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Art poétique

Une bonne œuvre littéraire ne peut être que l'intelligence complète d'une idée par l'auteur. Une œuvre ne peut être que l'intelligence de quelque chose.

1 Chacun peut trouver dans ses relations deux sortes d'hommes: ceux à qui il donne et ceux qui lui donnent, et il peut se juger d'après ceux qu'il préfère.

f On n'admire guère que ce qu'on n'a pas. Les auteurs de la fin du xix" siècle faisaient honneur à la force. La force qu'ils honoraient est celle qui augmente les jouissances, c'est-à-dire la faiblesse.

^ Il est difficile d'être riche. Il est difficile de donner avec délicatesse. Qui dit cela? un poète mendiant très distingué et qui pourrait le dire avec plus de certitude.

f L'indifférence, la dureté et la rapidité des jugements est une loi générale des conversations. Les meilleurs s'imposent une pitié superficielle ou d'occupation. Le manque de critique sympathique cause un arrêt dans le développement du goût public.

f II y a deux sortes d'esprit : le réceptif et l'actif. Si on veut croire à l'inspiration, les réceptifs sont les génies. L'apparente idiotie des génies vient de ce qu'ils attendent leur messie. Plus fréquente est la visite, plus fréquent l'aspect idiot. Les génies qui ne l'ont pas souvent ont plus d'éclat dans le monde.

f Paul Verlaine est un des romantiques. Il a d'eux la grosse couleur, il barbouille des couchers de soleil, des nuits et des vieux tableaux. Mais pour la précision des termes il a dépassé ses devanciers et ses successeurs.

f Les auteurs qui se font obscurs pour forcer l'estime obtiennent ce qu*ils veulent et pas autre chose.

f Qui a compris une fois le vrai beau a gâté pour l'avenir toutes ses joies artistiques.

^ L'heureux ne sait s'il est aimé, dit un poète latin. Rousseau dit : l'heureux ne sait pas aimer. L'art c*est l'amour.

f Les méthodes mènent l'esprit à la paresse. Les voies anciennes mènent aux méthodes. S'il est vrai que les esprits du ciel soient au service de Jésus-Christ et que son divin Règne soit celui de l'Esprit, n'est-il pas naturel que les génies inspirateurs fassent chercher des voies nouvelles ?

^ L'art est un mensonge, mziis un bon artiste n'est pas menteur.

f Vous dites à un jeune artiste pour contrarier sa vocation : " L'art est un métier de crève la faim ". Or vous le poussez dans sa route : il a soif du martyre.

î Cruautés, manoeuvres. Folies, passions, bavardages, toutes les ivresses,

fausseté, un peu moins et un peu plus que des hommes. Ingratitude. Vingtcinq ans de vie artistique. Mais j'affirme solennellement que je n'ai vu réussir que ceux de mes amis qui, avec le fond honnête à travers tous nos égarements, cherchaient simplement le bien. Je ne ^ parle pas des commerçants.

5 Quelle différence entre Témotion communicative d'un écrivain et les habiletés destinées aux émotions? Le théâtre de Maeterlinck.

' î Une femme se montre parée parce qu'elle n'est pas assez belle pour le faire autrement.

^ Les pianos ont plus fait encore pour égarer le goût public que les grands journaux.

î Une personnalité n'est qu'une erreur persistante.

• ^ Regardez ce qu'il y a autour de vous, vous regarderez le reste après si votre vie est assez longue. Si vous avez

le génie ou la divination miraculeuse regardez ailleurs.

f Le culte du Sacré-Cœur, le coup de lance ou cinquième plaie est le culte et la marque physique de l'intelligence profonde. Les grandes pensées viennent du cœur, dit un moraliste. Ce qui signifie qu'on ne pense bien que les idées devenues forces de conviction ou sentiment. C'est avec cette intelligence physiologique qu'il faut écrire.

^ Messieurs les romanciers qui croyez à votre sacerdoce, je vous le dis en vérité : bien forte est la théorie qui fait un homme ou plutôt bien homme est celui que fait une théorie. Cette théorie est rare, cet homme l'est davantage, et le célèbre " Disciple " de Bourget avait le crime en lui. Ne vous faites pas tant de bile, messieurs les romanciers : le vrai beau est toujours moral: l'amour de Phèdre ne donne pas de mauvaises pensées.

f Ce sont moins les livres qui font les

époques que les époques qui font les livres. Les livres les représentent et une Révolution prend le nom d'un homme.

Il n'y a pour le succès que les livres attendus ; les Temps savent même aller chercher dans le passé les génies qu'ils ressuscitent quand ils en manquent pour s'exprimer. L'immoralité n'est pas dans les livres qu'on ht de moins en moins, ni dans les cinémas qui sont surveillés par la poUce.

1 Elle est dans la musique qui agit directement sur les centres nerveux et prend l'enfant pour affaibhr la race. Si j'étais Néron, ce fameux empereur qui brûla Rome, aujourd'hui je ferais d'abord brûler tous les pianos en France, avec la musique qui est dessus, les tabourets en forme de coeur, les casiers à musique, et interdire la fabrication de ces différents meubles. Puis, pour que vous ayez le droit de posséder chez vous cet explosif et de vous en servir, unique pianiste, j'exigerais des garanties formidables : un certificat médical, émané d'un conseil de

grands médecins aliénistes ; les preuves données d'un goût musical absolu (le Sainte-Beuve de la musique), des autorisations difficiles à obtenir venant de la préfecture de police et contresignées par le chef de l'Etat lui-même et un ministre responsable. Mais je ne suis pas Néron et force m*est de vous laisser conduire doucement votre fille à l'adultère sinon à la prostitution par le moyen des pianos et de toutes les mélodies; elles sont autrement dangereuses que le roman, une jeune fille française de bon sens ne prend le roman au sérieux que parce qu'elle le veut bien.

^ Ce qui plaît aux femmes dans l'homme, c'est la richesse de la vie matérielle ; une chair lourde sans la déchéance de la vitalité, avec ou sans la force, le calme qui suppose l'équilibre. Ce qui plaît aux hommes dans la femme, ce sont les apparences du vice ou du sentiment. La matière peu dense de la femme a besoin des irradiations viriles. La matière trop dense de l'homme choisit

pour irradier le champ qui lui convient. Or, il ne s'agit pas ici d'un phénomène cosmique comme chez la femme mais du libre choix de ce qui peut satisfaire les sens et recevoir l'excédent. En conséquence, c'est mauvais signe pour un homme d'aimer les femmes plus fortes que lui. Excellent signe pour une femme d'aimer les hommes faibles. Chez les artistes il n'en va pas ainsi : il y a de la femme chez eux et cela est leur force : un artiste qui a choisi une femme forte peut être un homme faible et un artiste fort. Une femme artiste qui aime les hommes faibles est un être complet.

f Quelles que soient les étiquettes politiques qu'ils se donnent, les possesseurs ne peuvent être que des conservateurs.

La littérature qui prétend les persuader d'être autre chose ne peut que leur faire craindre d'être dépossédés et les préparer à la lutte.

^ Etrange chose que des monarchies comme l'Angleterre fassent laguerrepour

des principes commerciaux, c'est-à-dire, dit-on, démocratiques, et que la démocratie française la fasse pour des principes dit-on aristocratiques, d'honneur et de conquête. Peut-être que la fille aînée de l'Eglise est au fond un pays aristocratique. A la vérité on ne s'entend pas sur le sens des mots " démocratique, aristocratique " : il y a là une forêt de clichés à déboîter et l'importance de la signification des mots apparaît ici. Autre explication : c'est ce que nous ne sommes pas que nous cherchons toujours à être, et il n'y a pas comme les hommes du peuple pour s'efforcer à un art aristocratique. Quand ils ne se trompent pas sur le sens de ce mot, c'est très bien, mais quand ils se trompent, ils sont bien drôles.

^ Etre froid. Etre de sang-froid. Ce n'est pas la même chose. Un lyrique qui est de sang-froid et domine ses forces peut faire une œuvre équilibrée, mais chaude. Qu'y a-t-il à attendre en art d'un homme sans passions?

î Le culte du vertige... mais n'oublions pas que le vertige se prend sur les hauteurs.

f Vous me ferez un tableau moyen âge avec une tourelle, dit le client d'un peintre qui rit. Pourquoi? Pourquoi dans le Codex de l'art la tourelle ne signifieraitelle pas moyen âge comme robe plate et longue y a signifié poésie il y a vingt ans? Je ferais facilement le Codex de chacun de mes amis les plus modernes et je ne les mépriserais pas pour cela. Au contraire, en art, " être " c'est avoir un codex particulier. Plus il est vaste, plus on est grand.

f Le poète effile les tranchants sur la roue d'Ixion. Ah! que les étincelles montent plus haut, encore plus haut, qu'elles embrasent le ciel!

f En matière d'esthétique on n'est jamais nouveau profondément. Les lois du beau sont étemelles, les plus violents novateurs s'y soumettent sans s'en ren-

dre compte : ils s*y soumettent à leur manière, c'est là l intérêt.

f La poésie moderne saute toutes les explications.

5 Rimbaud venait de la multiplicité des idées, l'esprit nouveau n'aime pas les idées.

* Les rimes trop riches et l'absence de rime, les voyages, les noms de rues et d'enseignes, les souvenirs de lectures, l'argot de conversation, ce qui se passe de l'autre côté de l'Equateur, les déclanchements inattendus, l'air de rêve, les conclusions imprévues, les associations de mots et d'idées, voilà l'esprit nouveau. " Incohérence " disent nos ennemis. Pourquoi donc les meilleurs poètes modernes sont-ils absolument inimitables? c'est parce qu'ils ont l'unité de sentiment et le goût. La poésie moderne est une preuve qu'en matière de poésie, la poésie seule importe. Tout art se suffit à lui-même.

î L'insignifiance est le vice des mauvais poèmes d'esprit nouveau, mais la signifiance n'est pas la présence d'une idée.

f Les romans jadis ouvraient les jeunes gens à la vie sentimentale, mais depuis que les principes religieux ne sont plus un remède au danger des lectures, celles-ci sont interdites par les éducateurs. Pour un chrétien, il fallait choisir entre la damnation, la pratique des passions et le salut, le renoncement. On choisissait le salut mais on connaissait les passions. On choisit aujourd'hui l'ignorance plus dangereuse que les romans. Les sentiments ne sont dangereux que parce que leur frein est supprimé. Quand le frein sera rétabli, les sentiments et l'imagination reviendront embellir la vie et l'on reverra des salons où il n'y a que des buffets.

f L'art très moderne ne l'est déjà plus quand celui qui le fait commence à le comprendre. Quand ceux qui pour-

raient le comprendre commencent à ne plus vouloir le comprendre et quand ceux qui l'ont compris veulent d'un art qu'ils ne comprennent pas encore.

î Dessin facile, succès difficile.

f II faut mettre dans la bouche d'un personnage qui juge les comparses uniquement les mots qui le peignent luimême, car on ne juge que d'après son propre idéal et c'est cet idéal qui est le caractère. Un fonctionnaire ponctuel dira de son inférieur : il est ponctuel. Une dame du monde dira de sa camarade :

elle est très distinguée.

f C'est un bon signe quand, Tceuvre terminée, on reste en appétit, c'est-à-dire quand on ne trouve pas le but suffisamment atteint. De même qu'un vainqueur ne trouve pas l'ennemi assez écrasé.

f II y a les artistes qui s'ennuient toujours parce qu'ils sont vides, ceux qui ne s'ennuient jamais parce qu'ils sont pleins, ceux qui s'ennuient toujours parce

que rien ne peut les satisfaire. Ne confondons pas. On peut être un sculpteur génial qui s'ennuie aussitôt qu'il ne sculpte pas, sans être pourtant un Byron.

f Le style de maître, c'est le style d'élève.

^ La lecture des romans est un besoin de l'humanité. Elle répond à sa faiblesse qui est sa paresse, à sa force qui est le sentiment et l'activité. L'homme est une bouteille de vin mousseux qui aime à éclater et qui n'aime pas à éclater. 11 n'aime pas à éclater parce qu'il est paresseux par essence : il passe l'éternité à inventer des moyens de ne rien faire. Il aime à éclater parce qu'il ne veut pas que son contenu le brise. La lecture des romans fait sauter le bouchon sans déranger ni la bouteille ni les bouteilles voisines.

f La société donne rarement à l'homme l'occasion de satisfaire son besoin d'activité sentimentale sans dangers : voilà l'utilité du roman. Il est l'intimité pour

qui n*a pas d'intimité, il est la confidence, l'aveu secret de notre idéal dans un tête-à-tête où le ridicule n'est pas à craindre, ni les sanctions. Il nous fait voyager juste autant que notre paresse le demande. Il nous renseigne sur ce que nous rêvons, sur ce que nous devons rêver, sur ce que nous pouvons rêver. Il nous dispense de vivre. Il est précieux pour les enfants de tous les âges ; il est ** Tart " à la portée de tous, car il n'exige pas de goût ou d'éducation, comme la musique artistique, la véritable peinture et la littérature. Il y a de beaux romans, mais ils sont inutiles aux liseurs, par leur beauté du moins : il peut se trouver aussi de la beauté dans une peinture commerciale. La question n'est pas là. Faire un roman c'est un métier comme celui de faire des chansons : on n'est pas forcément un artiste parce qu'on fait des romans, mais on est sûrement un homme utile. Etonnons-nous maintenant qu'il y ait si peu de psychologie dans les romans, si peu de style et des caractères si vrai-

semblables. Je veux dire si faux. La psy- • chologie, le style, la vérité des caractères, c'est de l'art, le roman c'est autre chose. Quel romancier sacrifierait son sujet à la vérité d'un caractère ? Ne faudrait-il pas d'abord qu'il en ait conçu un ? mais ne faudrait-il pas être un héros pour travailler sans attendre aucune récompense, je veux dire : un artiste.

Quel romancier arrêterait son intrigue plutôt que la marche d'un sentiment ?

Voilà un romancier qui n'aurait pas de lecteurs par la raison qu'il n'aurait pas d'éditeur.

î On a compris qu'il ne s*agit pas ici de mépriser les maîtres du roman, mais au contraire d'éclairer leurs mérites et d'augmenter leur gloire, un instant.

f Ce qu'on appelle une œuvre sincère est celle qui est douée d'assez de force pour donner de la réalité à l'illusion.

^ Ce qui ote l'apparence de la sincérité à l'œuvre, c'est le manque d'équilibre entre la forme trop soignée et le

fond insignifiant. Dans les bonnes époques d'art, le poète s'exprime assez bien, mais l'expression ne fait pas pencher l'œuvre.

^ C'est au moment où Ton triche pour le beau qu'on est artiste.

î La poésie moderne ne consiste plus à évoquer des personnages qu'on croit poétiques à cause de leur costume, de leur nom et de tels accessoires de leurs personnes. La poésie " type Songe d'une nuit d'Eté" est un chef-d'œuvre du passé.

f II y a plus facilement du style chez les hommes de peu de tonnage parce que le style est l'équilibre entre le reçu et le recevant.

^ Peu de femmes sont assez belles pour se montrer en déshabillé, peu d hommes ont un assez beau naturel pour le montrer. Stendhal était un honnête homme dans tous les sens de ce mot; Chateaubriand n'est sympathique qu'en tenue de cérémonie.

^ Une bonne méthode pour paraître un écrivain profond : faire parler des hommes supérieurs. Mais comment faire?

leur faire trouver en un instant ce qu'on met deux heures à découvrir, les faire prévoir juste à tous coups, leur donner tous les succès de l'esprit et de la maîtrise de soi. Balzac.

^ Ce qui a fait le plus de tort à la psychologie, c'est la petite histoire sexuelle. On néglige tout ce qui n'y va pas ou n'en vient pas.

^ Si bien écrit, si bien écrit qu'il n'en reste plus rien.

* Des hommes importants pour les mœurs et pour les idées comme Balzac ou Baudelaire pourraient être, et peuvent être, sont peut-être de mauvais écrivains et de mauvais poètes.

^ On réussit parce qu'on est compris»

De qui ?

• On ne demande beaucoup qu'aux artistes qu'on n'aime pas.

^ Les littérateurs qui babillent leurs pensées ou bouchent les trous avec des mots sont comparables aux peintres qui croient montrer de la virtuosité par des traits inutiles.

f Le style à renversement du xviiie siècle donne à un rien la forme désirable d'une tulipe. Il est recommandable pour éloigner une œuvre quand elle est née non du ciel où habite l'esprit du créateur, mais du créateur même de l'œuvre. (Œuvres d'observation, études, articles et tous travaux de commande.)

f Les beautés tuent la beauté. Nous admirons trop les détails. Si nous voulons faire du grand art, il faut changer de goût.

^ Un ministère est destiné à être jeté ' bas; mais les hommes d'Etat subsistent.

f En peinture, un système n'est pas de l'ordre. Les génies ordonnés sont les plus forts. L'ordre c'est le rayonnement d'une idée, le système est l'apparence de l'ordre. Un système copie l'ordre naturel d'un génie.

f En peinture le véritable artiste se reconnciît à la simplicité des moyens.

^ 5 L*art est la conflagration après rencontre d'un homme harmonieux avec lui-même.

f 11 faut comprendre ce dont on parle : tout est là. Comprendre ce n'est pas seulement dominer, c'est être au niveau Les poètes parlent " sublime ". Le public se moque d'eux, il â raison presque toujours.

6 ^ L'inspiration, c'est le passage d'un monde dans un autre, de la terre au ciel, ou d'un ciel à un autre ciel.

^ ^ L'inspiration n'est pas la chaleur de l'esprit: l'une fait l'éloquence, l'autre est un sang-froid qui se déplace.

^ Où il n'y a pas de miracle, il n'y a pas le geme .

* ^ Ecrire avec la poitrine. De grands esprits, pour n'avoir écrit qu'avec la tête,

n*ont pas eu la gloire que des médiocres ont eue pour avoir écrit autrement.

^ 11 y a le style de tête (Voltaire), le style de poitrine (Jean-Jacques) et le style du ventre qui est celui des grands classiques du xvn^ siècle, sauf Racine; il y a le style de bouche qui est celui des verbaux du xix® siècle. Le meilleur est celui du ventre.

? Ce ne sera jamais un poète, mais il est plein de poésie.

f Mauvais, mais éternel.

f Emprunter des habits pour se vêtir, c est avouer la pauvreté de sa garde-robe.

f II y a des rossignols qui chantent mal; il y en a d'autres.

1 Le bon style c'est la spiritualité par ' en bas. Il y a une pureté du ventre qui est rare et excellente.

f Le monde dans un homme, tel est , le poète moderne.

f Reconstruisons loin de nous ce qui est près de nous.

' î Les maisons de commerce sérieuses ne font pas d'étalage en vitrine.

^ Le beau enferme du silence et il crée dans le silence. Ce que j'ai appelé ailleurs œuvre située ou perchée, c'est une œuvre entourée de silence.

î Si je personnifie les passions par un ricaneur qui sait me retrouver partout, mes angoisses par un ciel d'orage, mon bon ange par la silhouette de Dieu illuminée comme un personnage de feu d'artifice, oh, cela ne serait pas un poème, ce serait moi... et cela ne suffit pas.

^ J'apprends plus d'un jeune camarade que d'un vieux maître et il apprend plus d'un jeune camarade que d'un vieux maître.

f La densité de la langue, qui est pourtant le principal charme du xvii*^ siècle, ne fait le souci d'aucun écrivain moderne. Ne pas confondre densité avec

truculence. Corneille et Molière sont plus denses que Rabelais.

f On sait que la phrase a plus ou moins de poids selon l'effort qu'elle a coûté. On peut jongler avec ces poids; c'est un art nouveau. On peut donner des formes à des poèmes selon ces poids, mais non sans donner à rire à ses contemporains, paraît-il.

^ Quelques peintres ont pensé à l'esthétique. Quel est le littérateur qui le fait? Il n'y a que des amuseurs et des ambitieux.

^ On peut comprendre la vie à travers 1 art, mais non l'art au travers de la vie.

f Quel beau " moyen " que la réalité! Quel beau " moyen " que la psychologie qui ne se marque que par la vérité des paroles et des gestes et non par le pédantisme ! Sois plus content de tes héros que de toi-même.

5 Vous m'apportez du mica, des bouts de paille, et je demande une balle élas-

tique solide. Donnez-moi une balle que je lance au mur et qui retombe et saute et saute encore.

^ Cuisinier, vous n'aviez pas mis de beurre au fond du plat et à la cuisson les œufs s'y sont attachés.

f J'ai lancé votre œuvre au mur, elle y est restée. J'ai voulu lancer une idée pour éprouver sa résistance, elle n'a pas même tenu dans ma main.

f J'ai essayé de lier conversation avec le héros de ton livre, mais il est ventriloque. Toi seul devrais l'être.

POÉSIE MODERNE

POÉSIE MODERNE

Une idée en littérature doit se faire excuser: fût-elle fausse, fût-elle vraie.

5 Suppression de l'âme, du cœur, etc..

ou admission en cas de nécessité absolue.

f Suppression dans toute poésie (même non moderne) du style critique ' cérébral, philosophique, journalistique.

î Ne pas stigmatiser les hommes, les mœurs.

f L*art dépouillé et non les dépouilles • des arts.

^ Préférer la spiritualité au spirituel. On veut dire que l'esprit est le sang d'une œuvre et non son teint.

1 Le bon sens de l'artiste dans une œuvre n'est pas ce qu'on pense.

5 On ne simule pas le génie. Le génie ^ est l'intelligence miraculeuse et ne se simule pas.

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^ f Le style c'est les pensées non écrites plus encore que la pensée écrivante (par opposition à l'ornement intérieur ou extérieur).

f Association d'idées, dit-on de l'art moderne. Certes, mais comment s'associent les vôtres? L'imagination n'est pas autre chose que l'association des idées.

î On parle beaucoup de poésie nationale, plusieurs de mes amis pensent à créer la poésie mondiale. Cependant l'esprit nouveau n'est pas l'exotisme, il serait une tare chez un poète moderne : ce qu'on pourrait prendre pour l'exotisme chez certains de nous, c'est l'effort pour créer la poésie mondiale. La poésie mondiale diffère de l'exotisme en ceci que le poète exotique se complaît dans les noms de ce qui est éloigné, il cherche l'idéal par le nombre de kilomètres ; le poète mondial au contraire parle des pays étrangers parce qu'ils ne lui paraissent pas tels, mais voisins par suite des progrès de la locomotion.

L'HAMLÉTISME

L'HAMLÉTISME

L*homme est un animal vénérateur :

il vénère comme il se purge. Quand on lui enlève les dieux de ses pères, il en cherche à l'étranger. Le xix^ siècle a inventé le culte du génie. Pour éviter le ridicule, ou par mesure de garantie, on a pris soin de n*adorer que les génies morts ou mourants. Or, les dévots habillent leurs cultes ou leurs divinités.

La tête de Beethoven, la barbiche de Méphistophélès, le maillot acrobatique d'Hamlet ont reçu les honneurs ecclésiastiques. Je vous en prie, ne nous parlez pas d'un génie qui ressemblerait physiquement à MM. Racine ou La Fontaine... Les génies modernes qui connaissent les conditions du contrat d'admiration en font un avec leur coiffeur. La tête de Beethoven a servi de modèle pour les économistes, les grands philosophes, les acteurs. La barbiche de Méphisto sert plutôt aux génies ama-

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teurs et aux journalistes. Le maillot cl*Hamlet a réchauffé quelques poètes sous leur veston pendant une soixantaine d'années. La conviction que plusieurs poètes de mes amis ont déshabillé Hamlet pour ne plus le prendre en modèle, m*incite à publier les réflexions suivantes:

f J*ai connu dans une famille du haut commerce parisien un jeune garçon qui semblait n'avoir d'autre but de la vie que de méduser une excellente mère par les apparences de la folie et une jeune sœur qui commençait à faire avec assez d'aisance gammes et arpèges au piano. " Enfin , oui ou non , Marcel, veux-tu du potage? — Je crois qu'il y a aussi des toiles d'araignées dans l'absolu ", répondait Marcel. Le père levait le nez, la mère, les épaules, la fille, la bouche. 11 arrivait pendant le dîner que Marcel courait au mur, puis à un meuble, fît le geste d'attraper une mouche et de la jeter dans la sauce du gigot, avec des contorsions charmantes. Ce Marcel est aujourd'hui agent de change, mélomane

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et divorcé. Ayant publié vers 1 905 mes premiers vers, j'eus l'honneur et le plaisir de fréquenter des poètes déjà célèbres. L'un d'eux, dans les discussions, employait habituellement les procédés de Marcel et les utilisait pour marquer les distances entre un génie comme le sien et celui de ses disciples. C'est ce que l'argot parisien appelle " mettre en boîte " son adversaire. Il paraît qu'une nuit ce mode d'expression arrêta quelques rôdeurs que le respect n'arrêtait pas devant la littérature ambulante. Je fréquente par périodes ce grand poète; l'âge, nos guerres et quelques désillusions ont modifié son langage. Pourquoi?

^ Voici les vocables que je propose pour qualifier une manière si originale de langage : hamlétisme, hamlétique, hamlétiser, hamlétomane, hamlétomanie, deshamlétiser. Voici quelques exemples de l'emploi qu'on en peut faire :

f Exemple : L'hamlétisme est une façon inattendue d'expression tenant à

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la profondeur de la pensée ou tendant à la faire supposer. Autre exemple : les poètes hamlétiques sont rares; on ne connaît guère que des hamlétomanes.

^ Autre exemple : dans les asiles

d*aliénés on ne compte plus les hamlé-

tomaniaques, ce serait une erreur de leur accorder du génie.

f Autre exemple : Tivresse alcoolique et Tusage des narcotiques développe Thamlétomanie.

î Dernier exemple : la guerre de 1914 a deshamlétisé la littérature d'avantgarde.

f " Le langage qu'il vous plaît d'attribuer à l'Hamlet de Shakespeare, me dit un interlocuteur, n'est pas autant le sien que celui des fous de cours dans les pièces romantiques. Le langage de Fantasio dans Musset.

î — Importante objection, cher monsieur, permettez-moi de vous faire observer que j'y ai répondu par avance. La

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postérité attribue à un héros qu'elle connaît de nom les hauts faits des autres qu'elle ignore, à un génie immortel les innovations des créateurs oubliés, par le fait que l'homme, étant un animal vénérateur, pour vénérer davantage pare ses idoles même aux dépens de la vérité.

Gardons le mot " hamlétisme " même si l'auteur de l'Hamlet n'est pas l'inventeur de la chose. Mais je vous prie de ne pas confondre l'hamlétisme avec l'obscurité en général. N'est pas hamlétique tout ce qui est obscur, ni obscur ce qui est hamlétique; l'hamlétisme n'est qu'un tour indirect ou éloigné. L'hamlétique peut bien n'être pas obscur; l'obscurité peut être hamlétique quand elle est humoristique et volontaire pour étonner. La poésie moderne peut paraître obscure, elle n'est pas hamlétique. La poésie moderne est objectivée, l'hamlétisme est tout de subjectivisme, c'est son essence. L'une enrage de n'être pas comprise, l'autre enragerait de l'être. Le poète moderne explore les associa-

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tiens d'idées, les harmonise avec le paysage des villes, des campagnes et les mœurs; l'hamlétique n'a guère d'autre souci que de faire croire à son propre génie. L'hamlétique serait plutôt un lyrique et le poète moderne un épique.

Les journaux quotidiens se préoccupent de temps à autre de la poésie nationale : soit; la poésie hamlétique est une poésie de chambre, je ne sais pas bien ce qu'est la poésie nationale, mais la poésie moderne est une poésie mondiale.

La distinction entre les poètes de 1900 et ceux de 1910 n'a pas été faite sous le jour de ce que j'appelle, peut-être le premier, " l'hamlétisme ".

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