‹ Art poétique: Connaissance du temps; Traité de la connaissance au monde et de soi-mème; Développement de l'égliseChapitre 4 sur 10 · DES MOYENS A UNE FIN · texte numérisé non relu

DES MOYENS A UNE FIN

l8 ART POÉTIQUE

a. — Application des instruments ou des procédés à la matière.

La proie — la chasse, les dents — le repas. Le marbre — le ciseau — la statue , Procédés d'entraînement des athlètes.

b. — Déclenchement volontaire et mise eu marche d'une série naturelle.

Lagricultare^ la médecine^ Vèlevage, les expériences de laphysioloffie, etc.

c. — Création d'une série artificielle L'horloge^ la machine.

La première catégorie définit, plutôt qu'une application, la rencontre fortuite ou répétée du sujet et du moyen ; les deux suivantes comportent une application réelle de l'un à l'autre dans une fin déterminée. Les quatre premiers exemples delà deuxième catégorie décrivent, entre les deux termes, une assimilation de substance à substance ; dans le dernier déjà, il n'y a pas modification, ensemencement du moyen, mais adaptation au sujet d'une industrie extérieure

CONNAISSANCE DU TtMPS I()

au praticien dans une tin extérieure et de lui plus ou moins complètement ignorée. Enfin, dans la troisième catégorie, il y a, avec la connaissance du terme, choix, direction, agencement des moyens. Le moyen n'agit plus seul, par la vertu en lui infuse ; il est manié du dehors, il devient instrument. Il n'invente'plus luimême son effet, et, à ce point de vue, révèle un& analogie avec les cas de la première classe.

De ce qui précède ressort cette première conclusion : Le sujet rCimplique pas le moyen» Quel est donc le procédé de rattachement de l'un à l'autre ?

Les trois termes auxquels nous avons réduit l'action causale suggèrent aussitôt à l'esprit cette formule du raisonnement humain, le syllogisme. Le syllogisme est le procédé par lequel nousreconnaissons les choses et nous reconnaissons nous-mêmes parmi elles. Pour cela nous les nommons, c'est-à-dire que nous posons les caractères spécifiques qui les distinguent de toutes les

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autres. Nous n'en admellrons aucune à revêtir le nom fabriqué par nous, sinon qu'elle se conforme aux conditions que nous avons édictées. Instruits par l'expérience, éclairés par la certitude, ou poussés par notre fantaisie, nous promulguons notre volonté, nous décrétons, par la majeure, que tel caractère doit être attribué une fois pour toutes au prédicat que nous avons choisi ; par la mineure nous certifions que tel être dans la réalité, tel fait, répond d'ailleurs au signalement de notre prédicat : par la conclusion nous lui décernons donc explicitement le caractère qui lui appartient. Les membres du syllogisme s'enchaînent ainsi avec une nécessité parfaite. La proposition que nous avons formulée a vraiment force de loi. Nous ne sommes pas maîtres des phénomènes ; mais il est de notre pouvoir et droit de leur donner des noms, et de stipuler les conditions auxquelles ces noms leur seront appliqués. Il suit avec rigueur que si un phénomène justifie de l'ensemble de conditions que

nous représentons par un nom, il possède entre autres cette condition particulière que nous détachons un moment pour kii donner une attention spéciale. 11 ne suit nullement que le procédé par où nous nous retrouvons dans le dictionnaire de la nature soit celui par quoi la nature elle-même en ait trouvé les termes et aggloméré les acceptions.

Mais déjà l'enquête logique nous livre ce point, que nous ne pouvons définir une, chose qu'elle n'existe en soi, que par les traits en qui elle diffère de toutes les autres.

Gomme le syllogisme, la formule causale procède du général au particulier. A une majeure éparse, inopérante, vient s'appliquer le moyen qui la détermine, de même que la mineure peint le passage de la puissance à l'acte. Mais l'une n'est rattachée à l'autre par aucune nécessité logique, c'est-à-dire qu'il n'y a pas impossibilité à penser l'une sans l'autre. Tout au contraire, c'est cette diffe'?ence même qui est la condition

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de leur opération. Aucune chose n'est complète par elle-même et ne peut se compléter que par ce qui lui manque. INIais ce qui manque à toute chose particulière est infini; nous ne pouvons savoir "d'avance le complément qu'elle appelle. Nous ne reconnaissons donc que par l'autorité du fait et par le g^oût secret de notre esprit quand est trouvée l'harmonie efficace, la différence-mère, essentielle et g-énératrice.

Notre esprit ne conçoit et nomme que le général. Quand nous décrivons, pour la lui faire reconnaître, à notre interlocuteur telle personne que nous avons rencontrée, nous nous servons d'une succession de traits, dont chacun est général, mais dont l'ensemble ne peut se rapporter qu'au de ciij'us : un homme petit, brun, la barbe, les vêtements, tels. Mais, pour parfaire notre notion d'un corps ou d'un être vivant, son action habituelle, ses mœurs et ses propriétés, sa jointure avec l'extérieur, ne sont pas des traits moins organiques, n'ont pas, s'ils doivent

CONNAISSANCt DU TEMPi sS

servir comme matériaux de connaissance, une ▼aleur moins fixe que sa constitution intrinsèque. Le fait seul est proposé à nos yeux comme à notre esprit. Il occupe le cadre entier et s'impose, par exclusion, comme nécessaire. Nous voyons d'un seul morceau devant nous l'ensemble des causes et des effets, comme on voit un homme nu avec ses membres, et nous concluons que la même loi qui ordonne l'existence des choses en commande la production, qu'aux choses mêmes est infuse une vertu génératrice irrépressiblement déterminée. Erreur, à quoi s'oppose la condition absolue de la différence essentielle et complémentaire, et ce principe, que nous levons ici: des formes^ point de lois.

{Formes ; au même sens que Tondit : la forme de la main, la forme de ce vase.)

Les êtres et les choses, et les différentes com.binaisons, qui, désignées sous le nom de phénomènes, faits, événements, s'établissent entre eux dans le temps, forment ensemble comme une

étofFe que la main régulièrement, tire de son rouleau. Cette étoffe est l'objet de nos regards, la considération de notre esprit, la matière de notre science. Nous constatons que le dessin qui la couvre est continu, et nous formulons aussitôt le principe: nihil ex nihilo; — qu'il y a une suite naturelle, une relation constante entre certains motifs, comme d'une fleur à sa lige, du bras avec la main: nihil sine causa siifficienti; — enfin nous possédons le moyen d'évaluer les phénomènes, de les soumettre dans leur marche à un terme fixe de comparaison, de les classer suivant des chiffres communs : nihil absque pondère et mensiirâ. Ce sont ces poids et ces mesures, ces cadres, ces tables, ces méridiens et ces horizons artificiels, qui, par leur définition même, par leur construction même, ont une rigueur générale et absolue, mathématique. Mais tout cet appareil, et les « lois «que l'on en déduit,ne sont que des instruments de critique, des plans de simplification, des moyens d'assimila-

CONNAISSANCE DU TliMPS

lion intellecluelle. Elles n'ont pas en elles-mêmes de force génératrice et de valeur obligatoire.

Professeur! dans votre classe il fait parfaitement clair, et la lumière qu'elle cube suffit exceîlenmient sous l'abat-jour aux sages cahiers que les élèves engraissent de votre doctrine. Mais apprenez-le 1 l'homme est encore nu! sous le vêlement immonde, il est pur comme une pierre ! Pour moi, le noir de votre tableau ne me suffit pas, ni ces maigres signes qu'y trace la craie. Ce qu'il me faut,c'est le ciel noir lui-même ! Ah ! crever la fenêtre de tout mon corps ! Ce sont les nations de l'Espace, l'affichage de l' « expression » incalculable pour l'heure ! Tout est su, ditesvous, tout peut s'apprendre. La publication de l'ouvrage va être terminée; nous annonçons à nos souscripteurs les derniers tomes de notre Encyclopédie. Tout s'explique fort bien, et les œuvresde la nature ne sont qu'une démonstra-

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tion, comme sur un lableau noir, des lois que je viens d'avoir l'honneur de vous exposer. Insensé, qui pense que rien peut s'épuiser comme sujet de connaissance, jamais! Je vous le dis : vous n'avez point tari le génie de sa liberté et de sa joie ! Lamerconser\e ses trésors; Apollon entre encore aux forges du Tonnerre ! Ouvrez les yeux! Le monde est encore intact ; il est vierge comme au premier jour, frais comme le lait! L'inconnu est la matière de notre connaissance, il est le bien de notre esprit et sa chère nourriture. Les hommct antérieurs n'ont point endommagé notre droit, ils n'ont point réduit notre patrimoine. Les choses ne sontpoint comme les pièces d'une machine, mais comme les éléments en travail inépuisable d'un dessin toujours nouveau. L'homme connaît le monde, non point par ce qu'il y dérobe, mais par ce qu'il y ajoute : lui-même. Il fait lui-même l'accord qui est l'objet de sa connaissance, comme un clavier sur qui je promèae les doigts.

COMNAISSANCB DU TEMPS

Nous avons défini l'idée de nécessité ; nous l'avons réduite à l'ensemble de conditions solidaires dont doit justifier chaque objet pour recevoir de notre bouche un nom. Ce mot n'exprime donc au vrai que la confiance que nous reposons dans la nature, notre certitude de la retrouver toujours pareille à elle-même en tant qu'objet de notre connaissance. Nous sommes sûrs de notre lexique; pas plus que les substantifs eux-mêmes, les verbes, neutres ou actifs qui en expriment les actions et les rapports ne faudront à leur office Les heures et les saisons réservent toujours les mêmes provisions d'adjectifs et d'adverbes. Il suit donc, d'après l'insistance avec laquelle elle les maintient ou les répète, que tous les vocables couchés aux pages de la nature ont pour elle une valeur propre, un sens indispensable, un import typique, sacramentel, une authenticité, et qu'ils sont l'objet prédéterminé du travail auquel ils servent de ternies. L'eiïet seul est proprement de nécessité, péremptoire

el pure, incluse à ce chef, qu'il est, et la série des causes n'est qu'une vue du procédé mis en œuvre pour l'obtenir. La chose jaillit neuve, explicable par elle seule, et l'ordre permanent: Que cela soit ! ne cesse pas d'émouvoir les entrailles de la création. (Commandement que linge notre science, et nos expériences ne sont que des questions gauchement posées.) Où vous suivez la marche d'une machine, je goûte la pratique d'un instrument. Il n'y a point de lois, il n'y a que des recettes.

Démontons donc cette « machine », par quoi les maîtres d'école voudraient nous figurer ce « travail », obsession de l'esprit serf, par quoi l'univers accomplit, et mérite sans doute I d'être. Toute machine, vivante ou fabriquée, trouve hors d'elle-même son aliment et son objet (je mets à part l'horloge, dont le battement conduit le présent poëme), celle-ci diftérantde la première en ce qu'elle est étroitement déterminée a£/MAi«m. C'est cette double servi-

tude de la force à prendre et du produit à rendre qui nécessite l'ajustage rigoureux de ses pièces et l'ordre invariable de son jeu, la machine même. Or l'univers est total et par votre postulat ne comporte rien d'extérieur. Qu'est-ce donc que cette force privée de source, cette macliine qui se nourrit et se produit elle-même ? Joujou, qui va, sans objet que son mouvement même, par la seule impuissance à s'arrêter. Voici l'automate éternel dansant iniéfiniment ! — La maciiine n'est qu'un agencement de moyens entre deux termes qu'elle présume.

Pour conclure : toute cause est une combinaiton que n'implique forcément aucun des termes qui la font. Elle n'engendre point l'eftet qui la construit. Le monde n'est pas le développement inextinguible d'un principe, l'éploiement de l'atome, la déflagration spontanée d'une équation. H n'y a rien d intrinsèque aux corps qui à un moment total de lexislence les contraigne 4

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la génération de la suite. Les formules que je copie sur mon cahier ne suffisent pas plus à «usciter le fait qu'à limiter l'ombre sur le miroir le « Pater » à rebours et le nom des diables Setos et Crepo. Parce que nous distinguons quelques-unes des conditions d'un fait, nous n'en possédons pas la raison d'être. Nous le Toyons mieux ou autrement : c'est tout. L'oxygène se combine avec l'autre gaz, tout de même que le bras est uni à la main. Les lois de Kepler ne sont qu'une représentation abstraite, un dessin mathématique du mouvement d'un corps dans l'espace, une formule abrégée, une convention mnémotechnique. Tout corps plongé dans un liquide éprouve de bas en haut une pression égale au poids du liquide déplacé, c'est une loi : au même litre que cette assertion : si je m'enfonce les doigts dans la gorge, j'aurai envie de vomir. La seule différence entre ces deux faits constants est que le premier, plus simple, est trsduisible par un chiffre. Il y a loi,

partout où nous pouvons apercevoir une proportion constante et certaine.

Une proportion, c'est-à-dire une différence : la cause est radicalement cela. Elle est rétablissement ou la rupture d'un équilibre entre deux termes, la satisfaction d'un besoin, la composition d'un accord. Elle n'est point positive, elle n'est point incluse au sujet. Elle est ce qui lui manque essentiellement. Etque manque-t-il plus essentiellement à l'individu que d'être total ?

Ma richesse est inépuisable ! C'est posséder tout l'univers que de manquer de tout l'univers et de lui manquer moi-même.

Or c'est ainsi que les choses s'y prennent pour être ; rien ne varie ou n'engendre seul, mais de par un pur don, qui est fait, de ce

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complément qu'il faut. Mais quel que soit le travail antérieur, la chose existe, la voici : tout a abouti à un nom ; tout a tourné à cela finaler:.ent, une forme, la production d'une certaine figure sensible. Acceptons-la telle qu'elle est. Toute figure est limitée ex intra^^x la quantité de matière qu'elle comporte, et de l'extérieur par les autres formes qui l'encadrent conterminales ; elle fait partie d'un ensemble plein, cohérent, indivisible ; elle s'y place et s'y agence. Ainsi qu'il y a une étude comme en profondeur des causes, pourquoi clore mon œil à une vue des choses dans le plan horizontal, à l'appréciation des motifs qui décorent et composent l'instant ? C'est le tableau qui donne à la tache que fait tout sa valeur. Mais le dessin n'est pas fini. Nous le voyons qui se fait sous nos yeux. Il ne nous suffit pas de saisirl'ensemble, la figure composée dans ses traits, nous devons juger des développements qu'elle implique, comme le bouton la rose, attraper linten-

CONNAISSANCK DU TEMPS

tion et le propos, la direction et le sens. Le temps est le sens de la vie.

{Sens: comme on dit le sens d'un coursd'eau, le sens d'unephraseje sens d'une étoffe, le sens de l'odorat.)

Comme la main de celui qui écrit va d'un bord à l'autre du papier, donnant naissance dans son mouvement uniforme à un million de mots divers qui se prêtent l'un à l'autre force et couleur, en sorte que la masse entière ressent dans ses aplombs fluides chaque apport que lui fait la plume en marche, il est au ciel un mouvement pur dont le détail terrestre est la transcription innombrable. Un corps ne peut être à la fois en deux points divers ; il faut donc qu'il s'y trouve successivement, qu'il cesse d'être là pour être ici. Ce déplacement pourquoi, et que signifient ces mots, ici et là ? Ailleurs, la présence d'un autre corps qui le maîtrise. Une seule position n'épuise pas les rapports de l'un à l'autre qui naissent de leur diff"érence. Du fait

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seul que par l'espace deux corps existent différents, naît le mouvement, qui est l'étude propre à chacun de sa comparaison avec l'autre. Quel est raccrochag"e de ces corps entre eux ? c<5 mouvement, quel ? qui le bat ? où le ressort et le régulateur ?

Je dis que tout l'univers n'est qu'une machine à marquer le temps.

Dans cette vue, considérons les instrument» humains qui ne sont que la copie, sans savoir, de l'horloge totale, et l'inclusion dans une boîte au moyen d'ancres et de pignons de cette même force qui fait rouler les g-rands chars de la Lune et des autres dieux. Trois organes s'y agencent . le mouvement, son régulateur qui en rend l'échappement égal dans toutes les fractions de sa durée, l'inscripteur oula roue qui le traduitparsa révolution. Du mouvement lamanièreest double: la chute ou la détente, d'un poids ou d'un ressort ; elle utilise le sens par le corps d'une direction, ou la réaction d'une lame repliée, et, lui

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offrant inniours le même obstacle à vaincre, en compte les touches successives. A quoi sert la roue, qui de son centre fixe transmet sur chacun des points de son disque l'impulsion qu'elle reçoit en un seul, modifiant la position sans altérer la distance. Mais quelle est la nature même du mouvement, et l'origine, au cœur ?

On peut considérer le mouvement à son départ, ou à son terme, selon qu'il va ou vient. Mais purement et en soi, il est d'abord un déplacement, l'éloig^nement d'un corps du point premièrement tenu. Ce point, l'ayant une fois occupé, il ne saurait de nature avoir aucune raison en lui d'y interrompre son séjour. S'il le quitte, c'est donc par l'effet d'une force extérieure et plus grande, d'une contrainte à quoi il cède. Mais du trajet qu'il suit résulte le sens d'une direction naturelle, ou poids, et la propension à retracer sa course. Et telle est l'origine du mouvement, au ciel et dans les horloges, telle est la pulsation initiale.

ART POETiyUE

C'est pourquoi le soleil, arrêté sur lui-même, a pris feu dans le milieu du monde, l'extase dans la violence I comme une lampe qui s'allume, comme quelqu'un qui reg^arde pour voir où il est, de tous côtés. Mais le déplacement absolu, mal ouvert au noyau luttant dans la compensation d'un double effort, se traduit en un déplacement relativement à lui des diff"érentes parties de la masse périphérique, et le mouvement , direct, axial, s'éloigner, se rapprocher, le bat- * tement vibratoire, se traduit en un vol de roue: rotation pour un corps unique, translation autour d'un pivot pour un système composé. Maintenant admettrons-nous, pour un instant, vainquant cette répug^nance de l'esprit à rien '^ digérer différent de ce qui repaît son œil, les mythes, ceux d'Empédocle, par exemple, ou de Laplace? et, en dépit de ce principe que rien à soi seul ne naît ou ne se diff'érencie, la nébuleuse, et cette roue du potier sur quoi les planètes se seraient elle-mêmes façonnées? Rêve-

rons-nous que les semences des mondes enfouies au chaos y aient pris forme et accroissement, comme un cristal qui construit, comme une herbe qui pousse? Ou pas plus qu'une montre ne saurait marcher alors que de tous ses rouages le moindre manque, attesterons-nous que la machine destinée dans le ciel non pas à marquer le temps, mais à le produire, n'a pu commencer son branle avant l'ajustante et la disposition de ses poids et de ses volants ? J'ai défini le poids : le sens du sens; pour les planètes, il est la confession de leur centre vital. Le soleil a, dans le travail qui le chasse à travers l'étendue, à surmonter avec son propre poids l'opposition des planètes qui i'étreignent et le « remontent », coalisées avec lui dans sa résistance. Et leur course à la fois est l'inscription du temps dans l'espace, traduction de la passion solaire, et l'échappement de la détente primordiale.

Attachons notre pensée sur ces derniers mots.

Le mouvement d'un corps est son abandon du

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lieu premièrement occupé. II est donc, nous l'avons dit, de soi, et avant tout, un échappement, un recul, une fuite, un éloig'nement imposé par une force extérieure plus grande. Il est l'effet d'une intolérance, l'impossibilité de rester à la même place, d'être là, de subsister. Et se dissout en mots insonores et sans issue de la bouche cette pensée, que, de même que cette perception consciente ( i ), en qui d'une âme avec un corps je suis moi, l'origine du mouvementestdans ce frémissement qui saisit la matière au contact d'une réalité différente: l'Esprit. Il est la dilatation d'une poignées d'astres dans l'espace; et la source du temps, la peur de Dieu, la répulsion essentieHe, enregistrée par l'engin des mondes (2).

Mais si le mouvement et le temps sont les expressions homologues d'un môme fait, il suit que tout mobile animé de l'un sert à indiquer

(1) Connaissance de l'Est. Sur la cervelle. (a) Initiuni sapalientiœ tiinor Domini.

PrimiiH in orbe Deurn novit tinior.

CONNAISSANCE DV TKMPS

l'autre et fail partie de l'entière machine clironométrique. Il suit encore que le temps a une réalité objective, une origine et un développement tels que montrés par le progrès des aiguilles sur le cadran, une existence concrète et une. Et, dis lors, que nous pouvons le considérer soit dans sa durée absolue et dans son écoulement uniforme, soit dans sa texture matérielle, dans sa suite ou dans son rythme. Ceci d'abord. Commençons par voir comment il se fait. Examinons les éléments de notre temps humain.

Dans la révolution qu'il accomplit sur ses pôles, le Globe successivement expose au soleil tous les points de sa surface. C'est cette présentation qui est notre jour. Aussi nettement, aussi minutieusement que par l'ombre du gnomon, que parle reportde l'angle sur lecercle, le progrès et le déclin de la lumière, durant le temps que nous mettons à sortir de la nuit pour y rentrer, est traduit par tout ce qui l'absorbe. La couleur du ciel et de la campagne, le toucher du sol à

l\n ART POÉTIQLK

mes pieds, la fleur qui s'ouvre et se reclôt, l'attitude et la nuance de la végétation, l'activité des hommes et des animaux, tout cela ensemble avec un certain air commun remplit les divisions les plus fines de ce temps pur qui tique dans notre gousset. Le jour, c'est la Terre qui se roule dans le soleil, l'année, la figure de sa danse, la salutation à son Roi, la ronde qui l'éloigné ou l'approche de sa face perpétuelle; les saisons, ses attitudes. La position de la planète sur son orbite, son inclinaison sur l'écliplique, sont montrées aussi exactement que par le calcul astronomique par ce fruit que je tire et par ce feu qui s'allume. Le rythme des vents, les migrations des maquereaux et des cygnes, la verdure ou la neige, l'éveil de la puissance végétalrice, la connaissance de la petite herbe qui attend son humble moment de fleurir, le rut des quadrupèdes et le chant de tous les oiseaux, la longue cuisson de l'été, la riche cadence de l'automne, tout cela observe la mesure, garde le temps,

reprend et pousse la phrase ailleurs commencée, expose et nourrit le thème, conclut l'accord ; tout cela répond à tel aspect du ciel mathématique, à telle intersection de l'horizon et de la nuit. Et chaque jour de chaque mois le satellite qui officie à notre pèlerinage vient nous rapporter où nous en sommes; la lune, comme un éclaireur que nous avons pris avec nous et comme un feu dont le navigateur recense l'éclat et l'éclipsé, nous dit combien de temps il nous a fallu pour l'amener toute ou la soustraire au regard du soleil qui est.

Cependant à toute heure de la Terre il est toutes les heures à la fois; à chaque saison, toutes les saisons ensemble. Pendant que l'ouvrière en plumes voit qu'il est Midi au cadran de la Pointe-Saint-Eustache, le soleil de son premier rayon ras troue la feuille Virginienne, l'escadre des cachalots se joue sous la lune australe. Il pleut à Londres, il neige sur la Poméranie, pendant que le Paraguay n'est que roses, pendant

43 ART POÉriOL'E

que Melbourne grille. Il semble que ce qui existe ne puisse jamais cesser d'être, et que du temps destiné à traduire l'existence sous le mode passager, chaque partie ayant, comme nous l'avons dit, une forme concrète et sa figure comme une femme, comporte une nécessité, permanente, inéluctable.

Or, telles la manière et la démarche du temps qui amène et produit toutes choses. Mais si l'heure comprimée dans le boitier ne laisse pour ellet de son passage qu'une certaine fatigue du ressort, quelque usure des pignons, l'heure totale, créatrice, accomplit une oeuvre, parfait des résultats, avance une histoire que nous pouvons lire. Le sédiment qui se dépose au fond des mers, le travail des coraux et des termites, les coulées de peuples et les submersions d'empires, tout cela ensemble sur le globe tour à tour noir et blanc, en mesure avec l'année, en plare sur le site sidéral, poursuit le même ouvrage, développe la même révélation. Par le moyen des

C0NNA1SSA^CE DU TK.Ml'S

jours ég^aux, dans la cadence toujours reprise de Tannée, quelque chose qui a commencé dure et se poursuit. Les aménagements de la terre travaillée par le feu et par l'eau, les réactions des acides et des sels, le liremenl spirateur de la végétation, l'animal asservi à son instinct, l'homme debout : tout concourt au même dessin, reçoit d'un même moteur impulsion, mesure et vie. Non moins que la passivité de la matière et la soumission *de la bête, la liberté de l'homme raisonnable est nécessaire à l'œuvre commune. Je la compare aux « rétablissements » du corps qui maintient son équilibre sur son sol instable, à la main écrivante qui forme des mots du mourement qui l'anime. La tâche du monde est de continuer, de ménag-er sa propre suite. Etre, c'est créer. Toutes choses dans le temps écoulent, concertent et composent. Les rencontres des forces physiques et le jeu des volontés humaines coopèrent dans la confection de la mosaïque Instant.

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Ainsi le Temps n'est pas seulement le recommencement perpétuel du jour, du mois et de l'année, il est l'ouvrier de quelque chose de réel, que chaque seconde vient accroître, le Passé, ce qui a reçu une fois l'existence. Il est nécessaire que toutes les choses soient pour qu'elles ne soient plus, pour qu'elles fassent place à l'ultérieur qu'elles appellent. Le passé est une incantation de la chose à venir, sa nécessaire différence génératrice, la somme sans cesse croissante des conditions du futur. Il détermine le sens, et, sous ce jour, il ne cesse pas d'exister, pas plus que les premiers mots de la phrase quand l'œil atteint les derniers. Bien mieux il ne cesse pas de se développer, de s'org-aniser en lui-même, comme un édifice dont de nouvelles constructions changent le rôle et l'aspect, comme une phrase encore qu'une autre phrase explique. Enfin ce qui a été une fois ne perd plus sa vertu opérante ; elle s'accrott de l'apport de chaque seconde. La minute présente

diffère de toutes les autres minutes en ce qu'elle n'est pas la lisière delà même quantité de passé. Elle n'explique pas le même passé, elle n'implique pas le même futur. Je continue plus que l'aïeul dont je suis issu. A chaque trait de notre haleine, le monde est aussi nouveau qu'à cette première gorgée d'air dont le premier homme fit son premier souffle.

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