DE I. INVENTION
communément et bien, se parfaire plus de nature que d'art, jouxte la vulgaire sentence qui dit. Le Poète naist, l'Orateur se fait. Ht encor que Horace i a semble donner faculté égale a la nature et à 7 l'art, et les requière amiables conjurateurs a la perfection du poète, si a-il pardevant asses évidemment montré qu'il se faut conseillera sa nature comme première et principale maistresse (i), Et ce qu'il a égalé en cest endroit l'art a la nature, ne tend a autre fin qu'a
10 retenir tant les rudes que les ingenieus en l'amour et suite de la poésie : comme a fait Quintilian (b mesme. quand il a dit parlant de son art en ce propos, que l'un ne se povoit parfaire sans l'autre : donnant toutesfois plus a la nature qu'a l'artifice, comme
m veut la vérité. Le surplus de l'invention (2) qui consiste en l'art, prendra le poète des Philosophes et Rhéteurs .<:. qui en ont escrit livres propres et parti-
a 1'); ce mesme dit poë. 3 f» Livre 2, chap. 20. (4)
Ciceron ans partitions orat. Quinii. ans Insti ora. Arisltde, en ses Rhétoriques. ,
(il Ibid, 5s-4° :
Sumité materiam vestris, qui scribitis. aequam Viribus et versate diu, quid terre récusent, * Quid valeant umeri.
i\ Le « surplus de l'invention » est ici oppose" au « premier point de l'invention » dont il est question plus haut. p. 24 : il faut qu'à la nature et à l'inspiration se joigne l'étude des bous auteurs. ! 5 Ibid, 40S-411.
Xatura tieret laudabile carmen an arte
Quîesitum est : ego nec studium sine divite vena,
Née rude qui rossit video ingeuiuni
(4 Le renvoi est inexact : c'est au chap. 19 que Quintilien écrit : « Xatura etiam sine doctrina niultum valcbit, doctrin.i nulla esse sine natura poterit ■>.
(j Ciceron parle en effet de l'invention au début des Partitions Oratoires (ch. II et III). Mais c'est surtout dans le 'De Invenlione et le
culiers, comme celuy que j'ay devant supposé savant en l'art de Rhétorique. Si le voeil-je bien aviser que l'invention, et le jugement compris soubz elle (a) se conferment et enrichissent par la lecture des bons
5 et classiques poètes françois (i) comme sont entre les vieux Alain Chartier. et Jan de Me un (2) : mais plus lui profiteront les jeunes comme imbus de la pure source françoise (3), esclercie par feu tresillustre et tréssavant Prince François Roy de France, vivant
10 père de son peuple, et des Poètes françois. entre lesquelz lira le novice dés muses françoises, Marot, Saingelais. Salel. Heroet, Scéve (4), et telz autres
(a) Quinti, liv. ;, cbap. ;. (5)
2 Si te veus bien 1) G si lu veux bien EF
6 le vieux G
8 esdarcie B etc.
Livre II du De Oralore qu'il traite la question en détail. Pour Quintilien, v. les livres III. IV et V de l'Institution Oratoire; pour Aristote, les deux premiers livres de la 'Rhétorique.
il Du Bellay répond directement à ce passage, en proscrivant l'imitation dans la même langue, « comme celle d'aucuns scavans mesmes, qui s'estiment estre des meilleurs, quand plus ils ressent blent un Heroet ou un Marot » [Dcf/. et Illustr., I, 8, p. 105; cf. 11, 3. p. 195-1961. La théorie de Sebillet a été vivement détendue -par le Qniiilil et Guillaume des Autelz (cf. les notes de l'éd. Ghamard, p. 192 et 195).
2 Seul Jean de Meun trouvera grâce devant Du Bellay pour qui, sauf cette honorable exception, notre poésie date de Jean Le Maire de Belges {Dcjf. et Illustr., II, 2, p. 174-177). Cf. la défense du Quintil, citée dans l'Ed. Chamard, p. 66, n. 2.
(3") On ne voit pas bien ce qui pouvait altérer « la pure source françoise » chez les poètes du moyen âge.
4I Ces poètes représentent bien l'élite littéraire, au moment où écrit Sebillet; mais ils seront très inégalement traités par les théoriciens de la Pléiade (cf. Chamard , Joacbim du 'Beltay, II, vu, p. 76 et les notes de l'édition delà Deffence. p. 106-107, 5r^ ct surtout p. 176 à 185).
tf) Ibid III. 5 : « His adjecerunt quidam sextant partent, ita utinventloni judicium subnecterent, quia primum esset invenire. deînde fudicare ».
DE I. INVKNTïOX
bons espris, qui tous les jours se donnent et évertuent a l'exaltation de ceste françoise poésie, pour ayder et roborer(i) de leur invention et industrie son encor imbecille jugement : et autrement les suivre
5 pas a p;is comme l'enfant la nourrice, partout ou il vouldra cheminer par dedans le pré de Poésie.
Et pource que la disposition (2) ditte par le Grec, Economie, suit de prés cette invention, et est nécessaire au Poète (a) : il regardera aussy songneusement
10 a joindre les unes choses auz autres proprement 3) au progrés de son poème : et y mettre lés fins et lés commencemens tant bien-séans. qu'il ne soit repris comme le sot cousturier (4) faisant le capuchon de la cappe du plus laid et mal uny endroit de la frize s 1,
!=; et remplissant les quartiers de la robe noire, d'une
(a) Horace en l'a)! port, au commencement . 6
5 sont B ceux qui ont encor C
7 déposition C
X olxovoutoc D E G oiconomia F
Iri Ce mot, d'un usage courant dans l'ancienne langue, touche à la lin de son emploi : les derniers exemples qu'en citent Littré et Godet'roy sont de Philibert Delorme et d'Ambroise Paré ; il est est encore mentionné par Cotgrave.
> (2) Rien n'annonçait dans le titre du chapitre que Sebillet dût y aborder, après l'invention, l'étude de la disposition.
I3) Cet emploi de proprement à ne se trouve pas mentionné par les lexicographes; il est parfaitement logique, puisqu'il ne fait qu'attribuer à l'adverbe une des acceptions de l'adjectif.
(4 Comme l'indique l'exemple de H. Estienne cité par le Dut.
général, le mot couturier d'un emploi courant dans l'ancienne
langue, va bientôt céder la place au mot tailleur, également
ancien, mais que l'on employait généralement avec un complément
tailleur d'habits, etc. .
(5 ) Il faut comprendre ici : une étoffe de laine à poil frisé. La toile de Frise ne saurait convenir pour confectionner une cape ou manteau a capuchon.
(6) Horace, Art Poét., v. 1 à 2}.
a8 l'art poétique François
pièce ou rouge ou verte. Le pourtrait aussy et exemplaire de ceste Economie se pourra-il proposer es oeuvres dés susdis Poètes françois : mais encor pourrail grandement locupléter (i) et l'invention et l'écono-
5 mie. de la lecture et intelligence des plus nobles Poètes Grecz et Latins : esquelz les plus braves poètes de ce temps, s'ilz en fussent interrogez, avoueroient devoir la bonne part de leur style et éloquence : car. a vray dire, ceuz sont les Cynes, dés ailes desquelz se tirent
10 les plumes dont on escrit proprement (2).
2 se pourra proposer DEFG
4 grandement enrichir 13 etc.
5 intellegence G
(ii Ce mot, médiocrement utile, ne semble p.is avoir eu une longue fortune ; Godefroy, qui donne également locuplet et locuplétalion, en cite un exemple de Verard, dans sa traduction de Térence (1500) ; il est encore enregistré par Cotgrave ; Rabelais l'a mis dans la bouche de l'écolier limousin : 0 je me évite de le locupléter de la redondance latinicome 0 II, 54). On comprend quetoutes les éditions, à partir de la deuxième, aient préféré le mot enrichir, très ancien dans la langue et d'un aspect moins pédantesque.
2 Sebillet, tout en exaltant » la pure source françoise », ne peut être accusé d'ingratitude envers l'antiquité. 11 dit plus loin (II, 9) que les langues grecque et latine « sont lés deus forges d'où nous tirons lés pièces meilleures de noue harnois ».