ARTICLE CINQUIÈME
ARGUMENT
ARTICLE CINQUIÈME. — De lk connaissance DE l'homme après SA MORT. — Tout mouvement dans un être a une fin qui l'arrête et qui donne une forme à son témoignage. La durée de ce témoignage dans un être est proportionnée à celle du fait qu'il avère. Mais l'homme est le témoin du permanent et de la variation des choses par rapport à un point fixe. L'homme atteste le permanent par la parole. Pour attester les choses en tant que permanentes, il faut
DE LA CO-NAISSANCe AU MONDE ET DK SOI-MÊMK l65-
être soi-même impérissable, le mot n'étant qu'une; modification du sujet. Les organes périssables del'homme ne sont faits que pour emprunter aux choses les modifications de son mouvement qui lui servent à leur 00 naître. La fin de l'homme étant permanente, il est naturellement impérissable dans lintégrité de sa nature, c'est-à-dire dans l'union de soni me et de son corps, et leur séparation est un état violent. Ce que peut connaître l'âme séparée et sansorganes personnels: soit ses différences. Sa différence avec Dieu. Sa différence avec les autres âmespar l'intention particulière dont elle est l'expression. Notre nom propre. Connaissance des autres âmes, ea tant que solidaires de son propre devoir. L'instrument de la connaissance de l'âme séparée est l'information donnée à sa vibration essentielle. L'âme^ connaît la plénitude de son intention, par conséquent garde la mémoire du passé qui lui devient pleinement intellig-ible. Elle connaît les choses sensibles puisqu'elle ne cesse pas de leur co-naître dans leur cause suprême. L'éternelle formation.
Quand un homme est mort, il cesse d'être par rapport à nous et nous prononçons en consé-
lf6 ART POÉriQUK
quence qu'il n'est plus. Et en effet désormais nos sens et notre esprit ne découvrent plus rien qui réponde à la perception dont nous avions coutume de le trouver la cause : il n'est plus, voilà tout ce que nous savons, il est pour nous comme s'il n'était j)]us. Il ne tient plus sur ses pieds. Il ne produit plus cette énergie par quoi il était avec nous. Cela parti, il ne reste plus qu'un simulacre inerte, une statue de chair qui bientôt s'écoule : que l'on emporte ce débris ! Quelles que soient les leçons de la raison et de la foi, la bête en nous ne peut appréhender rien d'autre : il était et il n'est plus, et, pour autant que nous gardons son souvenir, il est désormais ce qui n'est plus.
(Et, en effet, comme, avant la mort, l'homme était ce qui n'était pas, il est, après la mort, ce qui n'est plus : il n'est plus ce qui n'était pas.)
Naître, connaître. Qu'est-ce que l'homme peut continuer à naître, étant mort? Et à quoi pourrait-il désormais co-naître ? Dépouillé de ses
sens, que pourrait-il, et comment, connaître ? Nous avons vu que hi matière n'est point 1;» cause du mouvement, mais que le mouvement, au contraire, est la cause de ces divers arrangements auxquels nous donnons le nom commun de matière. II n'y a point une certaine matière première et c'est dans le mouvement seul qu'elle trouve son unité. Si la matière d'ailleurs peut avoir une existence indépendantedu mouvement qui la produit, qui l'exprime et qui l'évalue, c'est ce qu'il n'y a pas affaire ici d'examiner. Ce que nous avons vu, c'est que notre existence et notre connaissance, notre esprit, notre conscience et nos sens sont également incapables de rien énoncer ou appréhender d'autre en nous ou autour de nous que le mouvement, c'est-à-dire la variation par rapport à un point fixe donné. Toutes les notions que nous donnent nos organes du monde extérieur sont réductibles aux vaiiations produites sur l'échelle de nos vibralions nerveuses. En second lieu, nous avons dit
l6S ART POKTIQITB
que le mouvement reçoit sa forme de sa /in, qui le circonscrit en l'arrêtant. Comme pour lesgestes calculés du statuaire ou du chirurgien, l'impulsion qui en contrôle le débit est réglée par les besoins du travail à exécuter. Elle cesse là où son objet ou terme est atteint, c'est-à-dire là où il cesse d'y avoirun rapport réciproque de nécessité du sujet à l'objet. Le mouvement n'est pas par lui-même extinguible ; cesse seulement son « temps » momentané et le rythme à telle fin particulier qu'il emploie. A supposer un rapport de nécessité permanent entre le sujet et l'objet, le mouvement qui y correspond sera aussi permanent.
La connaissance explique la naissance, toute substance implique sa preuve, le verbe multiforme qui lui dit dans le temps ce qu'elle est. L'être vivant est un appareil de constatation ; il ne subit pas son contour, il a lui-même à le trouver et à l'établir. Il se remplit par reprises de l'énergie brute qu'il a à puiser, suivant la me-
sure de son corps, alentour, comme la pinte est une mesure de capacité. Il la transmue suivant le rythme^ particulier de l'idée comme musicale dont il inclut en lui le battement, et l'élabore suivant le besoin de' ses différents org'anes et des fins en vue desquels ils sont constitués.
De même que dans une peinture la fin est ce qui constitue la forme en limitant l'espace qu'elle occupe, ainsi, au sens absolu, la fin est ce qui constitue la forme en fournissant à sa recherche vivante les moyens et les matériaux de se maintenir en tant que telle. Trouver la fin, c'est retrouver l'origine. Gomme le criocère vil sur le lys et comme le scarabée dans la bouse, l'existence de l'animal dépend étroitement de celle de certains êtres qui la déterminent. La durée de son témoig-nage est proportionnée à celle du fait qu'il avère.
Mais la présence de l'homme ne dépend pas, de nécessité, de celle de telles ou telles figiTres à son entour, de telle ou telle situation dans le
temps. Il est partout à sa place. Il connaît le général. Sous toute forme, il est adressé à l'élément commun quil'engenclre par le moyende la modification spécifique. L'animal est construit comme un joujou pour tel saut déterminé. Parler de la connaissance du singe, ou de l'oiseau, ou du poisson, c'est dire la modification que tel objet interposé exerce sur le grimpe-aux-arbre«, le pique-fruits, le nageur-sous-l'eau. Il se sert pour connaître de la même intention qui a rassemblé ses organes. L'homme connaît le permanent, c'est-à-dire qu'en toutes choses il reconnaît le fait de la variation par rapport à un point fixe, commeen chinoisl'idée d'éternité est exprimée par le caractère « eau » avec un point audessus. Comment donc pourrait-il connaître les choses, et comment pourraient-elles lui co-naître, en tant que permanentes, si lui ne l'était pas dans sa respiration initiale et dans le branlç qu'elle imprime à son corps? Tel est le !(Mnoignage de sa permanence devant Sa face que la
nature réclame à Dieu el que riioaime est venu lui apporter.
L'acte par lequel l'homme atteste la permanence des choses, par lequel, en dehors du temps, en dehors des circonstances et causes secondes, il formule l'ensemble des conditions permanentes dont la réunion donne à chaque chose son droit de devenir présente à l'esprit, par lequel il la conçoit dans son cœur et répète l'ordre qui l'a créée, s'appelle la parole. Pour désigner celte parole nous nous servons de trois termes : le verbe, le mot, le nom. Le verbe désigne la vertu de celui qui parle; le mot, le mouvement particulier qui est le motif de chaque être et dont l'émotion de celui que l'énonce est l'imag-e ; le nom (i), le nom enfin (ou le non), la
(i) Tout mol est l'expression d'un état psychologique procuré par l'attention à un objet extérieur. C'est un '^e^i& qui 'peut se décomposer en ses éléments ou lettres. La lettre, ou, plus précisément, la consonne, est une altitude sonore provoquée par l'idée génératrice qu'elle mime, l'émotion, le mot. Comme S, par exem pie, indique une idée de scission, N, produite par l'occlusion de la voix, la liingue de son bout venant s'attacher au palais, suggère l'idée de niveau intérieurement atteint, d'une déclaration de
\-,2 ART POEIIQLE
ditTérenae en qui chaque individu n'est pas l'an tre. Nommer une chose, c'est la produire inexterminable, car c'est la produire par rapport à son principe qui ne comporte point cessation. Je considère un être ; j'envisage en lui l'existence pure, le mouvement parliculier qui lui donne naissance, et dont la formule mathématique ne comporte pas par elle-même sa dissolution (ni •de commencement, autre que l'apparition devant ■l'esprit), et ne supporte fin de son opération ■que par le fait du dehors et pour le bien d'un ordre plus large. Le mouvement est une répétition de soi (ou naissance), plus ou moins fréquente par rapport àun principe immuable. Pour exercer connaissance, c'est-à-dire pour.repro-
surdité, du refus dans une plénitude latente. Jn. non, Itominem, nomen, namem, omnis, nenio, senien, unus, nnmerus, nos, nous (Gr.;, et le groupe immense noscere, nasci, de qui plus haut; la for^e des participes présents.
• Crai/le a raison de dire qu'il existe des noms naturels aux choses, et que tout homme n'est pas un artisan de noms, mais que l'est celui-là seul qui considère quel nom est natiirellcmenl propre à chaque chose et qui sait en reproduire l'Idée dans les Jellres et les syllabes. »
Platon,— Cratyle.
duire chacun des nioiivenients particuliers dans son étal de corrélation avec l'orig-ine, pour déterminer en moi l'état intérieur qui leur corresponde, en un mot, pour ne pas être astreint à un nombre de rythmes limité, mais pour avoir le moyen de leur fournir à tous iinaye, il me faut avoir la faculté de me régler sur leur principe commun, il me faut avoir avec lui un contact, ou, ce qui revient au même, une différence permanente. Pour consolider les choses dans leur qualité de termes, pour les rendre, en les nommant, inerterminables, il me faut l'être moimême. Le mot ne comporte point de mort; or, le mot est un état de moi-même.
Et cependant nous voyons que les orsranes de l'homme ne sont pas sensiblement ditTérents de ceux de l'animal périssable. Leur activité s'alimente et se répartit par des procédés apparemmentsemblables.Xous vivons, nous mourons de même. Quel est donc ce mouvement que vous voulez qui survive au corps qu'il anime, et la
rotation, par exemple, à la roue? — Je réponds que le mouvement n'est pas en soi-même exlinguible, mais simplement cet ensemble de mouvements particuliers que nous connaissons en tant que corps. En effet, tout mouvement, n'étant que la reproduction d'une certaine existence, peut toujours s'ajouter à lui-même comme i à une somme donnée, et ne comporte donc par nature aucune limite à sa durée. Ce qu'est, dailleurs, cette existence dans son fond, nous l'ignorons, puisque, pour savoir cequ'elle est, nous devrions d'abord connaître ce qu'elle n'est pas ou Dieu; son tremblement essentiel devant la face duSaint. L'existence d'un mouvement n'est limitée que par sa fin, par le dessein de la nature et par le dessein de Dieu; celle de l'animal par sa connaissance sensible et celle de l'homme par sa connaissance intelligible, laquelle est éternelle comme Dieu même sous les images sensibles qui en forment l'objet. Que l'homme, ayant à connaître les choses matérielles, s'ap-
DE LA CO-NAISSANCE AU MONDE ET DE hdl-MÈMK. . T»
provisionne autour de lui, à la manière des animaux,du mouvement qui lui est nécessaire pour co-naître, cela rt-'a rien d'étrang-e, mais ce mouvement, il le digère et le transforme, il lui imprime la commotion, l'intention qui lui es! propre, il le met en communication avec la source continue qu'il contient en lui de son être : son geste n'est plus que la traduction dans l'univers matériel du sanglot de l'origine. Gela fjui reçoit ce rythme premier, que les organes d'amplitication construits et entretenus par lui subsistent ou non, est éternel comme sa fin.
Il ne faut pas penser que l'esprit de l'homme soit joint à son corps comme la vapeur à la machine quand on l'introduit dans le tiroir, ou le contenu à son contenant, ou qu'aucun organe* lui serve de support. Quel lieu, en effet, pourrait-il, n'ayant point de parties, occuper? Le mouvement essentiel de l'animal est cela en qui il construit son corps, par qui il naît et co naît. L'intention de ce mouvement peut être perma-
nente ou passagère, suivant la nature des fins auxquelles il s'adresse. Nous avons vu que celle de l'homme est permanente, qui est de connaî» tre Dieu dans ses créatures. « Les volontés de Dieu sont sans repentir. » L'homme est donc perpétuel comme la fin à qui il est adressé. Incorruptible, dans son Ame comme dans son corps, qui en estl'instrument nécessaire, la mort est pour lui un accident violent. Si l'intention est soustraite à sa fin, si les moyens lui sont refusés de la remplir et de s'approvisionner des matériaux nécessaires à leur réparation, c'est là un désordre où il faut voir l'effet de la transgression primitive. L'homme au jour de sa création avait une égale connaissance de son origine et de sa fin. Séduit par le serpent, il se complut dans sa fin comme si elle lui était propre, et non point celle de la volonté de Dieu, dont il était l'instrument. Et c'est pourquoi une fin lui fut en effet donnée et la mort de ce corps qui lui servait à l'atteindre. Il n'eut plus con-
naissance que de sa fin et son origine dans le Père lui fut cachée; la chair nous est un mur entre nous et Lui (i). Vient la mort qui invertit les termes et le livre sans voile et sans défense à l'examen de l'Eternité et de la source qui l'a créé. II ne peut plus cacher sa nudité comme Adam sous le feuillag-e. II reg-arde et ne trouve plus de fin autour de lui. Il s'est approprié toute cette partie de la création au milieu de laqueHe il a été placé, il en a usé et abusé comme de son bien personnel, et maintenant il a à rendre des comptes au maître légitime. Le voici dépouillé, le voici nu dans le Regard sévère. Voici qu'il co-naît à Dieu pour le jug"ement dans sa nudité, dans la simplicité de sa volonté intelligente, dans la directe contemplation de son devoir. Effrayante obligation à qui fait défaut pour la solder la grâce gratuitement accordée! 0 regard de Celui qui est toute vie à supporter pour ma purification^ pour ma gloire ou pour
(i) En ipse slat post parietem. — Gant. , II, 9.
ABT POETIOL'E
ma torture! Plus tard, comme les âmes subsistent pour TExamen, leurs corps reviendront s'y joindre, et l'homme entier sera consolidé dans le Jugement. Mais c'est de la connaissance seule des âmes séparées que j'ai à parler ici. Et puisque Dieu en est désormais l'objet, il faut savoir ce qu'elles connaissent en Dieu et ce que Dieu connaît en elles.
C'est à savoir, ainsi que maintes fois indiqué, leur difïerence essentielle. Mais quelle différence de res[»rit maintenant séparé à Dieu, et du simple au simple, alors que, selon le Philosophe, toute différence est comparable à l'adjonction d'un nombre ou à la soustraction de l'unité? L'âme, ni Dieu, n'ayant de parties, ne peuvent différer par la présence ou l'absence de l'une d'elles. Je dis qu'ils diffèrent premièrement par la nature puisque Dieu est par lui-même et l'âme par Dieu. L'un est la substance et l'autre l'image, mais une image de Dieu tout entier puisque son objel ne comporte point de division. Le
DL LV Cn-NAISSANCB AU MONDS ET DE SOI-U&MB 1 79
reste de la création n'est pas, à proprement parler, une image, mais un symbole, comme la couleur l'est de la lumière qui travaille incessamment à se constituer pour avoir le moyen de se dissoudre. Secondement, l'âme diffère non seulement de Dieu, par le fait de son issue, mais des autres âmes par le mode particulier de celte issue. Comme la chaleur diffère de l'électricilé et celle-ci de la lumière par le nombre des vibrations qui les produit, et comme un métal de l'autre par son poids spécifique, c'est ainsi que les espèces spirituelles diffèrent entre elles, un ange de l'autre, par le chiffre indissoluble qui les formule : alors qu'au dedans de l'espèce toute âme humaine diffère de l'autre par l'usage en vue duquel elle a reçu vie. Elle est non point l'image d'une entité partielle, mais l'effet d'une volonté particulière. Elle diffère non point par la substance, mais par l'intention. L'intention est l'attention à la fin. L'intention de l'âme, cette attention de Dieu à la fin à quoi il l'a des-
tinée. Comme les ordres des Anoes diffèrent suivantles fonctions auxquelles ils sont assignés, ainsi les hommes ont cette différence en eux qu'ils sont dédiés à la connaissance des choses corporelles et chaque homme à son tour diffère des autres suivant la nature et le degré de la co-haissance à laquelle il est destiné, suivant la partie et le moment de la création dont il es<t appelé à jamais à rester dans le regard de Dieu l'oblateur et le témoin.
Tel est donc ce « nom nouveau » dont parlent les Saints Livres, ce nom propre en qui nous avons été appelés à naître pour l'éternité, ce nom ineffable qui reste à jamais un secret entre le Créateur et nous et qui n'est communiqué à aucun autre. Apprendre ce nom, c'est comprendre notre nature, nous nourrir de notre raison d'être. De même qu'un mot est formé de voyelles et de consonnes, notre Ame, à chaque aspiration, puise en Dieu la plénitude de sa sonorité. Naître alors pour elle sera le même
DB LA CO-NAI^SANCK AU MONDE ET DB SOI-MÊME l8l
acte (j.ue connaître, d'une conscience pleinement illuminée. Timc cognoscam^ dit l'apôtre, siciit et cognilus su m. Nous verrons alors, comme le nombre manifeste l'unité, le rythme essentiel de ce mouvement qui constitue mon âme, cette mesure qui est ma personne ; nous ne le verrons pas seulement, nous le serons, nous nous produirons nous-mêmes dans la perfection de la liberté et de la vision et dans la pureté d'un amour sans défaut. Nous puiserons dans le sein de l'Agneau notre moyen d'être différent de lui pour avoir quelque chose à lui donner. Dans cette amère vie mortelle, les plus poignantes délices révélées à notre nature sont celles qui accompagnent la création d'une âme par la jonction de deux corps. Hélas ! elles ne sont que l'image humiliée de cette étreinte substantielle où l'âme, apprenant son nom et l'intention qu'elle satisfait, se proférera pour se livrer, s'aspirera, s'expirera tour à tour. 0 continuation de notre cœur ! ô parole mcommuni-
iSa ART POÉTIQUE
cable ! ô acte dans le Ciel futur ! Toute possession charnelle est incomplète dans son empan et dans sa durée et qu'en sont les transports auprès de ces noces opimes ! 0 mon Dieu, tu nous as montré des choses dures, lu nous as abreuvés du vin de la pénitence (i) l Quelle prise, d'un empire ou d'un corps de femme entre des bras impitoyables, comparable à ce saisissement de Dieu par notre âme, comme la chaux saisit le sable, et quelle mort (la mort, notre très précieux patrimoine), nous permet enfin un aussi parfait holocauste, une aussi généreuse restitution, un don si filial et si tendre ? Telle est la récompense promise à tous les justes et ce salaire unique, qui étonne les ouvriers de la parabole. Mais, en réalité, la dot de chaqueâme différera de l'autre, comme la volonté dont elle est l'expression, comme l'intention qui lui a donné le jour, et comme ceUe qui lui a donné la gloire.
(i)Ps. LIX, 5.
DE LA r.O-NAl.iS ANCE AU MUNlilî H.T DE SOr MK.Mr, 1 83
Et ce que je dis, par une inversion exquise, fait comprendre la souffrance des damnés.
L'âme séparée connaîtra Dieu ; le dogme de la communion des saints nous enseigne qu'elle connaîtra également les autres âmes saintes qui jouissent de la même vision.
On peut penser que cette connaissance s'obtient et s'exerce de deux manières.
L'âme séparée connaît Dieu, elle le connaît entièrement puisque cet objet de sa connaissance n'a point de parties ; mais elle connaît d'une manière qui lui est propre, c'est-à-dire qui est propre à lui prendre la vie de cette image ou personne qu elle est. Voyant à plein celte intention qu'elle réalise, elle reconnaîtra que cette intention est particulière, c'est-à-dire qu'elle se rattache à une autre intention plus générale. Elle ressent en elle-même cette énergie totale, la commotion initiale, non point de Dieu, qui est un acte invariable, mais de la différence mystique qui donne naissance en même temps à toutes
Ib4 ART POÉTIQUE
les créatures enchaînées par la vision bienheureuse. Elle comprend qu'elle ne suffit point à épuiser la reconnaissance et qu'elle a pour cela besoin de tous les autres esprits. De même qu'elle voit dans l'acte spécial d'amour qui \\ suscitée la nécessité même qui impliquait la création des autres esprits complémentaires, de même elle a besoin de leurs voix pour y joindre la sienne. Elle voit en elle-même avec sa racine en Dieu celles de toutes les autres âmes qu'y rattache un commun amour. Toutes lui sont nécessaires, toutes ont leur place dans l'économie de son salut, depuis la Vierge et le plus grand Ange jusqu'au petit enfant que la sag-e-femme à peine a eu le temps de baptiser.
Non seulementles âmes se connaissenten Dieu, mais elles exercent entre elles-mêmes une connaissancedirecte. Comme le corps perçoit le corps et comme la matière appréhende la matière, ainsi l'esprit discerne les esprits (i). Nous avons vu
(i) Et quoniam ipsa eorum claritas vicissim sibi in allernis
que l'appareil de la connaissance sensible consiste dans la vibration, c'est-à-dire dans un certain rég'la^e du rythme intime sur lequel viennent s'insérer les impressions extérieures. Or, nous avons défini que chaque temps de la vibration est une répétition de la naissance. Mais de même que la naissance s'applique au corps, elle s'applique également aux esprits. L'esprit donc, étant capable de vibrer, est capable dans le dessin de ses intervalles de recevoir impression des autres substances homogènes. Il y a une étendue spirituelle où les « distances » sont réglées non plus par l'éloignement tactile, mais par les relations harmoniques. Ce n'est plus par un signe, c'est par leur naissance même que les âmes exerceront l'une de l'autre connaissance.
cordibus patet, cum uniuscujusque valtus attenditur et conscientia penetratur. Ibi quippe uniuscujusque menlcm ab alterius oculis membrorum corpulenlia non abscondet, scd patebit animas... atque unusquisque lûnc erit conspicabilis alieno, sicut nunc esse non potest conspic<ibilis sibi... Unde dicitur : Xolite judicare anle tempus, donec veniat Dominiis qui et illuminabit abscondila tenebrarum, et manifestabit consilia cordium (I Cor., IV, 5). Auro clara, vitro perspicua — S. Grej. De auro et vitro.
Il reste à rechercher quelle connaissance les âmes séparées peuvent avoir des choses matérielles et des esprits non séparés. L'homme, comme toutes les choses créées, étant doué de mouvement, acquiert de ce fait une direction, un sens, une intention, une fin. Possédant un esprit, il est conscient de cette intention, mais séparé de Dieu en celte vie, il n'est informé que par le dehors, par le terme qui l'arrête, parles différentes parties du monde extérieur avec lesquelles il est placé en contact. Séparé de son corps, il possède en Dieu seul désormais le point fixe qui détermine son sens, indépendamment de repères, et relèvements sensibles. Voyant Dieu à plein, il réalise pleinement par le fait même de sa nature, sa différence ou intention constitutive. L'intention, la puissance de l'homme (comme on dit la puissance d'une machine) est adressée à une action sur les choses extérieures, de celle action résulte une sensalionet un mouvement, une image d'elle élicitée. Car la créature ne s'éloigne de lu
ni: LA CO- NAISSANCE \U MONDE ET DE S^'I-MÈME 1 87
vision que pour travailler à l'image. Dépouillée de ses sens, l'âme séparée n'a plus le moyen de s'informer extérieurement; mais elle n'est point privée de ce sens premier constitué de son rapport mouvant au seul point fixe. L'impulsion, qui naguère mettait en branle les diflérenls appareils des sens et qui par eux lui procurait la perception de son imag-e, l'âme à présent directe en épouse le coup et la visée. En son « temps » de tension elle se réalise dans toute sa puissance; elle n'a plus le moyen de se former d'image avec ses sens ; mais la disposition par laquelle elle les mettait en mouvement constitue à elle seule une certaine imaa^e. Elle se compose dans un certain équilibre, elle fonde seule la figure intelligible que les circonstances extérieures lui servaient précédemment à provoquer. Cette image est le donqu'elle fait à son créateur parle second temps de sa respiration, et la matière de sa joie ou de sa torture. L'aspiration, la prise qu'elle opère d elle-même en Dieu, et par laquelle elle se di-
ART POEIIQUE
late et déploie à son regard dans toutes les puissances de sa nature, vient maintenant, pleinement intelligible, prendre la place de cet afflux aveugle qu'elle utilisait pour ses actions bonnes ou mauvaises ; ses motifs sont repris et éprouvés dans leur détail par la lumière vivante ; je dis approuvés ou réprouvés, suivant qu'ils sont ou non conformes à l'image que Dieu avait en nous prédéterminée.
Cela pour la connaissance que de son passé l'âme emporte avec elle dans la mort; mais que penser de celle qu'au delà de la mort elle continuerait à exercer sur les choses sensibles?
Nous avons défini qu'au sens large connaître c'est exister en même temps. Ainsi tout ce qui naît, esprit ou corps, co-naît selon son monde. Il y a une harmonie, à chaque temps de la durée entre toutes les parties de la création, depuis le Séraphin jusqu'au ver. Or, l'âme, ne cessant pas de naître, ne cesse donc pas de co-naître. Elle fait partie d'un ensemble et d'un équilibre dont
elle ressent en elle-même toutes les variations. Comme l'âme séparée est une intelligence pure, toute naissance d'elle-même est la matière d'une claire connaissance, et, par suite, de toutes les causes qui l'affeclent concertantes. De même qu'en cette vie l'intelligence est informée par les sens, de même en l'autre la substance même de l'âme intelligible lui sert d'organe perceptif pour réaliser la disposition, le juste appoint de force qui correspondrait à tel état sensitif. Bien entendu, elle s'intéresse plus énergiquement aux parties de l'ensemble avec lesquelles elle se trouve en rapport plus direct de causation ou de voisinage suivant la figure des distances spirituelles que j'ai déterminée tout à l'heure. Elle suit toutes les conséquences dont ses actions bonnes ou mauvaises ont déterminé le déclenchement.
On voit par là la simplicité à la fois et l'immense variété de l'état de connaissance qui sera celui de l'âme séparée après la mort. L'organe
jgO ART POETIQUE
essentiel en sera ce temps double de la cons* cience dont les fiçures en cette vie sont la respiration, le battement de cœur, l'aigu et legrave, les brèves et les longues, l'iarabe fondamental de tout langage. Mais, tandis que notre existence ici-bas estpareilleàunlangage barbare et rompu, notre vie en Dieu sera comme un vers (i) de la justesse la plus exquise. Le mot, en effet, nous l'avons vu, n'est pas seulement le signe d'un certain état de notre sensibilité, il est l'évaluation de l'effort qui nous a été nécessaire pour le former, ou plutôt pour nous former en lui. Le poète qui aie magistère datons les mots, et dont l'art est de les employer^ est habile, par une savante disposition des objets qu'ils représentent, à provoquer en nous un état d'intelligence harmonieux et intense, juste et fort. Mais, alors, nous serons les poêles, les faiseurs de nousmêmes. Ce sentiment aigu de notre prosodie essentielle, cette impossibilité d'échapper à notre
(i) Vers, direction.
mesure admirable, nous senjiil alors conférés directement sans l'appoint empirique et hasardeux du lano-age extérieur.
Et de même qu'un vers dans sa mesure uniforme peut renfermer tous les rythmes et tous les êtres, de même toute la création pourra s'inscrire sur le mèlre que l'âme constitue.
Telle la parole de confession en qui notreâme pour l'éternité échappera à la mort. Mais la conjuration ici-bas n'en est pas assez forte pour retenir les éléments de notre corps réclamés pour d'autres besog-nes. Et cependant, même en ce monde périssable, pour qui s'attache à ces ensembles qui sont proprement l'objet de la connaissance, l'éternité, sous sa forme circulatoire, ne présente à l'esprit rien que de facile et de familier ; nous ne pouvons de rien dire qu'il commence ou finit. Nous voyons demeurer des cadres fixes que remplit une matière en mouvement. L'idée d'éternité se réduit à celle d'une i'^rmeture par elle-même infrangible. Or, toute
forme se déduit de cette même idée d'une enceinte/er/nee sur elle-même, et nous avons vu que rien en ce monde n'échappe à la nécessité de la forme. Lors le Temps sera fermé sur nous et le Présent en sera le centre éternel. Le temps établi, voici qu'éclate de toutes parts le chœur! Quoi de mieux Çait que ce qui est achevé? Quoi de plus fini que ce qui est terminé? Quoi de plus fini que ce qui ne peut plus finir? Alors notre connaissance sera complète comme notre forme et comme notre fermeture. De même que le jour répèle, jamais le même, le jour, et l'an l'année, comme à des intervalles réçfuliers, lécrou des astres se relâche ou se resserre, et que sans jamais rompre la ronde les enfants de la Nuit l'ouvrent ou la rétrécissent comme une bouche (ainsi se dispersent ou s'éclusent ces nations de l'éther, comme une foule qui d'un seul cœur craque et s'ébranle), notre occupation pour l'éternité sera l'accomplissement de notre part dans la perpétration de rOffice,le maintien
^E LA CO-NAISSANCE AU MONDE ET DE SOI-MÊME IqS
(!e notre équilibre toujours nouveau dans un Immense tacl amoureux de tous nos frères, l'élévation de notrevoix dans l'inénarrable gémissement de l'Amour !
Fou-lchéou. d904.
Du profond bois sacré, de la haute futaie primitive, telle que celle qui au Japon encore ombrage les cabanes sacrées de Nikko, le défrichement peu à peu a aminci le voile jusqu'à cette rangée unique, à cette colonnade régulière qui des temples classiques enclôt le sanctuaire maçonné. Car, depuis le Paradis, et comme Jonasau jour de la pénitence de Ninive, comme Elie dans sa douleur, l'homme toujours a eu pour gardien de sa prière et pour protecteur de se» eaux l'arbre qui, pousse et végétation de l'unité^ est l'expression del'Attente dans le témoignage; assis, agenouillé sous l'ombre. Mais cependant
IC)8 ART POÉTIOUE
que le païen, impuissant à maîtriser l'arcane, en recherchait les ténèbres obreptices pour y cacher sespoupées,! Eglise chrétienne a absorbé le bois mystique, adaptant intérieurement à la congrégation humaine ses avenues et son chœur. Le temple païen n'était, au vrai, que la prison et le contenant du dieu; par la caisse où elle la tenait serrée, la tribu affirmait sa propriété àe l'idole. La boîte, où la bande errante si longtemps avait promené sa part du trésor traditionnel, maintenant élargie, superstition affermie sur une base permanente, il importait qu'on ne la trouvât point vide. Par son silence à défaut de parole, quelque statue signifiait l'occupation, objet antique et commun, et toute la foi et le culte consistait dans l'excitation de l'amulette. — C'est ainsi qu'aujourd'hui encore le musulman vient faire sa prière devant la niche vide d'où il croit l'idole retirée. — Mais l'action cultuelle restait proprement extérieure au temple; sous les colonnades, par les exèdres, les cours,
la procession et la tliéorie continuaient la rcclierclie et l'exode. Jusqu'à ce que la révélation, formulant entre le Créateur et l'homme une relation légale, assurât l'exercice effectif et précis de la fonction religieuse; dont l'ég'lise fut désormais l'organe, la maison commune de Dieu avec l'homme introduit.
C'est pourquoi l'édifice nouveau n'emprunta au réceptacle païen aucun principe de son déve* 1 )ppement. Plus de chambre à mystère dont il fût sacrilèg-e d'envahir sans purification la capacité oraculaire ; toutes relations, Dieu même y fiit-il partie, se résolvent en une transaction, et c'est pourquoi le sacrement désormais substitué au mystère, l'église fut la transformation da marché. Le toit; établir, simplement, l'abri. On ferme, on enclôt le carrefour, la rue publique, telle que cette sombre roule d'Emmaûs où les disciples forcèrent le Sauveur à s^arrêter, « parce que le soir venait et que le jour inclinait vers sa fin ». Au-dedans les piliers, par la proportion
ART POETIOUE
■de leur espacement, semblent imposer à tout [las la mesure qui régla leur implantation. Ils conduisent, ils sont la rangée des témoms et leur ctiœur. Promenoir ténébreux, avenues pleines de silence propices aux guets-apens de la grâce.
Ainsi l'on ne voit 'amais dans nos vieilles villes la Cathédrale se dégager nettement des ■maisons où elle est comme prise. Selon qu'aujourd'hui une chapelle est faite pour l'hôpital où 'ie couvent qu'elle dessert, de même, alors, le j)lus large vaisseau gonflé par le souffle humain, il'église, levait de la ville et la ville naissait de î'église, étroitement adhérente aux flancs et ■comme sous les bras de l'Eve de pierre. Quelles pensées n'entretient pas le voyageur, quand un moment, par un de ces soirs vineux delà France, avant que sa fuite ne l'emporte plus loin, dans le repli d'une lente rivière ou là-bas au sommet de quelque butte urbaine, il voit se lever le vieux monstre noir, la Bête Evangélique capturée, attachée au milieu des âmes où elle paît
DEVBLOl'PEMKNT DE L KOLISE
par ses contreforts tels que d'énormes liens D L'objet, donc, des constructeurs du Moyen- Age ne fut pas de dessiner par l'air un temple aux lignes arrêtées et précises comme une statue, mais de clore le marché mystique, de constituer à demeure de l'ombre. Tous les éléments de l'édifice, toute sa végétation pendant des siècles conspirèrent au royal exhaussement du baldaquin au-dessus de la croix creuse, du carrefour forme de la rencontre, image abstraite et sceau de la ville dans son milieu. Un dais aux longs voiles retombants et mal joints, à chaque coupure du vaisseau des portes semblables à l'écarteraent de deux rideaux, et le pignon^ agrandissement de la porte, des tours enfirt chargées de produire par l'espace extérieur tout le tonnerre de la forêt ensevelie avec le Christ^ tels sont les principes de la Cathédrale.
Comme un cercueil pour son mort nous avons considéré que le coffre païen était ajusté pour
AHT PaETlQUE
contenir le fétiche, le gage légué obscurément parles aïeux, le mystère qu'il y avait à préserver de l'évent. Mais quand il plut au Père d'envoyer son Fils parmi nous, et le Verbe Jésus comme un homme qui parle, l'écho antérieur recelé confusément comme la mer au repli des coquilles expira dans le vase oraculairef, et entre notre Sauveur et nous s'engagea cette conversation familière et précise qui n'a point pris fin. Le Christ fut un homme public et dès le commencement il choisit les lieux publics pour son séjour. De même que si nous le cherchons aux jours de son passage, nous le trouvons dans la maison de Simon et dans l'auberge d'Emmaûs, au puits de Sichem et à la table de Gana, et toujours, selon le r«proche pharisien, « avec ceux qui boivent et qui mangent », de même l'Eglise, quand elle parut au jour, s'accommoda, pour y dresser son banquet, de l'abri banal de la basilique, — debout au croisement des chemins comme la Sagesse du Proverbe,
UKVELtrPEMENT DE LÉGLISB 2o3
comme les messagers de la Parabole Nuptiale l La basilique profane existait par son toit, charg-é ae fournir aux passants qui venaient échanger entre eux des paroles et des monnaies un couvert momentané et l'ombrage comme d'un jardin fictif. C'était une galerie faite pour être traversée et rien ne fixait entre les deux plans parallèles du plafond et du parquet le pied. Mais le jour où l'Eglise au comptoir forain substitua l'autel stable et que la transaction sacramentelle prit la place de la banque et du marché et des balances du négoce et de la justice, l'édifice fut proprement consacré à la fonction permanente qui lui était devenue intérieure, et nous le voyons, comme un homme qui se recueille, se composer sur lui-même. Le toit n'avait été jusque-là que la disjonction du sol natif, l'exhaussement sur des murs ou des piliers de la dalle sépulcrale, maintenue dans l'inertie homogène de son poids et de sa rigidité. Dès que fume sous le hangar vulgaire l'encensoir, nous voyons toute
ART POETIOIE
ja construction entrer en travail et se dilater dans ses combles. La toiture est l'invention purement de l'homme qui a besoin que soit complète la clôture de cette cavité pareille à celle de ]a tombe et du ventre maternel qu'il réintègre pour la réfection du sommeil et de la nourriture. Maintenant cette cavité est tout entière occupée, grosse comme de quelque chose de vivant. La demeure dérangée dans les actions parallèles de son poids cherche son centre commun et trouve aplomb sur son propre vide ; la coupole apparaît, l'œuf est constitué dont toute église usqu'à ce jour est issue. L'architecture gothif|ae -est le développement particulier que le moyenâge tira du principe posé. — Maisd'autres développements sont possibles et il semble qu'à tout le travail accompli depuis le xvi« siècle préside une certaine loi dont le Sacré-Cœur de nos jours fait ressortir pour la première fois l'unité.
Donc l'église, à ce principe de ^a dilatation, m'était qu'une collection de tentes, l'agrégation
DÉVELOPPEMENT DE l'ÉGLîSï SoS
dans une même enceinle des trois tabernacles proposés par saint Pierre dans la vision du Thabor, « l'un pour le Seigneur, le second pour Moïse, et l'autre pour Elie ». C'était, simplement, l'abri assuré au campement eucharistique, le caravansérail d'Abraham et de Melchisédech. Les trois nefs ne formaient qu'une salle unique par une disposition dont la Cathédrale de Poitiers, encore que l'ogive s'y montre, nous offre un exemplaire attardé. Mais aussitôt à l'idée d'abri s'ajouta celle de direction et d'un mouvement introversif. Car voici que la Croix qui, selon la promesse sacrée, devait tout « tirer à elle », avait été plantée dans le fond de l'édifice, selon ce geste des deux bras écartés qui montre, qui déploie, qui appelle et qui arrête; qui arrête, ne permettant pas d'aller plus loin. Ainsi, l'une des deux issues du passage fermée, la foule selon l'axe central coagulée dans une vision commune reflua suivant la périphérie. Seuls autour de l'autel des officiants dans le chœur
206 Aar POÉIIQUB
reçoivent sièg'e et disposilioii ; la foule par son arrêt même fait paraître en s'y fig-eant le mouvement qui l'a attirée déterminé par un acte précis, son assistance subordonnée à la perpétration du drame liturgique où elle communie, à la perfection de l'Heure. La travée médiane barrée par les mystères impénétrables guide jusque-là les yeux, les bas-côtés mènent et ramènent dans leur circuit le pas.
De là la différenciation des trois nefs, de là l'ogive.
On voit à Angouléme, àPérigueux, la succession des coupoles prêter à l'autel l'encadrement de leurs porches alignés. Maintenant il fallait que la juxtaposition de ces éléments semblables se combinât dans l'unité de la voûte et de l'allée, et c'est pourquoi le temps vient que le temple en travail invente l'ogive. La matière constructrice s'était animée, nous la voyons maintenant se transformer dans la conscience que l'église prend d'elle-même et de son unité. La
DKVELOl'PKME.NT DE LÉGLISE 207
coupole fermait comme un couvercle, le pleir.cinlre s'arque sous la charge supérieure ; l'ogive est l'effort pour s'ouvrir, la détente du ressort intime L'édifice jusque-là avait reçu sa forme du dehors, réprimé dans son expansion, sous le poids des pierres entassées, solidifié dans sa carapace compacte. Maintenant que c'est de l'intérieur qu'éclate et jaillit le principe de son développement, nous voyons par une loi naturelle la force nouvelle emprunter son expression à la poussée végétative. A l'effort précis il fallait des membres explicites. Dans la masse homogène de la coupole apparaissent les quatre nerfs vigoureux qui la relèvent et la distendent, et tous ces rameaux déployés viennent rechercher leurs racines jusqu'aux souches trapues de l'obscure forêt romane, qui, elles-mêmes travaillées par la sève du branchage futur, prolifiaient dans les ténèbres, se couvrant à la soudure de leurs chapitaux de la pâle flore des caves, une moisissure de monsires et d'embryons.
to8 ART POÉTIQUE
Par l'ogive, l'idée de fermeture disparaît dans celle de l'absorption dont l'Autel constitue le terme. Au lieu des plafonds lourds, du strict couloir dont les trouées successives multipliaient devant lui les seuils de la prison pénitentielle et le poids adapté à son agenouillement, le fidèle jusqu'à Dieu se trouve maintenant libre, comme on est libre sur une route. L'ogive comme dans l'effort humerai de deux ailes pour s'ouvrir et dans le jeu de son double levier arrache définitivement tout le fardeau de pierres au sol dont tant d'étais le maintenaient péniblement séparé, le libère dans un suspens au regard soustrait par l'exaltation. L'inertie se résout en opacité et le toit en un épanchement d'ombre. Pour que plus de la nuit dans la caverne auguste sauvegardée du jour mesuré par les heures, aux yeux de l'Eglise vivante rassemblée, alimente l'or des cierges qui au-dessus de l'autel j)ublient le pur holocauste 1 Le regard, maintenant, ainsi que dans les premières égli-
DSrELOPPEMEN T DE L ECHSK ÎOf)
ses. n'est plus brutalemeiU au delà du sacrificateur arrêté et comme répercuté par un culde four ; la prison s'est ouverte et la verrière accueille les yeux qui, laissant en chemin l'esprit s'amuser aux formes précises et au ra;iiage des couleurs, ne trouvent repos qu'au sein de la lumière. Elle, comme lorsque nous voyons le soleil entre les feuilles ou parmi les fumées d'un campement sous les bois, pénètre, rompue en un chatoiement innombrable et comme altérée par l'exhalaison à demeure de l'encens, comme la vérité à travers les divisions du syllogisme, l'obscurité incluse ; le prêtre officie devant l'opulence extérieure du monde exclu et béant. L'âme de l'église, jusque-là diffuse, est désormais la nef médiane qui dans la double procession jusqu'au berceau incandescent de l'abside de ses filts colossaux ne laisse autour d'elle qu'une ceinture d'ombre I)asse à tout pas uu moment écarté de la formidable attraction rec liligne ; et cependant que les ogives, comme une
ART POETIOLE
forêt de branches enracinées dans le ciel, y tirent, y nouent toute la charpente intérieui^ en un faîte unanime, de chaque côté les contreforts comme des bras s'altelant par le dehors à la masse l'accrochent, cramponnent tout étroitement à l'assomption de la Nef-mère et du vaisseau essentiel.
La façade étant une exhibition, l'ég^lise, recueillie surson principe intérieur, profondément engagée dans le gâteau humain, ne pouvait faire montrance que de ses portes.
On peut étudier, devant la pauvre bonne vieilleéglisedeNotre-Dame-la-Grande à Poitiers, comme une feuille dans son bourgeon, le germe ratatiné de ce qui devint l'ample portail gothique et le motif complet de l'immense dessin. Le portail est le titre illustré du livre, le jubé extérieur, l'iconostase foraine. Les ambons d'où le diacre en pompe venait annoncer au peuple l'évangile et proclamer la Pâque sont devenus les deux tours qui font bruit dans le vent de leurs
DEVELOPPEMENT DK L lltiLISE
cloches convocatrices. Ran^sur rang, le cortèg-e évangélique, les anges et les rois, les patriarches et les pontifes, aligne en bon ordre son témoignage au-dessus de là triple entrée ; euxmêmes font de leurs corps pressés l'un contre l'autre la porte, ménageant le passage de ce qui est hors à ce qui est au-dedans. L'orifice n'est plus seulement l'ablation arbitraire d'un fragment de la paroi ; obéissant à l'aspiration intérieure, il se rétracte à la façon vivante de la bouche, et l'honorifique iris des saints continués par la baguette entremêlée des symboles et des anges comme une tige par sa palme investit le noyau d'obscurité béante. Le mur, comme un fruit que Ton entaille, partout où le fer l'attaque, fait paraître les semences de vie engagées dans son tissu. La sévère église primitive avait dressé devant ses portes l'abri du narthex pour les catéchumènes et les frénétiques à qui le seuil était interdit ; aujourd'hui, elle délègue à scg portes tout le clergé de la pierre pour inviter
?I2 ART POEIIQUE
pareillement à entrer le pur et l'impur et ses rangs s'ouvrent pour l'accueillir et lui livrer passage.
Et maintenant, église de Dieu, par quelle frondaison et quelles touffes, par quelles vrilles subtiles, par quelle fumée de pinacles, par quelles flèches vibrantes comme une hampe de jacinthe, vas-tu trouver le moyen assez innombrable et curieux, à défaut de t'y fondre par le parfum et le miel, de te lier à l'azur et au nuage et de pendre au plus haut la croix suprême ? Ni le plomb mol et le bois le mieux amenuisé n'y suffisent; mais ce Midi Pascal, à Rheims, comme un homme qui tout à coup par la trappe fait explosion dans le tonnant colombier, je me souviens qu'à la plus haute échauguette je surgis au milieu du soleil, et de la plaine ronde et grise et de la ville couleur de lilas et de cette nichée de cloches, qui, avec l'hymne précise célébrant l'Heurecanonique, semblaient terminer tout dans le ciel pai l'articulation de l'Alleluia ! La cathé-
DÉVELOPPEMENT DE l'kOLISE 2i3
drale s'achève dans le vent. Oui veut compren- , dre, par exemple, les églises R.ouennaises au milieu des ouvrages qui les flanquent, il faut qu'il se souvienne de ces villages normands que
' l'on voit sur la côte au nord de la Seine ; chacun pour s'y tapir entretient son carré de grands hêtres où les rafales du large s'amusent et s'amortissent. Ainsi à Rouen l'Arbre-Dieu, l'Etendard de la Foi, impuissant à se laisser emporter par la bise acharnée et folle, ressemble à une flamme torturée, à un signal travaillé par latempête, à un grand être végétal tout occupé par l'ennemi, qu'il contient de ses membres entre mêlés. Saint-Ouen, Saint-Maclou ; et j'appelle Fais la cathédrale elle-même une cité de candé-
l labres, d'où, au centre, cependant que les blocs évidés de chaque côté des porches du Nord et du Sud suggèrent d'énormes lanternes et les boisseaux de la Parabole, jaillit, à l'intersection même de la croix, plantée emphatiquement sur la grande tour ouvragée, la Flèche telle que le
»l4 AHT POÉTIQUE
cierge pascal, la chandelle sur son chandelier ! Ainsi la considéraliqn de chacun des élagesde la Cathédrale, ses piliers, ses voûtes, son faîte, peut fournir la caractéristique de chacune des époques de son développement par l'exhaussement progressif du principe générateur. A la fin du Moyen-Age, l'efTorl de l'ogive a épuisé toute son énergie. Sous sa tension les piliers se sont eftilés dans le faisceau des colonnettes, les parois partout ouvertes ont fait, de l'obscur vaisseau puissamment bandé de muscles énormes, une cage de verre enserrée d'une grêle armature de contreforts et de châssis, fervente gemme aux feux intérieurs, orientée avec un art dévot dans le rayon de soleil pour en cuire et distiller l'or. Déjà ces fûts trop frêles semblent appeler la hache ! et l'œil suspecte aussi l'exubérance de la frondaison. Comme une bûche que l'on met au feu écume et souffle par le bout qui reste intact et comme l'eau sous l'exorcisme se purge de son maléfice, c'est ainsi que, contrainte à contenir le
DÊVEI OPHtMENT DE LÉOLISK 1' 1 5
Dieu saint, la pierre païenne déj^agea extérieurement une vermine grimaçante et démoniaque, et les gargouilles vomissantes, et la grande herbe de fleurs vaines. A mesure que l'heure du Scandale approche, le grouillis mécréant se fait plus vivace et plus dense et l'on dirait que toute la sève de l'église s'épuise dans ce gui parasite. I a voici qui bientôt accepte des ornements étrangers. L'âme gothique s'éteint.
Pas avant que, comme peu à peu nées de remous au confluent des routes et des rivières, se complétait le système de toutes les villes, elle n'ait ménagé à la France l'ouvrage tout entier de son culte. Point de prière latente incluse au site à laquelle on ne donnât voix, point de fief religieux dont quelque haute tour ne pourvût à recevoir l'allégeance. L'église, aujourd'hui, n'est plus qu'un oratoire anonyme, une partie banale, mobilière, comme un confessionnal ou un prie-dieu du matériel de la dévotion. Mais aux premiers temps les légendes d'apparitions dans le chêne
ai6 ART POÉTIQUE
OU l'épine, de statues trouvées sous la friche, de sources soudain jaillissant baptismales, indiquent assez bien quelles nécessités antérieures joignaient la terre brute aux fondations qui l'embrassent. Le temps que prenait la construction de l'édifice, sa nourriture puisée au sol même lui permettaient de prendre, pour ainsi dire, le goût du terroir ; il était l'expression devant le soleil du mode spécial de la permanence locale, l'éruption du témoignage autochtone. Par dessus les toits et les murailles de la Ville, la Cathédrale commandait le diocèse. Le voyageur la voyait de loin, comme les armoiries sacrées delà région, se peindre sur la campagne ou se dessiner sur le ciel.
Quand les apôtres des Gaules furent morts, les chaires mêmes où ils étaient assis, les Cathédrales, continuèrent leur enseignement, dont elles sont encore, à ce jour, au dessus de toute voix humaine, dispensatrices. Comme on vient demander aux reliques des Saints la guérison de
DEVELOPPEMENT DE L EGLISE il"]
telle ou telle infirmité, il semble qu'il faille les ombres élernelles ihésaurées par ces vieilles murailles pour y fondre l'enveloppe de notre nuit personnelle, pour dissoudre notre bruyante surdité dans le silence de la Bonne-Nouvelle. L'on ne saurait dire que la Cathédrale soit faite pour la prière ; elle en est l'appareil cérémonial. Franchir ses portes est, de même qu'ouvrir le bréviaire, s'incorporer à un aménagement déprécatoire, à la supplication officielle préparée pour tout le genre humain. Comme jadis les liturgies variaient suivant les diocèses, ainsi diffèrent les métropoles. — A Notre-Dame plus que nulle part ailleurs, dans le milieu du cloaque Parisien, comme Jérémie dans sa citerne enseveli sous des eaux profondes, lu goûteras bien le goût de la Mort ; qu'il est rassurant, si tu relèves la tète, de ne plus voir au lieu de soleil que durer ces grandes roses bigarrées qui semblent imboire, suspendre en trophée afin de mieux l'exclure toute \\ lumière qui pourrait entrer. — Rheims,
2lS AIVT l'OElJOL'E
toulc raisselanlede baume, est encore prête pour d'autres sacres, à accueillir plus que les anciens Roys. — Mais Chartres est entre toutes l'église de Notre-Dame. Avec quelle ampleur magnanime s'ouvre à nos yeux son chœur ! Elle est obombrée par la vertu du Très-Haut ; elle est l'exaltation de l'humilité, elle est la componction dans la gloire ! Elle est suave et une, elle est bien recueillie sur le baume. Vaisseau honorable, récipient de l'orthodoxie, secret spirituel, vase de prudence, sanctuaire insigne de la dévotion I Pleine de grâce, on la voit de toutes parts achever toute la {»auvre et vieille ville en elle-même; elle y puise comme par des racines, elle s'y ajuste comme par des mortaises, elle surgit et se compose du mouvement de tous les toits, et de ses deux flèches égales avérant l'envergure de la cité, elle ne fait point faute à l'œil abîmé qui lui demande passage jusqu'au ciel. Les vents continuels n'ont point permis aux sculptures de réussir sur ses hautes parois ; comme on voit les
graminées et les mousses essayer les vieilles murailles et les joubarbes avec les giroflées pro- ^ ter de tous les bons coins, ici on ne trouve d'ornements et de statues que là où les auvents et les corniches fournissent quelque abri. Les Saints se sont réfug-iés sous les porches, tant qu'à celui du Nord il a fallu leur ménager cet ample vestibule où le Dimanche, au sortir de la messe, les bourgeois viennent familièrement s'habituer à leur compagnie. Des deux clochers, l'un qui sans doute est à l'abri du vent élève un cône rigide et tout nu; l'autre, comme un pieu planté en travers du courant, a arrêté toutes les épaves en dérive par l'air illimité, les longues brumes et les tenaces fumées, et les anges et les corbeaux ; elles s'empêtrent, s'enroulent autour de sa base. La forêt honorifique dont les cimes semblent rattachées l'une à l'autre comme par l'enchevêtrement de leurs fruits a laissé libres ces deux brins. La semence est encore ici le grain de sénevé mystique! entre, et tu pourras vénérer la petite statue
ART PCETIf)L!E
jadis trouvée sous la terre comme un pépin noir. Aujourd'hui une cépée nouvelle ne nous réserve plus d'autres ombrages. Jadis la foule unanime convoquée pour le sacrifice ne demandait à l'église vaste comme un purgatoire que l'obscurcissement et la sécurité de son gouffre tutélaire. La foi se trouble à mesure que le jour extérieur pénètre. Maintenant les fidèles qui sont demeurés voient devant eux, exposé à plein dans le plein jour, l'autel dans le détail, or et linges, de son ornement liturgique, et le tabernacle fermé, et la croix dans une sévère évidence. Car, lorsque le l)lasphème protestant, jurant que chaque homme était propriétaire de sa justification, nia que le prêtre pût élever rien entre ses mains, les croyants voulurent mieux voir, l'Eglise voulut mieux montrer l'hostie, le jour se fit dans le sanctuaire. Si la présence du Christ sous les espècesconsacrées n'était point seulement, comme le voulaient les novateurs, une sorte de luxe alimentaire, un mystère réservé au contact du
DBVKI.Ol'l'KMKNT L)E L EGLISE
palais avec la langue, il importail maintenant que le culte rendu ne fût point limité à Tacte lilurg-ique, mais que l'Eucharistie reçût parmi nous une résidence et un honneur continuels. Aussitôt Rome sur la pierre inébranlable élève l'énorme dôme. Les églises au xvii®, au xvni® siècle, au XIX* encore, deviennent de grandes salles d'audience et de réception, des refuges toujours ouverts, des parloirs confidentiels, meublés dans le goût de nos propres demeures. De nos jours enfin le Sacré-Cœur montre Taboutissement complet de l'idée nouvelle : un Dieu toujours visible, un peuple toujours présent; l'exaltation du pain, l'ostension du cœur secret. — Mais ce n'est point le lieu de dire davantage.
Eii France, avril-juillet 1900,
NOTICE BIBLKKiRAPHIQUE
La C£W2oissance du Temps a été imprimée pour la prerr;tre fois en un petit vol. in-i6 carré de 27 pages en igo4 [Chez la Veiwe Rosario, Foulcheoa, igo4) tiré à i5o ex., hors commerce. Il a été réédité'avec les deux autres traités par le Mercvre de France en tgoj. Le texte de la présente réimpression est celui de cette édition avec quelques corrections et adjonctions, particulièrement d' Arguments.
■ Hambourg, Dovembre igi3.