens, est absolument dédaignée par l'administration des chemins de fer. Les murs ont été peints à l'huile, sans aucun souci esthétique, et la poussière et la fumée ont collaboré à l'œuvre odieuse. Que dire encore de certaines stations en i)rovince ? Il en est qui sont incommodes, délabrées et repoussantes comme des gîtes de bestiaux.
Certes, me dira-t-on, il serait très beau de construire de petits palais somptueux, mais qui payerait la note ? Je pense qu'il n'est pas plus coûteux de faire une chose utile, répondant bien à sa destination et relevée par une certaine ambition esthétique, que de fane la même chose déplaisante et laide. Et ce que je dis ici s'applique non seulement aux grandes gares, aux stations qui se trouvent en chaque village, maib à tous 1» s détails de l'exploitation des chemins de fer, aux voitures qui ccmpobent les trains, aux étoffes, aux bois, aux cuivrer, aux paillassons, aux
ohaufferettes, àlout. L'objedion du surcroît de dépenses est la seule que l'on fasse d'habitude aux idées que je défends A cet égard, les enseignements des écoles feamt- Luc sont probants. Je me plais à louer dans cet enseignement un principe excellent : démontrer qu avec les matériaux ordinaires et nationaux, on peut faire, sans plus de frais des constructions et des objets artistiques.
Quelles merveilles pourrait-on attendre, par exemple, d'une fi-rande grande gare industrielle confiée a Constautm Meunier! La façade, Te hall d'emrée les salles d' attente, l'intérieur de la gare, tout cela appelle des tableaux des fresques et des sculptures. Ce que des cabaretiers ont tait nour des cafés luxueux, on pourrait le fairb, je pense, pour les gares du pays ! Il est sans exemple dans le passe que de grands monuments où fréquentait le peuple soient festés sans œuTre d^art. Ne rompons point ces traditions salutaires. Parons les édifices publics Mettons sous les yeux des populations qui s'y pressent de nobles et belles images qui seront mieux là, mêlées à la vie quotidienne, sous les yeux et pour la jouissance de tous, que dans la solitude de quelque musée ou le cabinet de quelque tonctionnaire. ^ ^ .■^' ^ -a
Ne nourrait-on pas de même, égayer la banalité troide des wagons en y plaçant, sous verre, des dessins des aquarelles, des estampes ou des photographies? I en est qui dorment dans des cartons au ministère, dans la poussière des greniers : pourquoi ne pas les faire sortir de ce sommeil obscur ? Pourquoi ne point les accrocher aux parois des wagons? Pourquoi ne point y mettre, par exemple, de bonnes reproductions des œuvres qui sont la gloire de nos musées, ou des photographies de nos monuments nationaux? Cela instruirai! le voyageur, en le distrayant, et l'inciterait, peut-être, à de nouveaux voyages pour contempler les originaux.
Les innovations que je préconise paraîtront a certains, saugrenues; j'attends avec tranquillité que 1 avenir me donne raison. Nous avons peine à comprendre, a présent, les conditions d'extraordinaire inconfortable : la termeture des wagons à cleï par exemple, dans lesquelles on a commencé à voyager ; de même, dans cinquante ans, la situation actuelle paraîtra de la barbarie pure.
D'ailleurs, ce que j'indique dans un but esthétique, les chemins de for étrangtu's sont en train de le réaliser dans un but de réclame. En industriels bien avisés, ils ont compris la puissance de l'annonce par l'image séduisante et charmeuse. Depuis quelques saisons, nous voyons dans la tristesse de nos gares, s'étaler, pimpante, la joie des affiches coloriées. Ce sont de grands ciels bleus qui nous appellent vers l'Orient, des toilettes claires au bord do la mer, des costumes nationaux qui piquent notre curiosité, des abîmes entre des sapins et des pics neigeux qui nous mettent au cœur le désir robuste des longues ascensions!
De même les compagnies de navigation étrangères ont déjà fait de véritables merveilles. Il suffit de voir les grands paquebots qui font le transport entre l'Europe et l'Amérique pour constater quel confort et quel luxe on pourrait encore apporter à nos industries de transport.
L'Etat doit à l'Art la Liberté
De ce que nous venons d'établir, savoir que l'Etat méconnaît trop souvent, à l'heure actuelle, sou devoir de contribuer au développement esthétique de la nation, il faut bien se garder de déduire des conclusions extrêmes. Attribuer au gouvernement le droit de diriger l'art serait tomber dans l'excès opposé. Tout ce qui est officiel devrait être le plus artistique possible, mais tout ce qui est artistique doit être le moins officiel possible.
L'art exige une absolue liberté. Toute contrainte le stérilise ! L'Etat n'a que des devoirs vis-à-vis de l'art ; il n'a pas de droits. Il doit essayer de servir la science et l'art, et non de s'en servir. Sous le régime clérical, nous avons vu maintes fois les encouragements et les subsides répartis non pas selon le talent, mais d'après les opinions. Ce sont là de coupables faiblesses contre lesquelles nous devons nous prémunir. Il faut rester assez tolérant, assez large, assez artiste pour savoir apprécier le mérite partout où il se trouve, même chez ceux qui l'emploient à combattre notre idéal.
Mais, lors même que des considérations politiques seraient étrangères aux récompenses de l'Etat, encore vaut-il mieux, pour lui, ne point essayer de donner à Fart national une direction déterminée/ Quand il prétend choisir entre les écoles, l'Etat est particulièrement incompétent et risque de voir ses décisions réformées par le goût public. L'histoire de la littérature beige contemporaine fournit une démonstration piquante de ce que j'avance ici.
Les faveurs officielles, les influences de presse ou des salons, tout cela était autrefois accaparé par des médiocres. Je ne veux point insister sur leur médiocrité ; ils nous servirent trop longtemps de têtes-de-turc, et la plupart sont morts à présent : paix à leurs cendres !
Mais tenus à l'écart par ceux-là, dédaignés par l'Etat qui les ignorait, déjà quelques artistes de plume grandissaient isolés. Il y avait André Yan Hasselt, Octave Pirmez, qui avait des rentes et vivait retiré dans sa solitude d'Acoz, Charles De Coster, qui n'en avait point et qui mena une existence misérable et triste.
Pour celui-là, la réparation est venue. Il y a deux ans, on a inauguré à sa mémoire, au bord des étangs d'Ixelies, un monument où se dressent les deux héros de sa légende : la douce Neie et l'espiègle Uylenspiegvl. Mais on ne peut s'empêcher de songer mélancoliquement qu'il eût mieux valu peut-être, au lieu de tant de bronze sur sa tombe, un peu de secours et d'aide autrefois. Il y avait Victor Arnould qui, plus tard, s'est adonné surtout à la politique, et déjà Edmond Picard, dont l'activité multiple s'est tournée principalement vers le Droit, mais qui, dans le domaine littéraire, impose l'admiration par son Anvû^al et sa Vie simple; et, surtout, enfin, Camille Lemonnier, qui s'était voué obstinément à la littérature en ce pays hostile et qui avait fait Sedan [les Charniers], Un Mâle et Le Mort, ces hvres qui, restent glorieux dans l'histoire de nos lettres nationales, et bien d'autres encore, lorsque le jury officiel chargé d'apprécier les publications quinquennales déclara qu'il n'y avait point lieu de décerner le prix.
Cette étrange décision fut le signal d'un groupement et
une petite revue où mensuellement écrivaient quelques fidèles de M. Lemonnier cria au scandale. Elle organisa un banquet — le 27 mai 1883 — qui marque pour ainsi dira le point initial du beau mouveuKint auquel nous avons assisté. A dater de ce jour-là, la jeunesse eût conscience d'elle-iiiôme et de sa force; elle se sentit décidée à poursuivre les rêves téméraires (lu'elle avait faits.
Ces jeunes gens, qui avaient fondé la Jeune Belgique avaienc formé le projet de faire de l'art pur, de la littérature en dehors de tout esprit de parti, dans un pays où tout alors était g<âté par la politique et où un libéral ne pouvait avoir une idée sans qu'un clérical ne fut d'un avis contraire et où un catholique ne pouvait faire de la littérature sans être à son tour critiqué par les libéraux.
Ce groupe ardent réunissait des étudiants des universités de Louvain et de Bruxelles, des libéraux et des catholiques, mais surtout de jeunes esprits fiers qui méprisaient la pohtique. Ils voulaient écrire en cette belle langue française, si souvent odieusement trahie et défigurée. Ils voulaient combattre les médiocrités et les situations usurpées.
Dans cette campagne chimérique, ils étaient guidés par un jeune homme d'une intelligence charmante, d'une espièglerie élégante et spirituelle, Max AValler, que nous avons eu la douleur de perdre dès les premiers temps et avant qu'il eut donné tout ce qu'on pouvait en attendre. Disons aussi en passant que lorsque nous voulûmes honorer plus tard la mémoire de notre ami en allé, lorsque nous demandâmes à l'administration communale de Bruxelles, de placer son médaillon dans un parc public, elle nous répondit qu'elle regret lait ne pouvcjir s'associer à cette manifestation d'un caractère privé. Voilà comment les Lettres sont ici comprises ! Caractère privé, ce groupement de toutes les forces vives de la littérature d'art du pays, cetellort plus précieux et plus fécond pour la patrie que bien des manifestations politiques.
Dans cette Jeune Belgique, la première génération rassemblait Georges Eekhoud, le robuste romancier, le chantre de la Campine et des polders, à qui nous devons les Kermesses, les Milices de Saint- François, la
Nouvelle Cartilage, distinguée l'an passé, par le prix quiuquenDal, des looètes qui ont forcé l'admiration des c^rands écrivains de France : Albert Giraud, aux vers sonores et magnifiques, Emile Yerhaeren, étonnant et tumultueux; Iwan Gilldn et d'autres encore, et des prosateurs comme A. Goffiu, Nautet, Demolder et Munbel !
A ce premier groupe, vinrent s'adioindre de nouvelles recrues : le doux et racinien poète F. Séverin; Delattre, dont les contes frais célèbrent l'Entre-Sambre-et-Meuse; Olivier-Georges Destrée, Maurice Desombiaux, d'autres encore, et surtout Maurice Maeterlinck, dont la gloire retentissante et brusque dépassa celle qu'avaient pu acquérir ses devanciers et ses compagnons de travail. Il avait fait les Serres chaudes et la Princesse Maleine au milieu de l'indifférence opaque de notre public, toujours rétif à l'admiration d'un livre national, quand un journaliste français révéla au monde lettré le merveilleux artiste que nous possédions. Depuis vinrent l'Intruse, les Aveugles, Pelléas, et Mélisande et le nom de Maeterlinck n'a cessé de grandir. Traduites dans toutes les langues, ses œuvres ont partout excité de chauds enthousiasmes et c'est une" chose curieuse à constater, et qui se vérifie aussi pour G. Eeckhoud et A. Giraud, je crois : nos écrivains ont plus de lecteurs pour les traductions de leurs œuvres que dans le texte original. Célèbres déjà à l'étranger, ils sont encore peu connus chez nous. La presse ne les soutient guère et s'occupe généralement avec plus de complaisance des livres français.
En dépit de toutes ces difficultés, les « jeunes belgique «, aidés surtout de la Société nouvelle et de VArt moderne, ont fini par atteindre leur but (Ij. Ces jeunes gens, dont on a tant raillé l'efibrt, ont donné à notre pays une littérature d'art qui lui manquait et le mouvement provoqué par eux continue avec une intensité admirable; car les quelques noms que j'ai pu citer ne constituent qu'ime liste
(1) Pour plus amples détails sm^ notre Uttérature nationale contemporaine, voyez F. Nautet. Histoire des Lettres Belges d'expression française et mon cours sur les Ecrivains Belges Contemporains, professé à l'Extension Universitaire.
bien incomplète; il y en a bien d'autres qui sont dignes d'attention, et je ne sais si, à l'heure actuelle, il y a un foyer d'activité littéraire comparable à la Belgique, sïl y a dans d'autres contrées de population égale, pareille proportion de jeunes gens soucieux d'écriture artiste, de réalisations esthétiques désintéressées.
Celte renaissance de la littérature, si intéressante et si remarquable, s'est donc produite en dépit et même enhostihté des encouragements officiels. Depuis quelques années, la situation s'est un peu modifiée et des prix, palmes et décorations ont été décernés aux littérateurs mdépendants que l'Etat a cherché à couvrir de sa protection, afin de justifier l'utilité de celle ci. Mais les récompenses sont un assez triste moyen de favoriser l'essor des lettres ; le passé de 1830 à 1880 l'a surabondamment prouvé. Ce qui vaudrait mieux, ce serait un peu d'admiration vr.die, un peu de compréhension spontanée chez les dirigeants. On ne verrait plus alors le roi Léopold recevoir en triomphateur au Palais le lauréat d'une course cycliste, et ne pas même s'inquiéter du lauréat d'un concours littéraire, proclamé la veille, de notre robuste romancier Georges Eekhoud î On ne verrait plus notre gouvernement s'oi)puser à ce qu'un gouvernement étranger honore, avaut lui, nos artistes; on ne le verrait plus décerner ses croix après tant d'hésitations, tant d'incompétence et guidé par d'invraisemblables considérations !
Au Parlement, il a fallu l'arrivée des socialistes pour qu'un hommage convenable fut rendu à ce magnifique mouvement littéraire national. Ce jour-là encore, les chefs de la majorité cléricale firent preuve de la plus épaisse compréhension et de la plus piètre intellectualité. M. Woeste traita mesquinement Camille Lemouni^^r, et Maeterhnck eut les honneurs des ricanements de M. Cooremans!
Une des mesures vraiment efficaces à conseiller à l'Etat, c'est de conférer des emplois, à mérite égal, de préférence aux jeunes gens qui ont donné des preuves de talent. Ainsi, la vie matérielle étant assurée, ils peuvent consacrer leurs loisirs à la culture de leur art favori.
Conservation du patrimoine artistique collectif.
Après ces deux exemples opposés, l'un — chemin de fer — montr'aût l'absence d'une intervention artistique de l'Etat; l'autre, la littérature, montrant cette intervention maladroite et stérile, parce qu'elle avait cherché à régenter, examinons maintenant les attributions essentielles et primordiales de l'Etat en matière de beaux-arts.
Elles se résument en ceci : conserver et accroître le patrimoine national. La conservation concerne nos monuments, nos sites et nos œuvres d'art. L'accroissement comprend l'enseignement et les encouragements.
Conservation des Monuments
Les époques antérieures ont fait surgir dans nos provinces une floraison superbe de monuments : églises, hôtels de ville, beffrois, etc. Ce sont là des biens que les ancêtres nous léguèrent ; nous en sommes -plutôt les usufruitiers que les propriétaires; sous peine de barbarie et d'improbité, nous devons les restaurer, les entretenir et les transmettre intacts à nos descendants.
Ce devoir est généralement bien compris en Belgique. Chaque année des sommes importantes sont consacrées à cette destination et nous approuvons pleinement ces dépenses, même lorsqu'elles ont pour objet les monuments religieux. Je rappelle en passant que c'est le socialiste Vandervelde qui a insisté pour obtenir la restauration de l'église du Sablon à Bruxelles et la conservation de l'abbaye d'Aulne.
C'est la Commission des monuments qui dirige principalement ces services. Par suite de la prédominance des architectes* désireux surtout de reconstruire et de bâtir, ses avis ont parfois décidé des dépenses trop considérables et peu justifiées, car la restauration d'un édifice ou d'une ruine doit se borner à ce qui est strictement nécessaire pour consolider et maintenir l'enseoible. On doit conserver, le plus intégralement possible, l'intérêt pittoresque et historique; tandis que des réfections complètes ne sont
souvent que l'occasion de permettre à un architecte de faire preuve d'habileté et d'érudition, aux dépens des contribuables et des monuments à restaurer. Les conseils que donne )a Société protectrice des sites et monuments dans une de ses circulaires sont utiles à répéter :
" N'oubliez jamais que la réparation d'un vestige d'ancienne architecture, si peu important qu'il soit, est une œuvre à exécuter d'une façon tout à fait différente de la confection d'un travail nouveau. Le but n'est pas simplement de remettre l'ouvrage en bon état, mais de préserver et de conserver un spécimen des anciens arts du pays. Tout bâtiment ancien a sa valeur historique, et même, si vous croj^ez, à première vue, que son état exige sa réédification, ou que vous pourriez le reconstruire plus facilement en entier, n'oubliez jamais que toute sa valeur disparaît quand son authenticité n'est plus évidente. Votre devoir est non pas la réédification, mais la conservation. Prenez donc garde de ne point condamner à la légère un spécimen de l'art ancien, sous prétexte qu'il est hors d'état d'être maintenu. La destruction de toute œuvre ancienne constitue une perte nationale :>.
L'intervention récente de l'Etat, quant aux ruines de Villers, n'a pas été l'objet de ces critiques. On peut dire, au contraire qu'elle a rencontré l'approbation unanime.
Les ruines de Villers comptent, en eiïét, parmi les monuments les plus remarquables de notre pays et Schayes, l'historien de notre architecture, dit que si l'on en excepte le chœur de l'église de Pamele (Audenaerde), aucun édifice religieux n'otfre un type aussi parfait de l'architecture ogivale primaire la plus ancienne que les trois nefs de l'église de Villers. Il la signale comme la plus belle ruine du moyen-âge qui existe en Belgique, tant sous le rapport artistique et pittoresque que comme sujet d'étude pour la connaissance de l'architecture -romanoogivale.
C'était grand dommage de les voir à l'abandon, après chaque hiver plus dévastées et plus ruinées. Aussi, si l'on peut regretter quelque chose dans l'action de l'Etat, c'est que cette intervention se soit produite si tard, Si l'on n'avait pas tant attendu — là de même que pour l'abbaye
d'Aulne et pour d'autres ruines intéressantes — quelques centaines de francs eussent suffi quand il en faut à présent des milliers et la dépense eut été moins forte, et lé résultat plus notable. Il serait à souhaiter que cette leçon nous serve pour l'avenir et que la sollicitude ministérielle devance l'opinion publique, qui souvent ne s'alarme que lorsque la destruction totale est imminente. Les travaux de Yillers ont été poursuivis avec goût et distinction, sous la direction de M. Licot. J'ai constaté, avec grand plaisir, que, dans la limite du possible, on conservait les plantes et les arbres poussés au milieu des vieilles pierres et qui contribuent si puissamment à donner à ce délicieux coin du pays son charme poétique.
Conservation des sites.
Outre les monuments dûs aux mains des hommes, il y a ceux que fait la nature .
Un ministre des beaux-arts, digne de ce nom, doit veiller à la conservation des beaux arbres, des drèves séculaires, des paysages.
Il y a, en effet, sur notre sol belge, si varié, si curieux, si pittoresque, des coins de nature qui sont de véritables œuvres d'art. On les dirait disposés par un artiste supérieur pour enchanter l'humanité. Ce sont de petites vallées ombreuses et sohtaires où une leste rivière babille sur des cailloux, ce sont des collines sauvages hérissées de rochers, ce sont de grands bois sombres aux arbres vénérables; on y est bien pour communier avec la nature, pour rêver à des temps meilleurs et se reposer des fatigues de la lutte quotidienne.
Ce sont là des trésors d'autant plus précieux et sacrés qu'ils sont à la disposition de tous, que les plus pauvres en peuvent savourer le charme et la beauté.
Or ces trésors, on les gaspille avec une impardonnable légèreté : qu'a-t-on fait de l'exquise vallée de la MoUgnée? qu'a-t-on fait de la vallée de la Lesse et de tant d'autres sites ravissants ? Les mgénieurs ont passé à travers ces déhcaîes merveilles de la nature comme des sauvages ; ils ont tué les arbres, éventré les colhnes, bouché par de
hideux remblais, les plus aimables perspectives; puis, quand tout fut bien détruit, saccagé, au néant, ils s'en sont allés, sans même essayer de diminuer par des plantations nouvelles l'horreur de leurs massacres. Il faudra attendre que le temps vienne panser les blessures qu'ils ont faites à la terre. En 1888, M. Carlier, président de la société pour la protection des sites, interrogeait M. Beernaert sur le sort réservé aux paysages de la Lesse. L'honorable M. Beernaert lui donnait les assurances les plus satisfaisantes. On peut voir aujourd'hui ce que valaient ces assurances officielles.
C'était nécessaire! me dira-t-on. Eh! dans bien des cas, je n'en sais trop rien : il est de ces dévastations qui font vraiment croire que les fonctionnaires et les ingérieurs ont la haine des arbres et le mépris du paysage. Il faut se méfier d'un excès d'utilitarisme; enlevez à un peuple tout idéal, vous aurez beau perfectionner sa vie matérielle, il ne tardera pas à crever d'ennui.
Je ne suis d'ailleurs pas de ceux qui méconnaissent les nécessités de l'utilisation moderne et j'ajoute que, même au point de vue esthétique, certaines transformations peuvent amener des impressions de beauté que nous ne soupçonnions pas et qui remplacent les disparues. Mais je voudrais que le mal indispensable fut réduit au minimum et qu'aussitôt accompli, on fit tout le possible pour le réparer. Si vous avez dû trouer la colline, cachez la blessure sous un manteau de ramures et de fleurs ; si vous avez dû édifier un remblai, jetez sur ses flancs la ])arure des frondaisons et des plan tes sauvages; partout où vous avez détruit la verdure, faites la renaître plus vivace : quelques centaines de francs pour acheter des graines, planter des arbustes, suffiraient. Ce que je signale est fort simple : le moindre horticulteur y penserait, mais les ingénieurs n'y pensent jamais !
Et tandis que les ingénieurs des chemins de fer saccagent ainsi nos paysages, ceux des ponts-et-chaussées enlèvent à nos routes, la verte parure de leurs vieux arbres. De part et d'autre, même dispersion d'agréments qui étaient à la disposition gratuite de tous, gaspillage du trésor esthétique des pauvres!
Depuis très longtemps déjà, tous ceux qui se promènent sur nos routes ont protesté contre l'abattage intempestif et désordonné des" vieux arbres qui les bordent. Il se commet amsi de véritables massacres. Il y a une vingtaine d'années, nous avions, au point de vue ornemental, les plus belles routes de l'Europe. Depuis, on a supprimé petit à petit tous les arbres ayant quelque valeur négociable ; on en a fait du bois et des planches, et on les a remplacés par de misérables allumettes. Parfois même, on ne les a pas remplacés du tout pour no pas mécontenter certains riverains qui se plaignaient de ce que leurs champs fussent ombragés."
En agissant ainsi, on a peut-être donné satisfaction à de mesquins intérêts électoraux ; on a cédé à l'avidité des agriculteurs propriétaires, mais, assurément, on a vivement méconté tous les artistes et tous les promeneurs. Partout l'admiaistration se conduit de la même manière. Elle ne respecte ni le texte formel de la loi (1) sur la matière ni les circulaires ministérielles les plus pressantes. Dès qu'un arbre a grandi et étale largement sa frondaison, on le coupe pour en faire des planches et des fagots. C'est au moment où il conviendrait surtout de le conserver qu'on l'abat, alors que la loi, plus sage que les ingénieurs, a pris soin de déclarer que les plantations au bord des routes ne sont pas des entreprises de rapport et des objets d'exploitation, mais constituent surtout l'ornement de nos voies nationales et doivent être, à ce titre, considérées au point de vue esthétique et non au point de vue commercial.
Conservation des œuvres d'art
Elles sont dans les musées, dans les égUses, etc., spécialement quant à ces dernières, la surveillance de l'Etat est beaucoup trop faible. Le gouvernement clérical a laissé les fabriques d'églises disposer des œuvres d'art comme si
(1) Loi décret du 16 décembre 1811, art. 99; Circul. miiiist. 12 août 1893.
clJes en étaient propriétaires (1). Pour avoir rappelé les droits nationauK au Parlement, et avoir protesté contre l'odieux et mesquin trafic que les bedeaux font des tableaux des maîtres, j'ai déchaîné une véritable tempête à droite, bien édifiante en vérité. On a parlé — naturellement — de la Commune, et j eus ainsi loccasion de réfuter une calomnie souvent colportée et répétée par M. Woeste : que la Commune voulait brûler le Louvre, comme j'eus aussi l'occasion de rappeler aux conservateurs les dévastations sans nom que commirent pendant des siècles les premiers chrétiens. Ce fut alors que M. Woeste, décidément mal renseigné des choses de l'histoire, attribua au calife Omar la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie.
Quant aux œuvres d'art conservées dans nos musées, elles sont du moins à l'abri des profanations stupides des sacristains. Mais les fonctionnaires qui les veillent manquent souvent de compétence et toujours de zèle. Ils considèrent le musée comme destiné à les faire vivre, et oublient fréquemment qu'il est institué non pour eux, mais pour le public.
De ce que les collections publiques sont instituées pour le public — vérité qui paraît évidente, mais qui est souvent méconnue — découlent quelques conséquences.
D'abord, quant aux heures d'ouverture, ce sont les convenances du public, et non pas celles des fonctionnaires, qui doivent être consultées. Toute une campagne est menée en ce moment dans la presse parisienne (2) en faveur du musée du soir. Logique avec mon désir d'appeler les ouvriers aux jouissances et aux études d'art, je voudrais voir introduire chez nous cette innovation. L'éclairage électrique permet actuellement d'éviter tout danger d'incendie, ce qui était l'objection principale.
Seconde conséquence : C'est le public qui paye, c'est lui qui doit contrôler le mérite des acquisitions. Celles-ci
(1) An été du 6 octobre 1815. AiTêt de la Cour de cassation du 11 novembre 1886. Voir ma brochure sur cette question.
(2) Y. surtout les articles de Gelïroy, et un article de la Revue Socialiste, avril 1893.
doivent se faire au grand jour; les conditions doivent en être connues. Il est a'souhaiter que toute acquisition nouvelle soit placée pendant un certain temps en vedette ; que le nom du vendeur, le prix. les particularités de l'achat soient divulgués ; rion que cet usage, usité à l'étranger, ferait disparaitre de nombreux abus. Les journaux spéciaux, VArt Moderne notamment, en a signalé il y a quelques années, toute une série incroyable sur lesquels on n'a jamais pu avoir d'explication" Enfin, la presse devrait être informée par les conservateurs de toute modification, accroissement et changement.
Troisième conséquence : Un musée sans catalogue, sans étiquettes claires et précises, sans classement méthodique, est comme s'il n'était pas. Ceux qui sont préposés à sa garde s'y retrouvent, peut-ê^re; mais le public s'y perd. INul enseignement utile ne se peut recueillir d'un musée sans ordre et sans explication. Nos musées laissent beaucoup à désirer à cet égard. Par exemple les musées du Parc du Cinquantenaire qui pourraient être, si on le voulait, si intéressants et si utiles.
Quatrième conséquence : Aucun effort ne doit être négligé pour renouveler et multiplier les rapports du public avec les m.usées. Une pratique qui a donné d'excellents résultats en Angleterre parait complètement dédaignée chez nous : il s'agit du prêt fait par des particuhers. Un amateur possède-1-il une œuvre remarquable, il la met pour un certain temps à la disposition des collections publiques. Elle y est l'objet de soins attentifs, et est restituée à son auteur à l'expiration du délai convenu. Ainsi, tous ont pu la connaître, l'étudier et en jouir. Le système est des meilleurs, mais il exige des fonctionnaires vivants, éclairés, actifs, soucieux des suffrages du public.
Lors de la discussion du budget des beaux-arts au Parlement, discussion extraordinaire faite en la hâte d'une fin de session, pêle-mêle avec les autres objets ressortissant à M. De Bruyn : agriculture et travaux publics, j'ai indiqué pour notre musée de peinture, pour le musée Wiertz, le cabinet des estampes, la Bibliothèque et surtout pour le musée du Cinquantenaire, une série d'observations qui n'ont pas été contestées et qui montrent
toutes les modifications qu'il faudrait apporter en cette administration pour qu'elle soit à la hauteur de sa tâche. On me permettra de renvoyer à ces discours le lecteur curieux de détails.
Accroissement du patrimoine artistique national
Mais l'action de l'Etat se présente encore sous un autre aspect. Non seulement il conserve, mais il s'efforce d accroître nos trésors d'art, et cette intervention se manifeste sous deux formes principales : l'Etat consommateur, l'Etat éducateur.
Comme consommateur, TEtat commande ou achète aux peintres, aux sculpteurs, aux musiciens des œuvres. Il le fait seul ou avec le concours des communes ou des établissements publics. Des sommes importantes sont mises, chaque année, à la disposition du ministre à cet effet et celui-ci les administre à peu près comme il l'entend. Ces dépenses valent donc ce que vaut le ministre ; si c'est un homme dé goût, s'il ne s'inspire que de considérations artistiques, il peut faire ainsi beaucoup de bien et avoir une salutaire intluence. Sinon, s'il est incapable ou s'il se laisse guider par des préoccupations politiques, les deniers publics seront prodigués en vain.
Un mode d'encouragement à recommander, c'est la mission à l'étranger. 11 est trop peu usité en Belgique où le fonctionnarisme sommeille daus de quiètes routines. On devrait confier de telles missions, non pas à des fonctionnaires déjà pourvus, mais à de jeunes gens, artistes ou littérateurs aj^ant déjà donné des preuves de talent. Si l'on envoyait quelqu'un étudier les musées étrangers, il pourrait en rapporter d'excellents enseiguements. Les musées anglais notamment poursuivent une foule de précieuses améliorations de détail à introduire chez nous. Ruskin a suscité de véritables modèles.
Enfin l'Etat enseigne, l'Etat a des écoles de beaux-arts, des académies où ^'nn fabrique ou plutôt où l'on croit
pouvoir fabriquer des artistes. Il y aurait maintes choses à dire au sujet des académies des beaux-arts, des conservatoires de musique, de l'art dramatique, mais le sujet est trop vaste pour que je m'y aventure en cette brochure. Je puis cependant indiquer dès maintenant combien mes sympathies sont plutôt à un enseignement d'art apphqué, d'art industriel. Je suis persuadé que l'enseignement professionnel est plus utile à notre classe ouvrière, à la régénération des métiers et du goût de l'artisan et même à l'art dans sa plfts haute acceptation, que toutes nos académies et écoles de beaux-arts.
Foi catholique et foi sociaiiste
^Ce qui a fait la^grandeur de l'art chrétien,' c'est la ^foi chrétienne. Lorsqu'un sentiment profond soulève l'âme humaine, il la rend capable de grandes expressions.
Une autre foi pourra faire naître une nouvelle éclosion d'art. Aujourd'hui la foi catholique décline, l'art catholique disparait. Je ne suis pas seul à l'affirmer ; je pourrais apporter en témoignage les constatations désolées des écrivains catholiques eux-mêmes. Je pourrais citer un chapitre entier d'un terrible volume de Léon Bloy; je pourrais citer l'abbé Charbonnel qui vint naguère dire aux cléricaux belges quelques vérités esthétiques avec l'indépendance qne met parfois l'abbé Daens à leur dire quelques vérités politiques. Je me contenterai d'une autorité moins révolutionnaire et citerai l'abbé Moeller :
« Il ne suffit pas pour faire une statue ou un tableau représentant, par exemple, la Mère de Dieu — je parle bien entendu d'une œuvre d'art — il ne suffit pas, dis-je, de peindre ou de sculpter une femme quelconque, de lui mettre dans les bras un bébé quelconque et de placer au dessous cette inscription : " Sainte Vierge Marie, priez pour nous. « Telles ces caricatures grossières et ineptes, façonnées par de vulgaires et infâmes sculpteurs qui souillent nos églises modernes ! Ce n'est pas de l'art cela ! c'est la profanation de l'art! J'ai la mort dans l'âme quand je vois nos temples déshonorés par la présence de ces
misérables statues de saints et de saintes qui s'œavrent actuellement, non dans des ateliers d'artistes, mais dans des fabriques de mannequins. Elles ont une physionomie stupide, un air sentimental idiot, elles regardent bêtement le ciel, elles sont laides à faire pleurer! Le seul moyen de ne pas perdre toute dévotion à l'objet qu'elles ont la prétention insolente de représenter, c'est de fermer les yeux pour ne point les voir. Bien loin d'inspirer l'enthousiasme pour l'idéal religieux, elles en donneraient la uausée ^>.
L'art catholique se meurt donc. Pourquoi? Parce que la foi s'en va. Les mieux intentionnés parmi les esthètes catholiques e.ssayent de ressusciter un art disparu, de recommencer des formes épuisées. Rendre la vie à un cadavre serait plus aisé. Eux, se tournent désespérément vers le passé ; nous, nous eu appelons avec confiance à l'avenir. Chez nous, on trouve encore des croyants. Chez nous brûlent des âmes ardentes passionnées pour l'apostolat et la propagande, comme jadis chez les premiers chrétiens. De ces ferveurs, comme des leurs autrefois, sortiront des expressions d'art nouvelles. Et qu3 ceux qui seraient tentés de sourire de ma prophétie veulent bien se rappeler que l'aube seule de socialisme se lève sur le monde, au milieu — comme il y a des siècles, le christianisme — des sarcasmes, des ignorances, des persécutions et que lorsque les premiers chrétiens, de leurs mains pieuses et gauches, griffonnaient sur les murs des catacombes d'informes rébus, on ne pouvait prévoir que ces rudimentaires essais seraient un jour suivis des incomparables merveilles de l'art roman et de l'art ogival.
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