‹ Art poétique: Connaissance du temps; Traité de la connaissance au monde et de soi-mème; Développement de l'égliseChapitre 5 sur 10 · DE L'HEURE · texte numérisé non relu

DE L'HEURE

Elle sonne et je retentis. A cette explosion du timbre, moi-même et toutes les choses qui existent, nous avons derrière nous la même quantité de passé, telle masse soustraite au possible est adjugée qui désormais ne peut être différente, tel litre sur le futur. C'est un coup qui m'éveille ;

je prends conscience de ce qui m'ont'^ure ; la marée de l'univers a atteint telle marque disposée d'avance. Je suis. Je suis, mais quoi ? Je suis, mais je suis où ? Quelle heure donc est-il, en moi et hors de moi, suivant que je me clos ou m'ouvre ?

J'entends mon cœur en moi et l'horloge au centre de la maison.

Je suis. Je sens, j'écoute en moi le battant de cette machine recluse entre mes os par quoi je continue à être. Je « marche » par l'effet d'un mouvement sur qui je n'ai point d'action ; mon ressort intérieur, qui l'a bandé ? qui a réglé mon cœur ? quel nombre d'heures est-il fait pour me débiter ? à laquelle en suis-je ? Que je dorme ou veille, cela ne cesse pas de travailler à moi, de pourvoir à tout. La pompe à chaque coup cueille mon sang et le refoule, flambé par le soleil respiratoire, aux quatre bouts de mon corps. Et je ne pourrais longtemps réprimer l'essor de mes côtes. Soudain j'étouffe, le plan-

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cher du diaphragme se tend, je tire l'air par les narines, et, m'y étant combiné, il s'expire de moi mon souffle, sonore ou non, parole ou pas, esprit psychique et buée sur le miroir. Et comme la flamme jaillit sous le soufflet, éclatent à chaque aspiration la vie du corps et celle de l'âme, le vers substantiel, phrase ou acte. Tel est ce rythme en nous par qui nous nous brûlons pour vivre, l'ancre de notre échappement. Et comme le ressort du chronog-raphe, réglé sur le soleil, presse en se déployant le système de roues et de pignons qui aboutit à l'angle mobile des aiguilles sur le cadran, ainsi le battement de noire cœur amène l'heure que nous indiquons et que nous sommes.

Or l'heure, inscrite sur l'émail ou le calendrier, marque la position commune des choses dans la durée, du jour, de l'an, Juin, Midi. Son tour achevé, l'aiguille recommence une course indifl'érenle. Demain surle cercle des chlfYres, la même ligne annoncera Minuit. El sur le cadran

n)ème de la Terre d'un an à l'autre Juillet se définit par des traits semblables. Jamais pourtant il n'est le même minuit, le même juillet. Sous les rythmes fermés du jour et de la saison, il est une heure absolue, reportée sur une droite, dont le symbole est un nombre sans cesse accru. Sous ce qui recommence, il y a ce qui continue. De celte durée absolue notre vie est, de la naissance à la mort, une division. Elle porte en elle-même, elle a reçu en dépôt une fois pour toutes le principe de son commencement et de sa fin. La matière brute persiste, la plante et l'animal même font partie du cycle qu'ils historient de l'année, comme le jacquemart sortant de sa guérite frappe sur la cloche les demies et les quarts ; l'homme seul ne marque d'autre heure que la sienne. Il sent en lui, il possède en lui le mouvement même dont Ifs horizons successifs qui s'élargissent autour de lui sont les reporteurs circonférents (i). L'as-

(i) Spirilus vadens et non redicns. — Ps. 77,^5.

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pect des cieux et de la terre, le soleil qui se couche dans le feuillage et ce feuillage avec, la lune sur les chrysanthèmes ne sont pas moins la suite et l'effet du battement de son cœur, que son visage à lui-même, enfantin ou barbu. Nouvelle astrologie ! ce ne sont plus les astres qui fixent notre destinée avec l'arrêt horoscopique ; ce sont eux-mêmes qui obéissent à la palpitation héréditaire déléguée à ce vase delà vie sous mes côtes. Quelque chose compte en moi, ajoute i, parachève le nombre critique qu'attendent les attelages de soleils pour bourrer dans le harnais. Je sais que j'ai été construit pour mesurer telle portion de la durée. Au-dessous des choses qui arrivent, je suis conscient de cette partie confiée à mon personnage de l'intention totale. Je suis fait dans une vue, chaque minute de ma vie, suivant lejeu de ma liberté, est calculée pour un contact^ comme chaque spire du ressort enroulé sur le barillet. Dans l'attention à mon intention je trouve la connaissance. J'apparais et je cesse

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à la place et à l'iiistant que lecommoM le le dessin et le dessein à quoi je suis nécessaire.

Jadis au Japon, comme je mentais de Nikkô à Chuzenji, je vis, quoique grandement distants, juxtaposés par l'alignement- de mon œil, la verdure d'un érable combler l'accord proposé par un pin. Les présentes pages commentent ce texte forestier, renonciation arborescente, par Juin, d'un nouvel Art poétique (i) de l'Univers, d'une nouvelle Logique. L'ancienne avait le syllogisme pour organe, celle-ci a la métaphore, le mot nouveau, l'opération qui résulte de la seule existence conjointe et simultanée de deux choses différentes. La première a pour point de départ une affirmation générale etabsolue, l'allributionj une fois pour toutes, au sujet, d'une qualité, d'un caractère. Sans précision de temps ou de lieux, le soleil brille, la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits. Elle

(i) Poiein, — faire.

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crée, en les définissant^ les individus abstraits, elle établit entre eux des séries invariables. Son procédé est une nomination. Tous ces ternies une fois arrêtés, classéspar genres et par espèces aux colonnes de son répertoire, par l'analys»' un par un, elle les applique à tout sujet qui li i est proposé. Je compare cette log-ique à la première partie de la grammaire qui détermine la nature et la fonction des différents mots. La seconde Logique en est comme la syntaxe qui enseigne l'art de les assembler, et celle-ci est pratiquée devant nos yeux par la nature même. Il n'est science que du général, il n'est création que du particulier. La métaphore (i), l'iambe fondamental ou rapport d'une grave et d'une aiguë, ne se joue pas qu'aux feuilles de nos livres: elle est l'artautochtlione employé par tout ce qui naît. Et ne parlez pas de hasard La plantation de ce bouquet de pins, la forme de

(i) Avec ses transpositions dans les autres arts : «valeurs », • harmonies », « proportions »,

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cette montagne n'en sont pas plus l'effet que le Parthénon ou ce diamant sur qui vieillit le lapidaire à l'user, mais le produit d'un trésor de desseins certes plus riche et plus savant. J'allègue maintes preuves de géologie et de climat, d'histoire naturelle et humaine ; nos œuvres et leurs moyens ne diffèrent pas de ceux de la nature. Je comprends que chaque chose ne subsiste pas sur elle seule, mais dans un rapport infini avec toutes les autres. Quand j'aurai démonté tous les organes d'une plante ou d'un insecte, je ne saurai pas tout encore, pas plus que je ne saurai tout du Misanthrope ou de l'Avare par leur découpure sur le décor. Il me reste à apprendre en quoi cette feuille, cet insecte est essentiellement différent, et par là en quoi il est nécessaire, ce qu'il fait là, sa position dans l'ensemble, son rôle dans l'affabulation delà pièce. Le cerisier et le hareng ne sont pas si féconds que pour eux-mêmes, mais pour les peuplades pillardes qu'ils nourrissent. Le

temps passe, dit-on, oui: // se passe quelque chose, un drame infiniment complexe aux acteurs entremêlés, que l'action même introduit ou suscite. Qu'un critique se poste devant la scène béante ! il ne s'agit pas d'une rangée d'automates isolés produisant le même geste indéfiniment, mais d'une action commune, d'une commedia delV arte, qui se poursuit. J'y ai moimême mon entrée et ma sortie; mes répliques sont stipulées. Là, toute chose, tout être est son nom propre, son poids spécifique dans le milieu où il est immergé, sa valeur totale en tant que signe du moment où l'action arrive. Vous me racontez Waterloo, vous m'expliquez la carte, vous me dites la rencontre de Wellington et de Blûcher : et en efFet il y a un lien entre ces notions. Or, je vois Waterloo ; et là bas dans 1 océan Indien, je vois en même temps un pêcheur de perles dont la tête soudain crève l'eau près de son catamaran. Et il y a aussi un lien entre ces deux faits. Tous les deux écrivent la

même heure, tous les deux sont des fleurons commandés par le même dessin.

Tournons donc comme la religieuse Chaldée nos yeux vers le ciel absolu où les astres en un inextricable chiffre ont dressé notre acte de naissance et tiennent g-reffe de nos pactes et de nos serments. Mais à défaut de la polaire pour faire le point, sans planète pour en prendre la hauteur, sans sextant et sans horizons, reg-arde: ta destinée repose, aussi bien que dans les corps célestes, au cœur de ces gens inconnus qui décrivent à tes côtés leur trajectoire. Le fer-à-cheval que tu ramasses dans la poussière, le lièvre subit qui traverse ta roule, ils s'échappent de cette affaire même dont tu es sans le savoir et dont la marche te pousse et te précède. Cras, dit le corbeau, demain! Les oiseaux qui d'un long vol nous arrivent du Sund et de la Courlande nous jettent d'un cri lointain une nouvelle à prendre avec nous, à discuter ce soir morosement avec notre feu : (la création d'un « œil »?

le déplacement d'une figure sur la terre hérissée d'hommes droits?). Et jadis notre observation n'était que de ce cercle le plus étroit qui nous contouche, la pierre où notre pied choppe, en sortant, cet homme qui éternue à notre coude. Mais aujourd'hui nous pouvons embrasser autour de nous des fig-ures plus vastes et plus riches. Chaque malin, le journal nous donne la physionomie de la terre, l'état de la politique, le bilan des échanges. Nous possédons le présent dans sa totalité, tout l'ouvrage se fait sous nos jeux; toute la ligne du futur apparaît sur le rouleau d'impression qui l'attire.

Pour le répéter, le passé est la condition sans cesse grossie du futur, l'éternelle proposition créatrice de la tonique à la dominante. Brisons donc les liens qui nous ont tenus si longtemps captifs et foulons aux pieds le triste adage : Ips mêmes causes produisent les mêmes effets. Répondant premièrement qu'il n'y a de cause que totale, que chaque effet est l'évaluation diverse

de tout le moment, et que toute cause particulière n'est qu'une fiction pour noire commodité, par quoi nous isolons, les abstrayant dans l'absolu, nous douons d'une existence terminale telles prémisses, pour en dég-ag^er une mineure arbitraire. Secondement, et par suite, que la cause n'est jamais la même, mais l'opération comme d'une somme qui croît.

Il ne me reste à tirer sous ces lignes aucune barre : que ce discours débouche dans le silence et le blanc 1 Où seule ne peut se dissoudre celte dernière question : Mais, enfin, le sens, ce sens de la vie que nous appelons le temps, quel, donc, est-il? Tout mouvement, nous l'avons dit, est d'un point, et non pas uers un point. C'est de lui que part le vestige. C'est à lui que s'attache toute vie déroulée par le temps, c'est la corde sur laquelle l'archet commence et achève sa

course. Le temps est le moyen offert à tout ce qui sera d'être afin de n'être plus. Il est V Invitation à mourir, à toute phrase de se décomposerdansl'accord explicatif et total, deconsommer la parole d'adoration à l'oreille de Sigè l'Abîme.

Kouliang, la août igoS.

ARGUMENT

PRÉLUDE. — Parenté des mots naître et connaître. De trois espèces de connaissance.

ARTICLE PREMIER.— De la connaissance brute, soit l'établissement et la constatation des rapports qui sont entre les choses. Ce que tous les êtres ont de semblable, le mouvement. Opérations, virements d'un compte à l'autre. La matière et l'esprit ont ceci de semblable que ces deux réalités sont soumises au mouvement. Il y a mouvement partout où il y a variation dans l'existence. Idée d'une g-éométrie sans espace. La nature et nous animés de la même force g-éomélrisante. Ce que tous les êtres ont de différent la fin : ou arrêt que les autres êtres leur imposent. C'est ainsi qu'ils connaissent les autres

êtres et se connaissent eux-mêmes en étant ce qui leur manque. Toutes les choses se connaissent soit continues, soit complémentaires. Tout mouvement, quand il atteint sa fin, a pour résultat une création d'équilibre ou forme. De là deux états ordinaires de matière suivant qu'elle établit ou maintient son équilibre : efférence et vibration. La vibration est le mouvement prisonnier de la forme. Deux espèces de formes : formes stables, formes développées ou inscrites dans la durée. D'où, deux sortes primaires de connaissances : connaissance des limites, connaissance de la construction élaborée par soi. Comment chaque chose est à la fois définie et définissante : définie par les choses extérieures, définissante en leur étant extérieure ; elle ne connaît donc que ce qu'elle exclut par sa propre existence. Connaissance ou effet de soi-même suivi chez les autres ; plus un« chose est générale, plus elle est génératrice. Reconnaissance ou retour de l'effet sur la cause et constatation de l'action subie.

Nous ne naissons pas seuls. Naître, pour tout, c'est co-naîlre. Toute naissance est une connaissance.

DE I.A CO-NAISSANf:e AU MONDE ET DE SOI-MÈMK 03-

Pour comprendre les choses, apprenons les mots qui en sont clans notre bouche l'image soluble. Ruminons la bouchée intelligible. La parenté est certaine qui relie les idées dans trois langues d'acquérir par l'esprit et de surgir; ffenoumaiet gignôsko, nasci, gignere, novi,cognoscere, naître et connaître. Jusqu'aux formes inchoatives et passives réparties entre les deux familles, tout, dans ranalomie de ces verbes, veut dire. Interprétons, que toute chose qui s'inscrit dans la durée est requise par la constitution ambiante et préalable de sa condition complémentaire et trouve hors d'elle-même sa raison d'être qui se parfait en l'engendrant. J'appelle très proprement connaissance oui celte nécessité pour tout d'être partie : d'abord. Cette partie secondement, la liberté pour l'homme de la /aire, de créer sa position lui-même sur l'ensemble; et troisièmement celte répercussion, qui est de savoir ce qu'il fait.

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